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La maîtresse quille

…— Bon! s'écria Schoultz, la partie étaiten train ; j'en ai quinze, on te les donne! Cela te convient-il ? |

— Soit, dit Kobus, en Ôtant sa capote et ramassant une boule; je suis curieux de savoir si je n’ai

pas oublié depuis l’année dernière.

__— Père Baumgarten! criait le professeur Speck, père Baumgarten! »

L'’aubergiste parut.

« Apportez un verre pour M. Kobus, et une autre bouteille. Est-ce que la friture avance?

— Qui, monsieur Speck.

— Vous la ferez plus forte, puisque nous sommes un de plus. »

Baumgarten, le dos courbé comme un furet, rentra chez lui en trottinant; et dans le même instant Fritz lançait sa boule avec tant de force, qu’elle tombait comme une bombe de l’autre côté du jeu, dans le verger de la poste aux chevaux.

Je vous laisse à penser la joie des autres; ils se balançaient sur leurs bancs, les jambes en l'air, etriaient tellement, que Häan dut ouvrir plusieurs boutons de sa culotte pour ne pas étouffer.

Enfin, la friture arriva, une magnifique friture de goujons tout croustillants et scintillants de graisse, comme la rosée matinale sur l’herbe, et répandant une odeur délicieuse.

Fritz avait perdu la partie; Hâan, lui frappant sur l'épaule, s'écria tout joyeux :

« Tu es fort, Kobus, tu es très-fort! Prends seulement garde, une autre fois, de ne pas défoncer le ciel, du côté de Landau. »

Alors ils s’assirent, en manches de chemise, autour dela petite table moisie. On se mità l’œuvre. Tout en riant, chacun se dépêchait de prendre sa bonne part de la friture; les fourchettes d’étain allaient et venaient comme la navette d’un tisserand; les mâchoires galopaient, l'ombre de la charmille tremblotait sur les figures animées, sur le grand plat fleuronné, sur les gobelets moulés à facettes et sur la haute bouteille jaune, où petillait le vin blanc du pays.

Près de la table, sur sa queue en panache était assis Mélac, un petit chien-loup appartenant au Panier-Fleuri, blanc comme la neige, le nez noir comme une châtaigne brûlée, l'oreille droite et l’œil luisant. Tantôt l’un, tantôt l’autre, lui jetait une bouchée de pain ou une queue de poisson, qu’il happait au vol.

C'était un joli coup d'œil.

« Ma foi, dit Fritz, je suis content d’être venu ce matin, je m'ennuyais, je ne savais que faire; d'aller toujours à la brasserie, c’est terriblement monotone.

— Hé! s'écria Hâan, si tu trouves la brasserie monotone, toi, ce n'est pas ta faute, car, Dieu merci! tu peux te vanter de t'y faire du bon sang, tu t'es joliment moqué du monde, hier, avec tes citations du Cantique des cantiques. Ha! ha! ha!

— Maintenant, ajouta le grand Schoultz en levant sa fourchette, nous connaissons cet homme grave : quand il est sérieux, il faut rire, et quand il rit, il faut se défier. »

Fritz se mit à rire de bon cœur.

« Ah! vous avez donc éventé la mèche, fit-il, moi qui croyais...

—Kobus, interrompit Hâan, nouste connaissons depuis longtemps, ce n’est pas à nous qu'il faut essayer d'en faire accroire. Mais, pour en revenir à ce que tu disais tout à l’heure, il est malheureusement vrai que cette vie de brasserie peut nous jouer un mauvais tour. Si l’on voit tant d'hommes gras avant l’âge, des êtres asthmatiques, boursoufflés et poussifs, des goutteux, des graveleux, des hydropiques par centaines, cela vient de la $ bière de Francfort, de Strasbourg, de Munich, ou de partout ailleurs; car la bière contient trop d'eau, elle rend l'estomac paresseux, et quand l'estomac est paresseux, cela gagne tous les membres,

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— C'est très-vrai, monsieur Hâan, dit alors le professeur Speck, mieux vaut boire deux bouteilles de bon vin, qu’une seule chope de bière; elles contiennent moins d’eau, et, par suite, disposent moïns à la gravelle : l'eau dépose des graviers dans la vessie, chacun sait cela; et, d'un autre côté, la graisse résulte également de l'eau.

L'homme qui ne boit que du vin, a donc la chance de rester maigre très-longtemps, et la maigreor n'est pas aussi difficile à porter que l’obésité.

— Certainement, monsieur Speck, certainement, répondit Häan, quand on veut engraisser le bétail, on lui fait boire de l’eau avec du son : si on lui faisait boire du vin il n’engraisseraït jamais. Mais, outre cela, ce qu'il faut à homme, c'est du mouvement ; le mouvement entretient nos articulations en bon état, de sorte qu’on ne ressemble pas à ces charrettes qui crient chaque fois que les roues tournent; chose fort désagréable. Nos anciens, doués d'une grande prévoyance, pour éviter cet inconvénient, avaient le jeu de quilles, les mâts de cocagne, les coursés aux sacs, les parties de patins et de glissades, sans compter la danse, à . Chasse et la pêche; maintenant, les jeux de cartes de toute sorte ont prévalu, voilà pourquoi l'espèce dégénère.

— Oui, c'est déplorable, s’écria Fritz en vidant

son gobelet, déplorable ! Je me rappelle que, dans mon enfance, tous les bons bourgeois allaient aux fêtes de villages avec leurs femmes et leurs enfants; maintenant on croupit chez soi, c'est un événement quand on sort de la ville. Aux fêtes de village, on ehantait, on dansait, on tirait à la cible, on changeait d'air; aussi nos anciens vivaient cent ans; ils avaient les oreilles rouges, et ne connaissaient pas les infirmités de la vieillesse. Quel dommage que toutes ces fêtes soient abandonnées!

— Ah! cela, s’écria Hâan, très-fort sur les vieilles mœurs, cela, Kobus, résulte de l’extension des voies decommunication. Autrefois, quand les routes étaient rares, quand il n'existait pas de chemins vicinaux, on ne voyait pas circuler tant de commis voyageurs, pour offrir dans chaque village, les uns leur poivre et leur canelle, les autres leurs étrilles et leurs hrosses, les autres leurs étoffes de toutes sortes. Vous n’aviez pas à votre porte l’épicier, le quincaillier, le marchand de drap. On attendait, dans chaque famille, telle fête pour faire les provisions du ménage. Aussi les fêtes étaient plus riches et plus helles; les marchands étant sûrs de vendre, arrivaient de fort loin. C'était le bon temps des foires de Franefort, de Leipzig, de Hambourg, en Allemagne; de

Liége et de Gand, dans les Flandres; de Beaucaire, en France. Aujourd'hui, la foire est perpétuelle, et jusque dans nos plus petits villages, on trouve de tout pour son argent. Chaque chose à son bon et son mauvais côté; nous pouvons regretter les courses au sac et le tirau mouton, sans blâmer les progrès naturels du commerce.

— Tout cela n'empêche pas que nous sommes des ânes de croupir au même endroit, répliqua Fritz, lorsque nous pourrions nous amuser, boire de bon vin, danser, rire et nous goberger de toutes les façons. S’ii fallait aller à Beaucaire ou dans les Flandres, on pourrait trouver que c’est un peu loin; mais quand on a tout près de soi des fêtes agréables, et tout à fait dans les vieilles mœurs, il me semble qu’on ferait bien d'y aller.

— Où cela? s’écria Häan.

— Mais à Hartzwiller, à Rorbach, à Klingenthl. Et tenez, sans aller si loin, je me rappelle que mon père me conduisait tous les ans à la fête de Bischem, et qu’on servait là des pâtés délicieux... délicieux! »

Il se baisait le‘bout des doigts; Hâan le regardait comme émerveillé.

« Et qu'on y mangeait des écrevisses grosses comme le poing, poursuivit-il, des écrevisses beaucoup meilleures que celles du Losser, et qu'on y

buvait du petit vin blanc très... très-passable; ce n’était pas du johannisberg, ni du steinberg, sans doute, mais cela vous réjouissait le cœur tout de même!

— Eh! s’écria Hâan, pourquoi ne nous as-tu pas dit cela depuis longtemps; nous aurions été là! Parbleu, tu as raison, tout a fait raison.

— Que voulez-vous, je n’y ai pas pensél.

— Et quand arrive cette fête? demanda Schouitz.

— Attends, attends, c’est le jour de la Saint- Pierre.

— Mais, s’écria Häan, c’est demain!

— Ma foi, je crois que oui, dit Fritz. Comme cela se rencontre! Voyons, êtes-vous décidés, nous irons à Bischem?

— Cela va sans dire! cela va sans dire! s’écrièrent Häan et Schoultz.

— Et ces messieurs ? »

Speck et Hitzig s’excusèrent sur leurs fonctions.

« Eh bien, nous irons nous trois, dit Fritz en se levant. Oui, j’ai toujours gardé le meilleur souvenir des écrevisses, du pâté et du petit vin blanc de Bischem.

— ]1 nous faut une voiture? fit observer Häan.

— C’est bon, c’est bon, réponditKobus en payant

la note, je me charge de tout. » | 16 :

Quelques instants après, ces bons vivants étaient en route pour Hunebourg, et on pouvait les entendre d’une demi-lieue célébrer les pâtés de village, les kougelhof et les küchlen, qu'ils disaient leur rappeler le bon temps de leur enfance. L'un parlait de sa tante, l’autre de sa grand'mère; on aurait dit qu'ils allaient les revoir et les faire ressusciter, en buvant du petit vin à la fête de Bischem.

C’est ainsi que l’ami Fritz eut la satisfaction de pouvoir rencontrer Sûzel, sans donner l'éveil à personne.

On peut se figurer si Kobus était content. Des idées de magnificence et de grarideur se débattaient alors dans sa tête; il voulait voir Sûzel, et se montrer à elle dans une splendeur inaccoütumée; il voulait en quelque sorte l’éblouir ; il ne trouvait rien d'assez beau pour la frapper d’admiration.

Dans un temps ordinaire, il aurait loué la voi: ture et la vieille rosse d’un Hans Nickel pour faire le voyage; mais alors, cela lui parut indigne de Kobus. Immédiatement après le dfner, il prit sa canne derrière la porte et se rendit à la poste aux chevaux, sur la route de Kaiïserslauterh, chez maître Johann Fânen, lequel avait dix chaises de

24h L'AMI FRITZ.

poste sous ses hangars, et quatre-vingts chevaux dans ses écuries.

Fânen était un homme de soixante ans, proprittaire des grandes prairies qui longent le Losser, un homme riche et pourtant simple dans ses mœurs; gros, court, revêtu d’une souquenille de toile, coiffé d’un large chapeau de crin, ayant la barbe longue de huit jours toute grisonnante, et ses joues rondes et jaunes sillonnées de grosses rides circulaires.

C'est ainsi que le trouva Fritz, en train de faire étriller des chevaux dans la cour de la poste.

Fânen, ie reconnaissant de loin, vint à sa rencontre jusqu'à la porte cochère, et, levant son chapeau, le salua disant :

« Hé! bonjour, monsieur Kobus; qu'est-ce qui me procure le plaisir et l'honneur de votre visite?

— Monsieur Fânen, répondit Fritz en souriant, j'ai résolu de faire une partie de plaisir à la fête de Bischem, avec mes amis HAan et Schoultz.

Toutes les voitures de la ville sont en route, à cause de la rentrée des foins; il n’y a pas moyen de trouver un char à bancs. Ma foi, me suis-je dit, allons voir M. Fânen, et prenons une voiture de poste; vingtou trente florins ne sont pas la mort d’un homme, et quand on veut s’amuser, il faut faire les choses grandement. Voilà mon caractère.»

Le maître de poste trouva ce raisonnement trèsjuste,

« Monsieur Kobus, dit-il, vous faites bien, et je vous approuve; quand j'étais jeune, j'aimais À rouler rondement et à mon aise; maintenant je suis vieux, mais j’ai toujours les mêmes idées: ces idées sont bonnes, quand on a le moyen de les avoir comme vous et moi. » :

Il conduisit Fritz sous son hangar. Là se trouvaient des calèches à la nouvelle mode de Paris, légères comme des plumes, ornées d’écussons, et si belles, si gracieuses, qu'on aurait pu les mettre dans un salon, comme des meubles remarquables par leur élégance.

Kobus les trouva fort jolies; et malgré cela, un goût naturel pour la somptuosité cossue lui fit choisir une grande berline rembourrée de soie intérieurement, un peu lourde, il est vrai, mais que Fânen lui dit être la voiture des tRPROnDaeeE de distinction.

Il la choisit donc, et alors le maître de poste l'introduisit dans ses vastes écuries.

Sous un plafond blanchi à la chaux, long de cent vingt pas, large de soixante, et soutenu par douze piliers en cœur de chêne, étaient rangés sur deux lignes, et séparés l’un de l’autre par des barrières, soixante chevaux, gris, noirs, bruns,

Cd

pommelés, la croupe ronde.et luisante, la queue nouée en flot, le jarret solide, la tête haute : les uns hennissant et piétinant, les autres tirant le fourrage du râtelier, d’autres se tournant à demi pour voir. La lumière, arrivant du fond par deux hautes fenêtres, éclairait cette écurie de longues traînées d’or, Les grandes ombres des piliers s'allongeaient sur le pavé, propre comme un parquet, sonore comme un roc. Get ensemble avait quelque chose de vraiment heau, et même de grand.

Les garçons d’écurie étrillaient et bouchonnaient; un postillon, en petita veste bleue brodée " d'argent, son chapeau de toile cirée sur la nuque, conduisait un cheval vers la’ ports; il allait sans doute partir en estafette.

Le père Fânen et Fritz passèrent lentement derrière les chevaux.

« Il vous en faut deux, dit le maître de poste, choisissez. »

Kobus, après avoir passé son inspection, choisit deux vigoureux roussins gris pommelés, qui devaient aller comme le vent. Puis il entra dans la bureau avec M. Fânen, et tirant de sa poche une longue bourse de soie verte à glands d’or, il solda de suite le compte, disant qu’il voulait avoir la voiture à sa porte le lendemain vers

neuf heures, et demandant pour postillon le vieux Zimmer, qui avait conduit autrefois l’empereur Napoléon I.

Cela fait, entendu, arrêté, le père Fânen le reconduisit jusque hors la cour; ils se serrérent la main, et Fritz, satisfait, se remit en Lou vers la ville.

Tout en marchant, il se figurait la surprise de Sûzel, du vieux Christel et de tout Bischem, lorsqu'on les verrait arriver, claquant du fouet et sonnant du cor. Cela lui procurait une sorte d'attendrissement étrange, surtout en songeant à l’admiration de la petite Sûzel.

Le temps ne lui durait pas. Comme il se rap- ‘ prochait ainsi de Hunebourg, tout rêveur, le vieux rebbe David, revêtu de sa belle capote marron, et Sourlé, coiffée de son magnifique bonnet de tulle à larges rubans jaunes, attirèrent ses regards dans le petit sentier qui longe les jardins au pied des glacis. C'était leur habitude de faire un tour hors de la ville tous les jours de sabbat ; ils se promenaient bras dessus bras dessous, comme de jeunes amoureux, et chaque fois David disait à sa femme :

« Sourlé, quand je vois cette verdure, ces blés qui se balancent, et cette rivière qui coule lentement, cela me rend jeune, il me semble encore te

promener comme à vingt pas, et je loue le Seigneur de ses grâces. »

Alors la bonne vieille était heureuse, car David parlait sincèrement et sans flatterie.

Le rebbe avait aussi vu Fritz par-dessus la haie, quand il fut à l’entrée des chemins couverts, il lui cria :

« Kobus1!... Kobus!... arrive donc ici! »

Mais Fritz, craignant que le vieux rabbin ne voulût se moquer de son discours à la brasserie du Grand-Cerf, poursuivit son chemin en hochant la tête.

« Une autre fois, David, une autre fois, dit-il, je suis pressé. »

Et le rebbe souriant avec finesse dans sa barbiche, pensa :

« Sauve-toi, je te rattraperai tout de même. »

Enfin Kobus rentra chez lui vers quatre heures. Quoique les fenêtres fussent ouvertes, il faisait très-chaud, et ce n’est pas sans un véritable bonbeur qu’il se débarrassa de sa capote.

« Maintenant, nous allons choisir nos habits et notre linge, se disait-il tout joyeux, en tirant les clefs du secrétaire. Il faut que Sûzel soit émerveillée, il faut que j’efface les plus beaux garçons de Bischem, et qu’elle rêve de moi. Dieu du ciel, viens à mon aide, que j’éblouisse tout le monde! »

Il ouvrit les trois grands placards, qui descendaient du plafond jusqu’au parquet. Mme Kobus la mère, et la grand’mère Nicklausse avaient eu l'amour du beau linge, comme le père et le grand-père avaient eu l’amour du bon vin. On peut se figurer, d’après cela, quelle quantité de nappes damassées, de serviettes à filets rouges, de mouchoirs, de chemises et de pièces de toile se trouvaient entassés là dedans; c'était incroyable. La vieille Katel passait la moitié de son temps à plier et déplier tout cela pour renouveler l'air; à le saupoudrer de réséda, de lavande et de mille autres odeurs, pour en écarter les mites. On voyait même tout au haut, pendus pèr le bec, deux martins-pêcheurs au plumage vertet or, et tout desséchés : ces oiseaux ont la réputation d’écarter les insectes.

L’une des armoires était pleine d’antiques défroques, de tricornes à cocarde, de perruques, d'habits de peluche à boutons d'argent larges comme des cymbales, de cannes à pomme d'or et d'ivoire, de boîtes à poudre, avec leurs gros pincœaux de cygne; cela remontait au grand-père Nicklausse, rien n’était changé; ces braves gens auraient pu revenir et se rhabiller au goût du dernier siècle, sans s’apercevoir de leur long sommeil.

250 L'AMT FRITZ.

Dans l'autre compartiment se trouvaient les vttements de Fritz. Tous les ans, il se faisait prendre mesure d’un habillement complet, par le tailleur Herculès Schneider, de Landau; il ne mettait jamais ces habits, mais c'était une satisfaction pour lui de se dire : « Je serais à la mode comme le gros Hâer si je voulais, heureusement j'aime mieux ma vielle capote; chacun son goût. »

Fritz se mit donc à contempler tout cela dans, un grand ravissement. L'idée lui vint que Süzel pourrait avoir le goût du beau linge, commelh , mère et la grand’mère Kobus; qu’alors elle aug- | menterait les trésors du ménage, qu’elle aurait le trousseau de clefs, et qu’elle serait en extase matin et soir devant ces armoires.

Cette idée l’attendrit, et il souhaita que les choses fussent ainsi, car l'amour du bon vin et du beau linge fait les bons ménages. |

Mais, pour le moment il s'agissait de trouver la plus belle chemise, le plus beau mouchoir, la plus belle paire de bas et les plus beaux habits. Voilà le difficile. |

Après avoir longtemps regardé, Kobus, fortembarrassé, s’écria :

« Katel! Katel! »

La vieille servante, qui tricotait dans la cuisine, ouvrit la porte.

« Entre donc, Katel, lui dit Fritz, je suis dans un grand embarras : Hâan et Schoultz veulent absolument que j'aille avec eux à la fête de Bischem; ils m'ont tant prié, que j'ai fini par accepter. Maïs à cette fête arrivent des centaines de Prussiens, des juges, des officiers, un tas de gens glorieux, mis à la dernière mode de France, et qui nous regardent par-dessus l’épaule, nous autres Bavarois. Comment m'habiller ? Je ne connais rien à ces choses-là, moi, ca n’est pas mon affaire. »

Les petits yeux de Kafel se plissèrent ; elle était heureuse de vair qu’on avait besoin d'elle dans une circonstance aussi grave, et déposant son tricot sur la table, elle dit :

« Vousavez bien raison de m'appeler, monsieur. Dieu merci, ce ne sera pas la première fois que j'aurai donné des conseils pour se bien vêtir selon le temps et les personnes. M. le juge de paix, votre père, avait coutume de m'appeler quand il allait en visite de cérémonie, c’est moi qui lui disais : « Sauf votre respect, monsieur le juge, il vous manque encore ceci ou cela. » Et c'était toujours juste; chacun devait reconnaître en ville, que, pour la belle et bonne tenue, M. Kobus n'avait pas son pareil.

— Bon! bon! je te crois, dit Fritz, et je suis

content de savoir cela, quaique les modes soient bien changées depuis.

—Les modes peuvent changer tant qu'on voudra, répondit Katel en approchant l’échelle de l'armoire, le bon sens ne change jamais. Nous allons d’abord vous chercher une chemise. C’est dommage qu’on ne porte plus de culotte, car vous avez la jambe bien faite, comme monsieur votre père; et la perruque vous aurait aussi bien convenu, une belle perruque poudrée à la française; c'était magnifique! Mais aujourd'hui les gens comme il faut et les paysans sont tous pareils. I] faudra pourtant que les vieilles modes reviennent tôt ou tard, pour faire la différence; on ne s’y reconnaît plus! »

Katel était alors sur l'échelle, et choisissait une chemise avec soin. Fritz, en bas, attendait en silence. Elle redescendit enfin, portant une chemise et un mouchoir sur ses mains étendues d'un air de vénération; et les déposant sur la table, elle dit : |

« Voici d’abord le principal; nous verrons si vos Prussiens ont des chemises et des mouchoirs pareils. Ceci, monsieur Kobus, étaient les chemises et les mouchoirs de grande cérémonie de M. le juge de paix. Regardez-moi la finesse de cette toile, et la magnificence de ce jabot à six rangées

de dentelles; et ces manchettes, les plus belles . qu'on ait jamais vues à Hunebourg; regardez ces oiseaux à longues queues et ces feuilles brodées dans les jours, quel travail, seigneur Dieu, quel travail! »

Fritz, qui ne s'était jamais plus occupé de choses semblables que des habitants de la lune, passait les doigts sur :les dentelles, et les contemplait d'un air d’extase, tandis que la vieille servante, les mains croisées sur son tablier, exprimait tout haut son enthousiasme :

« Peut-on croire, monsieur, que des mains de femmes aient fait cela! disait-elle, n’est-ce pas merveilleux ? | |

— Oui, c’est beau! répondait Kobus, songeant à l'effet qu’il allait produire sur la petite Sûzel, avec ce superbe jabot étalé sur l'estomac, et ces manchettes autour des poignets; crois-tu, Katel, que beaucoup de personnes soient capables d’apprécier un tel ouvrage?

— Beaucoup de personnes! D’abord toutes les femmes, monsieur, toutes; quand elles auraient gardé les oies jusqu’a cinquante ans, toutes savent ce qui est riche, ce qui est beau, ce qui convient. Un homme avec une chemise pareille, quand ce serait le plus grand imbécile du monde, aurait la place d'honneur ans leur esprit; et c’est juste,

car s'il manquait de bon sens, ses parents en auraient eu pour lui. »

Fritz partit d’un éclat de rire :

« Haïf ha! ha! tu as dé drôles d'idées, Kaïel, fit-il; mais c’est égal, je crois que tu n'as pas tout à fait tort. Maintenant il nous faudrait des bas.

— Tenez, les voici, monsieur, des bas de soie; voyez comme c’est souple, moelleux! Mme Kobus elle-même, les a tricotés avec des aiguilles aussi fines que des cheveux : c'était un grand travail. Maintenant on fait tout au métier, aussi quels bas! On a bien raison de les cacher sous des pantalons. »

Ainsi s’exprima la vieille servante, et Kobus, de plus en plus joyeux, s’écria :

« Allons, allons, tout cela prend une assez bonne tournure; et si nous avons des habits un peu passables, je commence à croire que les Prussiens auront tort de se moquer de nous.

— Mais, au nom du ciel, dit Katel, ne me parlez donc pas toujours de vos Prussiens! de pauvres diables qui n’ont pas dix thalers en poche, et qui se mettent tout sur le dos, pour avoir l’air de quelque chose. Nous sommes d’autres gens! nous savons où reposer notre tête le soir, et ce n’est pas sur un caillou, Dieu merci! Et nous savons aussi où trouver une bouteille de bon vin, quand il nous

L'AMI FRITZ. : 255 plaît d'en boire une. Nous sommes des gens conaus, établis; quand on parle de M. Kobus, on sait que sa ferme est à Meisenthâl, son bois de hêtres à Michelsberg.….

— Sans doute, sans doute ; mais ce sont de beaux hommes ces officiers prussiens, avec leurs grandes ro et plus d’une jeune fille, en les voyant...

— Ne ro donc pas les filles si bêtes, inter rompit Katel, qui tirait alors de l’armoire plusieurs habits, et les étalait sur la commode; les filles savent aussi faire la différence d’un oiseau qui passe dans le ciel, et d’un autre qui tourne à la broche ; le plus grand nombre aiment à se tenir au coin du feu, et celles qui regardent les Prussiens, ne valent pas la peine qu’on s’en occupe. Mais tenez, voici vos habits, il n’en manque pas. »

Fritz se mit à contempler sa gardé-robe, et, au bout d’un instant, il dit :

« Cette capote ä collet de velours noir me one dans l’œil, Katel.

— Que pensez-vous, monsieur? s’écria la vieille en joignant les mains, une capote pour aller avec une chemise à jabot!

— Et pourquoi pas? l’étoffe en est magnifique.

— Vous voulez être habillé, monsieur?

— Sans doute.

—Eh bien prenez donc cet habit bleu de ciel, qui n’a jamais été mis. Regardez! »

Elle découvrait les boutons dorés, encore garnis de leur papier de soie:

« Je ne me connais pas aux nouvelles modes; mais cet habit m'a l’air beau; c’est simple, bien découpé, c’est aussi léger pour la saison, et puis le bleu de ciel va bien aux blonds. Il me'sembk, monsieur, que cet habit vous irait tout à fait bien.

‘ — Voyons, » dit Kobus.

ILmitVhabit.

« C’est magnifique... Regardez-vous un peu.

— Et derrière, Katel ?

-æ— Derrière, il est admirable, monsieur, il vous fait une taille de jeune homme. »

Fritz, qui se regardait dans la glace, rougit de

“plaisir.

« Est-ce bien vrai?

— C'est tout à fait sûr, monsieur, je ne l'aurais jamais cru; ce sont vos grosses capotes qui vous donnent dix ans de plus, c’est étonnant. »

Elle lui passait la main sur le dos :

« Pasunpli!»

Kobus, pirouettant alors sur les talons, s’écria :

« Je prends cet habit. Maintenant un gilet, là

tu éomprends, quelque chose de superbe, dans le genre de celui-ci, mais plus de rouge. »

Katel ne put s'empêcher de rire:

« Vous êtes donc comme les paysans du Kokesberg, qui se mettent du rouge depuis le menton jusqu'aux cuisses! du rouge avec un habit bleu de ciel, mais on en rirait jusqu'au fond de la Prusse, et cette fois les Prussiens auraient raison. |

— Que faut-il donc mettre? demanda Fritz, riant lui-même de sa première idée.

— Un gilet blanc, monsieur, une cravate blanche brodée, votre beau pantalon noisette. Tenez, regardez vous-même. »

Elle disposait tout à l’angle de la commode :

« Toutes ces couleurs sont faites l’une pour l'autre, elles vont bien ensemble; vous serez léger, vous pourfez danser, si cela vous plaît, vous aurez dix ans de moins. Comment! vous ne voyez pas cela ? Il faut qu’une pauvre vieille comme moi vous dise ce qui convient! »

Elle se prit à rire, et Kobus, la regardant avec surprise, dit :

« C'est vrai. Je pense si rarement aux habits...

— Et c'est votre tort, monsieur ; l’habit vous fait

un homme. Il faut encore que je cire vos bottes

fines, et vous serez tout à fait beau : toutes: les filles tomberont amoureuses de vous.

— Oh! s’écria Fritz, tu veux rire?

— Non, depuis que‘j'ai vu votre vraie taille, ça m'a changé les idées, hé! hé! hé! mais il faudra bien serrer votre boucle. Et dites donc, monsieur. si vous alliez trouver à cette fête une jolie fille qui vous plaise bien, et que finalement... hé !hé! hé !»

Elle riait de sa bouche édentée en le regardant, et lui, tout rouge, ne savait que répondre.

« Et toi, fit-il à la fin, que dirais-tu ?

— Je serais contente.

— Mais tu ne serais plus la maîtresse à la maison. | *

— Eh! mon Dieu, la maîtresse de tout faire, de tout surveiller, de tout conserver. Ah! qu'il nous en vienne seulement, qu'il nous en vienne une jeune maîtresse, bonne et laborieuse, qui me soulage de tout cela, je serai bien heureuse, pourvu qu'on me laisse bercer les petits enfants.

— Alors, tu ne serais pas fâchée, là, sérieusement!

— Au contraire! Comment voulez-vous... tous les jours je me sens plus roide, mes jambes ne vont plus; cela ne peut pas durer toujours. J'ai soixante-quatre ans, monsieur, soixante-quatre ans bien sonnés..….

— Bah! tu te fais plus vieille que tu n’es, dit Fritz, — intérieurement satisfait de ce désir, qui s'accordait si bien avec le sien ; — je ne t’ai jamais vue plus vive, plus alerte.

— Oh! vous n’y regardez pas de près.

— Enfin, dit-il en riant, le principal, c’est que tout soit en ordre pour demaïn. »

Il etamina de nouveau son bel habit, son gilet blanc, sa cravate à coins brodés, son pantalon noisette et sa chemise à jabot. Puis, regardant Katel qui attendait.

« C’est tout ? fit-il.

— Oui monsieur,

— Eh bien! maintenant, je vais boire une bonne chope.

— Et moi, préparer le souper. »

Il décrocha sa grosse pipe d’écume de la muraille, et sortit en sifflant comme un merle.

Katel rentra dans la cuisine.

Le lendemain, dès huit heures et demie, legrand Schoûltz, tout fringant, vêtu de nankin des pieds à la tête, la petite canne de baleine à la main, et la casquette de chasse en cuir bouilli carrément plantée sur sa longue tigure brune un peu vineuse, montait l’escalier de Kobus quatre à quatre. Häan, en petite redingote verte, gilet de velours noir à fleurs jaunes tout chargé de breloques, et coiffé d’un magnifique castor blanc à longs poils, le suivait lentement, sa main grassouillette sur la rampe, et faisant craquer ses escarpins à chaque pas. Ils semblaient joyeux, et s’attendaient sans doute à trouver leur ami Kobus en capote grise et pantalon couleur de rouille, comme d’habitude.

« Eh bien, Katel, s’écria Schoûltz, regardant dans la cuisine entr’ouverte. Eh bien ! est-il prêt?

— Entrez, messieurs, entrez, » dit la vieille servante en souriant.

Ils traversèrent l'allée et restèrent stupéfaits sur le seuil de la grande salle; Fritz était là, devant la glace, vêtu comme un mirliflore : il avait la taille cambrée dans son habit bleu de ciel, la jambe tendue et comme dessinée en parafe dans son pantalon noisette, le menton rose, frais, luisant, l'oreille rouge, les cheveux arrondis sur la nuque, et les gants beurre frais boutonnés avec soin sous des manchettes à trois rangs de dentelles. Enfin c'était un véritable Cupido qui lance des flèches.

«a Oh! oh! oh! s'écria Häan, oh! oh! oh! Kobus... Kobus!.….. »

Et sa voix se renflait, de plus en plus ébahie.

Schoùltz, lui, ne disait rien; il restait le cou tendu, les mains appuyées sur sa petite canne; finalement, il dit aussi :

« Ça, c'est unetrahison, Fritz, tu veux nous faire passer pour tes domestiques... Cela ne peut pas aller... je m’y oppose. »

Alors Kobus, se retournant, les yeux troubles d’attendrissement, car il pensait à la petite Sûzel, demanda :

« Vous trouvez donc que cela me va bien?

— C'est-à-dire, s’écria Hâan, que tu nous écrases, que tu nous anéantis! Je voudrais bien savoir pourquoi tu nous as tendu ce guet-apens.

— Hé! fit Kobus en riant, c'est à cause des Prussiens.

— Comment! à cause des Prussiens?

— Sans doute; ne savez-vous pas que des centaines de Prussiens vont à la fête de Bischem; des gens glorieux, mis à la dernière mode, et qui nous regardent de haut en bas, nous autres Bavarois.

— Ma foi non, je n’en savais rien, dit Hâan.

— Et moi, s’écria Schoûltz, si je l’avais su, j’aurais mis mon habit de landwehr, cela m'aurait mieux posé qu’une camisole de nankin ; on aurait vu notre esprit national... un représentant de l’armée.

— Bah! tu n'es pas mal comme cela, » dit Fritz. :

Ils se regardaient tous les trois dans la glace, et se trouvaient fort bien, chacun à part soi; de sorte que Hâan s’écria :

« Toute réflexion faite, Kobus a raison ; s’il nous avait prévenus, nons serions mieux ; mais cela ne nous empêchera pas de faire assez bonne figure. »

Schoûltz ajouta :

« Moi, voyez-vous, je suis en négligé; je vais à

Bischem sans prétention, pour voir, pour m'amuser..…

— Et nous donc? dit Häan.

— Oui, mais je suis plus dans la circonstance ; un habit de nankin est toujours plus simple, plus naturel à la fête que des jabots et des dentelles. »

Se retournant alors, ils virent sur la table une bouteille de forstheimer \trois verres et une assiette de biscuits.

Fritz jetait un dernier regard sur sa cravate, dont le flot avait été fait avec art par Katel, et trouvait que tout était bien.

« Buvons! dit-il, la voiture ne peut tarder à venir. » |

Ils s’assirent, et Schouitz, en buvant ‘un verre de vin, dit judicieusement :

« Tout serait très-bien; mais d’arriver là-bas, habillés comme vous êtes, sur un vieux char à bancs et des bottes de paille, vous reconnaîtrez que ce n’est pas très-distingué; cela jure, c'est même un peu vulgaire.

— Eh! s’écria le gros percepteur, si l’on voulait tout au mieux, on irait en blouse sur un âne. On sait hjen que des gentilshommes campagnards n’ont pas toujours leur équipage sous la main. Ils se rendent à la fête en passant ; est-ce qu'on se gène pour aller rire? »

Îls causaient ainsi depuis vingt minutes, et Fritz, voyant l'heure approcher à la pendule, prètait de temps en temps l'oreille. Tout à coup il dit :

« Voici la voiture! »

Les deux autres écoutèrent, et n’entendirent, au bout de quelques secondes, qu’un roulement lointain, accompagné de grands coups de fouet.

« Ce n’est pas cela, dit Hâan; c’est une voiture de poste qui roule sur la grande route. »

Mais le roulement se rapprochaït, et Kobus souriait. Enfin la voiture déboucha dans la rue, et les coups de fouet retentirent comme des pétards sur la place des Acacias, avec le piétinement des chevaux et le frémissement du pavé.

Alors tous trois se levèrent, et, se penchant à Ja fenêtre, ils virent la berline que Fritz avait louée, s'approchant au trot, et le vieux postillon Zimmer, avec sa grosse perruque de chanvre tressée autour des oreilles, son gilet blanc, sa veste brodée d’argent, sa culotte de daim et ses grosses bottes remontant au-dessus des genoux, qui regardait en l’air en claquant du fouet à tour de bras. |

« En route! >» s’écria Kobus.

Il se coiffa de son feutre, tandis que les deux autres se regardaient ébahis, ils ne pouvaient croire que la berline fût pour eux, et seulement

lorsqu'elle s’arrêta devant la porte, Hâan partit d’un immense éclat de rire, et se mit à crier.

« À la bonne heure, à la bonne heure! Kobus fait les choses en grand, ha! ha! ha! la bonne farce ! »

Ils descendirent, suivis de la vieille servante qui souriait; et Zimmer, les voyant approcher dans le vestibulé se tourna sur son cheval, disant:

« À la minute, monsieur Kobus, vous voyez, à la minute.

: — Oui, c’est bon, Zimmer, répondit Fritz en ouvrant la berline. Allons, montez, vous autres. Est-ce qu’on ne peut pas rabattre le manteau!

— Pardon, monsieur Kobus, vous n’avez qu'à tourner le bouton, cela descend tout seul. »

Ils montèrent donc, heureux comme des princes. Fritz s'assit et rabattit la capote. Il était à droite, Häan à gauche, Schoûltz aù milieu.

Plus de cent personnes les regardaient sur les portes et le long des fenêtres, car les voitures de poste ne passent pas d’habitude par la rue des Acacias, elles suivent la grande route ; c'était quelque chose de nouveau d’en voir une sur Ja place.

Je vous laisse à penser la satisfaction de Schoûltz et de Hâan.

« Ah! s’écria Schoûltz en se tâtant les poches, ma pipe est restée sur la table.

— Nous avons des cigares, >» dit Fritz en leur passant des cigares qu'ils allumèrent aussitôt, et qu'ils se mirent à fumer, renversés sur leur siége, les jambes croisées, le nez en l’air etle bras arrondi derrière la tête.

Katel paraissait aussi contente qu'eux.

« Ÿ sommes-nous, monsieur Kobus? demanda Zimmer.

— Oui, en route, et doucement, dit-il, doucement jusqu’à là porte de Hildebrandt.»

Zimmer, alors, claquant du fouet, tira les rênes, et les chevaux repartirent au petit trot, pendant que le vieux postillon embouchait son cornet et faisait retentir l’air de ses fanfares.

Katel, sur le seuil, les suivit du regard jusqu’au détour de la rue. C’est ainsi qu’ils traversèrent Hunebourg d’un bout à l’autre; le pavé résonnait au loin, les fenêtres se remplissaient de figures ébahies, et eux, nonchalamment renversés comme de grands seigneurs, ils fumaient sans tourner la tête, et semblaient n’avoir fait autre chose toute leur vie que rouler en chaise de poste.

Enfin, au frémissement du pavé succéda le bruit moins fort de la route; ils passèrent sous la porte de Hildebrandt, et Zimmer, remettant son cor en sautoir, reprit son fouet. Deux minutes après, ils filaient comme le vent sur la route de Bischem :

les chevaux bondissaient, la queue flottante, le clic-clac du fouet s’entendait au loin sur la campagne; les peupliers, les champs, les prés, les buissons, tout courait le long de la route.

Fritz, la face épanouie et les yeux au ciel, rêvait à Sûzel. Il la voyait d’avance, et, rien qu’à cette pensée, ses yeux se remplissaient de larmes.

« Va-t-elle être étonnée de me voir! pensait-il. Se doute-t-elle de quelque chose? Non, mais bientôt, bientôt elle saura tout... Il faut que tout se sache! »

Le gros Häan fumait gravement, et Schoültz avait posé sa casquette derrière lui, dans les plis du manteau, pour écarter ses longs cheveux grisonnants, où passait la brise.

« Moi, disait Häan, voilà comment je comprends . les voyages! Ne me parlez pas de ces vieilles pataches, de ces vieux paniers à salade qui vous éreintent, j'en ai par-dessus le dos; mais aller ainsi, c'est autre chose. Tu le croiras si tu veux, Kobus,

il ne me faudrait pas quinze jours pour m'habi-

tuer à ce genre de voitures,

— Ha! ha! ha! criait Schoûltz, je le crois bien, tu n’es pas difficile. »

Fritz révait.

«“ Pour combien de temps en avons-nous? demandait-il à Zimmer.

L'AMI FRITZ. 269 — Pour deux heures, monsieur. »

Alors il pensait :

« Pourvu qu’elle soit là-bas, pourvu que le vieux - Christel ne se soit pas ravisé? »

Cette crainte l’assombrissait; mais, un instant après, la confiance lui revenait, un flot de sang lui colorait les joues.

« Elle est là, pensait-il, j’en suis sûr. C’est impossible autrement. »

Et tandis que Hâan et Schoûltz se laissaient bercer, qu'ils s’étendaient, riant en eux-mêmes, et laissant filer la fumée tout doucement de leurs Ièvres, pour mieux la savourer, lui se dressait à chaque seconde, regardant en tout sens, et trouvant que les chevaux n'’allaient pas assez vite.

Deux ou trois villages passèrent en une heure, puis deux autres encore, et enfin la berline descendit au vallon d’Altenbruck. Kobus se rappela tout de suite que Bischem était sur l’autre versant de la côte. Le temps de monter au pas lui parut bien long ; mais enfin ils s’avancèrent sur le plateau, et Zimmer, claquant du fouet, s'écria :

« Voici Bischem! » |

En effet, ils découvrirent presque au même instant l’antique bourgade autour de la vallée en face ; sa grande rue tortueuse, ses façades décrépites sillonnées de poutrelles sculptées, ses gale-

ries de planches, ses escaliers extérieurs, ses portes cochères, où sont clouées des chouettes déplumées, ses toits de tuiles, d’ardoises et de bardeaux, rappelant les guerres des margraves, des landgraves, des Armléders, des Suédois, des Républicains; tout cela bâti, brûlé, rebâti vingt fois de siècle en siècle: une maison à droite du temps de Hoche, une autre à gauche du temps de Mélac, une autre plus loin du temps de Barberousse.

Et les grands tricornes, les bavolets à deux pièces, les gilets rouges, les corsets à bretelles, allant, venant, se retournant et regardant; les chiens accourant, les oies et les poules se dispersant avec des cris qui n’en finissaient plus : voilà ce qu’ils virent, tandis que la berline descendait au triple galop la grande rue, et que Zimmer, le coude en équerre, sonnait une fanfare à réveiller les morts.

Hâan et Schoûltz observaient ces choses et jouis- saient de l'admiration universelle. Ils virent au détour d’une rue, sur la place des Deux-Boucs, l'antique fontaine, la Madame-Hütte en planches de sapin, les baraques des marchands, et la foule tourbillonnante : cela passa comme l'éclair. Plus loin, ils aperçurent la vieille église Saint-Ulrich et ses deux hautes tours carrées, surmontées de la calotte d’ardoises, avec leurs grandes baies en

plein cintre du teips de Charlemagne. Les cloches sonnaient à pleine volée, c'était la fin de l'office; la foule descendait les marches du péristyle, regardant ébahie : tout cela disparut aussi d’un bond.

Fritz, lui, n’avait qu’une idée : « Où est-elle ? »

A chaque maison il se penchait, comme si la petite Sûzel eût dû paraître à la même seconde. Sur. chaque balcon, à chaque escalier, à chaque fenêtre , devant chaque porte, qu’elle fût ronde ou carrée, entourée d’un cep de vigne ou toute nue, il arrêtait un regard, pénsant : « Si elle était là! »

Et quelque figure de jeune fille se dessinait-elle dans l’ombre d’une allée, derrière une vitre, au fond d'une chambre, il l'avait vue! il aurait reconnu un ruban de Suzel au vol. Mais il ne la vit nulle part, et finalement la berline déboucha sur le place des Vieilles-Boucheries, en face du Mouton-d'or.

Fritz se rappela tout de suite la vieille auberge; c’est là que s’arrêtait son père vingt-cinq ans avant. Ïl reconnut la grande porte cochère ouverte sur la cour au pavé concassé, la galerie de bois aux piliers massifs, les douze fenêtres à persiennes vertes, la petite porte voûtée .et ses marches usées.

Quelques minutes plustôt, cettevue aurait éveillé

mille souvenirs attendrissants dans son âme, mais en ce moment il craignait de ne pas voir la petite Sûzel, et cela le désolait.

L'auberge devait être encombrée de monde; car à peine la voiture eut-elle paru sur la place, qu'un grand nombre de figures se penchèrent aux fenêtres, des figures prussiennes à casquettes plates et grosses moustaches, et d’autres aussi. Deux chevaux étaient attachés aux anneaux de la porte; leurs maîtres regardaient de l’allée.

Dès que la berline se fut arrêtée, le vieil aubergiste Lœrich, grand, calme et digne, sa tête blanche coiffée du bonnet de coton, vint abattre le marchepied d’un air solonnel, et dit:

« Si messeigneurs veulent se donner la peine de descendre... »

Alors Fritz s'écria :

« Comment, père Lœrich, vous ne me reconpaissez pas? »

Et le vieillard se mit à le regarder, tout surpris.

« Ah! mon cher monsieur Kobus, dit-il au bout d’un instant, comme vous ressemblez à votre père! pardonnez-moi, j'aurais dû vous reconnaître. » |

Fritz descendit en riant, et répondit :

e Père Lœrich, il n’y a pas de mal, vingt ans changent un homme. Je vous présente mon feld-

maréchal Schoûltz, et mon premier ministre Hâan; nous voyageons incognito. »

Ceux des fenêtres ne purent s'empêcher de sourire, surtout les Prussiens, ce qui vexa Schoûitz.

« Feld-maréchal, dit-il, je le serais aussi bien que beaucoup d’autres ; j’ordonnerais l'assaut où la bataille, et je regarderais de loin avec calme. »

Hâan était de trop bonne humeur pour se f& cher. |

« À quelle heure le dîner? demanda-t-il.

— À midi, monsieur. »

Ils entrèrent dans le vestibule, pendant que Zimmer dételait ses chevaux et les conduisait à l'écurie. Le vestibule s'ouvrait au fond sur un jardin ; à gauche était la cuisine : on entendait le tic-tac du tournebroche, le petillement du feu, l'agitation des casseroles. Les servantes traversaient l'allée en courant, portant l’une des assiettes, l’autre des verres; le sommelier remontait de la cave avec un panier de vin.

« Il nous faut une chambre, dit Fritz à l’aubergiste, je voudrais celle de Hoche.

— Impossible, monsieur Kobus, elle est prise, les Prussiens l’ont retenue.

— Eh bien, donnez-nous la voisine. »

Le père Lœrich les précéda dans le grand esca-

Ber. Schoûltz ayant entendu parler de la chambre du général Hoche, voulut savoir ce que c'était.

« La voici, monsieur, dit l’aubergiste en ouvrant une grande salle au premier. C’est là que les généraux républicains ont tenu conseil le 23 décembre 1793, trois jours avant l'attaque des lignes de Wissembourg. Tenez, Hoche était là. »

Il montrait le grand fourneau de fonte dans üne niche ovale, à droite.

« Vous l’avez vu?

— Oui, monsieur, je m'en souviens comme d'hier ; j'avais quinze ans. Les Français campaient

autour du village, les généraux ne dormaient ni jour ni nuit. Mon père me fit monter un soir, en me disant : « Regarde bien! » Les généraux français, avec leur écharpe tricolore autour des reins, leurs grands chapeaux à cornes en travers de la tête, et leurs sabres trafnants, se promenaient dans cette chambre.

« À chaque instant des officiers, tout couverts de neige, venaient prendre leurs ordres. Comme tout le monde parlait de Hoche, j'aurais bien voulu le connaître, et je me glissai contre le mur, regardant, le nez en l'air, ces grands hommes qui faisaient tant de bruit dans la maison.

« Alors mon père, qui venait aussi d’entrer, me

tira par ma manche, tout pâle, et me dit à l'oreille: « Il est près de toi ! » Je me retournai donc, et je vis Hoche debout devant le poële, les mains derrière le dos et la tête penchée en avant. Il n'avait l'air de rien auprès des autres généraux, avec son habit bleu à large collet rabattu et ses bottes à éperons de fer. Il me semble encore le voir, c'était un homme de taille moyenne, brun, la figure assez longue; ses grands cheveux, partagés sur le front, lui pendaient sur les joues ; il rêvait au milieu de ce vacarme, rien ne pouvait le distraire. Gette nuit même, à onze heures, les Français partirent; on n’en vit plus un seul le lendemain dans le village, ni dans les environs. Cinq ou six jours après, le bruit se répandit que la bataille . avait eu lieu, et que les Impériaux étaient en déroute. C’est peut-être là que Hoche a ruminé son Coup. »

Le père Lœærich racontait cela simplement, et les autres écoutaient émerveillés. Il les conduisit ensuite dans la chambre voisine, leur demandant s'ils voulaient être servis chez eux; mais ils préférèrent manger à la table d’hôte.

Ils redescendirent donc.

La grande salle était pleine de monde : trois ou quatre voyageurs, leurs valises sur des chaises, attendaient la patache pour se rendre à Landau;

des officiers prussiens se promenaient deux à deux, de long en large ; quelques marchands forains mangeaient dans une pièce voisine; des bourgeois étaient assis à la grande table, déjà couverte de sa nappe, de ses carafes étincelantes et de ses assiettes bien alignées.

A chaque instant, de nouveaux venus paraissaient sur le seuil. Ils jetaient un coup d’œil dans la salle, puis s’en allaient, ou bien entraient.

Fritz fit apporter une bouteille de rudesheim en attendant le dîner. 1] regardait d’un air ennuyé la magnifique tapisserie bleu indigo et jaune d'ocre, représentant la Suisse et ses glaciers, Guillaume Tell visant la pomme sur la tête de son fils, puis repoussant du pied, dans le lac, la ” barque de Gessler. Il songeait toujours à Süzel.

Hâan et Schoultz trouvaient le vin bon.

En ce moment un chant s’éleva dehors, et presque aussitôt les vitres furent obscurcies par l'ombre d’une grande voiture, puis d’une autre qui la suivait.

Tout le monde se mit aux fenêtres.

C'étaient des paysans qui partaient pour l’Amérique. Leurs voitures étaient chargées de vieilles armoires, de bois de lit, de matelas, de chaises, de commodes. De grandes toiles, étendues sur des cerceaux, couvraient le tout. Sous ces toiles, de

‘ petits enfants assis sur des bottes de paille, et de pauvres vieilles toutes décrépites, les cheveux blancs comme du lin, regardaient d’un air calme: tandis que cinq ou six rosses, la croupe couverte: de peaux de chien, tiraient lentement. Derrière arrivaient les hommes, les femmes, et trois vieillards, les reins courbés, la tête nue, appuyés sur des bâtons. Ils chantaient en cœur :

Quelle est la patrie allemande ?

Quelle est la patrie allemande ?

Et les vieux répondaient :

Amérika! Amérika! ‘

Les officiers prussiens se disaient entre eux : « On devrait arrêter ces gens-là! »

Hâan, entendant ces propos, ne put s'empêcher de répondre d’un ton ironique : |

«Ils disent que la Prusse est la patrie allemande ; on devrait leur tordre le coul »

Les officiers prussiens le regardèrent d’un œil louche; mais il n’avait pas peur, et Schoüûltz luimême relevait le front d’un air digne.

Kobus venait de se lever tranquillement et de sortir, comme pour s'informer de quelque chose ;,

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