‹ L'ami Fritz (volume 2)Chapitre 3 sur 34 · Mauvais juif. — 2, Braque. — 3. Épicurien · texte numérisé non relu

Mauvais juif. — 2, Braque. — 3. Épicurien

Alors Fritz se mettait à rire aux larmes; ils montaient ensemble prendre un verre de kirschenwasser, que le vieux rabbin ne dédaignait pas. Ils causaient en yudisch des affaires de la ville, du prix des blés, du bétail et de tout. Quelquefois David avait besoin d'argent, et Kobus lui avançait d’assez fortes sommes sans intérêt. Bref, il aimait le vieux rebbe, il l’aimait beaucoup, et David Sichel, après sa femme Sourlé et ses deux garçons Isidore et Nathan, n’avait pas de meilleur ami que Fritz; mais il abusait de son amitié pour vou-

loir le marier.

À peine étaient-ils assis depuis vingt minutes en face l’un de l’autre, — causant d’affaires, et se regardant avec ce plaisir que deux amis éprouvent toujours à se voir, à s'entendre, à s'exprimer ouvertement sans arrière-pensée, ce qu'on ne peut jamais faire avec des étrangers, — à peine étaientils ainsi, et dans un de ces moments où la conversation sur les affaires du jour s’épuise, que la physionomie du vieux rebbe prenait un caractère rêveur, puis s’animait tout à coup d’un reflet étrange, et qu'il s’écriait :

« Kobus, connais-tu la ‘jeune. veuve du conseiller Ræmer ? Sais-tu que c’est une jolie femme, oui, une jolie femme! Elle a de beaux yeux, cette jeune veuve, elle est aussi très-aimable. Sais-tu

qu'avant-hier, comme je passais devant sa maison, dans la rue de l’Arsenal, voilà qu’elle se penche à la fenêtre et me dit : « Hé! c'est monsieur le rabbin Sichel; que j’ai de plaisir à vous voir, mon cher monsieur Sichel! » Alors, Kobus, moi tout surpris, je m'arrête et je lui réponds en souriant : «Comment un vieux bonhomme tel que David Sichel peut-il charmer d'aussi beaux yeux, madame Rœmer ? Non, non, cela n’est pas possible, je vois que c’est par bonté d'âme que vous dites ces choses! » Et vraiment, Kobus, elle est bonne et gracieuse, et puis elle a de l'esprit; elle est, selon . les paroles du Cantique des cantiques, comme la rose de Särron et le muguet des vallées, » disait le vieux rabbin en s’animant de plus en plus. ,

Mais, voyant Fritz sourire, il s’interrompait en balançant la tête, et s’écriait :

« Tu ris... il faut toujours que tu ries! Est-ce une manière de converser, cela? Voyons, n’est-elle pas ce que je dis... ai-je raison?

— Elle est encore mille fois plus belle, répondait Kobus; seulement raconte-moi le reste, elle t’a fait entrer chez elle, n'est-ce pas... elle veut se remarier ? .

— Oui.

— Ah! bon, ça fait la vingt-troisième..…

— La vingt-troisième que tu refuses de ma propre main, Kobus?

— C'est vrai, David, avec chagrin, avec grand chagrin; je voudrais ” marier pour te faire plaisir, mais tu sais.

Alors le vieux ie sè fachait.

« Oui, disait-il, je sais que tu es un gros égoïste, un homme qui ne pense qu’à boire et à manger, et qui se fait des idées extraordinaires de sa grandeur. Kh bien! tu as tort, Fritz Kobus ; oui, tu as tort de refuser des personnes honnêtes, les meilleurs partis de Hunebourg, car tu deviens vieux ; encore trois ou quatre ans, et tu auras des cheveux gris. Alors tu m’appelleras, tu diras : « David, cherche-moi une femme, cours, n’en vois-tu pas une qui me convienne. » Mais il ne sera plus temps, maudit schaude, qui ris de tout! Cette veuve est encore bien bonne de vouloir de toi! »

Plus le vieux rabbin se fâchait, plus Fritz riait. | |

« C’est cette manière de rire, criait David en se levant et balançant ses deux mains près de ses oreilles, c’est cette manière de rire que je ne peux pas voir : voilà ce qui me fâche! ne faut-il pas être fou pour rire de cette façon ? »

Et s'arrétant :

« Kobus, disait-il en faisant une grimace de

dépit, avec ta façon de rire, tu me feras sauver de ta maison. Tu ne peux donc pas être grave une fois, une seule fois dans ta vie? |

— Allons, posché-isroel, disait Fritz à son tour, assieds-toi, vidons encore un petit verre de ce vieux kirsch. |

— Que ce kirschenwasser me soit du poison, disait le vieux rebbe fort dépité, si je reviens encore üne fois chez toi! ta façon de rire est tellement bête, tellement bête, que ça me tourne sur le cœur. »

Et la tête roide, il descendait l'escalier en criant :

« C’est la dernière fois, Kobus, la dernière fois!

— Bah! disait Fritz, penché sur la rampe et les joues épanouies de plaisir, tu reviendras demain.

— Jamais!

— Demain, David ; tu sais, la bouteille est encore à moitié pleine. »

Le vieux rabbin remontait la rue à grands pas, marmottant dans sa barbe grise, et Fritz, heureux comme un roi, renfermait la bouteille dans l’armoire et se disait :

« Ga fait la vingt-troisième! Ah! vieux poschéisroel, m'as-tu fait du bon sang! »

Le

Le lendemain ou le surlendemain, David revenait à l'appel de Kobus; ils se rasseyaient à la même table, et de ce qui s’était passé la veille, il n’en était plus question.

Un jour, vers la fin du mois d'avril, Fritz Kobus s'était levé de grand matin, pour ouvrir ses fenétres sur la place des Acacias, puis il s'était recouctié dans son lit bien chaud, la couverture autour des épaules, le duvet sur les jambes, et regardait la lumière rouge à travers ses paupières, en bâillant avec une véritable satisfactioù. [1 songeait à différentes choses, et, de temps en temps, entr'ouvrait les yeux pour voir s’il était bien éveillé.

Dehors il faisait un de ces temps clairs de la fonte des neiges, où les nuages s’en vont, où le toit en face, les petites lucarnes miroitantes, la pointe des arbres, enfin tout vous paraît brillant; où l’on se croit redevenu plus jeune, parce qu’une

séve nouvelle court dans vos membres, et que vous revoyez des choses cachées depuis cinq mois : le pot de fleurs de la voisine, le chat qui se remet en route sur les gouttières, les moineaux criards qui recommencent leurs batailles.

De petits coups de vent tiède soulevaient les rideaux de Fritz et les laissaient retomber; puis, aussitôt après, le souffle de la montagne, refroidi par les glaces qui s’écouljent lentement à l'ombre des ravines, remplissait de nouveau la chambre.

On entendait au loin dans la rue, les commères rire entre elles, en chassant à grands coups de balais la neige fondante le long des rigoles, les chiens aboyer d’une voix plus claire, et les poules caqueter dans la cour.

Enfin, c'était le printemps.

Kobus, à force de rêver, avait fini par se rendormir, quand le son d’un violon, pénétrant et doux comme la voix d’un ami que vous entendez vous dire après une longue absence : « Me voilà, c’est moi! » le tira de son sommeil, et lui fit venir les larmes aux yeux. Il respiraït à peine pour mieux entendre.

C'était le violon du bohémien Iôsef, qui chantait, accompagné d’un autre ‘violon et d’une contrebasse ; il chantait dans sa chambre, derrière ses rideaux bleus, et disait :

« C'est moi, Kobus, c'est moi, ton vieil ami! Je te reviens avec le printemps, avec le beau soleil... — Écoute Kobus, les abeilles bourdonnent autour des premières fleurs, les premières feuilles murmurent, la première alouette gazouille dans le ciel bleu, la première caille court dans les sillons.—Et je reviens t'embrasser! Maintenant, Kobus, les misères de l’hiver sont oubliées.—Maintenant, je vais encore courir de village en village joyeusement, dans la poussière des chemins, ou sous la pluie chaude des orages. Maïs je n’ai pas voulu passer sans te voir, Kobus, je viens te chanter mon chant d'amour, mon premier salut au printemps. »

Tout cela le violon de Iôsef le disait, et bien d’autres choses encore, plus profondes; de ces choses qui vous rapellent les vieux souvenirs de la jeunesse, et qui sont pour nous... pour nous seuls. Aussi le joyeux Kobus en pleurait d'attendrissement.

Enfin, tout doucement, il écarta les rideaux de son lit, pendant que la musique allait toujours, plus grave et plus touchante, et il vit les trois bohémiens sur le seuil de la chambre, et la vieille Katel derrière, sous la porte. Il vit Iôsef, grand, maigre, jaune, déguenillé comme toujours, le menton allongé sur le violon avec sentiment, l’ar-

chet frémissant sur les cordes avec amour, les paupières baissées, ses grands cheveux noirs, laineux, — recouverts du large feutre en loques, — tombant sur ses épaules comme la toison d’un mérinos, et ses narines aplaties sur sa grosse lèvre bleuâtre retroussée.

Ï] le vit ainsi, l'âme perdue dans sa musique; et, près de lui, Kopel le bossu, noir comme un corbeau, ses longs doigts osseux, couleur de bronze, écarquillés sur les cordes de la basse, le genou : rapiécé en avant et Îe soulier en lambeaux sur le plancher ; et, plus loin, le jeune Andrès, ses grands yeux noirs entourés de blanc, levés au pions d’un air d’extase.

Fritz vit ces choses avec une émotion ; inexprimable.

Et maintenant, il faut que je vous dise pourquoi lôsef venait lui faire de la musique au __— et pourquoi cela l’attendrissait.

Bien longtemps avant, un soir de Noël, Kobus se trouvait à la brasserie du Grand-Cerf. Il y avait trois pieds de neige dehors. Dans la grande salle, pleine de fumée grise, autour du grand fourneau de fonte, les fumeurs se tenaient debout; tantôt l’un, tantôt l’autre s’écartait un peu vers la table, pour vider sa chope, puis revenait se chauffer en silence.

On ne songeait à rien, quand un bohémien entra, les pieds nus dans des souliers troués ; il grelottait, et se mit à jouer d’un air mélancolique. Fritz trouva sa musique très-belle : c'était comme un rayon de soleil à travers les nuages gris de l'hiver. | |

Mais derrière le bohémien, près de la porte, se tenait dans l'ombre le wachtmann Foux, avec sa tête de loup à l’affût, les oreilles droites, le museau pointu, les yeux luisants. Kobus comprit que les: papiers du bohémien n'étaient pas en règle, et que. Foux l’attendait à la sortie pour le conduire au violon.

C’est pourquoi, se sentant indigné, il s’avança vers le bohémien, lui mit un thaler dans la main, et, le prenant bras dessus bras dessous, lui dit :

« Je te retiens pour cette nuit de Noël; arrive! »

Ils sortirent donc au milieu de l’étonnement universel, et plus d’un pensa : « Ce Kobus est fou d’aller bras dessus bras dessous avec un bohémien; c'est un grand original. »

Foux, lui, les suivait en frôlant les murs. Le bohémien avait peur d’être arrêté, mais Fritz lui dit : |

« Ne crains rien, il n’osera pas te prendre. »

Il le conduisit dans sa propre maison; où la

table était dressée pour la fête du Christ-Kind ; | 2

l'arbre de Noël au milieu, sur la nappe blanche ; et, tout autour, le pâté, les küchien saupoudrés de sucre blanc, le kougelhof aux raisins de caisse, rangés dans un ordre convenable. Trois bouteilles de vieux bordeaux chauffaient dans des serviettes,

sur le fourneau de porcelaine à plaque de marbre.

« Katel, va chercher un autre couvert, dit Kobus, en secouant la neige de ses pieds; je célèbre ce soir la naissance du Sauveur avec ce brave garçon, et si quelqu’un vient le réclamer... gare! »

. La servante ayant obéi, le pauvre bohémien prit place, tout émerveillé de ces choses. Les verres furent remplis jusqu’au bord, et Fritz s’écria :

« À la naissance dé Notre-Seigneur Jésus-Christ, le véritable Dieu des bons cœurs! »

. Dans le même instant Foux entrait. Sa surprise fut grande de voir le zigeiner assis à table avec le maître de la maison. Au lieu de parler haut, il dit seulement :

‘ « Je vous souhaite une bonne auit de Noël, monsieur Kobus.

— C'est bien; veux-tu prendre un verre de vin avec nous? |

— Merci, je ne bois jamais dans le service. Mais connaissez-vous cet homme, monsieur Kobus ?

— Je le connais, et j’en réponds.

— Alors ses papiers sont en règle? »

Fritz n’en put entendre davantage, s68 grosses joues pälissaient de colère; il se leva, prit rudement le watchman au collet, et le jeta dehors en criant : |

« Cela t'apprendra à entrer clez un honnête homme, la nuit de Noël! »

Puis, il vint se rasseoir, ef, cothme le bohémien tremblait :

« Ne crains rien, lui dit-il, tu es chez Frits Kobus. Bois, mange en paix, si tu veux me faire plaisir. »

Il lui fit boire du vin de Bordeaux: et, sachant que Foux guettait toujours dans la ruë, malgré la neige, il dit à Katel de préparer un bon lit à cet . homme pour la nuit; de lui donner le lendemain des souliers et de vieux habits, et de né pas le renvoyer sans avoir eu soin de lui mettre encore un bon morceau dans la poche.

Foux attendit jusqu’au dernier coup de la messe, puis il se retira; et le bohémien, qui n’était autre ‘que lôsef, étant parti de bonne heure, il ne fut plus question de cette affaire.

Kobus lui-même l'avait oubliée, quand, aux premiers jours du printemps de l'ännée suivante, étant au lit un beau matiti, il entendit à la porte de sa chambre une deuce musique : —- c'était la pauvre alouette qu’il avait sauvée dans les neiges,

et qui venait le remercier au premier rayon de soleil. |

Depuis, tous les ans Iôsef revenait à la même époque, tantôt seul, tantôt avec un ou deux de ses camarades, et Fritz le recevait comme un frère.

Donc Kobus revit ce jour-là son vieil ami le bohémien, ainsi que je viens de vous le raconter; et quand la basse ronflante se tut, quand lôsef, lançant son dernier coup d’archet, leva les yeux, il lui tendit les bras derrière les rideaux en s'écriant : « Jôsef! » |

Alors le bohémien vint l’embrasser, riant en montrant ses dents blanches, et disant :

« Tu vois, je ne t’oublie pas... la première Chanson de l’alouette est pour toi!

— Oui... et c’est pourtant la dixième année! » s'écria Kobus.

Ïls se tenaient les mains et se regardaient, les yeux pleins de larmes.

Et comme les deux autres attendaient gravement, Fritz partit d’un éclat de rire, et dit :

« Iôsef, passe-moi mon pantalon. »

Le bohémien ayant obéi, il tira de sa poche deux thalers.

« Voici pour vous autres, dit-il à Kopel et à Andrès; vous pouvez aller dîner aux Trois-Pigeons. lôsef dîne avec moi. »

Puis, sautant de son lit, tout en s’habillant il ajouta : . .

< Est-ce que tu as déjà fait ton tour dans. les brasseries, Iôsef?

— Non, Kobus. |

— Eh bien! dépêche-toi d’y aller; car, à midi juste la table sera mise. Nous allons encore une fois nous faire du bon sang. Hat ha! ha! le printemps est revenu; maintenant, il s’agit de bien le commencer. Katel! Katel!

— Alors je m'en vais tout de suite, dit [o- "sef. t

— Qui, mon vieux; mais n’oublie pas midi. »

Le bohémien et ses deux camärades descendirent l'escalier, et Fritz, regardant sa vieille servante, lui dit avec un sourire de satisfaction :

« Eh bien, Katel, voici le printemps... Nous allons faire une petite noce... Mais attends un peu : commençons par inviter les amis. »

Et se penchant à la fenêtre, il se mit à crier :

«. Ludwig! Ludwig! »

Un bambin passait justement, c'était Ludwig, le fils du tisserand Koffel, sa tignasse blonde ébouriffée et les pieds nus dans l'eau de neige. Il s’arrêta lenezen l'air.

« Monte! » lui cria Kobus.

L'enfant se dépècha d’obéir et s’arrêta sur le

seuil, les yeux en dessous, se grattant la nuque d'un air embarrassé.

« Avance donc... écoute! Tiens, voilà d'abord deux groschen. »

Ludwig prit les deux groschen et les fourra dans la poche de son pantalon de toile, en se passant la manche sous le nez, comme DOME dire :

« C'est hont »

« Tu vas courir chez Frédéric Schoultz, dans la rue du Plat-d’Étain, et chez M. le percepteur Hâan, à l'hôtel de la Cigogne.….. tu m'entends? »

Ludwig inclina brusquement la tête.

s Tu leur diras que Fritz Kobus les invite à dîner pour midi juste. |

— Oui, monsieur Kobus.

— Attends donc, il faut que tu ailles aussi chez le vieux rebbe David, et que tu lui dises que je l'attends vers une heure, pour le café. Maintenant, dépêche-toi! »

Le petit descendit l'escalier quatre à quatre; Kobus, de la fenêtre, le regarda quelques instants remonter la rue bourbeuse, sautant par-dessus les ruisseaux comme un chat. La vieille servante attendait toujours.

« Écoute, Katel, lui dit Fritz en se retournant,

tu vas aller au marché tout de suite. Tu choisiras ce que tu trouveras de plus beau en fait de pois-

: L'AMI FRITZ. 23 son et de gibier. S'il y a des primeurs, tu les achèteras, n'importe à quel prix : l'essentiel est que tout soit bon! Je me charge de dresser la table et de monter les bouteilles, ainsi ne t’occupe que de ta cuisine. Mäis dépêche-toi, car je suis sûr que le professeur Speck et tous les autres gourmands de la ville sont déjà sur la place, à marchander les morceaux les plus délicats.

IT

Après le départ de Katel, Fritz entra dans la cuisine allumer une chandelle, car il voulait passer l'inspection de sa cave, et choisir quelques vieilles bouteilles de vin, pour célébrer la fête du printemps. |

Sa grosse figure exprimait le contentement intérieur ; il revoyait déjà les beaux jours se suivre à la file jusqu’en automne : la fête des asperges, les parties de quilles au Panier-Fleuri, hors de Hunebourg; les parties. de pêche avec Christel, son fermier de Meisenthâl, la descente du Losser en bateau, sous les ombres tremblotantes des grands ormes en demi-voûte de la rive; et puis Christel, l'épervier sur l’épaule, lui di-

sant : « Halte! » près de la source aux truites, et tout à coup déployant son fileten rond, comme une immense toile d’araignée, sur l’eau dormante, et le retirant tout frétillant de poissons dorés. Il revoyait cela d'avance, et bien d’autres choses : le départ pour la chasse au bois de hêtres, près de Katzenbach ; le char-à-bancs tout plein de joyeux com- pères, les hautes guêtres de cuir bien bouclées aux jambes, la gibecière au dos sur la blouse grise, la gourde et le sac à poudre sur la hanche, les fusils doubles entre les genoux dans la paille : tout cela pâle-méle. Les chiens, attachés derrière, japant, hurlant, se démenant; et lui, près du timon, conduisant la voiture jusqu’à la maison du garde Rœdig, et les laissant partir, pour veiller à la cuisine, faire frire les petits oignons et rafraîchir le vin dans les cuveaux. Puis le retour des chasseurs à la nuit, les uns la gibecière vide, les autres soufflant dans la trompe. Tous ces heaux jours lui passaient devant les yeux en allumant la chandelle : les moissons, la cueillette du houblon, les vendanges, et il poussait de petits éclats de rire : « Hé! hé! hé! ca va bien... ça va hien ! »

Enfin il descendit, la main devant sa lumière, la trousseau de clefs dans sa poche, un panier au bras.

En bas, sous l'escalier, il ouvrit la cave, une

vieille cave bien sèche, les murs couverts de salpêtre brillant comme le cristal, la cave des Kobus depuis cent cinquante ans, où le grand grand-père Nicolas avait fait venir pour la première fois du markobrunner, en 1715, et qui depuis, grâce à Dieu, s'était augmentée d'année en année, par la sage prévoyance des autres Kobus.

Il l'ouvrit, les yeux écarquillés de plaisir, et se vit en face des deux lucarnes bleues qui donnent sur la place des Acacias. Il passa lentement près des petits füts cerclés de fer, rangés sur de grosses poutres Je Jong des murs; et, les contemplant, il se disait :

« Ce gleisxeller est de huit ans, c’est moi-même qui l’ai acheté à la côte; maintenant il doit avoir assez déposé, il est temps de le mettre en bouteilles. Dans huit jours, je préviendrai la tonnelier Schweyer, et nous commencerons ensemble. Et ce sleinberg-là est de anse ans; il a fait une maladie, il a filé, mais ce doit être passé... nous verrons ça bientôt. Ah! voici mon forstheimer de l'année dernière, que j’ai collé au blanc d'œuf; il faudra pourtant que je l’examine; mais aujourd'hui je ne veux pas me gâter la bouche; demain, après demain, il sera temps. » |

Et, songeant à ces choses, Kobus avançait toujours réveur et grave. |

Au premier tournant, et comme il allait entrer dans la seconde cave, sa vraie cave, la cave des bouteilles, il s'arrêta pour moucher la chandelle, ce qu’il fit avec les doigts, ayant oublié les mouchettes; et, après avoir posé le pied sur le lumignon, il s’avança le dos courbé, sous une petite voûte taillée dans le roc, et, tout au bout de ce boyau, il ouvrit une seconde porte, fermée d’un énorme cadenas; l'ayant poussée, il se redressa tout joyeux, en s’écriant :

« Ah! ah! nous y sommes! »

Et sa voix retentit sous la haute voûte grise.

En même temps, un chat noir grimpait au mur et se retournait dans la lucarne, les yeux verts brillants, avant de se sauver vers la rue du Coin- Brülé. |

Cette cave, la plus saine de Hunebourg, était en partie creusée dans le roc, et, pour le surplus, construite d'énormes pierres de taille ; elle n’était pas bien grande, ayant au plus vingt pieds de profondeur sur quinze de large; mais elle était haute, partagée en deux par un lattis solide, et fermée d’une porte également en lattis. Tout le long s’étendaient des rayons, et sur ces rayons étaient couchées des bouteilles dans un ordre admirable. Il y en avait de toutes les années, depuis 1780 jusqu’en 1840. La lumière des trois soupi-

raux, se brisant dans le lattis, faisait étinceler le fond des bouteilles d’une façon agréable et pittoresque. | |

Kobus entra. æ

Il avait apporté un panier d'osier à compartiments carrés, une bouteille tenant dans chaque case; il posa ce panier à terre, et, la chandelle haute, il se mit à passer le long des rayons. La vue de tous ces bons vins, les uns au cachet bleu, les autres à la capsule de plomb, l’attendrit, et au bout d’un instant il s’écria :

« Si les pauvres vieux qui, depuis cinquante ans, ont, avec tant de sagesse et de prévoyance, mis de côté ces bons vins, s’ils revenaient, je suis sûr qu'ils seraient contents de me voir suivre leur exemple, et qu’ils me trouveraient digne de leur avoir succédé dans ce bas monde. Oui, tous seraient contents! car ces trois rayons-là c'est moimème qui les ai remplis, et, j'ose dire, avec discernement : j'ai toujours eu soin de me transporter moi-même dans la vigne et de traiter avec les vignerons en face de la cuvée. Et, pour les soins de la cave, je ne me suis pas épargné non plus. ‘Aussi, ces vins-là, s’ils sont plus jeunes que les autres, ne sont pas d’une qualité inférieure ; ils vieilliront et remplaceront dignement les anciens. Cest ainsi que se maintiennent les bonnes tradi-

tions, et qu’il y a toujours, non-seulement du bon, mais du meilleur dans les mèmes familles.

« Oui, si le vieux Nicolas Kobus, le grand-père Frantz-Sépel, et mon propre père Zacharias, pouvaient revenir et goûter ces vins, ils seraient satisfaits de leur petit-fils: ils reconnaftraient en lui la mème sagesse et les mêmes vertus qu’en euxmêmes. Malheureusement îls ne peuvent pas re- : venir, c’est fini, bien fini! Il faut que je les remplace en tout et pour tout: C'est triste tout de même ! des gens si prudents, de si bons vivants, penser qu’ils ne peuvent seulement plus goûter un verre de leur vin, et se réjouir en louant le Seigneur de ses grâces! Enfin, c’est comme cela; le même accident nous arrivera tôt ou tard, et voilà pourquoi nous devons profiter des bonnes choses pendant que nous y sommes! »

Après ces réflexions mélancoliques, Kobus choisit les vins qu'il voulait boire en ce jour, et cela le remit de bonne humeur.

« Nous commencerons, se dit-il, par des vins de France, que mon digne grand-père Frantz-Sépel estimait plus que tous les autres. Il n'avait peutêtre pas tout à fait tort, car ce vieux bordeaux est bien ce qu'il y a de mieux pour se faire un bon ‘fond d'estomac. Oui, prenons d’abord ces six bouteilles de bordeaux; ce sera un joli commence-

ment. Et là-dessus, trois bouteilles de rudeshim, que mon pauvre père aimait tant!... mettons-en quatre en souvenir de lui. Cela fait déjà dix. Mais pour les deux autres, celles de la fin, il faut quelque chose de choisi, du plus vieux, quelque chose qui nous fasse chanter... Attendez, attendez, que je vous examine ça de près. »

Alors Kobus se courbant, remtia doucement la paille du rayon d'en bas, et, sur les vieilles étiquettes, il lisait : Markobrunner de 1780.— A ffenthl de 1804. — Johanntsberg des capucins, sans date.

« Ah! ah! Johannisberg des capucins! » fit-il en se redressant et claquant de la langue.

Il leva la bouteille couverte de poussière.et la posa dans le panier avec recueillement.

«Je connais ça! » dit-il.

Et durant plus d’une minute, il se prit à songer aux capucins de Hunebourg, lesquels, en 1793, lors de l’arrivée des Français, avaient abandonné leur cave, dont le grand-père Frantz avait eu la chance de sauver du pillage deux ou trois cents bouteilles. C'était un vin jaune d’or, tellement délicat, qu'en le buvant il vous semblait sentir comme un parfum oriental se fondre dans votre bouche. |

Kobus, se rappelant cela, fut content. Et, sans compléter le panier, il se dit :

« En voilà bien assez ; encore une bouteille de capucin, et nous roulerions sous la table. Il faut user, comme le répétait sans cesèie mon vertueux père, mais il ne faut pas abuser. »

Alors, plaçant avec précaution le panier hors du lattis, il referma soigneusement la porte, y remit le cadenas et reprit le chemin de la première cave. En passant, il compléta le panier avec une bouteille de vieux rhum, qui se trouvait à part, dans une sorte d’armoire enfoncée entre deux piliers de la voûte basse; et enfin il remonta, s’arrétant chaque fois pour cadenasser les portes.

En arrivant près du vestibule, il entendit déjà le remue-ménage des casseroles et le petillement du feu dans la cuisine : Katel était revenue du marché, tout était en train, cela lui fit plaisir.

Il monta donc, et, s’arrêtant dans l'allée, sur le seuil de la cuisine flamboyante, il s’écria :

« Voicïles bouteilles! À cette heure, Katel, j’espère que tu vas te dépasser, que tu nous feras un diner... mais un dîner...

— Soyez donc tranquille, monsieur, répondit la vieille cuisinière, qui n’aimait pas les recommandations, est-ce que vous avez jamais été mécontent de moi depuis vingt ans?

— Non, Katel, non, au contraire; mais tu sais, on peut faire bien, très-bien, et tout à fait bien. :

— Je ferai ce que je pourrai, dit la vieille, on ne peut pas en demander davantage. »

Kobus voyant alors sur la table deux gelinottes, un superbe brochet arrondi dans le cuveau, de petites truites pour la friture, un superbe pâté de foie gras, pensa que toutirait bien.

« C’est bon, c’est bon, fit-ilen s’en allant, cela marchera, ha ! ha ! ha !l'nous allons rire. »

Au lieu d'entrer dans la salle à manger ordipaire, il prit la petite allée à droite, et devant une haute porte il déposa son panier, mit une clef dans la serrure et ouvrit : c'était la chambre de gala des Kobus; on ne dînait là que dans les grandes circonstances. Les persiennes des trois hautes fenêtres au fond étaient fermées; le jour : grisâtre laissait voir dans l’ombre de vieux meubles, des fauteuils jaunes, une cheminée de marbre blanc, et, le long des murs, de grands cadres couverts de percale blanche. .

Fritz ouvrit d’abord les fenêtres et poussa les persiennes pour donner de l’air. |

Gette salle, boisée de vieux chêne, avait quelque chose de solennel et de digne ; on comprenait au premier coup d'œil, qu’on devait bien manger là dedans de père en fils.

Fritz retira les voiles des portraits : c’étaient les portraits de Nicolas Kobus, conseiller à la cour

. de l'électeur Frédéric-Wilhelm, en l’an de grâce 1715. M. le conseiller portait l'immense perruque Louis XIV, l'habit marron à larges manches relevées jusqu'aux coudes, et le jabot de fines dentelles; sa figure était large, carrée et digne. Un autre portrait représentait Frantz-Sépel Kobus, enseigne dans le régiment de dragons de Leiningen, avec l’uniforme bleu-de-ciel à brandebourgs d'argent, l’écharpe blanche au bras gauche, les cheveux poudrés et le tricorne penché sur l'oreille ; il avait alors vingt ans au plus, et paraissait frais comme un bouton d’églantine. Un troisième portrait représentait Zacharias Kobus, le juge de paix, en habit noir carré; il tenait à la main sa tabatière et portait la perruque à queue de rat.

Ces trois portraits, de même grandeur, étaient de larges et solides peintures ; on voyait que les Kobus avaient toujours eu de quoi payer grassement les artistes chargés de transmettre leur effigie à la postérité. Fritz avait avec chacun d’eux un grand air de ressemblance, c’est-à-dire les yeux bleus, le nez épaté, le menton rond frappé d’une fossette, la bouche bien fendue et l’air content de vivre.

Enfin, à droite, contre le mur, en face de la cheminée, était le portrait d'une femme, la grand’

mère de Kobus, fraîche, riante, la bouche entr’eu-. verte pour laisser voir Îles plus belles dents blanches qu’il soit possible de se figurer, les cheveux relevés en forme de navire, et la robe de velours bleu-de-ciel bordée de rose.

D'après cette peinture, le grand-père Frantz- Sépel avait dû faire bien des envieux, et l’on s’étonnait que son petit-fils eût si peu de goût pour le mariage.

Tous ces portraïîts, entourés de cadres à grosses moulures dorées, produisaient un bel effet sur le fond brun de la haute salle.

Au-dessus dé la porte, on voyait une softe de moulure représentant l'Amour emporté sur un char par trois colombes. Enfin tous les meubles, les hautes portes d’armoires, la vieille chiffonnière en bois de rose, le buffet à larges panneaux sculptés, la table ovale à jambes torses, et jusqu’au parquet de chène, palmé alternativement jaune et noir, tout annonçait la bonne figure que les Kobus faisaient à Hunebourg depuis cent cinquante ans.

Fritz, après avoir ouvert les persiennes, poussa la table à roulettes au milieu de la salle, puis il ouvrit deux armoires, de ces hautes armoires à doubles battants, pratiquées dans les boiseries, et descendant du plafond jusque sur le parquet. Dans l’une était le linge de table, aussi beau’ qu’il soit

. possible de le désirer, sur une infinité de rayons; dans l’autre, la vaisselle, de cette magnifiqueporcelaine de vieux Saxe, fleuronnée, moulée et dorée : les piles d’assiettes en bas, les services de toute sorte, les soupières rebondies, les tasses, les sucriers au-dessus; puis l'argenterie ordinaire dans une corbeille.

Kobus choisit une belle nappe damassée, et l’étendit sur la table soigneusement, passant une main dessus pour en effacer les plis, et faisant aux coins de gros nœuds, pour les empêcher de balayer le plancher. Il fit cela lentement, gravement, avec amour. Après quoi il prit une pile d’assiettes plates et la posa sur la cheminée, puis une autre d’assiettes creuses. Il fit de même d’un plateau de verres de cristal, taillés à gros diamants, de ces verres lourds où le vin rouge a les reflets sombres du rubis, et le vin jaune ceux de la topaze. Enfin il déposa les couverts sur la table, régulièrement, l'un en face de l’autre ; il plia les serviettes dessus avec soin, en bateau et en bonnet d'évêque, se plaçant tantôt à droite, tantôt à gauche, pour juger de la symétrie.

En se livrant à cette occupation, sf bonne grosse figure avait un air de recueillement inexprimable, ses lèvres se serraient, ses sourcils se fron-

çaient :

« C’est cela, se disait-il à voix basse, le grand Frédéric Schoultz du côté des fenêtres, le dos à la lumière, le percepteur Christian Hâan en face de lui, lôsef de ce côté,-et moi de celui-ci : ce sera bien... c'est bien comme cela ; quand la porte s'ouvrira, je verrai tout d’avance, je saurai ce qu'on va servir, je pourrai faire signe à Katel d'approcher ou d'attendre ; c'est très-bien. Maintenant les verres : à droite, celui du bordeaux pour commencer ; au milieu, celui du rudesheim, et ensuite celui du johannisberg des capucins. Toute chose doit venir en ordre et selon son temps : l’huilier sur la cheminée, le sel et le poivre sur la table, rien ne manque plus, et j’ose me flatter... Ah! le vin! comme il fait déjà chaud, nous le mettrons rafraîchir dans un baquet sous la pompe, excepté le bordeaux qui doit se boire tiède ; je vais prévenir Katel. — Et maintenant à mon tour, il faut que je me rase, que je change, que je mette ma belle redingote marron. — Ça va, Kobus, ha! ha ! ha ! quelle fête du printemps... Et dehors donc, il fait un soleil superbe! — Hé! le grand Frédéric se promène déjà sur la place; il n’y a plus une minute à perdre! »

Fritz sortit; en passant devant la cuisine, il avertit Katel de faire chauffer le bordeaux et rafraîchir les autres vins; il était radieux et entra

dans sa chambre en chantant taut bas : « Tra, ri, ro, l’ét$ vient encore une fois... yaû ! yoû 1 »

La bonne odeur de la soupe aux écrevisses remplissait toute la maison, et la grande Frentzel, la cuisinière du Bœuf-Rouge, avertie d'avance, entrait alors pour veiller au service, car la vieille Katel ne pouvait être à la fois dans la cuisine et dans la salle à manger.

La demia sonnait alors à l’église Saint-Landolphe, et les convives ne pouvaient tarder à paraitre.

Est-il rien de plus agréable en ce bas monde que de s’asseoir, avec trois ou quatre vieux camarades, devant une table bien servie, dans l'antique salle à manger de ses pères ; et là, de s’attacher gravement la serviette au menton, de plonger la cuiller dans une bonne soupe aux queues d’écrevisses, qui embaume, et de passer les assiettes en disant : « Goûtez-moi cela, mes amis, vous m’en donnerez des nouvelles, »

Qu'on. est heureux de commencer un pareil diner, les fenêtres ouvertes sur le ciel bleu du printemps ou de l'automne.

Et quand vous prenez le grand couteau à manche de corne pour découper des tranches de gigot

fondantes, ou la truelle d'argent pour diviser tout du long avec délicatesse un magnifique brochet à la gelée, la gueule pleine de persil, avec quel air de recueillement les autres vous regardent ! Fe.

Puis quand vous saisissez derrière votre chaise, dans la cuvette, une autre bouteille, et que vous la placez entre vos genoux pour en tirer le bou- . Chon sans secousse, comme ils rient en pensant : « Qu'est-ce qui va venir à cette heure ? »

Ah! je vous le dis, c’est un grand plaisir de traiter ses vieux amis, et de penser : « Cela recommencera de la sorte d'année en année, jusqu’à ce que le Seigneur Dieu nous fasse signe de venir, et que nous dormions en paix dans le sein d’Abraham. »

Etquand, à la cinquième ou sixième bouteille, les figures s’animent, quand les uns éprouvent tout à coup le besoin de louer le Seigneur, qui nous comble de ses bénédictions, et les autres de célébrer Ja gloire de la vieille Allemagne, ses jambons, ses pâtés et ses nobles vins; quand Kasper s’attendrit et demande pardon à Michelde lui avoir gardé rancune, sans que Michel s’en soit jamais douté ; et que Christian, la tête penchée sur l’épaule, rit tout bas en songeant au père Bischoff, mort depuis dix ans, et qu’il avait oublié ; quand d’autres parlent de

chasse, d'autres de musique, tous ensemble, en s'arrêtant de temps en temps pour éclater de rire: c'est alors que la chose devient tout à fait réjouissante, et que le paradis, le vrai paradis, est sur la terre.

Eh bien! tel était précisément l’état des choses chez Fritz Kobus, vers une heure de l’après-midi : le vieux vin avait produit son effet.

Le grand Frédéric Schoulz, ancien secrétaire du père Kobus, et ancien sergent de la landwehr, en 1814, avec sa grande redingote bleue, sa perruque ficelée en queue de rat, ses longs bras et ses longues jambes, son dos plat et son nez pointu, se démenait d'une façon étrange, pour raconter comment il était réchappé de la campagne de France, dans certain village d'Alsace, où il avait fait le mort pendant que deux paysans lui retiraient ses bottes. Il serrait les lèvres, écarquillait les yeux, et criait, en ouvrant les mains comme s'il avait encore été dans la même position critique : « Je ne bougeais pas! » Je pensais : « Situ bouges, ils sont capables de te planter leur fourche dans le dos! » :

Il racontait cet événement au gros percepteur Häan, qui semblait l'écouter, son ventre arrondi comme un bouvreuil, la face pourpre, la cravate lâchée, ses gros yeux voilés de douces larmes, et

42. L'AMI FRIFZ. | qui riait en sengeant à la prochaine ouverture de la chasse. De temps en temps il se rengorgeait, comme pour dire quelque chose; mais il se recouchait lentement au dos de son fauteuil, sa main grasse, chargée de bagues, sur la table à côté da son verre.

Iôsef avait l'air grave, sa figure cuivrée expri mait la contemplation intérieure ; il avait rejeté sés grands cheveux laineux loin de ses tempes, et son œil noir se perdait dans l’azur du ciel, au haut des grandes fenêtres.

Kobus, lui, riait tellement en écoutant le grand Frédéric, que son nez.épaté couvrait la maitié de sa figure, mais il n’éclatait pas, quoique ses joues relevées eussent l'apparence d'un masque de comédie.

« Allons, buvons, disait-il, encore un coup! la bouteille est encore à moitié pleine. »

Et les autres buvaient, la bouteille passait de main en main.

C’est en ce moment que le vieux David Sichel entra, et l’on peut s’imaginer les cris d’enthousiasme qui l’accueillirent :

e Hé! David! Voici David! A la bonne “heure 1. il arrivel » |

Le vieux rabbin promenant un regard sardonique sur les tartes découpées, sur les pâtés effon-

drés et les honteilles vides, comprit aussitôt à quel dispasan était moniée la fête; ik sourit dans sa barbiche.

« Hé] David, il était temps, s’éeria Kobus tout joyeux, encore dix minutes, et je t'envoyais chercher par les gendarmes : nous t’attendons depuis une demi-heure.

— Dans tous les cas, ce n’est pas au milieu des gémisseménts de Babylone, fit le vieux rebbe d’un ton moqueur.

— I] ne manquerait que cela! dit Kobus en lui faisant place. Allons, prends une chaise, vieux, assiods-toi. Quel dommage que tu ne puisses pas goûter de ce pâté, il-est délicieux!

— Oui, s’écria le grand Frédéric, mais c’est treife‘, il n’y a pas moyen; le Seigneur a fait les jambons, les andouilles et les saucisses pour nous autres. |

— Et les indigestions aussi, dit Bavid en riant tout bas. Combien de fois ton père, Johann Schoulz, ne m'a-t-il pas répété la même chose : c'est une plaisanterie de ta famille qui passe de père en fils, comme la perruque à queue de rat et la culotte de velours à deux boucles. Tout cela n'empêche pas que si ton père avait moins aimé le

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