‹ L'ami Fritz (volume 2)Chapitre 34 sur 34 · Madame Thérèse · texte numérisé non relu

Madame Thérèse

de moi... Qu'il soit le compagnon de Fritzel, comme il a été le mien, & qu’il n’ait pas à supporter les nouvelles épreuves de ma vie de prisonnière. »

Comme elle disait cela, je crus sentir mon cœur se gonfler, & je frémis de bonheur & de tendresse jusqu’au fond des entrailles. J'étais accroupi sur ma petite chaise basse devant le fourneau; je pris mon Scipio, je lattirai, j’enfonçai mes deux grosses mains rouges dans son | épaisse toison, un véritable déluge de larmes inonda mes joues; il me semblait qu’on venait de me rendre tous les biens de la terre & du ciel que j’avais perdus.

L’oncle me regardait tout surpris; il comprit sans doute ce que j'avais soufferten songeant qu’il fallait me séparer de Scipio, car, au lieu de faire des observations à madame Thérèse sur le sacrifice qu’elle s’imposait, il dit simplement :

« J'accepte, madame Thérèse, j'accepte pour Fritzel, afin qu’il se souvienne com

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bien vous l’avez aimé; qu’il se rappelle ‘toujours que dans le plus grand chagrin vous lui avez laissé, comme marque de votre affeétion, un être bon, fidèle, nonseulement votre propre compagnon, mais encore celui de Petit-Jean, votre frère; qu’il ne loublie jamais & qu’il vous aime aussi. »

Puis s’adressant à moi : |

« Fritzel, dit-il, tu ne remercies pas madame Thérèse? »

Alors je me levai, & sans pouvoir dire un mot tant je sanglotais, j’allai me jeter dans les bras de cette excellente femme, & je ne la quittai plus; je me tenais près d’elle, le bras sur son épaule, regardant à

nos pieds Scipio à travers de grosses lar-

mes, & le touchant du bout des doigts, avec un sentiment de joie inexprimable.

Il fallut du temps pour m’apaiser. Madame Thérèse, en m’embrassant, disait :

« Cet enfant a bon cœur, il s’attache facilement, c’est bien ! » ce qui redoublait en-

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core mes pleurs. Elle écartait mes cheveux

de mon front & semblait attendrie.

Après le souper, Koffel, le mauser et le vieux Schmitt arrivêrentgravement,lebonnet sous le bras; ils exprimèrentà madame Thérèse leur chagrin de la voir partir, et leur indignation contre ce gueux de Richter, auquel tout le monde attribuait la dénonciation, car seul il était capable d’un trait pareil.

On s'était assis autour du: fourneau; madame Thérèse semblait touchée de la douleur de ces braves gens, et malgré cela, son caraétère ferme, décidé, ne l’abandonnait pas.

« Écoutez, mes amis, dit-elle, si le monde était semé de roses, & si l’on ne trouvait partout que des gens de cœur pour célébrer la justice & le bon droit, quel mé.

rite aurait-on à soutenir ces principes?

Franchement, cela ne vaudrait pas la peine de vivre! Nous avons de la chance d’arriver dans un temps où l’on fait de grandes

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choses, où l’on combat pour la liberté; du

moins on parlera de nous, et notre exis-

tence n'aura pas été inutile : toutes nos misères, toutes nos soufirances, tout notre sang répandu formeront un sublime spectacle pour les générations futures ; tous les gueux frémiront en pensant qu’ils auraient pu nous rencontrer & que nous les aurions balayés, & toutes les grandes âmes regretteront de n’avoir pu prendre part à nos travaux. Voilà le fond des choses. Ne me plaignez donc pas; je suis fière & je suis heureuse de souffrir pour la France, qui représente dans le monde la liberté, la justice & le droit. — Vous nous croyez peutêtre battus? c’est une erreur : nous avons reculé d’un pas hier, nous en ferons vingt en avant demain. Et si par malheur la France ne représente plus un jour cette grande cause que nous défendons, d’autres peuples prendront notre place et poursuivront notre ouvrage, car la justice & la liberté sont immortelles & tous les despotes

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du monde ne parviendront jamais à les détruire. — Quant à moi, je pars pour

Mayence et peut-être pour la Prusse, escortée par des soldats de Brunswick; mais souvenez-vous de ce que je vous dis: les Républicains n’en sont encore qu’à leur première étape, & je suis sûre qu’avant la fin de l’année prochaine ils viendront me délivrer. »

‘ Ainsi parlait cette femme fière, qui souriait, & dont les yeux étincelaient. On voyait bien que les misères n’étaient rien pour elle, & chacun pensait : « Si ce sont là les femmes républicaines, qu’est-ce que les hommes doivent donc être ? »

Koffel pâlissait de plaisir en l’écoutant parler; le mauser clignait de l’œil à Poncle & lui disait tout bas :

« Tout ça, je le sais depuis longtemps, c’est écrit dans mon livre; il faut que ces choses arrivent. c’est écrit ! »

Le vieux Schmitt, ayant demandé la permission d’allumer sa pipe, lançait de

— ne

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grosses bouffées coup sur coup, & murmu- ‘raitentre ses dents :

« Quel malheur que je n’aie pas vingt ans, j'irais m’engager chez ces gens-là!

Voilà ce qu’il me fallait... Qu’est-ce qui m’empécherait de devenir général comme le premier venu? Quel malheur! »

Enfin, sur le coup de neuf heures, l'oncle dit :

« Ilse fait tard... il faudra partir avant le jour... Je crois que nous ferions bien d’aller prendre un peu de repos. »

Et tout le monde se leva dans une sorte d’attendrissement; on s’embrassa les uns les autres comme de vieilles connaissances, en se promettant de ne jamais s’oublier.

Koffel & Schmitt sortirent les premiers, le mauser & Poncle s’entretinrent un instant tout bas sur le seuil de la maison. Il faisait un clair de lune superbe, tout était blanc sur la terre; le ciel, d’un bleu sombre, fourmillait d’étoiles. Madame Thérèse, Scipio & moi nous sortinies contempler

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ce magnifique speétacle, qui montre bien la petitesse & la vanité des choses humaines quand on y pense, & qui confond l'esprit par sa grandeur sans bornes.

Puis le mauser s’éloigna, serrant de nouveau la main de loncle; on le voyait comme en plein jour marcher dans la rue déserte. Enfin il disparut au coin de la ruelle des Orties, & le froid étant très-vif, nous rentrâmes tous en nous souhaitant le bonsoir.

L’oncle, sur le seuil de ma chambre, m’embrassa & me dit d’une voix étrange, en me serrant sur son cœur :

« Fritzl…. travaille... travaille... & conduis-toi bien, cher enfant! »

Il entra chez lui tout ému.

Moi, je ne pensais qu’au bonheur de garder Scipio. Une fois dans ma chambre, je le fis coucher à mes pieds, entre le chaud duvet & le bois de lit; il se tenait là tranquille, la tête entre les pattes; je sentais ses flancs se dilater doucement à chaque

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respiration, & je n’aurais pas changé mon sort contre celui de l’empereur d’Allemagne.

Jusque passé dix heures, il me fut impossible de dormir, en songeant à ma félicité. L’oncle allait & venait chez lui; je entendis ouvrir son secrétaire, puis faire du feu dans le poêle de sa chambre pour la première fois de l'hiver; je pensai qu’il avait l’idée de veiller, & je finis par m’endormir profondément.

Neuf heures sonnaient à l’église, lorsque je fus éveillé par un cliquetis de ferraille devant notre maison; des chevaux piétinaient sur la terre durcie, on entendait des gens parler à notre porte.

344 “Madame Thérèse L’idée me vint aussitôt que les Prussiens arrivaient pour prendre madame Thérèse, & je souhaitai de tout mon cœur que Poncle Jacob n’eût pas aussi longtemps dormi que moi. Deux minutes après je descendais escalier, & je découvrais au bout de l'allée cinq ou six hussards enveloppés dans leur dolman, la grande sabretache pendant jusqu’au-dessous de létrier, & le sabre au poing. L’officier, un petit blond très-maigre, les joues creuses, les pommettes plaquées de rose & les grosses moustaches d’un roux fauve, se tenait en travers de l’allée sur un grand cheval noir, & Lisbeth, le balai à la main, répondait à ses questions d’un air effrayé. |

Plus loin s’étendait un cercle de gens, la bouche béante, se penchant l’un sur Poutre pour entendre. Au premier rang, je remarquai le mauser, les mains dans les poches, & monsieur Richter qui souriait, les yeux plissés & les dents découvertes, comme un vieux renard en jubilation. Il

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était venu sans doute pour jouir de la confusion de l’oncle.

« Ainsi votre maître & la prisonnière sont partis ensemble ce matin? disait l’officier.

— Oui, monsieur le commandant, répondit Lisbeth.

— À quelle heure?

— Entre cinq & six heures, monsieur le commandant, il faisait encore nuit; jai moi-même accroché la lanterne au timon du traîneau.

— Vous aviez donc recu l’avis de notre arrivée? » dit l’officier en lui lançant un coup d’œil perçant.

Lisbeth regarda le mauser, qui sortit du cercle & répondit pour elle sans gêne :

« Sauf votre respect, jai vu le doéteur Jacob hier soir, c’est un de mes amis...

Cette pauvre vieille ne sait rien... Depuis longtemps le doéteur était las de la Française, il avait envie de s’en débarrasser, & quand il a vu qu’elle pouvait supporter le

voyage, il a profité du premier moment.

— Mais comment ne les avons-nous pas rencontrés sur la route? s’écria le Prus- * sien en regardant le mauser de la tête aux pieds.

— Hé! vous aurez pris le éhemin de la vallée, le dofteur aura passé par le Waldeck & la montagne; il y a plus d’un chemin pour aller à Kaiserslautern. »

L’'officier, sans répondre, sauta de son cheval, il entra dans notrechambre, poussa la porte de la cuisine & fit semblant de regarder à droite & à gauche; puis il ressortit & dit en se remettant en selle :

« Allons, voilà notre affaire faite; le reste ne nous regarde plus. »

Il se dirigea vers le Cruchon d’or, ses hommes le suivirent, & la foule se dispersa, causant de ces événements extraordinaires.

Richter semblait confus & comme indigné, Spick nous regardait d’un œil louche; ils remontèrent ensemble les marches de l’auberge, & Scipio, qui s’était tenu sur notre

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escalier, sortit alors en si Da de toutes ses forces.

Les hussards se sÉcichient au Cruchon d’or, puis nous les revîmes. passer devant chez nous, sur la route de Kaiserslautern, & depuis nous n’en eûmes plus de nouvelles.

Lisbeth & moi nous pensions que l'oncle reviendrait à la nuit; mais quand nous vimes s’écouler tout le jour, puis le lendemain et le surlendemain sans même rece- - voir de lettre, on peut s’imaginer notre inquiétude.

Scipio montait & descendait dans la maison; il se tenait le nez au bas de Ia porte du matin au soir, appelant madame Thérèse, reniflant & pleurant d’un ton lamen- :

table. Sa désolation nous gagnait; mille idées de malheurs nous passaient par la tête.

Le mauser venait nous voir tous les soirs et nous disait :

« Bah! tout cela n’est rien, le doéteur

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a voulu recommander madame Thérèse, il ne pouvait pas la laisser partir avec les prisonniers, c'était contraire au bon sens; il aura demandé une audience au feld-maréchal Brunswick, pour tâcher de la faire entrer à l’hôpital de Kaiserslautern... Toutes ces démarches demandent du temps.

Tranquillisez-vous, il reviendra. »

Ces paroles nous rassuraient un peu, car le taupier semblait très-calme; il fumait sa pipe au coin du fourneau, les jambes étendues & la mine réveuse.

Malheureusement le garde forestier * Rœdig, qui demeurait dans les bois, sur le chemin de Pirmasens, où se trouvaient alors les Français, vint apporter un rapport à la mairie d’Anstatt, & s'étant arrêté quelques instants à l’auberge de Spick, il raconta que l'oncle Jacob avait passé, trois jours auparavant, vers huit heures du matin, devant la maison forestière & qu’il s’y était même arrêté un instant avec madame Thérèse, pour se réchauffer & boire un

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verre de vin. Il dit aussi que l’oncle paraissait tout joyeux, & qu’il avait deux longs kougelreiter dans les poches et sa houppelande.

Alors le bruit courut que le dofteur Jacob, au lieu de se rendre à Kaiserslautern, avait conduit la prisonnière chez les Républicains, & ce fut un grand scandale ; Richter & Spick criaient partout qu’il méritait d’être fusillé, que c'était une abomination, & qu’il fallait confisquer ses biens.

Le mauser & Koffel répondaient que le doéteur s'était sans doute trompé de che- min à cause des grandes neiges, qu’il avait pris à gauche dans la montagne, au lieu de tourner à droité, mais chacun savait bien que Poncle Jacob connaissait le pays comme pas un contrebandier, & l’indignation augmentait de jour en jour.

Je ne pouvais plus sortir sans entendre mes carharades crier que l’oncle Jacob était un jacobin; il me fallait livrer bataille pour

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le défendre, & malgré le secours de Scipio, je rentrai plus d’une fois à la maison le nez meurtri.

Lisbeth se désolait surtout des bruits de confiscation :

« Quel malheur! disait-elle les mains jointes, quel malheur à mon âge, d’être forcée de faire son paquet & d’abandonner une maison où l’on a passé la moitié de sa vie!»

C'était bien triste. Le mauser seul conservait son air tranquille.

« Vous êtes des fous de vous faire du mauvais sang, disait-il; je vous répète que le doëteur Jacob se porte bien & qu’on ne confisquera rien du tout. Tenezvous en paix, mangez bien, dormez bien, & pour le reste, j’en réponds. »

Il clignait de l'œil d’un air malin, & finissait toujours par dire :

« Mon livre raconte ces choses... Maintenant elles s’accomplissent & tout va trèsbien. » ;

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Malgré ces assurances tout allait de mal en pis, et la racaille du village excitée par ce gueux de Richter commençait à venir crier sous nos fenêtres, lorsqu'un beau matin tout rentra subitement dans l’ordre.

Vers le soir le mauser arriva, la mine

riante, & prit sa place ordinaire en disant :

à Lisbeth qui filait :

« Eh bien, on ne crie plus, on ne veut plus nous confisquer, on se tient bien tranquille, hé! hé! hél»

Il n’en dit pas davantage, maïs dans la nuit nous entendîmes des voitures passer en foule, des gens marcher en masse par la grande rue; c'était pire qu’à l’arrivée des Républicains, car personne ne s’arrétait:

on allait. on allait toujours!

Je ne pus dormir une minute, Scipio à chaque instant grondait. Au petit jour, ayant regardé par nos vitres, je vis encore une dizaine de grandes voitures chargées de blessés, s’éloigner en cahotant. C’étaient des Prussiens. Puis arrivèrent deux ou

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trois canons, puis une centaine de hussards, de cuirassiers, de dragons, pélemêle dans un grand désordre; puis des cavaliers démontés, leur porte-manteau sur Pépaule & couverts de boue jusqu’à léchine. Tous ces hommes semblaient harassés; mais ils ne s’arrétaient pas, ils n’entraient pas dans les maisons, & marchaient comme s'ils avaient eu le diable à leurs trousses.

Les gens, sur le seuil de leur porte, regardaient cela d’un air morne.

En jetant les yeux sur la côte du Birkenwald, on voyait la file des voitures, des caissons, de la cavalerie & de linfanterie se prolonger bien au delà du bois.

C'était l’armée du feld-maréchal Brunswicken retraite aprèsla bataille de Frœschwiller, comme nous lavons appris plus tard; elle avait traversé le village dans une seule nuit. Cela se passait du 28 au 29 décembre, & si je me le rappelle si bien, c’est que le lendemain de bonne heure, le

D nd

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mauser & Koffel arrivèrent tout joyeux, ils avaient une lettre de l’oncle Jacob, & le mauser, en nous la montrant, dit :

« Hé! hé! hé! ça va bien... ça va bien!

le règne de la justice & de légalité commence. Ecoutez un peu! »

I1 s’assit devant notre table, les deux coudes écartés. J'étais près de lui & je lisais par-dessus son épaule; Lisbeth, toute pâle, écoutait derrière, & Koffel, debout contre la vieille armoire, souriait en se caressant le menton. Ils avaient déjà lu la lettre deux ou trois fois, le mauser la savait presque par cœur.

Donc il lut ce qui suit, en s’arrétant parfois pour nous regarder d’un air d’en- . thousiasme : ee

« Wissembourg, le 8 Nivôse an II « de la République française, « Aux citoyens Mauser & Koffel, à la citoyenne « Lisbeth, au petit citoyen Fritzel, salut & fratere «pité) | 20.

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« La citoyenne Thérèse & moi nous vous souhal- « tons d’abord joie, concorde & prospérité.

« Vous saurez ensuite que nous vous écrivons ces « lignes de Wissembourg, au milieu des triomphes « de la guerre : nous avons chassé les Prussiens de « Frœschwiller, & nous sommes tombés sur les Au « trichiens au Geisberg comme le tonnerre.

« Ainsi l’orgueil & la présomption reroivent leur à récompense ; quand les gens ne veulent pas enteu- « dre de bonnes raisons, il faut bien leur en donner « de meilleures; maïs c’est terrible d’en venir à de « telles extrémités, oui, c’est terrible!

« Mes chers amis, depuis longtemps je gémissais «en moi-même sur l’aveuglement de ceux qui « dirigent les destinées de la vieille Allemagne; je « déplorais leur esprit d’injustice, leur égoïsme ; je « me demandais si mon devoir d’honnête homme « n’était pas de rompre avec tous ces êtres orgueil- « Jeux, & d’adopter les principes de justice, d'égalité « & de fraternité proclamés par la Révolution fran- « çaise. Tout cela me jetait dans un grand trouble, «car l’homme tient aux idées qu'il a reçues de ses « pères, & de telles révolutions intérieures ne se « font pas sans un grand déchirement. Néanmoins « j'hésitais encore, mais lorsque les Prussiens, con- « trairement au droit des gens, réclamèrent la mal- « heureuse prisonnière que j'avais recueillie, je ne

——— mm

“ pus en supporter davantage : au lieu de conduire « madame Thérèse à Kaiserslautern, je pris aussi- « tôt la résolution de la mener à Pirmasens, chose « que j'ai faite avec l’aide de Dieu.

« À trois heures de l’après-midi, nous étions en « vue des avant-postes, & comme madame Thé- « rèse regardait, elle entendit le tambour & s’écria : « Ce sont les Françaïs ! monsieur le doëéteur, vous « m'avez trompée! » Elle se jeta dans mes bras, « fondant en larmes, & je me pris moi-même à « pleurer, tant j'étais ému !

« Sur toute la route, jusqu’à Pirmasens, les soldats « criaient : « Voici la citoyenne Thérèse ! » Ils nous « suivaient, & quand il fallut descendre du trai- « neau, plusieurs m'embrassèrent avec une véritable « effusion. D’autres me serraiïent les mains, enfin « on m’accablait d'honneurs.

« Je ne vous parlerai pas, mes chers amis, de la « rencontre de madame Thérèse & du petit Jean; ces « choses ne sont pas à peindre ! Tous les plus vieux « soldats du bataillon, même le commandant Du- « chêne, qui n’est pas tendre, détournaient la tête « pour ne pas montrer leurs larmes : c'était un spec- « tacle comme je n’en ai jamais vu de ma vie. Le pe- « titJean est un brave garçon ; il ressemble beaucoup « à mon cher petit Fritzel, aussi je l’aime bien.

« En ce même jour il se passa des événements «extraordinaires à Pirmasens. Les Républicains

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« campaient autour de la ville ; le général Hoche « annonça qu'on allait prendre les quartiers d’hiver, « & qu'il fallait construire des baraques. Mais les « soldats refusèrent : ils voulaient loger dans les « maisons. Alors le général déclara que ceux qui « refuseraient le service ne marcheraient pas au « combat. J’ai moi-même assisté à cette proclama- « tion, qui 8e lisait dans les compagnies, & j'ai vu « le général Hoche forcé de pardonner à ces hommes « devant le palais du prince, car ils étaient dans le « plus grand désespoir.

« Le général ayant appris qu'un médecin d’An- « statt avait ramené la citoyenne Thérèse au 2° ba- « taillon de la 1re brigade, je reçus l'ordre, vers «huit heures, d'aller à l’Orangerie. Il était là, « près d’une table desapin, habillé commeun simple « hauptmann (1), avec deux autres citoyens qu’on « m'a ditêtre les conventionnels Lacoste & Baudot, « deux grands maigres qui me regardaient de tra- «vers. — Le général vint à ma rencontre : c’est «un homme brun, les yeux jaunes & les che- « veux partagés au milieu du front ; il s'arrêta en « face de moi & me regarda deux secondes. Moi, « songeant que ce jeune homme commandait l’armée « de la Moselle, j'étais troublé ; mais tout à coupil « me tendit la main & me dit: « Doéteur Wagner,

{1) Capitaine,

Madame Thérèse 357

« je vous remercie de ce que vous avez fait pour « la citoyenne Thérèse: vous êtes un homme de « CŒUT, »

« Puis il m'emmena près de la table, où se trou-

vait déployée une carte, et me demanda diffé-

rents renseignements sur le pays d’une façon si «claire, qu’on aurait cru qu'il connaissait les « choses bien mieux que moi. Naturellement je « répondais, les deux autres écoutaient en silence. « Finalement il me dit: « Docteur Wagner, je ne « puis vous proposer de servir dans les armées « de la République, votre nationalité s’y oppose; « mais le 1er bataillon de la 2° brigade vient de « perdre son chirurgien-major, le service de nos «'ambulances est encore incomplet, nous n’avons « que des jeunes gens pour secourir nos blessés, je « vous confie ce poste d'honneur: l’humanité n’a « pas de patrie! Voici votre commission. » Il écrivit « quelques mots au bout de la table, & me prit en- «core une fois la main en me disant : — Docteur, « croyez à mon estime ! » Après Cela, je sortis.

« Madame Thérèse m'’attendait dehors, & quand «elle sut que j'allais être à la tête de l'ambu- «lance du 1er bataillon, vous pouvez vous figurer « sa joie.

« Nous pensions tous rester à Pirmasens jusqu’au « printemps; les baraques étaient en train de se bâ- «tir, quand dans la nuit du surlendemain, vers

358 : Milame Thérèse RQ « dix heures, tout à coup nous reçûmes l’ordre de « nous mettre en route sans éteindre les feux, sans « faire de bruit, sans battre la caisse ni sonner de la «: trompette. Tout Pirmasens dormait. J’avais deux « chevaux, l’un sous moi, l’autre en main; j'étais « au milieu des officiers, près du commandant Du- « chêne.

« Nous partons, les uns à cheval, les dutres à « pied, les canons, les caissons, les voitures entre « nous, la cavalerie sur les flancs, sans lune et sans « rien pour nous guider. Seulement, de loin en loin, « un cavalier au tournant des chemins, disait : « Par « ici... par ici !...» Vers onze heureslalunese montra, « nous étions en pleine montagne : toutes les cimes « étaient blanches de neige. Les hommes à pied, le « fusil sur l'épaule, couraient pour se réchauffer ; « deux ou trois fois il me fallut descendre de cheval, «tant j'avais l’onglée. Madame Thérèse, dans sa « charrette couverte d’une toile grise, me tendait la « gourde, & les capitaines étaient toujours là, prêts « à la recevoir après moi; plus d’un soldat avait « aussi son tour.

« Mais nous allions, nous allions sans nous arré- « ter, de sorte que vers six heures, quand le soleil « pâle se mit à blanchir le ciel, nous étions à Lem- « bach, sous la grande côte boisée de Steinfelz, à « trois quarts delieue de Wærth. Alors, de tous les « côtés on entendit crier: « Halte! halte!» Ceux

. Madame Thérèse | 359

es

« de derrière arrivaient toujours ; à six heures & « demie toute l’armée était réunie dans un vallon, « & l’on se mit à faire la soupe. |

« Le général Hoche, que j'ai vu passer alors avec « ses deux grands conventionnels, riait ; il semblait « de bonne humeur. Il entra dans la dernière mai- « son du village ; lès gens étaient étonnés de nous « voir à cette heure, comme ceux d’Anstatt à l’arri- « vée des Républicains. Les maisons sont si petites « ici, etsi misérables, qu'il fallut porter deux tables « dehors, et que le général tint conseil en plein air « avec ses officiers, pendant que les troupes cuisaient « ce qu'elles avaient emporté.

« Cette halte dura juste le temps de manger & « de reboucler son sac. Ensuite il fallut repartir « mIeux en ordre.

« A huit heures, en sortant de la vallée de Reichs- « hofen, nous vîimes les Prussiens retranchés sur « les hauteurs de Frœschwiller & de Waærth; ils « étaient plus de vingt mille, & leurs redoutes s'éle- « vaient les unes au-dessus des autres.

« Toute l’armée comprit alors que nous avions « marché si vite pour surprenare ces Prussiens seuls, « car les Autrichiens étaient à quatre ou cinq lieues « de là, sur la ligne de la Motter. Malgré cela, je ne « vous cache pas, mes chers amis, que cette vue me « porta d’abord un coup terrible ; plus je regardais, « plus il me semblait impossible de gagner la ba-

360 €Madäme Thérèse

« taille. D'abord ils étaient plus nombreux que nous, « ensuite ils avaient creusé des fossés garnis de pa- « lissades, & derrière on voyait très-bien les canon- « niers, qui se penchaient à côté de leurs canons, & « qui nous observaient, tandis que des files de baïon- « nettes innombrables se prolongeaient jusque sur « la côte. |

«Les Français, avec leur caraëtère insouciant, ne « voyaient pas tout cela & paraissaient même très- « joyeux. Le bruit s'étant répandu que le général « Hoche venait de promettre six cents francs pour « chaque pièce enlevée à l'ennemi, ils riaient en se « mettant le chapeau sur l'oreille, et regardaient «les canons en criant : « Adjugé! adjugé! » Il y « avait de quoi frémir de voir une pareille insou- « ciance & d’entendre ces plaisanteries.

« Nous autres, l’ambulance, les voitures de toute « sorte, les caissons vides pour transporter les bles- « sés, nous restâmes derrière, & pour dire la vérité, « cela me fit un véritable plaisir.

« Madame Thérèse était à trente ou quarante pas « en avant de moi, j’allai me mettre près d’elle avec « mes deux aides, dont l’un aété garçon apothicaire « à Landrecies, et l’autre dentiste, & qui se sont « faits chirurgiens d'eux-mêmes. Mais ils ont déjà « de l'expérience, & ces jeunes gens, avec un peu «.de loisir et de travail, deviendront peut-être quelx que chose. Madame Thérèse embrassait ajors le

Madame Thérèse 361

« petit Jean, qui se mit à courir pour suivre le ba- « taillon. |

« Toute la vallée, à droite & à gauche, était pleine « de cavalerie en bon ordre. Le général Hoche, en « arrivant, choisit lui-même tout de suite la place « de deux batteries sur les collines de Reichshofen, -« & l'infanterie fit halte au milieu de la vallée.

« Il y eut encore une délibération, puis toute l’in- « fanterie se rangea en trois colonnes ; l’une passa « sur la gauche, dans la gorge de Réebach, les deux « autres se mirent en marche sur les retranchements « l’arme au bras. |

« Le général Hoche, avec quelques officiers, se a plaça sur urie petite hauteur, à gauche de la « vallée.

« Tout ce qui suivit, mes chers amis, me semble « encore un rêve. Au moment où les colonnes arri- « vaient au pied de la côte, un horrible fracas, « comme une espèce de déchirement épouvantable, « retentit; tout fut couvert de fumée : c’étaient les « Prussiens qui venaient de lâcher leurs batteries. « Une seconde après, la fumée s'étant un peu dissi- « pée, nous vimes ies Français plus haut sur « la côte ; ils allongeaient le pas, des quantités « de blessés restaient derrière, les uns étendus « sur la face, les autres assis & cherchant à se re- « lever.

« Pour la seconde fois les Prussiens tirèrent, puis | : 21

362 Madame Thérèse

« on entendit le cri terrible des Républicains : « À ” « la baïonnette ! » Et toute la montagne sé mit à « petiller, comme un feu de charbonnière où l’on « donne un coup de pied. On ne se voyait plus, « parce que le vent poussait la fumée sur nous, & « l'on ne pouvait plus se dire un mot à quatre pas, «tant la fusillade, les hommes & le canon ton- « naient & hurlaient ensemble. Sur les côtés, les « chevaux de notre cavalerie hennissaient et vou- « aient partir ; ces animaux sont vraiment sauvages, « ils aiment ke danger, on avaié mille peines à les « retenir.

« De temps en temps il se faisait un trou dans Is « fumée, alors on voyait les Républicains crampon- « nés aux palissades comme une fourmilière ; les « uns, à coup de crosse, essayaient de renverser les « retranchements, d’autres cherchaïent un passage; « les commandants à cheval, l’épée en l'air, ani- « maient leurs hommes, & de l’autre côté le « Prusssiens lançaïient des coups de baïonnette, « lâchaient leurs fusils dansle tas, ou levaiïent des « deux mains leurs grands refouloirs comme des « massues pour assommer les gens. C'était ef- « frayant! Une seconde après, un autre coup de « vent couvrait tout, & l’on ne pouvait savoir com- « ment cela finirait.

« Le général Hoche envoyait sesofficiersl’un après « l'autre porter de nouveaux ordres; ils partaient

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« comme le vent dans la fumée, on aurait dit des « ombres. Mais la bataille se prolongeait & les Répu- « blicains commençaient à reculer, quand le général « descendit lui-même ventre à terre; dix minutes « après le chant de la Marseillaise couvrait tout « le tumulte, ceux qui avaient reculé revenaient à la « charge.

« La seconde attaque commença plus furieuse « que la première. Les canons seuls tonnaient en- « core & renversaient des files d'hommes. Tous les « Républicains s’avançaient en masse, Hoche at mi- «lieu d'eux. Nos batteries tiraient aussi sur les x Prussiens. Ce qui se passa quand les Français fu- « reût encore une fois près des palissades est quel- « que chose d'impossible à décrire. Si le père Adam « Schmitt avait été avec nous, il auraït vu ce qu'on « peut appeler une terrible bataille. Les Prussiens « montrèrent là qu'ils étaient les soldats du grand « Frédéric ; baïonnettes contre baïonnettes, tantôt « les uns, tantôt les autres reculaient ou poussaient « en avant.

« Mais ce qui décida la viétoire pour les Républi- « cains, ce fut l’arrivée de leur troisième colonne « sur les hauteurs, à gauche des retranchements; « elle avait tourné le Réebach & sortait du bois au « pas de course. Alors il fallut bien quitter la partie ; « les Prussiens, pris des deux côtés à la fois, se re- « tirèrent, abandonnant dix-huit pièces de canon,

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« vingt-quatre caissons & leurs retranchements « pleins de blessés & de morts. Ils se dirigèrent du « côté de Wærth, & nos dragons, nos hussards, qui « ne se possédaient plus d’impatience, partirent en- « fin courbés sur leurs selles, comme un mur qui « s'ébranle. Nous apprimes le même soir qu'ils « avaient fait douze cents prisonniers & remporté « Six canons.

« Voilà, mes chers amis, ce qu’on appelle le com- « bat de Woerth & de Frœschwiller, dont la nou- « velle a dû vous parvenir au moment où je vous « écris, & quirestera toujours présent à ma mémoire.

« Depuis ce moment je n’ai rien vu de nouveau; « mais que d'ouvrage nous avons eu ! Jour et nuit « il a fallu couper, trancher, amputer, tirer des bal- « Jes ; nos ambulances sont encombrées de blessés : « c'est une chose bien triste.

« Cependant, le lendemain de la viétoire, l’armée « s'était portée en avant. Quatre jours après, nous « avons appris que les conventionnels Lacoste & « Baudot, ayant reconnu que la rivalité de Hoche & « de Pichegru nuisait aux intérêts dela République, « avaient donné le commandement à Hoche tout « seul, & que celui-ci, se voyant à la tête des « deux armées du Rhin & de la Moselle, sans per- « dre une minute, en avait profité pour attaquer « Wurmser sur les lignes de Wissembourg; qu'il « l'avait battu complétement au Gaïisberg, de sorte

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« qu’à cette heure, les Prussiens sont en retraite sur « Mayence, les Autrichiens sur Gemersheim, et que « le territoire de la République est débarrassé de « tous ses ennemise

« Quant à moi, jesuis maintenant à Wissembourg, « accablé d'ouvrage; madame Thérèse, le petit Jean « & les restes du rer bataillon occupent ia place, et « l’armée marche sur Landau, dont l’heureuse dé- « livrance fera l’admiration des siècles futurs.

« Bientôt, bientôt, mes chers amis, nous suivrons « l’armée, nous passerons par Anstatt, couronnés « des palmes de la viétoire; nous pourrons encore « une fois vous serrer sur nos cœurs, & célébrer « avec vous le triomphe de la justice & de la li- « berté.

« O chère liberté ! rallime dans nos âmes le feu « sacré dont brûlèrent jadis tant de héros ; forme au « milieu de nous des générations qui leur reseem- : « blent; que le cœur de tout citoyen tressaille à ta « voix; inspire le sage qui médite; porte l'hemme « courageux aux aétions héroïques ; anime le guer- « rier d’un enthousiasme sublime; que les despotes « qui divisent les nations pour les opprimer dispa- « raissent de ce monde, & que la sainte fraternité «réunisse tous les peuples de la terre dans une « même famille!

« Avec ces vœux & ces espérances, la bonne ma-

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« dame Thérèse, petit Jean & moi nous vous em- « brassons de cœur.

« JacoB WAGNER.

« P. S.— Petit Jean recommande à son ami « Fritzel d’avoir bien soin de Scipio. »

La lettre de l'oncle Jacob nous remplit tous de joie, & l’on peut s’imaginer avec quelle impatience nous attendimes dès lors le r°° bataillon.

Cette époque de ma vie, quand j’y pense, me produit l'effet d’une fête; chaque jour nous apprenions quelque chose de nouveau * après l’occupation de Wissembourg, la levée du siége de Landau, puis la prise de Lauterbourg, puis celle de Kaiserslautern, puis l’occupation de Spire, où les Français recueillirent un grand butin, que Hoche fit transporter à Landau, pour in= demniser les habitants de leurs pertes.

Autant les gens du village avaient crié contre nous, autant alors ils nous tenaient

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en vénération. Il était même question de mettre Koffel du conseil municipal & de nommer le mauser bourgmestre; on ne savait pas pourquoi, car personne jusqu’alors n'avait eu cette idée ; mais le bruit commençait à se répandre que nous allions redevenir Français, que nous avions été Français quinze cents ans auparavant, & que c'était une abomination de nous avoir tenus si longtemps en esclavage.

Richter avait pris la fuite, sachant bien ce qui lattendait, et Joseph Spick ne sortait plus de sa baraque. |

Chaque jour les gens de la grande rue regardaient sur la côte pour voir arriver les véritables défenseurs de la patrie ; malheureusement la plupart suivaient la route de Wissembourg à Mayence, laissant Anstatt sur leur gauche, dans la montagne ; on ne voyait passer que des traînards, qui coupaient au court parla traverse du Bourgerwald, Cela nous désolait, & nous finissions par croire que notre bataillon n’arrni-

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verait jamais, lorsqu'un après-midi le mauser entra tout essouflé en criant:

« Les voilà... ce sont eux! »

Il revenait des champs, la pioche sur l’épaule, & de loin il avait vu sur la route une foule de soldats. Tout le village savait déjà la nouvelle, tout le monde sortait.

Moi, ne me possédant plus d’enthousiasme, je courus à la rencontre de notre bataillon, avec Hans Aden & Frantz Sépel, que je rencontrai sur la route. Il faisait du soleil, la neige fondait, les flaques de boue éclataient autour de nous comme des obus à chaque pas; mais nous n’y prenions pas garde, & durant une demi-heure nous ne cessâmes point de galoper. La moitié du village, hommes, femmes, enfants, nous suivaient en criant: « Ils arrivent! ils arrivent! » Les idées des gens changent d’une façon singulière, tout le monde était alors ami de la République.

Une fois sur la montée du Birkenwald, Mans Aden, Frantz Sépel & moi nous vi-

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mes enfin notre bataillon qui s’approchait à mi-côte, le sac au dos, le fusil sur l’épaule, Jes officiers derrière les compagnies. Plus loin, sur le grand pont, défilaient les voitures. Tout cela s’avançait en sifflant, en causant, comme les soldats en route; Vun s’arrétait pour allumer sa pipe, l’autre donnait un coup d’épaule pour relever son sac; on entendait des voix glapissantes, des éclats de rire, car les Français sont ainsi, quand ils marchent en troupe, illeur faut toujours des histoires & de joyeux propos pour entretenir leur bonne humeur. |

Moi, dans cette foule, je ne cherchais des yeux que l'oncle Jacob & madame Thérèse ; il me fallut quelque temps pour les découvrir à la queue du bataillon. Enfin je vis l’oncle, il était derrière, à cheval sur Rappel. J’eus d’abord de la peine à le re- ‘ connaître, car il avait un grand chapeau républicain, un habit à reversrouges & un grandsabre à fourreau de fer; cela le chan-

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geait d’une façon incroyable, il paraissait beaucoup plus grand; mais je le reconnus tout de même, ainsi que madame Thérèse sur sa charrette couverte de toile, avec son méme chapeau & sa même cravate; elle avait les joues roses & les yeux brillants; Foncle chevauchait près d'elle, ils causaient ensemble.

Je reconnus aussi le petit Jean, que je n'avais vu qu'une fois; il marchait, un large baudrier orné de baguettes en travers de la poitrine, les bras couverts de galons, & son sabre ballottant derrière les jambes.

Etle commandant, &le sergent Lafièche, & k capitaine qué j'avais conduit dans notre gregier, & tous les soldats, oui, presque tous je les reconnaissais, 1l me semblait être dans une grande famille; & le drapsau couvert de toile sirée me faisait aussi plaisir à voir.

Je courais àtrayers fout le monde, Hans Aden $ Frantz Sépel avaient déjà trouvé des camarades; moi, je marchais toujours,

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j'étais à trente pas de la charrette & j'allais appeler: « Oncle! oncle! » quand madame Thérèse, se penchant par hasard, s’écria d’une voix joyeuse:

.« Voici Scipio! »

Dans le même instant, Scipio, que j’avais oublié chez nous, tout effaré, tout crotté, sautait dans la voiture.

Aussitôt petit Jean s’écria:

« Scipio! » |

Et le brave caniche, äprès avoir passé deux ou trois fois ses grosses moustaches sur les joues de madame Thérèse, bondit à terre & se mit à danser autour de petit Jean, aboyant, poussant des cris & se démenant comme un bienheureux.

Tout le bataillon l’appelait :

« Scipio, ici! Scipio!. Scipio! »

L’oncle venait de m’apercevoir & me tendait les bras du haut de son cheval. Je m’accrochai à sa jambe, il me leva & m’enbrassa ; Je sentis qu’il pleurait & cela m’attendrit. Il me tendit ensuite à madame

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Thérèse, qui m’attira dans sa charrette en me disant :

« Bonjour, Fritzel. »

Elle paraissait bien heureuse & m’embrassait les larmes aux yeux.

Presque aussitôt le mauser & Koffel arrivèrent, donnant des poignées de main à Poncle; puis les autres gens du village, pêle-méle avec les soldats, qui remettaient aux hommes leurs sacs & leurs fusils’ pour les porter en triomphe, &t qui criaient aux femmes : | |

« Hé! la grosse mèrel... La jolie fille.

par ici. par icil »

C'était une véritable confusion, tout le monde fraternisait, & au milieu de tout cela, c'était encore petit Jean & moi qui paraissions les plus heureux.

« Embrasse petit Jean, » me criait l’ondle.

— Embrasse Fritzel, » disait madame Thérèse à son frère.

Et nous nous embrassions, nous nous regardions émerveillés.

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« Ilme plaît, cria petit Jean, il a l’air bon enfant!

— Toi, tu me plais aussi, » lui dis-je, tout fier de parler en français.

Et nous marchions bras dessus bras dessous, tandis que l’oncle & madame Thérèse se souriaient l’un à l’autre.

Le commandant me tendit aussi la main en disant :

« Hé! doë&teur Wagner, voici votre défenseur. — Tu vas toujours bien, mon brave ?

—- Oui, commandant.

— À la bonne heure! »

C’est ainsi que nous arrivâmes aux premières maisons du village. Alors on s’arrêta quelques instants pour se mettre en ordre; petit Jean accrocha son tambour sur sa cuisse, & le commandant ayant crié: « En avant, marche! » les tambours retentirent,

Nous descendîmes la grande rue, marchant tous au pas & nous réjouissant d’une entrée s1 magnifique. Tous les vieux & les

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vieilles qui n’avaient pu sortir étaient aux fenêtres & se montraient l’oncle Jacob, qui s’avançait d’un air dignc derrière le commandant, entre ses deux aïdes. Je remarquai surtout le père Schmitt, debout à la porte de sa baraque; il redressait sa haute taille voûtée & nous regardait défiler avec un éclair dans l’œil.

Sur la place de la fontaine le comnmrandant cria : « Halte! » On mit les fusils en faisceaux, & tout le monde se dispersa, les uns à droite, les autres à gauche; chaque bourgeois voulait avoir un soldat, tous voulaient se réjouir du triomphe de la République une & indivisible; mais ces Français, avec leurs mines joyeuses, suivaient de préférence les jolies filles.

Le commandant vintavec nous. La vieille Lisbeth était déjà 4ur la porte, ses longues mains levées au ciel, & criait :

« Ah! madame Thérèse. ah] monsieur le doéteur!.…

Ce furent de nouveaux cris de joie, de

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nouvelles embrassades. Puis nousentrâmes, & le festin de jambon, d’andouilles & de

grillades arrosées de vin blanc & de vieux :

bourgogne commença : Koffel, le mauser, le commandant, l’oncle, madame Thérèse, petit Jean & moi, je vous laisse à penser quelle table, quel appétit, quelle satisfaction! | Tout ce jour-là le 1°" bataillon resta chez nous; puis il lui fallut poursuivre sa route, car ses quartiers d’hiver étaient à Hacmatt, à deux petites lieues d’Anstatt. L’oncle resta au village, il déposa son grand sabre & son grand chapeau; mais depuis ce moment jusqu’au printemps, il ne se passa pas de jour qu’il ne fût en route pour Hacmatt : il ne pensait plus qu’à Hacmatt, De temps en temps madame Thérèse venaitaussi nous voir avec petit Jean; nous riions, nous étions heureux, nous nous aimions!

Que vous dirai-jeencore? Au printemps, quand commence à chanter lalouette, un

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jour on apprit que le 1° bataillon allait partir pour la Vendée. Alors l'oncle, tout ‘pâle, courut à l'écurie & monta sur son Rappel; il partit ventre à terre, la tête nue, ayant oublié de mettre son bonnet.

Que se passa-t-il à Hacmatt ? Je n’en sais rien; mais ce qu’il y a de sûr, c’est que le lendemain l’oncle fier comme un roi, revint avec madame Thérèse & petit Jean, qu’il y eut grande noce chez nous, embras-

sades & réjouissances. Huit jours après le commandant Duchêne arriva avec tous les capitaines du bataillon. Ce jour-là les réjouissances furent encore plus grandes.

Madame Thérèse & l’oncle se rendirent à la mairie , suivis d’une longue file de joyeux convives. Le mauser, qu’on avait nommé bourgmestre à l'élection populaire, nous attendait, son écharpe tricolore autour des reins. Il inscrivit l'oncle & madame Thérèse sur un gros registre, à la satisfaétion universelle; & dès lors petit Jean eut un père, & moi j'eus

une bonne mère, dont je ne puis me rappeler le souvenir sans répandre des larmes.

J’aurais encore bien des choses à vous dire... mais c’est assez pour une fois. Si le Seigneur Dieu le permet, un jour nous reprendrons cette histoire, qui finit,comme toutes les autres, — par des cheveux blancs & les derniers adieux de ceux qu'on aime

le plus au monde.

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