‹ L'ami Fritz (volume 2)Chapitre 12 sur 34 · Le porteur de contraintes · texte numérisé non relu

Le porteur de contraintes

d'arbres fruitiers, les petits jardins entourés de palissades vermoulues ou de haies vives, et, tout autour, les sombres forêts de sapins ; cela lui rappelait sa ferme de Meisenthäl!

Bientôt un grand tumuite se fit entendre audessous, dans la salle : tout le village, hommes et femmes, envahissait alors l’auberge. Au même instant, Schnéegans entrait, portant une bouteille de vin blanc et deux verres, qu’il déposa sur la table :

« Est-ce qu’il faut tous les faire monter à la fois? demanda-t-il.

— Non, l’un après l’autre, chacun à l'appel, répondit Hâan en emplissant les verres. Allons, bois un coup, Fritz! Nous n’aurons pas besoin d'ouvrir le grand sac aujourd’hui; je suis sûr qu’ils ont encore fait du bien à l’église. »

Et, se penchant sur la rampe, il Cria :

« Frantz Laër! »

Aussitôt, un pas lourd fit crier l'escalier, pendant que le percepteur venait se rasseoir, et un grand gaillard en blouse bleue, coiffé d’un large feutre noir, entra. Sa figure longue, osseuse et jaune, semblait impassible. Il s'arrêta sur le seuil.

« Frantz Laër, lui dit Hâan, vous devez neuf florins d’arriéré et quatre florins de courant. »

L'autre leva sa blouse, mit la main dans la poche de son pantalon jusqu’au coude, et posa sur la table huit florins en disant :

« Voilà !

— Comment, voilà! Quest-ce que cela signifie? vous devez treize florins.

— Je ne peux pas donner plus; ma petite a fait sa première communion, il y a huit jours; ça m’a coûté beaucoup; j'ai aussi donné quatre florins pour le manteau neuf de saint Maclof.

— Le manteau neuf de saint Maclof?

— Oui, la commune a acheté un manteau neuf, tout ce qu’il y a de beau, avec des broderies d'or, pour saint Maclof, notre patron.

— Ah! très-bien, fit Hâan, en regardant Kobus du coin de l’œil, il fallait dire cela tout de suite; du moment que vous avez acheté un manteau neuf pour saint Maclof..… Tâchez seulement qu’il n’aie pas besoin d’autre chose l’année prochaine. Je dis donc : — Reçu huit florins. »

Hâan écrivit la quittance et la remit à Laër en disant :

« Reste cinq florins à payer dans les trois mois, ou je serai forcé de recourir aux grands moyens. »

Le paysan sortit, et Hâan dit à Fritz :

« Voilà le meilleur du village, il est adjoint; tu peux juger des autres. »

Puis il cria de sa place :

« Joseph Besmel! »

Un contribuable parut, un vieux bûcheron qui paya quatre florins sur douze; puis un autre, qui paya six florins sur dix-sept; puis un autre, deux florins sur treize, ainsi de suite : ils avaient tous donné pour le beau manteau de saint Maclof, et chacun d’eux avait un frère, une sœur, un enfant dans le purgatoire, qui demandait des messes; les femmes gémissaient, levaient les mains au ciel, invoquant la sainte Vierge; les hommes restaient calmes.

Finalement, cinq ou six se suivirent sans rien payer; et Hâan furieux, s’élançant à la porte, se mit à crier d’une voix de tempête :

« Montez, montez tous, gueusards! montez ensemble! » |

D se fit un grand tumulte dans l’escalier. Hdan reprit sa place, et Kobus, à côté de lui, regarda vers la porte, les gens qui entraient. En deux minutes, la moitié de la salle fut pleine de monde, hommes, femmes et jeunes filles, en blouse, en veste, en jupe rapiécée; tous secs, maigres, déguenillés, de véritables têtes de chevaux: le front étroit, les pommettes saillantes, le nez long, les yeux ternes, l’air impassible.

Quelques-uns, plus fiers, affectaient une espèce

d'indifférence hautaine, leur grand feutre penché sur le dos, les deux poings dans les pochesde leur veste, la cuisse en avant et les coudes en équerre. Deux ou trois vieilles, hagardes, l’œil allumé de colère et le mépris sur la lèvre; des jeunes filles pâles, les cheveux couleur filasse; d’autres, petites, le nez retroussé, brunes comme la myrtille sauvage, se poussaient du coude, chuchotaient entre elles, et se dressaient sur la pointe des pieds pour voir.

Le percepteur, la face pourpre, ses trois cheveux roussâtres debout sur sa grosse tête chauve, attendait que tout le monde fût en place, affectant de lire dans son registre. Enfin, il se retourna brusquement, et demanda si quelqu'un voulait encore payer.

Une vieille femme vint apporter douze kreutzers; tous les autres restèrent immobiles.

Alors Hâan, se retournant de nouveau, s’écria :

« Je me suis laissé dire que vous avez acheté un beau manteau neuf au patron de votre village; et comme les trois quarts d’entre vous n’ont pas de chemise à se mettre sur le dos, je pensais que le bienheureux saint Maclof, pour vous remercier de votre bonne idée, viendrait m'apporter luimême l'argent de vos contributions. Tenez, mes sacs étaient déjà prêts, cela.me réjouissait d’a-

vance; mais personne n'est venu: le roi peut attendre longtemps, s’il espère que les saints du calendrier lui rempliront ses caisses!

« Je voudrais pourtant savoir ce que le grand saint Maclof a fait dans votre intention, et les services qu’il vous a rendus, pour que vous lui donniez tout votre argent.

« Est-ce qu’il vous a fait un chemin, pour emmener votre bois, votre bétail, et vos légumes en ville ? Est-ce qu’il paye les gendarmes qui mettent un peu d’ordre par ici? Est-ce que saint Maclof vous empêcherait de vous voler, de vous piller et de vous assommer les uns les autres, si la force publique n’était pas là?

« N'est-ce pas une abomination de laisser toutes les charges au roi, de se moquer, comme vous, de celui qui paye les armées pour défendre la patrie allemande, les ambassadeurs pour représenter noblement la vieille Allemagne, les architectes, les ingénieurs, les ouvriers qui couvrent le pays de canaux, de routes, de ponts, d’édifices de toute sorte qui font l'honneur et la gloire de notre race ; les steuerbôt, les fonctionnaires, les gendarmes qui permettent à chacun de conserver ce qu’il a; les juges qui rendent la justice, selon nos vieilles lois, nos anciens usages et nos droits écrits? N'est-ce pas abominable que de ne pas

songer à le payer, à l’aider comme d’honnèêtes gens, et de porter tous vos kreutzers à saint Maclof, à Lalla-Roumpfel, à tous ces saints que personne ne connaît ni d’Ève ni d'Adam, dont il n’est pas dit un mot dans les saintes Écritures, et qui, de plus, vous mangent pour le moins cinquante jours de l’année, sans compter vos cinquante-deux dimanches!

« Croyez-vous donc que cela puisse durer éternellement? ne voyez-vous pas que c'est contraire au bon sens, à la justice... à tout?

« Si vous aviez un peu de cœur, est-ce que vous ne prendriez pas en considération les services que vous rend notre gracieux souverain, le père de ses sujets, celui qui vous met le pain à la bouche? Vous n’avez donc pas de honte de porter | tous vos deniers à saint Maclof, tandis que moi, j'attends ici que vous payiez vos dettes envers l’État?

« Ecoutez! si le roi n’était pas si bon, si rempli de patience, depuis longtemps il aurait fait vendre vos bicoques, et nous verrions si les saints du calendrier vous en rebâtiraient d’autres.

« Mais, puisque vous l’admirez tant, ce grand saint Maclof, pourquoi ne faites-vous donc pas comme lui, pourquoi n’abandonnez-vous pas vos femmeset vos enfants, pourquoi n’allez-vous pas,

avec un sac sur le dos, à travers le monde, vivre de croûtes de pain-et d'aumônes? Ce serait naturel de suivre son exemple! D’autres viendraient cultiver vos terres en friche, et se mettre en état de remplir leurs obligations envers le souverain. |

« Regardez un peu seulement autour de vous, ceux de Schnéemath, de Hackmath, d'Ourmath, et d’ailleurs, qui rendent à César ce qui revient à César, et à Dieu ce qui revient à Dieu, selon les divines paroles de notre Seigneur Jésus-Christ. Regardez-les, ce sont de bons chrétiens; ils travaillent, et n’inventent pas tous les jours de nouvelles fêtes, pour avoir un prétexte de croupir dans la paresse, et de dépenser leur argent au cabaret. Ils n’achètent pas de manteaux brodés d'or; ils aiment mieux acheter des souliers à leurs enfants, tandis que vousautres, vous allez nu-pieds comme de vrais sauvages.

« Cinquante fêtes par an, pour mille personnes,

font cinquante mille journées de travail perdues! Si vous êtes pauvres, misérables, si vous ne pouvez pas payer le roi, c’est aux saints du calendrier que la gloire en revient.

« Je vous dis ces choses, parce qu’il n’y a rien dans le monde de plus ennuyeux que de venir ici tous les trois mois, pour remplir son devoir, et de

trouver des gueux, — misérables et nus par leur propre faute, — qui ont encore l’air de vous regarder comme un Antechrist, lorsqu'on leur demande ce qui est dû au souverain dans tous les pays chrétiens, et même chez des sauvagescomme les Turcs et les Chinois. Tout l’univers paye des contributions, pour avoir de l’ordre et de la liberté dans le travail; vous seuls, vous donnez tout à saint Maclof, et, Dieu merci, chacun peut voir en vous regardant, de quelle manière il vous récompense!

« Maintenant, je vous préviens d'une chose : . ceux qui n’auront pas payé d'ici huit jours, on leur enverra le steuerbôt. La patience de Sa Majesté est longue, mais elle a des bornes.

« J’ai parlé: — allez-vous-en, et souvenez-vous de ce que Hâan vient de vous dire : le steuerbôt arrivera pour sûr. »

Alors, ils se retirèrent en masse sans répondre.

Fritz était stupéfait de l’éloquence de son camarade; quand les derniers contribuables eurent disparu dans l'escalier, il lui dit : \

« Écoute, Häan, tu viens de parler comme un véritable orateur; mais entre nous, tu es trop dur avec ces malheureux.

— Trop dur! s’écria le percepteur, en levant sa grosse tête ébouriftée.

— Oui, tu ne comprends rien au sentiment...

à la vie du sentiment...

— À la vie du sentiment? fit Häan. Ah çà! dis donc, tu veux te moquer de moi, Fritz... Ha! ha! ha! je ne donne pas là-dedans comme le vieux rebbe Sichel..….. ta mine grave ne me trompe pas. je te connais!… |

— Et je te dis, moi, s’écria Kobus, qu'il est injuste de reprocher à ces paysans de croire à quelque chose, et surtout de leur en faire un crime. L'homme n’est pas seulement sur la terre * pour amasser de l'argent et pour s’emplir le ventre... Ces pauvres gens, avec leur foi naïve et leurs pommesde terre, sont peut-être plus heureux que toi, avec tes omelettes, tes andouilles et ton bon vin.

— Hé! hé! farceur, dit Hâan, en lui posant la main sur l’épaule, parle donc un peu pour deux; il me semble que nous n’avons vécu ni l’un ni l’autre d’ex-voto et de pommes de terre jusqu'à présent, et j'espère que cela ne nous arrivera pas de sitôt. Ah! c’est comme cela que tu veux te moquer de ton vieux Hâan. En voilà des idées et des théories d’un nouveau genre! »

Touten discutant, ils se disposaient à descendre, lorsqu'un faible bruit s'entendit près de la porte. Ils se retournèrent et virent debout, contre le

mur, une jeune fille de seize à dix-sept ans, les yeux baiïssés. Elle était pâle et frêle ; sa robe de toile grise, recouverte de grosses pièces, s’affaissait contre ses hanches; de beaux cheveux blonds encadraient ses tempes ; elle avait les pieds nus, etje ne sais quelle lointaine ressemblance remplit aussitôt Kobus d’une pitié attendrie, telle qu'il n’en avait jamais éprouvée : il lui sembla voir la petite Sûzel, mais défaite, malade, tremblante. épuisée par la grande misère. Son cœur se fondit, une sorte de froid s’étendit le long de ses joues.

Häan, lui, regardait la jeune fille d’un air de mauvaise humeur.

« Que veux-tu? dit-il brusquement, les registres sont fermés, les perceptions finies; vous viendrez tous payer à Hunebourg.

— Monsieur le percepteur, répondit la pauvre enfant après un instant de silence, je viens pour ma grand'mère Annah Ewig. Depuis cinq mois, elle ne peut plus se lever de son lit. Nous avons eu de grands malheurs; mon père a été pris sous sa schlitt! à la Kohlplatz, l'hiver dernier... il est mort. Ça nous a coûté beaucoup pour le repos de son âme. »

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