‹ L'ami Fritz (volume 2)Chapitre 16 sur 34 · L'Amérique ! l'Amérique · texte numérisé non relu

L'Amérique ! l'Amérique

à la cuisine. Au bout d’un quart d’heure, Hâan et Schoûltz, ne le voyant pas rentrer, s’en étonnèrent beaucoup, d'autant plus qu’on apportait les soupières, et que tout le monde prenait place à table.

Fritz s'était souvenu qu'au fond de la ruelle des Oies, derrière Bischem, vivaient deux ou trois familles d’anabaptistes, et que son père avait l’habitude de s'arrêter à leur porte, pour charger un sac de pruneaux secs en retournant à Hunebourg. Et, songeant que Süûzel pouvait être chez eux, il était descendu sans rien dire dans le jardin du Mouton-d'Or, et du jardin dans la petite allée des Houx, qui longe le village.

TN courait dans cette allée comme un lièvre, tant la fureur de revoir Sûzel le possédait. C’est lui qui se serait étonné, trois mois avant, s’il avait ‘pu se voir en cet état!

Enfin, apercevant le grand toit de tuiles grises des anabaptistes par-dessus les vergers, il se glissa tout doucement le long des haies, jusqu’auprès de la cour, et là, fort heureusement, il découvrit entre le grand fumier carré et la façade décrépite tapissée de lierre, la voiture du père Christel, ce qui lui gonfla le cœur de satisfaction.

« Elle y est! se dit-il, c’est bon... c’est bon’ Maintenant je la reverrai, coûte que coûte; il fau-

L'AMI FRITZ. 279 drait rester ici trois jours, que cela me serait bien Il ne pouvait rassasier ses yeux de voir cette voiture. Tout à coup Mopsel s’élança de l'allée, aboyant comme aboient les chiens lorsqu'ils retrouvent une vieille connaissance. Alors : il n’eut que le temps de s'échapper dans la ruelle, le dos courbé derrière les haies, comme un voleur; car, malgré sa joie, il éprouvait une sorte de honte à faire de pareilles démarches : il en était heureux et tout confus à la fois.

« Si l’on te voyait, se disait-il ; si l’on savait ce que tu fais. Dieu de Dieu ! comme on rirait de toi, Fritz! Mais c’est égal, tout va bien; tu peux te vanter d’avoir de la chance. »

Il prit les mêmes détours qu’il avait faits en venant, pour retourner au Mouton-d'Or. On était au second service quand il entra dans la salle. Häan et Schoüûltz avaient eu soin de lui garder une place entre eux.

« Où diable es-tu donc allé? lui demanda Hâan.

— J'ai voulu voir le docteur Rubeneck, un ami de mon père, dit-il en s’attachant la serviette au menton; mais je viens d'apprendre qu'il est mort depuis deux ans. »

Il se mit ensuite à manger de bon appétit; et

comme on venait de servir une superbe anguille à la moutarde, le gros Hâan ne jugea pas à propos de faire d’autres questions.

Pendant tout le dîner, Fritz, la face épanouie, ne fit que se dire en lui même : « Elle est ici! »

Ses gros yeux à fleur de tête se plissaient parfois d’un air tendre, puis s’ouvraient tout grands, comme ceux d'un chat qui rêve en regardant un moucheron tourbillonner au soleil.

I buvait et mangeait avec enthousiasme, sans même s’en apercevoir.

Dehors le temps était superbe; la grande rue bourdonnnait au loin de chants joyeux, de nasillements de trompettes de bois et d’éclats de rire;les gens en habit de fête, le chapeau garni de fleurs et les bonnets éblouissants de rubans, montaient bras dessus bras dessous vers la place des Deur- Boucs. Et tantôt l’un, tantôt l’autre des convives se levait, jetait sa serviette au dos de sa chaise et sortait se mêler à la foule.

À deux heures, Hâan, Schoûltz, Kobus et deux ou trois officiers prusssiens restaient seuls à table, en face du dessert et des bouteille vides.

En ce moment, Fritz fut éveillé de son rêve par les sons éclatants de la trompette et du cor, annonçant que la danse était en train.

« Sûzel est peut-être déjà là-bas? » pensa-t-il.

Et, frappant sur la table du manche de son couteau, il s’écria d’une voix retentissante :

« Père Lœrich! père Lœrich! »

Le vieil aubergiste parut.

Alors Fritz, souriant avec finesse, demanda :

« Avez-vous encore de ce petit vin blanc, vous savez, de ce petit vin qui petille et que M. le juge de paix Kobus aimait!

= Oui, nous en avons encore, répondit l’aubergiste du même ton joyeux.

— Eh bien! apportez-nous-en deux bouteilles, fit-il en clignant des yeux. Ce vin-là me plaisait, je ne serais pas fâché de le faire goûter à mes amis. »

Le père Lœrich sortit, et quelques instants après il rentrait, tenant sous chaque bras une bouteille solidement encapuchonnée et ficelée de fil d’archal. fl avait aussi des pincettes pour forcer le fil, et trois verres minces, étincelants, en forme de cornet, sur un plateau.

Häâan et Schoûltz comprirent alors quel était ce petit vin et se regardèrent l’un l’autre en souriant.

« Hé! hé! hé! fit Häan, ce Kobus a parfois de bonnes plaisanteries ; il appelle cela du petit vin! »

Et Schoûltz, observant les Prussiens du coin de l'œil, ajouta :

« Oui, du petit vin de France ; ce n’est pas la première fois que nous en buvons; mais là-bas, en Champagne, on faisait sauter le cou des bouteilles avec le sabre. »

En disant ces choses il retroussait le coin de ses petites moustaches grisonnantes, et se mettait la casquette sur l'oreille.

Le bouchon partit au plafond comme un coup de pistolet, les verres furent remplis de la rosée céleste. :

« À la santé de l’ami Fritz! » s’écria Schoûltz en levant son verre.

Et la rosée céleste fila d’un trait dans son long cou de cigogne.

Hâan et Fritz avaient imité son geste; trois fois de suite ils firent le même mouvement, en s’extasiant sur le bouquet du petit vin.

Les Prussiens se levèrent alors d’un air digne et sortirent.

Kobus, crochetant la seconde bouteille, dit :

« Schoûltz, tu te vantes pourtant quelquefois d’une façon indigne; je voudrais bien savoir si ton bataillon de landwehr a dépassé la petite forteresse de Phalsbourg en Lorraine, et si vous avez bu là-bas autre chose que du vin blanc d’Alsace?

— Bah! laisse donc, s’écria Schoûltz, avec ces Prussiens, est-ce qu'il faut se gêner? Je représente

ici l’armée bavaroïise, et tout ce que je puis te dire, c'est que si nous avions trouvé du vin de Champagne en route, j'en aurais bu ma bonne part. Est-ce qu’on peut me reprocher à moi d’être tombé dans un pays stérile? N'est-ce pas la faute du feld-maréchal Schwartzenberg, qui nous sacrifiait, nous autres, pour engraisser ses Autrichiens? Ne me parle pas de cela, Kobus, rien que d’y penser, j'en frémis encore : durant deux étapes nous n’avons trouvé que des sapins, et finalement un tas de gueux qui nous assommaient à coups de pierres du haut de leurs rochers, des va-nu-pieds, de véritables sauvages; je te réponds qu’il était plus agréable d’avaler de bon vin en Champagne, que de se battre contre ces enragés montagnards de la chaîne des Vosges!

— Allons, calme-toi, dit Hâan en riant, nous sommes de ton avis, quoique des milliers d’Autrichiens et de Prussiens aient laissé leurs os en Champagne.

— Qui sait? nous buvons peut-être en ce moment la quintessence d’un caporal schlague! » s’écria Fritz.

Tous trois se prirent à rire comme des bienheureux ; ils étaient à moitié gris.

e Hal ha! ha! maintenant à la danse, dit Kobus en se levant.

— À la danse! » répétèrent les autres.

Ils vidèrent leurs verres debout et sortirent enfin, vacillant un peu, et riant si fort que tout le monde se retournait dans la grande rue pour les voir.

Schoùûltz levait ses grandes jambes de sauterelle jusqu’au menton, et les bras en l’air :

«. Je défie là Prusse, s’écriait-il d’un ton de Hans-Wurst, je défie tous les Prussiens, depuis le caporal schlague jusqu’au feld-maréchal! »

Et Häan, le nez rouge comme un coquelicot, les joues vermeilles, ses gros yeux pleins de douces larmes, bégayait :

« Schoûltz! Schoùûltz! au nom du ciel, modère ton ardeur belliqueuse; ne nous attire pas sur les bras l’armée de Frédéric-Wilhelm ; nous sommes des gens de paix, des hommes d'ordre, respectons la concorde de notre vieille Allemagne.

— Non! non! je les défie tous, s’écriait Schoûltz; qu'ils se présentent, on verra ce que vaut un atcien sergent de l’armée bavaroise : Vive la patrie allemande! »

Plus d’un Prussien riait dans ses longues moustaches en les voyant passer.

Fritz songeant qu'il allait revoir la petite Sûzel, était dans un état de béatitude inexprimable.

« Toutes les jeunes filles sont à la Madanw-

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Hütte, se disait-il, surtout le premier jour de la fête : Sûzel est là! »

Cette pensée l’élevait au septième ciel; il se délectait en lui-même et saluait les gens d’un air attendri. Mais une fois sur la place des Deux-Boucs, quand il vit le drapeau flotter sur la baraque et qu'il reconnut aux dernières notes d’un hopser, le coup d'archet de son ami Iôsef, alors il éprouva l'enivrement de la joie, et, traînant ses camarades, il se mit à crier :

« C’est la troupe de Iôsef!.. C’est la troupe de Iôsef!.. Maintenant, il faut reconnaître que le Seigneur Dieu nous favorise! » |

Lorsqu'ils arrivèrent à la porte de la Hüte, le hopser finissait, les gens sortaient, le trombone, la clarinette et le fifre s’accordaient pour une autre danse ; la grosse caisse rendait un dernier grondement dans la baraque sonore.

Ils entrèrent, et les estrades tapissées de jeunes filles, de vieux papas, de grand’mères, les guirlandes de chêne, de hêtre et de mousse, suspendues autour des piliers, s’offrirent à leurs regards.

L'animation était grande; les danseurs reconduisaient leurs danseuses. Fritz, apercevant de loin la grosse toison de son ami Iôsef au milieu de l'orchestre olivâtre, ne se possédait plus d’en-

thousiaéme, et les deux mains en l’air, agitant son feutre, il criait :

« Iôsef! Iôsef! » |

Tandis que la foule se dressait à droite et à gauche, et se penchait pour voir quel bon vivant était capable de pousser des cris pareils. Mais quand on vit Häan, Schoûltz et Kobus s’avancer riant, jubilant, la face pourpre et se dandinant au bras l’un de l’autre, comme ïl arrive après boire, un immense éclat de rire retentit dans la baraque, car chacun pensait : « Voilà des gaillards qui se portent bien et qui viennent de bien dîner. >» ;

Cependant Iôsef avait tourné la tête, et reconnaissant de loin Kobus, il étendait les bras en croix, l’archet dans une main et le violon dans l’autre. C’est ainsi qu'il descendit de l’estrade, pendant que Fritz montait; ils s’embrassèrent à mi-chemin, et tout le monde fut émerveillé.

« Qui diable cela peut-il être? disait-on. Un homme si magnifique qui se laisse embrasser par le Bohémien..…. »

Et Bockel, Andrès, tout l’orchestre penché sur 1a rampe, applaudissait à ce spectacle.

Enfin Ilôsef, se redressant, leva son archet et dit:

« Écoutez! voici M. Kobus, de Hunebourg, mon ami, qui va danser un treieleins avec ses deux camarades. Quelqu'un s’oppose-t-il à cela?

— Non, non, qu'il danse! cria-t-on de tous les coins.

— Alors, dit Iôsef, je vais donc jouer une valse, la valse de Iôsef Almâni, composée en rêvant à celui qui l’a secouru un jour de grande détresse. Cette valse, Kobus, personne ne l’a jamais entendue jusqu’à ce moment, excepté Bockel, Andrès et les arbres du Tannewald; choisis-toi donc une belle danseuse selon ton cœur; et vous, Häan et Schoûltz, choisissez également les vôtres: personne que vous ne dansera la valse d’Almâni. »

Fritz s'étant retourné sur les marches de l'estrade, promena ses regards autour de la salle, et il eut peur un instant de ne pas trouver Sûzel. Les belles filles ne manquaient pas : des noires et des brunes, des rousses et des blondes, toutes se redressaient, regardant vers Kobus, et rougissant lorsqu'il arrêtait la vue surelles; car c’est un grand honneur d’être choisie par un si bel homme, surtout pour danser le treieleins. Mais Fritz ne les voyait pas rougir; il ne les voyait pas se redresser comme les hussards de Frédéric-Wilhelm à la parade, effaçant leurs épaules et se mettant la bouche en

cœur; il ne voyait pas cette brillante fleur de jeunesse épanouie sous ses regards; ce qu’il cherchait c'était une toute petite vergissmeinnicht, la petite fleur bleue des souvenirs d'amour.

Longtemps il la chercha, de plus en plus inquiet; enfin il la découvrit au loin, cachée derrière une guirlande de chêne tombant du pilier à droite de la porte. Sûzel , à demi effacée derrière cette guirlande, inclinait la tête sous les grosses feuilles vertes, et regardait timidement, à la fois craintive et désireuse d’être vue.

Elle n'avait que ses beaux cheveux blonds tombant en longues nattes sur ses épaules pour toute parure; un fichu de soie bleue voilait sa gorge naissante ; un petit corset de velours, à bretelles blanches, dessinaïit sa taille gracieuse ; et près d’elle se tenait, droite comme un I, la grand’mère Annah, ses cheveux gris fourrés sous le béguin noir, et les bras pendants. Ces gens n'étaient pas venus pour danser, ils étaient venus pour voir, et se tenaient au dernier rang de la foule

Les joues de Fritz s'animèrent ; il descendit de l’estrade et traversa la hutte au milieu de l’attention générale. Sûzel, le voyant venir, devint toute pâle et dut s’appuyer contre le pilier ; elle n’osait plus le regarder. Il monta quatre marches, écarta la guirlande, et lui prit la main en disant tout bas:

« Sûzel, veux-tu danser avec moi le treieleins? »

Elle alors, levant ses grands yeux bleus comme en rêve, de pâle qu'elle était, devint toute rouge :

« Oh! oui, monsieur Kobus!» fit-elle en regardant la grand’mère.

La vieille inclina la tête au bout d’une seconde, et dit : « C’est bien... tu peux danser. » Car elle connaissait Fritz, pour J’avoir vu venir à Bischem dans le temps, avec son père.

Us descendirent donc dans la salle. Les valets de danse, le chapeau de paille couvert de banderolles, faisaient le tour de la baraque au pied de la rampe, agitant d’un air joyeux leurs martinets de rubans, pour faire reculer le monde. Hâan et Schoûltz se promenaient encore, à la recherche de leurs danseuses; Iôsef, debout devant son pupitre, attendait; Bockel, sa contre-basse contre la jambe tendüe, et Andrès, son violon sous le bras, se tenaient à ses côtés; ils devaient seuls l'accompagner.

La petite Sûzel, au bras de Fritz au milieu de cette foule, jetait des regards furtifs, pleins de ravissement intérieur et de trouble; chacun admirait les longues nattes de ses cheveux, tombant derrière elle jusqu’au bas de sa petite jupe bleu clair bordée de velours, ses petits souliers ronds,

dont les rubans de soie noïre montaient en se croisant autour de ses bas d’une blancheur éblouissante; ses lèvres roses, son menton arrondi, son cou flexible et gracieux.

Plus d’une belle fille l’observait d'un œil sévère, cherchant quelque chose à reprendre, tandis que son joli bras, nu jusqu’au coude suivant la mode du pays, reposait sur le bras de Fritz avec une grâce naïve; mais deux ou trois vieilles, les yeux plissés, souriaient dans leurs rides et disaient sans se gêner : « Il a bien choisi! »

Kobus, entendant cela, se retournait vers elles avec satisfaction. Il aurait voulu dire aussi quelque galanterie à Sûzel; mais rien ne lui venait à l'esprit : il était trop heureux.

Enfin Râan tira du troisième banc à gauche une femme haute de six pieds, noire de cheveux, avec un nez en bec d’aigle et des yeux perçants, laquelle se leva toute droité et sortit d’un air majestueux. Il aimait ce genre de femmes; c’était la fille du bourgmestre. Hâan semblait tout glorieux de son choix ; ilse redressait en arrangeant son jabot, et la grande fille, qui le dépassait de la moitié de la tête, avait l’air de le conduire.

Au même instant, Schoûltz amenait une petite femme rondelette, du plus beau roux qu'il soit possible de voir, mais gaie, souriante, et qui lui

sauta brusquement au coude, comme pour l’empêcher de s’échapper.

Ils prirent donc leurs distances, pour se promener autour de la salle, comme cela se fait d’ha-

bitude. A peine avaient-ils achevé le premier tour, .

que Iôsef s’écria :

« Kobus, y es-tu? »

Pour toute réponse, Fritz prit Sûzel à la taille du bras gauche, et lui tenant la main en l'air, à l'ancienne mode galante du dix-huitième siècle, il l'enleva comme une plume. Iôsef commença sa walse par trois coups d’archet. On comprit aussitôt que ce serait quelque chose d’étrange; la walse des esprits de l’air, le soir, quand on ne voit plus au loin sur la plaine qu’une ligne d’or, que les feuilles se taisent, que les insectes descendent, et que le chantre de la nuit prélude par trois notes: la première grave, la seconde tendre, et la troisième si pleine d'enthousiasme qu’au loin le silence s’établit pour entendre.

Ainsi débuta Iôsef, ayant bien des fois, dans sa vie errante, pris des leçons du chantre de la nuit, le coude dans la mousse, l'oreille dans la main, et les yeux fermés, perdu dans les ravissements cé-

lestes. Et s’animant ensuite, comme le grand mat-

tre aux ailes frémissantes, qui laisse tomber chaque soir, autour du nid où repose sa bien-aimée,

plus de notes mélodieuses que la rosée ne laisse tomber de perles sur l'herbe des vallons, sa walse commença rapide, folle, étincelante : les esprits de l'air se mirent en route, entraînant Fritz et Sûzel, Hâan et la fille du bourgmestre, Schoûltz et sa danseuse dans des tourbillons sans fin. Bockel soupirait la basse lointaine des torrents, et le grand Andrès marquait la mesure de traits rapides et joyeux, comme des cris d’hirondelles fendant l'air; car si l'inspiration vient du ciel et ne connaît que sa fantaisie, l’ordre et la mesure doivent régner sur la terre! |

Et maintenant, représentez-vous les cercles amoureux de la walse qui s’enlacent, les pieds qui voltigent, les robes qui flottent et s'arrondissent en éventail, Fritz, qui tient la petite Sûzel dans ses bras, qui lui lève la main avec grâce, qui la regarde enivré, tourbillonnant tantôt comme le vent et tantôt se balançant en cadence, souriant, rêvant, la contemplant encore, puis s’élançant avec une nouvelle ardeur; tandis qu'à son tour, les reins cambrés, ses deux longues tresses flottant comme des ailes, et sa charmante petite tête rejetée en arrière, elle le regarde en extase, et que ses petits pieds effleurent à peine le sol.

Le gros Häan, les deux mains sur les épaules de sa grande danseuse, tout en galopant, se balançant

et frappant du talon, la contemplait de bas en haut d'un air d’admiration profonde; elle, avec son grand nez, tourbillonnait comme une girouette.

Schoültz, à demi courbé, ses grandes jambes pliées, tenait sa petite rousse sous les bras, et tournait, tournait, tournait sans interruption avec une régularité merveilleuse, comme une bobine dans son dévidoir ; il arrivait si juste à la mesure, que tout le monde en était ravi.

Mais c’est Fritz et la petite Sûzel qui faisaient l'admiration universelle, à cause de leur grâce et de leur air bienheureux. Ils n'étaient plus sur la terre, ils se berçaient dans le ciel; cette musique qui chantait, qui riait, qui célébrait le bonheur, l’enthousiasme, l’amour, semblait avoir été faite pour eux: toute la salle les contemplait, et eux ne voyaient plus qu’eux-mêmes. On les trouvait si beaux, que parfois un murmure d’admiration courait dans la Madame Hüite; on aurait dit que tout allait éclater ; mais le bonheur d’entendre la walse forçait les gens de se taire. Ce n’est qu’au moment où Häan, devenu comme fou d’enthousiaème en contemplant la grande fille du bourgmestre, se dressa sur la pointe des pieds et la fit pirouetter deux fois en criant d’une voix retentissante : < You! » et qu’il retomba d’aplomb après ce tour de force ; et qu’au même instant Schoûltz levant

sa jambe droite, la fit passer, sans manquer la mesure, au-dessus de la tête de sà petite rousse, et que d’une voix rauque, en tournant comme un véritable possédé, il se mit à crier: « You! you! you ! you! you! you! » ce n'est qu'à ce moment que l'admiration éclata par des trépignements et des cris qui firent trembler la baraque.

Jamais, jamais on n'avait vu danser si bien; l'enthousiasme dura plus de cinq minutes; et quand il finit par s’apaiser, on entendit avec satisfaction la walse des esprits de l’air reprendre le dessus, comme le chant du rossignol après un coup de vent dans les bois.

Alors Schoûltz et Häan n’en pouvaient plus ; la sueur leur coulait le long des joues; ils se promenaient, l’un la main sur l'épaule de sa danseuse, l’autre portant en quelque sorte la sienne pendue au bras.

Sûzel et Fritz tournaient toujours: les cris, les trépignements de la foule ne leur avaient rien fait; et quand lIôsef, lui-même épuisé, jeta de son violon le dernier soupir d'amour, ils s'arrétèrent juste en face du père Christel et d’un autre vieil anabaptiste qui venaient d’entrer dans la salle, et qui les regardaient comme émerveillés. id

« Hé! c’est vous, père Christel, s’écria Fritz

tout joyeux ; vous le voyez, Sûzel et moi nous dansons ensemble.

— C’est beaucoup d'honneur pour nous, monsieur Kobus, répondit le fermier en souriant, beaucoup d'honneur; mais la petite s’y connaît donc ? Je croyais qu’elle n’avait jamais fait un tour de walse. |

— Père Christel, Sûzel est un papillon, une véritable petite fée ; elle a des ailes ! »

Sûzel se tenait à son bras, les yeux baissés, les joues rouges; et le père Christel, la regardant d'un air heureux, lui demanda :

« Mais, Sûzel, qui donc t'a montré la danse ? Cela m'étonne!

— Mayel et moi, dit la petite, nous faisons quelquefois deux ou‘trois tours dans la cuisine pour nous amuser. » |

Alors les gens penchés autour d’eux se mirent à rire, et l’autre anabaptiste s’écria:

« Christel, à quoi penses-tu donc ?... Est-ce que les filles ont besoin d'apprendre à walser?.… est-ce que cela ne leur vient pas tout seul ? Ha! ha! ha!»

Fritz, sachant que Süûzel n'avait jamais dansé qu’avec lui, sentait comme de bonnes odeurs lui monter au nez ; il aurait voulu chanter, mais se contenant : | .

« Tout cela, dit-il, n’est que le commencement

de la fête. C’est maintenant que nous allons nous en donner! Vous resterez avec nous, père Christel; Hâan et Schoûltz sont aussi là-bas, nous allons danser jusqu’au soir, et nous souperons ensemble au Houton-d’Or.

— Ça, dit Christel, sauf votre respect, monsieur Kobus, et malgré tout le plaisir que j'aurais à rester, je ne puis le prendre sur moi; il faut que je parte... et je venais justement chercher Sûzel.

— Chercher Sûzel ?

— Oui, monsieur Kobus.

— Et pourquoi?

— Parce que l’ouvrage presse à la maison; nous sommes au temps des récoltes... le vent peut tourner du jour au lendemain. C’est déjà beaucoup d’avoir perdu deux jours dans cette saison; mais je ne m'en fais pas de reproche, car il est dit: < Honore ton père et ta mère ! » Et de venir voir sa mère deux ou trois fois l’an, ce n’est pas trop. Maintenant, il faut partir. Et puis, la semaine dernière, à Hunebourg, vous m'avez tellement réjoui, que je ne suis rentré que vers dix heures. Si je restais, ma femme croirait que je prends de mauvaises habitudes ; elle serait inquiète. »

Fritz était tout déconcerté. Ne sachant que répondre, il prit Christel par le bras, et le conduisit

dehors, ainsi que Sûzel; l’autre anabaptiste les suivait.

« Père Christel, reprit-il en le tenant par une agrafe de sa souquenille, vous n'avez pas tout à fait tort en ce qui vous concerne ; mais à quoi bon emmener Sûzel? Vous pourriez bien me la con- fier ; l’occasion de prendre un peu de plaisir n’arrive pas si souvent, que diable!

— Hé, mon Dieu, je vous la confierais avec plaisir! s’écria le fermier en levant les mains; elle serait avec vous comme avec son propre père, monsieur Kobus; seulement, ce serait une perte pour nous. On ne peut pas laisser les ouvriers seuls... ma femme fait la cuisine, moi, je conduis la voiture... Si le temps changeaït, qui sait quand nous rentrerions les foins? Et puis, nous avons une affaire de famille à terminer, une affaire très-sérieuse. »

Ea disant cela, il regardait l’autre anabaptiste, qui inclina gravement la tête.

« Monsieur Kobus, je vous en prie, ne nous retenez pas, vous auriez réellement tort; n’est-ce pas, Sûzel ? »

Sûzel ne répondit pas ; elle regardait à —. et l’on voyait bien qu’elle aurait voulu rester.

Fritz comprit qu’en insistant davantage, il pourrait donner l'éveil à tout le monde ; c’est poufquoi

prenant son parti, tout à coup il s’écria d’un ton assez joyeux : |

« Eh bien donc, puisque c’est impossible, n'en parlons plus. Mais au moins vous prendrez un verre de vin avec nous au Houton-d’Or.

— Oh ! quant à cela, monsieur Kobus, ce n’est pas de refus. Je m'en vais de suite avec Sûzel embrasser la grand'mère, et, dans un quart d'heure, notre voiture s’arrêtera devant lauberge.

— Bon, allez! »

Fritz serra doucement la main de Sûzel, qui paraissait bien triste, et, les regardant traverser la place, il rentra dans la Madame Hüite.

Häâan et Schoültz, après avoir reconduit leurs danseuses, étaient montés sur l’estrade, il les rejoignit :

« Tu vas charger Andrès de diriger ton orchestre, dit-il à Iôsef, et tu viendras prendre quelques verres de bon vin avec nous. »

Le bohémien ne demandait pas mieux. Andrès s'étant mis au pupitre, ils sortirent tous quatre, bras dessus bras dessous.

A l’auberge du Mouton-d’Or, Fritz fit servir un dessert dans la grande salle alors déserte, et le père Lœrich descendit à la cave, chercher trois bouteilles de champagne, qu’on mit rafrafchir

dans une cuvette d’eau de source. Cela fait, on s'installa près des fenêtres, et presque aussitôt le char à bancs de l’anabaptiste parut au bout de la rue. Christel était assis devant, et Sûzel derrière sur une botte de paille, au milieu des kougelhof et des tartes de toute sorte, qu'on rapporte toujours de la fête.

Fritz, voyant Sûzel venir, se dépêcha de casser le fil de fer d’une bouteille, et au moment -où la voiture s’arrêtait, il se dressa devant la fenêtre, et’ laissa partir le bouchon comme un pétard, en s’écriant:

« À Ja plus gentille danseuse du treieleins ! »

On peut se figurer si la petite Sûzel fut heureuse ; c'était comme un eoup de pistolet qu’on lâche à la noce. Christel riait de bou cœur et pensait : « Ce bon monsieur Kobus est un peu gris, il ne faut pas s’en étonner un jour de fête! »

Et entrant dans la chambre, il leva son feutre en disant :

« Ga, ce doit être du champagne, dont j'ai souvent entendu parler, de ce.vin de France qui tourne la tête à ces hommes batailleurs, et les porte à faire la guerre contre tout le monde ! Estce que je me trompe”?

— Non, père Christel, non; asseyez-vous, répondit Fritz. Tiens, Sûzel, voici ta chaise à côté de

moi. Prends un de ces verres. — A la santé de ma danseuse ! »

Tous les amis frappèrent sur la table en criant: « Das sull gülden!! » |

Et, levant le coude, ils claquèrent de la langue, comme une bande de grives à la cueillette des myrtiles.

Sûzel, elle, trempait ses lèvres roses dans la mousse, ses deux grands yeux levés sur Kobus, et disait tout bas:

« Oh! que c'est bon! ce n'est pas du vin, c’est bien meilleur!»

Elle était rouge comme une framboise, et Fritz, heureux comme un roi, se redressait sur sa chaise. « Hum! hum! faisait-il en se rengorgeant ; oui, oui, ce n’est pas mauvais. »

Il aurait donné tous les vins de France et d’AIlemagne pour danser encore une fois le treielens.

Comme les idées d’un homme changent en trois mois ! |

Christel, assis en face de la fenêtre, son grand chapeau sur la nuque, la face rayonnante, le coude sur la table et le fouet entre les genoux, regardait le magnifique soleil au dehors; et, tout en songeant à ses récoltes, il disait:

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