Gàlcaii juif
(' Suiirlé, donne-moi les clefs de rarmoire; mon ami Kobns est là qui veut prendre un verre de kirschenwasser.
— Bonjour, monsieur Kobus ! s'écria la bonne femme; je ne peux pas venir, j'ai de la pâte jusqu'aux coudes. »
Fritz s'était levé ; il regardait dans la petite cuisine toute sombre, éclairée par un vitrail de plomb, la bonne vieille qui pétrissait, tandis que David lui tirait les clefs de la poche.
« Ne vous dérangez pas, Sourie, dit-il, ne vous dérangez pas. )^
David revint, referma la cuisine et ouvrit la porte d'un petit placard, oii se trouvaient le kirschenwasser et trois petits verres; il les apporta sur la table, heureux de pouvoir offrir quelque chose à Kobus. Celui-ci, voyant ce sentiment, s'écria que le kirsch était délicieux.
('. Tu en as de meilleur, fît le vieux rebbc en goûtant.
— Non, non, David, peut-être d'aussi bon, mais pas de meilleur.
— En veux-tu encore un verre?
— Merci, il ne faut pas abuser des bonnes choses, comme disait mon père; je reviendrai. »
Alors, ils étaient réconciliés.
Le vieux rebbe reprit en plissant les yeux avec malice :
'( Et qu'est-ce que tu as Tait là-bas, schaiide^Ue me suis laissé dire que tu as fait de grosses dépenses, pour creuser un réservoir à poissons. Est-ce \rai ?
— C'est vrai, David.
— Ah ! s'écria le vieux rebbe, cela ne m'étonne pas; quand il s'agit de manger et de boire, tu ne connais plus la dépense.»
Et, hochant la tôte, il dit d'un ton nasillard :
« Tu seras toujours le même ! »
Fritz souriait.
« Écoute, David, fit-il, dans six ou sept mois d'ici, lorsque le poisson sera rare, et que tu auras lait ton tour sur le marché, le nez long d'une aune, sans rien li'ouver de bon... — car, vieux, tu aimes aussi les bons morceaux, tu as beau hocher la tête, tu es de la race des chats, et le poisson te plaît...
— Mais, Kobus, Kobus! s'écria David, vas-tu maintenant me faire passer pour un épicaures de Ion espèce? Sans doute, j'aime mieux un beau brochet qu'une queue de vache sur mon assiette., cela va sans dire; je ne serais pas un homme si j'avais d'autres idées ; mais je n'y pense point d'avance, Sourie s'occupe de ces choses.
L'AMI FRITZ. m
— Ta ! ta ! la ! fit Kobus ; quand, dans six mois, je t'enverrai des plats de truites, avec des bout-eilles de forstheimer^ à la fête de Simres-Thora^ , nous verrons, nous verrons si tu me reprocheras mon réservoir. »
David sourit.
« Le Seigneur, dit-il, a tout bien fait; aux uns il donne la prudence, aux autres la sobriété. Tu es prudent; je ne te reproche pas ta prudence, c'est un don de Dieu, et quand les truites viendront, elles seront les bienvenues.
— Amen ! » s'écria Fritz.
Et tous deux se mirent à rire de bon cœur.
Cependant Kobus voulait faire enrager le vieux rebbe. Tout à coup il lui dit :
« Et les femmes, David, les femmes? Est-ce que tu ne m'en as pas trouvé une? la vingt-quatrième! Tu dois être pressé de gagner ma vigne du Son-, ncberg. Je serais curieux de la connaître, la vingtquatrième.»
Avant de répondre, David Sichel prit un air grave :
« Kobus, dit-il, je me rappelle une vieille his-
1. Fêle de réjouissance, en mémoire de la [iromulgalion de la Loi au peiiile juif.
loire, dont cliaciin peut faire son profit. Avant d'être des ânes, disait cette histoire, les ânes étaient des chevaux; ils avaient le jarret solide, la tète petite, les oreilles courtes et du crin ci la queue, au lieu d'une touffe de poils. Or, il advint qu'un de ces chevaux, le grand-père de tous les ânes, se trouvant un jour dans Therbe jusqu'au ventre, se dit à lui-même : « Cette herbe est trop gros- « sière pour moi; ce qu'il me faut c'est de la fine c( fleur, tellement délicate qu'aucun autre cheval « n'en ait encore goûté de pareille. » Il sortit de ce pâturage, à la recherche de sa fine tleiir. Plus loin, il trouva des herbes plus grossières que celles qu'il venait de quitter; il s'en indigna. IMus loin, au bord d'un marais, il trouva des flèches d'eau et marcha dessus. Puis il fit le tour du marais, entra dans un pays aride, toujours à la recherche de sa fine fleur; mais il no iiouva môme plus de mousse. Il eut faim, il regarda de tous côtés, vit des chardons dans un creux... et les mangea de bon appétit. Alors ses oreilles poussèrent; il eut une touffe de poil à la queue; il voulut hennir, et se mit h braire : c'était le premier des ânes ! »
Fritz, au lieu de rire à cette histoire, en fut vexé sans savoir pourquoi.
« Et s'il n'avait pas mangé de chardons? dit-il.
— Alors il aurait été moins qu'un âne vivant, il aurait été un âne mort.
— Tout cela ne signifie rien, David.
— Non; seulement, il vaut mieux se marier jeune, que de prendre sa servante pour femme, comme font tous les vieux garçons. Crois-moi...
— Va-t'en au diable ! s'écria Kobus en se levant. Voici midi qui sonne, je n'ai pas le temps de te répondre. »
David l'accompagna jusque sur le seuil, riant en lui-même.
Et comme ils se séparaient :
« Écoute, Kobus, fit-il d'un air fin, tu n'as pas voulu des femmes que je t'ai présentées, tu n'as, peut-être pas eu tort. Mais bientôt tu t'en chercheras une toi-même.
— Posché-isroel , répondit Kobus, posch&isroel ! »
11 haussa les épaules, joignit les mains (J'un air de pitié, et s'en alla.
« David, criait Sourie dans la cuisine, le dîner est prêt, mets donc la table.»
Mais le vieux rebbe, ses yeux fins plissés d'un air ironique, suivit Fritz du regard jusque hors la porte cochère; puis il rentra, riant tout bas de ce qui venait d'arriver.
Après midi, Kobus se rendit à la brasserie du Grand-Cerf^ et retrouva là ses vieux camarades, Frédéric Schoullz, Ilâan et les autres, en train de faire leur partie de youker, comme tous les jours, de une à deux heures, depuis le i*"" janvier jusqu'à la Saint- Sylvestre.
Naturellement ils se mirent tous à crier: « Ile ! Kobus... Voici Kobus! »
Et chacun s'empressa de lui faire place ; lui, tout riant et jubilant, distribuait des poignées de main à droite et à gauche. Il finit par s'asseoir au bout de la table, en face des fenêtres. La petite Lotchen, le tablier blanc en éventail sur sa jupe rouge, vint déposer une chope devant lui; il la prit, la leva gravement entre son œil et la lumière,
— pour en admirer la belle couleur d'ambrejaune,
— souffla la mousse du bord, et but avec recueillement, les yeux à demi fermes. Après quoi il dit : « Elle est bonne î » et se pencha sur l'épaule du grand Frédéric, pour voir les cartes qu'il venait de lever.
C'est ainsi qu'il rentra simplement dans ses habitudes.
« Du trèfle ; du carreau ! Coupez l'us ! criait Schoultz.
— C'est moi qui donne, » faisait Ilâan en ramassant les cartes.
Les verres cliquetaient, les canettes tintaient, et Fritz ne songeait pas plus alors au vallon de Meisenlhâl qu'au Grand Turc; il croyait n'avoir jamais quitté Ilunebourg.
A deux heures entra M. le professeur Speck, avec ses larges souHers carrés au bout de ses grandes jambes maigres, sa longue redingote marron et son nez tourné à la friandise. Il se découvrit d'un air solennel, et dit :
« J'ai l'honneur d'armoncer à la compagnie, qie les cigognes sont arrivées. »
Aussitôt les échos de la brasserie répéteront dans tous les coins : « Les cigognes sont arrivées l les cigognes sont arrivées ! »
Il se fît un grand tumulte ; chacun quittait sa chope à moitié vide, pour aller voir les cigognes. En moins d'une minute, il y avait plus de cent personnes, le nez en l'air, devant le Grand-Cerf.
Tout au haut de l'égHsc, une cigogne, debout sur scn échassc, ses ailes noires repliées au-dessus de sa queue blanche, le grand bec roux incliné d'un air mélancolique, faisait l'admiration de toute la ville. Le mâle tourbillonnait autour et cherchaii à se poser sur la roue, où pendaient encore quelques brins de paille.
Le rebbe David venait aussi d'arriver; et, regardant, son vieux chapeau penché sur la nuque, il s'écriait :
« Elles arrivent de Jérusalem !.... Elles se sont reposées sur les pyramides d'Egypte!... Elles ont traversé les mers! »
Tout le long de la rue, devant la halle, on ne voyait que des commères, de vieux papas et des enlants, le cou replié, dans une sorte d'extase. Quelques vieilles disaient en s'essuyant les yeux : « Nous les avons encore revues une fois. »
Kobus, en regardant tous ces braves gens, leurs mines attendries, et leurs altitudes émerveillées, pensait : « C'est drôle.... comme il f.iut peu de chose pour amuser le monde. »
Et la figure émue du vieux rabbin surtout le mettait de bonne humeur.
«Khbien, rebbe, eh bien, hii dit-il, ça te paraît donc bien beau? »
Alors, l'autre, abaissant les yeux et le voyant rire, s'écria :
« Tu n'as donc pas d'entrailles ? Tu ne vois donc partout que des sujets de moquerie? Tu ne sens donc rien ?
— Ne crie pas si haut, schaude, tout le monde nous regarde.
— Et s'il me plaît de crier haut! S'il me plaîl de te dire tes vérités ! s'il me plaît.... »
Heureusement les cigognes, après un instant de repos, venaient de se remettre en route pour faire le tour de la ville, et prendre possession des nuages de Hunebourg; et toute la place, transportée d'enthousiasme, poussait un cri d'admiration.
Les deux oiseaux, comme pour répondre à ce salut, tout en planant, taisaient claquer leur bec, et une troupe d'enfants les suivaient dans la rue des Capucins, criant : « Tra, ri, ro, l'été vient encore une fois! You, you, l'été vient encore une fois. »
Kobus alors rentra dans la brasserie avec les
autres; et, jusqu'à sept heures, il ne fut plus question que du retour des cigognes, et de la protection qu'elles étendent sur les villes où elles nichent ; sans parler d'une foule d'autres services particuliers à Ilunebourg, comme d'exterminer les crapauds, les couleuvres et les lézards, dont les vieux fossés seraient infestés sans elles, et nonseulement les fossés, mais encore les deux rives du la Lauter, où l'on ne venait que des reptiles, si CCS oiseaux n'étaient pas envoyés du ciel pour détruire la vermine des champs.
David Sichcl étant aussi entré, Fritz, pour se moquer de lui, se mit à soutenir que les juifs avaient Thabitudc de tuer les cicognes et de les manger à la Pâque avec l'agneau pascal, et que celte habitude avait causé jadis la grande plaie d'Egypte, où l'on voyait des grenouilles en si grand nombre, qu'elles entraient parles fenêtres, et qu'il vous en tombait même par les cheminées; de sorte que les Pharaons ne trouvèrent d'autre moyen pour se débarrasser de ce fléau, que de chasser les fils d'Abraham du pays.
Cette explication exaspéra tellement le vieux rebbe, qu'il déclara que Kobus méritait d'être pendu.
j^lors Fritz fut vengé de l'apologue de l'âne et
des chardons; de douces larmes coulèrent sur ses joues. Et ce qui mit le comble à son triomphe, c'est que le grand Frédéric Schoultz, Ilâan et le professeur Speck s'écrièrent qu'il fallait rétablir la paix, que deux vieux amis comme David et Kobus ne pouvaient rester fâches à propos de cigognes.
Ils proposèrent à Fritz de rétracter son explication, moyennant quoi David serait forcé de l'embrasser. 11 y consentit; alors David et lui s'embrassèrent avec attendrissement ; et le vieux rebbe pleurait, disant: «Que sans le défaut qu'il avait de rire à tort et à travers, Kobus serait le meilleur homme du monde. »
Je vous laisse à penser le bon sang que se faisait l'ami Fritz de toute cette histoire. Il ne cessa d'en rire qu'à minuit, et même plus tard il se réveillait de temps en temps pour en rire encore :
« On irait bien loin, pensait-il, pour trouver d'aussi braves gens qu'à Ilunebourg. Ce pauvra rebbe David est-il honnête dans sa croyance ! Et le grand Frédéric, quelle bonne tête de cheval ! Et Ilàan, comme il glousse bien! Quel bonheur de vivre dans un pareil endroit! »
Le lendemain, à huit heures, il dormait encore comme un bienheureux, lorsqu'une sorte de gria-
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cernent bizarre l'éveilla. Il prêta l'oreille, et reconnut que le rémouleur lliguebic était venu s'établir, comme tous les vendredis, au coin de sa maison, pour repasser les couteaux elles ciseaux de la ville, chose qui l'ennuya beaucoup, car il avait encore sommeil.
A chaque instant, le babillage des commères venait interrompre le sifflement de la roue; puis c'était le caniche qui grondait, puis l'âne qui se mettait à braire, puis une discussion qui s'engageait sur le prix du repassage; puis autre chose.
tt Que le diable t'emporte! pensait Kobus. Estce que le bourgmestre ne devrait pas défondie ces choses-là? Le dernier paysan peut dormu^ à son aise, et de bons bourgeois sont éveillés à huit heures, par la négligence de l'autorité. »
Tout à coup lliguebic se mit à crier d'une voix nasillarde : u Couteaux, ciseaux à repasser ! »
Alors il n'y tint plus et se leva lurieux.
« Il faudra que je parle de cela, se dit- il; je porterai l'affaire devant la justice de paix. Ce lliguebic finirait par croire que le coin de ma maison est à lui ; depuis quarante-cinq ans qu'il nous ennuie tous, mon grand-père, mon père et moi, c'est assez : il est temps que cela finisse ! »
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Ainsi lovait Kobus en s'habillant; l'habitude de dormir à la ferme sans autre bruit que le murmure du feuillage, l'avait gâté. Mais après le déjeuner il ne songeait plus à cette misère. Fj'idée lui vint de mettre en bouteilles deux tonnes de \in du Rhin qu'il avait achetées l'automne précédent. Il envoya Katel chercher le tonnelier, et se revêtit d'une grosse camisole de laine grise, qu'il mettait pour vaquer aux soins de la cave.
Le père Schweyer, arriva, son tablier de cuir aux genoux, le maillet à la ceinture, la tarière sous le bras, et sa grosse figure épanouie.
« Eh bien, monsieur Kobus, eh bien ! fit-il, nous allons donc commencer aujourd'hui?
— Oui, père Schweyer, il est temps, le marhobriinner est en fût depuis quinze mois, et le stcinhcrg depuis deux ans.
— Bon.... et les bouteilles?
— Elles sont rincées et égouttées depuis trois semaines
— Oh! pour les soins à donner au noble vin, dit Schweyer, les Kobus s'y entendent de père en fils ; nous n'avons donc plus qu'à descendre?
— Oui, descendons. »
Fritz alluma une chandelle dans la cuisine; il prit une anse du panier ù bouteilles, Schweyer
empoigna l'autre, et ils descendirent à la cave. Arrivés au bas, le vieux tonnelier s'écria :
« Quelle cave, comme tout est sec ici î Iloum ! hoiiml Quel son clair. Ah! monsieur Kobus, je l'ai dit cent fois, vous avez la meilleure cave de la ville. »
Puis s'approchant d'une tonne, et la frappant du doigt :
« Voici le markobrunner ^ n'est-ce pas?
— Oui; et celui là, c'est le steinberg.
— Bon, bon, nous allons lui dire deux mots. » Alors se courbant, la tarière au creux de l'estomac, il perça la tonne de markobrunner ^ et poussa lestement le robinet dans l'ouverture. Après quoi Kobus lui passa une bouteille, qu'il emplit et qu'il boucha; Fritz enduisit le bouchon de cire bleue et posa le cachet, l. 'opération se poursuivit de la sorte, à la grande satisfaction de Kobus et de Schweyer.
« lié ! hé ! hé ! faisaient- ils de temps en temps, reposons-nous.
— Oui, et buvons un coup, » disait Fritz. Alors, prenant le petit gobelet sur la bonde, ils
se rafraîchissaient d'un veire de cet excellent vin, et se remettaient ensuite à l'ouvrage.
Toutes les précédentes fois, Kobus, après deux
OU trois verres se mettait à chanter d'une \oix terriblement forte, de vieux airs qui lui passaient par la têle, tels que le Miserere, VfJipmie de Gambrinus^ on la chanson des Trois hussards.
« Cela résonne comme dans une cathédrale, faisait-il en riant.
— Oui, disait Schweyer, vous chantez bien; c'est dommage que vous n'ayez pas été de notre grande société chorale de Johannisberg; on n'aurait entendu que vous. »
11 se mettait alors à raconter, comme de son temps, — il y avait de cela trente-cinq à quarante ans, — il existait une société de tonneliers, amateurs de musique, dans le pays de Nassau ; que, dans cette société, on ne chantait qu'avec accompagnement de tonnes, de tonneaux et de brocs; que les canettes et les chopes faisaient le fifre, eJ que les foudres formaient la basse; qu'on n'avait jamais rien entendu d'aussi moelleux et d'auss* louchant; que les filles des maîtres tonneliers distribuaient des prix à ceux qui se distinguaient, et que lui Schweyer, avait reçu deux grappes et une coupe d'argent, à cause de sa manière harmonieuse de taper sur une tonne de cinquante-trois mesures.
Il disait cela tout ému de ses souvenirs, et Fritz avait peine à ne pas éclater de rire.
Il racontait encore beaucoup d'autres choses curieuses, et célébrait la cave du grand-duc de Nassau, « laquelle, disait-il, renferme des vins précieux, dont la date se perd dans la nuit des temps. »
C'est ainsi que le vieux Schweyer égayait le travail. Ces propos joyeux n'empêchaient pas les bouteilles de se remplir, de se cacheter et de se mettre en place ; au contraire, cela se faisait avec plus de mesure et d'entrain.
Kobus avait l'habitude d'encourager Schweyer, lorsque sa gaieté venait à se ralentir, soit en lui lançant quelque bon mot, ou bien en le remettant sur la piste de ses histoires. Mais, en ce jour, le vieux tonnelier crut remarquer qu'il était préoccupé de pensées étrangères.
Deux ou trois fois il essaya de chanter ; mais, après quelques ronflements, il se taisait, regardant un chat s'enfuir par la lucarne, un enfant se pencher curieusement, pour voir ce qui se passait dans la cave|; ou bien écoutant les sifflements de la pierre du rémouleur, les aboiements de son caniche, ou telle autre chose semblable.
Son esprit n'était pas dans la cave, et Schweyer,
Daturellcmenl discret, ne voulut pas interrompre ses réflexions.
Les choses continuèrent ainsi trois ou quatre jours.
Chaque soir Fritz allait à son ordinaire faire quelques parties de youker au Grand-Cerf. Là, ses camarades remarquaienr, également une prôoccupalion étrange en lui •. il oubliait de jouer à son tour.
« Allons donc, Kobus, allons donc, c'est à toil » lui criait le grand Frédéric.
Alors il jetait sa carte au hasard, et naturellement il perdait.
<i Je n'ai pas de chance, )) se disait-il en rentrant.
Comme Schweycr avait de l'ouvrage à la maison , il ne pouvait venir que deux heures par jour, le matin ou le soir, de sorte que ralTaiic trahiait en longueur, et même elle se termina d'une façon singulière.
En mettant le stcinbenj en perce, le \ieux tonnelier s'attendait à ce que Kobus allait comme toujours, emplir le gobelet et le lui présenter. Or Fritz, par distraction, oublia cette partie impurtante du cérémonial.
Schweyer en hjt indigné.
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« Il me fait boire de sa piquette, se dit-il ; mais quand le vin est de qualité supérieure, il le trouve trop bon pour moi. »
Cette réflexion le mit de mauvaise humeur, et quelques instants après, comme il était baissé, Kobus ayant laissé tomber deux gouttes de cire sur ses mains, sa colère éclata :
« Monsieur Kobus, dit-il en se levant, je crois que vous devenez fou ! Dans le temps, vous chantiez le Miserere^ et je ne voulais rien dire, quoique ce fût une offense contre notre sainte religion, et surtout à l'égard d'un vieillard de mon âge : vous aviez l'air de m'ouvrir en quelque sorte les portes de la tombe; et c'était abominable, quand on considère que je ne vous avais rien fait. D'ailleurs, la vieillesse n'est pas crime ; chacun désire devenir vieux; vous le deviendrez peut-être, monsieur Kobus, et vous comprendrez alors votre indignité. Maintenant vous me faites tomber de la cire sur les mains par malice.
— Comment, par malice? s'écria Fritz stupéfait.
— Oui, par mahce; vous riez de tout !... Même en ce moment, vous avez envie de rire; mais je ne veux pas être votre hans-wursi^i entendez-