Madame Thérèse
gueux seraient exterminés jusqu’au dernier.
L’oncle finissait toujours sa leéture par quelque réflexion juoacuse, tout en repliant la gazette, il disait :
« Louons le Seigneur de vivre au milieu des bois, plutôt que dans les vignobles, dans la montagne aride, plutôt que dans la plaine féconde. Ces Républicains n’espèrent rien pouvoir happer ici; voilà ce qui fait notre sécurité, nous pouvons dormir en paix sur les deux oreilles. Mais que d’autres sont exposés à leurs rapines ! Ces gens-là veulent tout par la force; or la force n’a jamais rien produit de bon. Ils nous parlent d’amour, d'égalité, de liberté, mais ils n’appliquent point ces principes ; ils se fient à leur bras, & non à la justice de leur cause. Avant eux, & bien longtemps, d’autres sont venus pour délivrer le monde; ceux-là ne {rappaient poiñt, ils n’immolaient point, ils périssaient par milliers, & furent représentés dans la suite des siècles
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Dada: Thérèse 17
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par l’agneau que Îles loups dévorent. On aurait cru que de ces hommes il ne devait plus même rester un souvenir; eh bien!
ils ont conquis le monde; ils n’ont pas conquis la chair, mais ils ont conquis âme du genre humain, & l’âme, c’est tout! — Pourquoi ceux-ci ne suivent-ils pas le même exemple ? »
Aussitôt Karolus Richter s’écriait d’un air dédaigneux :
« Pourquoi? C’est parce qu’ils se moquent bien des âmes, & qu’ils envient les puissants de la terre. Et d’abord tous ces Républicains sont des athées, depuis le premier jusqu’au dernier; ils ne respectent ni le trône ni l’autel; ils ont renversé des choses établies depuis l’origine des temps; ils ne veulent plus de noblesse, comme si la noblesse n’était pas l’essenee des choses sur la terre & dans le ciel, comme s’il n'était pas reconnu que, parmi leshommes, les uns naissent pour l'esclavage & les autres pour la domination, comme si l’on ne
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voyait pas cet ordre établi même dans la nature : les mousses sont sous l’herbe, l'herbe sous les buissons, les buissons sous les arbres, & les arbres sous la voûte céleste. De même les paysans sont sous la bourgeoisie, la bourgeoisie sous la noblesse de robe, la noblesse de robe sous la noblesse d’épée, la noblesse d’épée sous le roi, & le roi sous le pape, représenté par ses cardinaux, ses archevêques & ses évêques.
Voilà l’ordre naturel des choses.
« On aura beau faire, jamais un chardon ne pourra s'élever à la hauteur d’un chéne, & jamais un paysan ne pourra tenir le glaive, comme un descendant de lillustre race des guerriers.
« Ces Républicains ont obtenu quelques succès éphémères, à cause de la surprise qu’Hs ont causée à l’univers par leur audace vraiment incroyable & leur absence de sens commun. En niant toutes les doctrines & tous les principes établis, ils ont frappé les gens raisonnables de stupéfac-
Madame Thérèse 19
tion ; Cest là l'unique cause de ces boule:
versements. De même qu’il arrive quelquefois de voir un bœuf & même un taureau s’arrêter tout à coup, & s’enfuir à la vue d’un rat qui sort subitement de dessous terre & se dresse devant lui, de même nous voyons nos soldats étonnés & même déroutés par une semblable audace. Mais tout cela ne peut durer longtemps, & la première surprise une fois passée, je suis bien sûr que nos vieux généraux de la guerre de Sept-Ans battront ce .ramassis de va-nu-pieds à plate couture, & qu'il n’en rentrera pas un seul dans leur malheureux pays! » j
Ayant dit cela, monsieur Karolus rallumait sa pipe, & continuait à se promener de long en large, les mains derrière le dos, d’un air satisfait de lui-même.
Tous les autres réfléchissaient à ce qu’ils venaient d'entendre, & le mauser prenait enfin la parole à son tour.
« Tout ce qui doit arriver arrive, fai-
eee
‘20 €ifadame Thérèse
sait-il. Puisque ces Républicains ont chassé leurs seigneurs & leurs religieux, c'était écrit dans le ciel depuis le commencement des temps : Dieu Pa voulu! Maintenant, de savoir s’ils reviendront, cela dé- ‘pend de ce que le Seigneur. Dieu voudra; s’il veut ressusciter les morts, cela dépend de lui. Maïs l’année dernière, comme je regardais travailler mes abeilles, je vis que tout à coup ces petits êtres, doux & même jolis, se mettaient à tomber sur les frelons, à les piquer & à les traîner hors de la ruche. Cela revient tous les ans. Ces frelons font les jeunes, & les abeilles les entretiennent tant: que la ruche a besoin d’eux ; mais ensuite elles les tuent : c’est quelque chose d’abominable, et pourtant c’est écrit! — En voyant cela, je pensais à ces Républicains : ils sont en train de tuer leurs frelons ; mais soyez tranquilles, on ne peut jamais se passer d’eux; il en reviendra d’autres; il faudra les remplumer & les nourrir ; après cela les abeilles
Madame Thérèse 21
se fâcheront encore & les tueront par centaines. On croira que tout est fini, mais il en reviendra d’autres... ainsi de suite; il en faut. il en faut !... »
Le mauser alors hochaït la tête, & monsieur Karolus, s’arrêtant au milieu de la chambre, s’écriait :
« Qu'est-ce que vous appelez frelons ?
Les vrais frelons sont les orgueilleux vermisseaux qui se croient capables de tout, & non les seigneurs & les religieux.
— Sauf votre respeét, monsieur Richter, faisait le mauser, les frelons sont ceux qui ne veulent rien faire & jouir de tout; ceux qui, sans rendre aucun service que de bourdonner autour de la reine, veulent qu’on les entretienne grassement. On les entretient. Mais finalement, il est écrit qu’on les jette dehors. C’est arrivé mille & mille fois, & cela ne peut manquer d’arriver toujours. Les abeilles travailleuses, pleines d'ordre & d’économie, ne peuvent nourrir des êtres propres à rien. C’est mal-
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heureux, c’est triste, mais voilà : quand . On fait du miel, on aime à le garder poursoi. — Vous êtes un jacobin | s’écriait Karo- ‘lus indigné.
— Non, au contraire, je suis un bourgeois d’Anstatt, taupier & éleveur d’abeilles; j’aime mon pays autant que vous; je me sacrifierais pour lui, peut-être plutôt que vous. Mais je suis bien forcé de dire que les vrais frelons sont ceux qui ne font rien, & que les abeilles sont celles qui travaillent, puisque je l’ai vu cent fois.
— Ah! s’écriait Karolus Richter, je parierais que Koffel a les mêmes idées que vousl» |
Alors le petit menuisier, qui n’avait rien dit, répondait en clignant de l'œil :
« Monsieur Karolus, si j'avais le bonheur d’être le petit-fils d’un domestique de Yéri-Péter ou de Salm-Salm, & si j’en avais hérité de grands biens, qui m’entretiendraient dans l’abondance & la paresse, alors je dirais que les frelons sont
les travailleurs & les abeilles les fainéants. Mais de la façon dont je suis, j’ai besoin.
de tout le monde pour vivre, & je ne dis rien. Je me tais. Seulement je pense que chacun devrait obtenir ce qu’il mérite par son travail.
— Mes chers amis, nee alors l’oncle gravement, ne parlons pas de ces choses ; car nous ne pourrions nous entendre. La paix! la paix! voilà ce qu’il nous faut. C’est la paix qui fait prospérer les hommes, & qui remet tous les êtres à leur place véritable. Par la guerre on voit Jes mauvais instinéts prévaloir : le meurtre, la rapine & le reste. Aussi tous les hommes de mauvaise vie aiment la guerre; cest le seul moyen pour eux de paraître . quelque chose. En temps de paix ils ne seraient rien; on verrait trop facilement que leurs pensées, leurs inventions & leurs désirs se rapportent à de pauvres génies.
L’homme a été créé par Dieu pour la paix, pour le travail, Pamour de sa famille & de
| 24 Madame Thérèse
ses semblables. Or, puisque la guerre va contre tout cela, c’est un véritable fléau. Maintenant voici dix heures qui sonnent, nous pourrions nous disputer jusqu’à demain sans nous entendre davantage. Je propose donc d’aller nous coucher. »
Tout le monde se levait alors, & le bourgmestre, appuyant ses deux gros poings aux bras de son fauteuil, s’écriait :
« Fasse le ciel que ni les Républicains, ni les Prussiens, ni les Impériaux ne passent par ici, car tous ces gens ont faim & soif! Et comme il est plus agréable de boire son vin soi-même que de le voir avaler par les autres, j’aime beaucoup mieux apprendre ces choses par la gazette que d’en jouir par mes propres yeux. Voilà ce que je pense. »
Sur cette réflexion, il s’acheminait vers la porte ; les autres le suivaient.
« Bonne nuit! criait Poncle.
— Bonsoir! » répondait le mauser en s'éloignant dans la rue sombre.
tt À
Madame Thérèse 25
La porte se refermait, & l’oncle soucieux me disait :
« Allons, Fritzel, tâche de bien dormir.
— Pareillement, mon oncle , » lui répondais-je.
Lisbeth & moi nous montions l’esca lier. | |
Un quart d’heure après, le plus profond silence régnait dans la maison.
Or, un vendredi soir du mois de novembre 1793, Lisbeth, après le souper, pétrissait la pâte pour cuire le pain du ménage, selon son habitude. Comme :il devait en résulter aussi de la galette & de la tarte aux pommes, je me tenais près
ee de ne
26 Madame Thérèse
d’elle dans la cuisine, & je la contemplais en me livrant aux réflexions les plus agréables. |
La pâte faite, on y mit la levûre de bière, on gratta le pétrin tout autour, & lon étendit dessus une grosse couverture en plumes, pour laisser fermenter. Après quoi Lisbeth répandit les braises de l’âtre à l’intérieur du four, & poussa dans le fond, avec la perche, trois gros fagotssecs, qui se mirent à flamboyer sous la voûte sombre. Enfin, le feu bien allumé, elle plaça la plaque dé tôle devant la bouche
du four, & me dit :
« Maintenant, Fritzel, allons nous coucher; demain, quand tu te lèveras, il y aura de la tarte. »
Nous montâmes donc dans nos chambres. L’oncle Jacob ronflait depuis une heure au fond de son alcôve. Je me couchai, révant de bonnes choses, et ne tardai point à m’endormir comme un bienheureux.
. Madame Thérèse 27
Cela durait depuis assez longtemps, mais il faisait encore nuit, & la lune brillait en face de ma petite fenêtre, lorsque je fus éveillé par un tumulte étrange; on aurait dit que tout le village était en Pair : les portes s’ouvraient & se refermaient au loin, une foule de pas traversaient les mares boueuses de Ja rue. En même temps j’entendais aller & venir dans notre maison, & des reflets pourpres miroitaient sur mes vitres.
Qu'on se figure mon épouvante.
Après avoir écouté, je me levai doucement & j’ouvris une fenêtre. Toute la rue était pleine de monde, & non-seulement la rue, mais encore les petits jardins & les ruelles aux environs : rien que de grands gaillards, coiffés d’immenses chapeaux à cornes, revêtus de longs habits bleus à parements rouges, — de larges baudriers blancs en travers, — & la grande queue pendant sur le dos; sans parler des sabres & des gibernes, qui leur ballottaient au bas
28 Madame Thé:èse :
des reins, & que je voyais pour la première fois. Ils avaient mis leurs fusils en faisceaux devant notre grange; deux sentinelles se promenaient autour; les autres entraient dans les maisons comme chez eux.
Au coin de l'écurie trois chevaux piaf- ‘faient. Plus loin, devant la boucherie de Sépel, de Pautre côté de la place, aux crocs du mur où l’on écorchait les veaux, était pendu tout un bœuf, à la lueur d’un grand feu qui montait & descendait, illuminant la place; sa tête & son dos traînaient à terre. Un de ces hommes, les manches de sa chemise retroussées autour de ses bras musculeux, le dépouillait; il avait fendu du haut en bas; les entrailles bleues coulaient sur la boue avec le sang. La figure de cet homme, avec son cou nu & sa tignasse, était terrible à voir.
Je compris aussitôt'que les Républicains avaient surprisle village, &, tout en m’habillant, j'invoquai le secours de l’em-
Madame Thérèse 19
pereur Joseph, dont monsieur Karolus Richter parlait si souvent.
Les Français étaient arrivés durant notre premier sommeil, & depuis deux heures au moins, car lorsque je me penchai pour descendre, j'en vis trois, également en manches de chemise comme le boucher, qui retiraient le pain de notre four avec notre pelle. Ils avaient épargné la peine de cuire à Lisbeth, comme lPautre avait épargné la peine de tuer à Sépel. Ces gens savaient tout faire, rien nelesembarrassait.
Lisbeth, assise dans un coin, les mains croisées sur les genoux, les regardait d’un air assez paisible; sa première frayeur était passée. Elle me vit au HA de la rampe & s’écria :
« Fritzel, descends.. ils ne te feront pas de mal! »
Alors je descendis, & ces hommes continuèrent leur ouvrage sans s'inquiéter de moi. La porte de l'allée à gauche était ouverte & je voyais dans Je fruitier deux
si 2e
30 Madame Thérèse
en ——
autres Républicains en train de brasser la pâte d’une seconde ou d’une troisième fournée. Enfin, à droite, par la porte de la salle entre-bâillée , je voyais l'oncle Jacob assis près de Ia table, sur une chaise, tandis qu’un homme vigoureux, à gros favoris roux, le nez court et rond, les sourcils saillants, les oreilles écartées de la tête & la tignasse couleur de chanvre, grosse comme le bras, pendant entre les deux épaules, était installé dans le fauteuil & déchiquetait un de nos jambons avec appétit. On ne voyait que ses gros poings bruns aller & venir, la fourchette dans Pun, le couteau dans l’autre, & ses grosses joues musculeuses trembloter. De temps en temps il prenait le verre, levait le coude, buvait un bon coup & poursuivait.
Il avait des épaulettes couleur de plomb, un grand sabre à fourreau de cuir, dont la coquille remontait derrière son coude, & des bottes tellement couvertes de boue, qu’on ne voyait plus que la
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glèbe jaune qui commençait à sécher. Son chapeau, posé sur le buffet, laissait pendre un bouquet de plumes rouges, qui s’agitaient au coutant d’air, car, malgré le froid , les fenêtres restaient ouvertes; une sentinelle passait derrière, l’arme au bras, & s’arrétait de temps en temps pour jeter un coup d’œil sur la table.
= Tout en déchiquetant, l’homme aux gros favoris parlait d’une voix brusque :
« Ainsi, tu es médecin? disait-il à Poncle. |
— Oui, monsieur le commandant.
— Appelle-moi « commandant » tout court, ou « citoyen commandant, » je te Pai déjà dit; les « monsieur » & les « madame » sont passés de mode. Mais, pour en revenir à nos moutons, tu dois connaître le pays; un médecin de campagne est toujours sur les quatre chemins. A combien sommes-nous de Kaiserslautern ?
— À sept lieues, commandant.
— Et de Pirmasens?
32 Madame Thérèse
— À huit environ.
— Et de Landau?
— Je crois à cinq bonnes lieues.
— Je crois. à peu près. environ.
cst-ce ainsi qu’un homme du pays doit parler? Ecoute, tu m’as l’air d’avoir peur; tu crains que si les habits blancs passent par ici, on ne te pende pour les renseignements que tu m’auras donnés. Ote-toi cette idée de la tête : la République française te protége. »
Et regardant l’oncle en face, de ses yeux gris :
« À la santé de la République une & indivisible ! » fit-il en levant son verre.
Ils trinquèrent ensemble, & Poncle, tout pâle, but à la République.
« Ah c, reprit l’autre, est-ce qu’on n’a pas vu d’Autrichiens par ici?
— Non, commandant.
— En es-tu bien sûr? Voyons, regardemoi donc en face.
— Je n’en ai pas vu.
Madame Thérèse 33
— Est-ce que tu n’aurais pas fait un tour à Réethäl ces jours derniers? »
L’oncle avait été trois jours avant à Réethäl; 1l crut le commandant informé par quelqu'un du village, & répondit :
« Oui, commandant.
— Ah! — Et il n’y avait pas d’Autrichiens?
— Non. »
Le républicain vida son verre, en jetant un coup d’œil oblique sur loncle Jacob ; puis il étendit le bras, & le prit au poignet d’un air étrange.
« Tu dis que non?
— Oui, commandant.
— Eh bien, tu mens! »
Et d’une voix lente il ajouta :
« Nous ne pendons pas, nous autres, mais nous fusillons quelquefois ceux qui nous trompent! » | |
La figure de Poncle devint encore plus pâle. Cependant, d’un ton assez ferme & la téte haute, il répéta :
34 Madame Thérèse
« Commandant, je vous affirme sur honneur qu’il n’y avait pas d’Impériaux à Réethäl il y a trois jours.
— Et moi, s’écria le républicain, dont les petits yeux gris brillaient sous ses épais sourcils fauves, je te dis qu’il y en avait.
Est-ce clair? »
Il y eut un silence. Tous ceux de la cuisine s'étaient retournés; la mine du commandant n’était pas rassurante. Moi, je me mis à pleurer, j'entrai même dans la chambre, comme pour secourir l’oncle Jacob, & je me plaçai derrière lui. Le républicain nous regardaït tous deux les sourcils froncés, ce qui ne l’empêchait pas d’avaler encore une bouchée de jambon, comme pour se donner le temps de réfléchir. Dehors, Lisbeth sanglotait tout haut.
« Commandant, reprit Poncle avec fermeté, vous ignorez peut-être qu’il y a deux Réethäl, l’un du côté de Kaiserslautern, & l’autre sur la Queich, à trois petites lieues de Landau. Les Autrichiens étaient
mn
Madame Thérèse 35
peut-être là-bas; mais de ce côté, mercredi soir, on n’en avait pas encore vu,
— Ça, dit le commandant en mauvais allemand lorrain, avec un sourire goguenard, ce n’est pas trop bête. Mais nous autres, entre Bitche et Sarreguemines, nous sommes aussi fins que vous. À moins que tu ne me prouves qu’il y a deux Réethäl, je ne te cache pas que mon devoir est de te faire arrêter & juger par un conseil de guerre. |
— Commandant, s’écria l’oncle en étendant le bras, la preuve qu’il y a deux Réethäl, c’est qu’on les voit sur toutes les cartes du pays. »
I1 montrait notre vieille carte accrochée au mur.
Alors le républicain se retourna dans son fauteuil & regarda en disant :
« Ah! c’est une carte du pays? Voyons un peu. »
L’oncle alla prendre la carte & l’étendit sur la table, en montrant les deux villages.
« C’est juste, dit le commandant, à la bonne heure; moi, je .ne demande pas mieux que de voir clair! »
Il s'était posé les deux coudes sur la table, & sa grosse tête entre les mains il regardait. |
« Tiens, tiens, c’est fameux cela! disaitil. D’où vient cette carte ?
— C'est mon père qui la faite; il était géomètre. » | |
Le républicain souriait.
« Oui, les bois, les rivières, les chemins, tout est marqué, disait-il; je reconnais ça... nous avons passé là... c’est bon.
c’est très-bon ! »
Et se redressant :
« Tu ne te sers pas de cette carte, citoyen docteur, fit-il en allemand; moi, j’en ai besoin, & je la mets en réquisition pour le service de la République. Allons, allons, réparation d’honneur ! Nous allons boire encore un coup pour cimenter les fêtes de la Concorde, »
Malame Thérèse 37
On pense avec quel empressement Lisbeth descendit à la cave chercher une autre bouteille.
L'oncle Jacob avait repris son assurance.
Le commandant, qui me regardait alors, lui demanda :
« C'est ton fils?
— Non, c'est mon neveu.
— Un petit gaillard solidement bâti.
Quand je l'ai vu tout à l’heure arriver à ton secours, cela m'a fait plaisir. Allons, approche, » dit-ilen m'attirant par le bras.
I1 me passa la main dans les cheveux, & dit d’une voix un peu rude, maïs bonne tout de même :
« Élève ce garcon-là dans l'amour des Droits de l'homme. Au lieu de garder les vaches, il peut devenir commandant ou général comme un autre. Maintenant toutes les portes sont ouvertes, toutes les places sont à prendre; il ne faut que du cœur & de la chance pour réussir. Moi, tel que tu me vois, je suis le Ÿls d'un
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forgeron de Sarreguemines; sans la République je taperais encore sur l’enclume; notre grand flandrin de comte, qui est avec les habits blancs, serait un aigle par la grâce de Dieu, & moi je serais un âne; au lieu que c’est tout le contraire par la grâce de la Révolution. »
Il vida brusquement son verre, & fermant à demi les yeux avec finesse :
« Ça fait une petite différence, » dit-il.
À côté du jambon se trouvait une de nos galettes, que les Républicains avaient cuites d’abord avec la première fournée; le commandant m’en coupa un morceau.
« Avale-moi ça hardiment, dit-il tout à fait de bonne humeur, & tâche de devenir un homme!» |
Puis se tournant vers la cuisine :
« Sergent Laflèchel » s’écria-t-il de sa voix de tonnerre.
Un vieux sergent à monstaches grises, sec comme un hareng saur, parut sur le seuil,
Madame Thérèse 39
« Combien de miches, sergent?
— Quarante.
— Dans une heure il nous en faut cinquante; avec nos dix fours, cinq cents :
trois livres de pain par homme. »
Le sergent rentra dans la cuisine.
L’oncle & moi, nous observions tout cela sans bouger.
Le commandant s’accouda de nouveau sur la carte, la tête entre les mains.
Le jour grisâtre commençait à poindre dehors; on voyait l’ombre de la sentinelle se promener larme au bras devant nos fénêtres. Une sorte de silence s’était établi; bon nombre de Républicains dormaient
sans doute, la tête sur le sac, autour des grands feux qu’ils avaient allumés, d’autres dans les maisons. La pendule allait lentement, le feu petillait toujours dans la cuisine. | Cela durait depuis quelques instants, lorsqu'un grand bruit s’éleva dans la rue; des vitres sautèrent, une porte s’ouvrit
tr nm ER ne à
40 Madame Thérèse
avec fracas, & notre voisin, Joseph Spick, le cabaretier, se mit à crier :
« Au secours! au feu! »
Mais personne ne bougeait dans le village; chacun était bien content de se tenir tranquille chez soi. Le commandant écoutait.
« Sergent Laflèche! » dit-il.
Le sergent était allé voir, il ne parut qu’au bout d’un instant.
« Qu’est-ce qui se passe ? lui demanda le commandant. |
— C'est un aristocrate de cabaretier qui refuse d’obtempérer aux réquisitions de la citoyenne Thérèse, répondit le sergent d’un air grave.
— Eh bien! qu’on me l’amène. » .
Le sergent sortit.
Deux minutes après, notre allée se remplissait de monde; la porte se rouvrit, & Joseph Spick, avec sa petite veste, sa culotte de toile & son bonnet de laine frisée, parut sur le seuil, entre
Madame Thérèse 41
— CR —— 2 Sn re
quatre soldats de la République l'arme au bras, la figure jaune comme du pain d’'épice, les chapeaux usés, les coudes troués, de larges pièces aux genoux & les souliers en loques, recousus avec de la ficelle; ce qui ne les empéchait pas de se redresser & d’étre fiers comme des rois.
Joseph, les mains dans les poches de sa veste, le dos rond, le front plat & les joues pendantes, ne se tenait plus sur ses longues jambes; il regardait à terre comme effaré.
Derrière, dans lombre, se voyait la tête d’une femme pâle & maigre, qui attira tout de suite mon attention; elle avait le front haut, le nez droit, le menton allongé & les cheveux d’un noir bièuûtre.
Ces cheveux lui descendaient en larges bandeaux sur les joues & se relevaient en tresses derrière les oreilles, de sorte que sa figure, dont on ne voyait que la face sans les côtés, semblait extrêmement longue.
Ses yeux étaient grands & noirs. Elle
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portait un chapeau de feutre à cocarde tricolore, &, par-dessus le chapeau, un mouchoir rougelié sousle menton. Comme je n’avais vu jusqu’alors dans notre pays que des femmes blondes ou brunes, celle-ci me produisit un. effet d’étonnement &
d’admiration extraordinaire, tout jeune ‘que j'étais; je la regardais ébahi; l’oncle
ne me paraissait pas moins étonné que
moi, & quand elle entra, suivie de cinq
ou six autres Républicains habillés comme les premiers, durant tout le temps qu’elle fut là, nous ne la quittâmes pas des yeux.
Une fois dans la chambre, nous vîmes qu’elle avait un grand manteau de drap bleu, à triple collet tombant jusqu’audessous des coudes, un petit tonneau, dont le cordon lui passait en sautoir sur lé paule, enfin, autour du cou, une grosse cravate de soie noire à longues franges, quelque butin de la guerre sans doute, & qui relevait encore la beauté de sa tête calme & fière.
Madame Thérèse 43
Le commandant attendait que tout le monde fût entré, regardant surtout Joseph Spick, qui semblait plus mort que vif.
Puis, s’adressant à la femme, qui venait de relever son chapeau d’un mouvement de tête :
« Eh bien, Thérèse, fit-il, qu’est-ce qui se passe ?
— Vous savez, commandant, qu’à la dernière étape je n’avais plus une goutte d’eau-de-vie, dit-elle d’un ton ferme & net; mon premier soin, en arrivant, fut de courir par tout le village pour en trouver, en la payant, bien entendu. Mais les gens cachent tout, & depuis une demi-heure seulement, j’ai découvert la branche ds sapin à la porte de cet homme. Le caporal Merlot, le fusilier Cincinnatus & le tambour-maître Horatius Coclès me suivaient pour m’aider. Nous entrons; nous demandons du vin, de leau-de-vie, n’importe quoi ; mais le kaïiserlick n’avait rien, ilne: comprenait pas, il faisait le sourd. On se
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met donc à chercher, à regarder dans tous les coins, & finalement nous trouvons l'entrée de la cave au fond d’un bûcher, dans la cour, derrière un tas de fagots qu’il avait mis devant.
« Nous aurions pu nous fâcher; au lieu de cela, nous descendons & nous trouvons du vin, du lard, de la choucroute, de lPeau-de-vie; nous remplissons nos tonneaux, nous prenons du lard, & puis nous remontons sans esclandre. Mais en nous voyant revenir chargés, cet homme, qui se tenait tranquillement dans la chambre, se mit à crier comme un aveugle, & au lieu d’accepter mes assignats, il les déchira ‘ & me prit par le bras en me secouant de toutes ses forces. Cincinnatus ayant déposé sa charge sur la table, prit ce grand flandrin au collet & le jeta contre la fenêtre de sa baraque. C'est alors que le sergent Laflèche est arrivé. Voilà tout, commandant. »
Quand cette femme eut parlé de la sorte,
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elle se retira derrière les autres, & tout aussi@t un petit homme sec, maigre & brusque, dont le chapeau penchait sur l'oreille, & qui tenait sous son bras üne longue canne à pomme de cuivre, en forme d’oignon, s’avança & dit :
« Commandant, ce que la citoyenne Thérèse vient de vous communiquer, c’est Pindignation de la mauvaise foi, que tout chacun aurait eue de se trouver nez à nez avec un kaïserlick dépourvu de tout sentiment civique, & qui se propose.
— C'est bon, interrompit le comman-
dant, la parole de la citoyenne Thérèse me suffit ! »
Et s’adressant en allemand à Joseph Spick, 1l lui dit en fronçant les sourcils :
« Dis donc, toi, est-ce que tu veux étre fusillé? Cela ne coûtera que la peine de te conduire dans ton jardin! Ne sais-tu pas que le papier de la République vaut mieux que l'or des tyrans? Écoute, pour cette fois je veux bien te faire grâce, en considéra-
tion de ton ignorance; mais s’il t’arrive encore de cacher tes vivres & de refuser les assignats en payement, je te fais tusiller sur la place du village, pour servir d’exemple aux autres. Allons, marche, grand imbécile! » Ar
Il débita cette petite harangue très-ronde.
ment; puis se tournant versla cantinière :
. « C’est bien, Thérèse, dit-il, tu peux
charger tes tonneaux, cet homme n’y mettra pas opposition. Et vous autres, qu’on le laisse aller. »
Tout le monde sortit, Thérèse en tête & Joseph le dernier. Le pauvre diable n'avait plus une goutte de sang dans les veines; il venait d’en échapper d’une belle.
Le jour, dans l’intervalle, était venu.
Le commandant se leva, plia la carte & la mit dans sa poche. Puis il s’avança jusqu’à l’une des fenêtres & se mit à regarder le village. L’oncle & moi nous regärdions à Pautre fenêtre. Il pouvait étre alors cinq heures du matin.
Madame Thérèse . 47
- Toute ma vie je me rappellerai cette rue silencieuse encombrée de gens endormis, les uns étendus, les autres repliés, la tête sur le sac. Je vois encore ces pieds boueux, ces semelles usées, ces habits rapiécés, ces faces jeunes aux teintes brunes, ces vieilles aux joues rigides, les paupières closes ; ces grands chapeaux, ces épaulettes déteintes, ces pompons, ces couvertures de laihe à bordure rouge filandreuse, pleines de trous, ces manteaux gris, cette paille dispersée dans la boue. Et le grand silence du sommeil après la marche forcée, ce repos absolu semblable à la mort; & le petit jour bleuâtre enveloppant tout cela de sa lu-
43 Madame Thérèse
mière indécise, le soleil pâle montant dans la brume, les maisonnettes aux larges toitures de chaume, regardant de I8urs petites fenêtres noires; & tout au loin, des
deux côtés du village, sur PAltenberg &
le Réepockel, au-dessus des vergers & des chenevières, les baïonnettes des sentinelles scintillant parmi les dernières étoiles; non, jamais je n’oublierai cet étrange speétacie ; J'étais bien jeune alors, mais de tels souvenirs sont éternels.
A mesure que le jour grandissait, s’animait aussi le tableau; une tête se levait, s’appuyait sur le coude & gesardait, puis bäillait & se couchait de nouveau. Ailleurs un vieux soldat se dressait tout à coup, secouait la paille de ses habits, se coifiait de son feutre & repliait son lambeau de couverture; un autre aussi roulait son manteau et le bouclait sur son sac; un autre tirait de sa poche un bout de pipe & battait le briquet. Les premiers levés se rapprochaient & causaient entre eux,
Tata T hérè èse 49
FANS ——————— ——
d’autres venaient les rejoindre en frappant de la semelle, car il taisait froid à cette heure; les ieux allumés dans la rue & sur la place avaient fini par s’éteindf@.
En face de chez nous, sur la petite place, était la fontaine; un certain nombre de Républicains, rangés autour des deux grandes auges moussues, se lavaient, riant & plaisantant malgré le iroid; d’autres venaient allonger la lèvre au goulot.
Puis les maisons s’ouvraient une à une L & l’on voyait les soldats en sortir, inclinant leurs grands chapeaux sous les petites portes. Ils avaient presque tous la pipe allumée.
A droite de notre grange, devant l’auberge de Spick, stationnait la charrette de la cantinière, couverte d’une grande toile; elle était à deux roues, en forme de brouette, les bras posant à terre.
Derrière, la mule, couverte d’une vieille housse de laine à carreaux rouges & bleus, attirait de notre échoppe une longue mè-