‹ L'ami Fritz (volume 2)Chapitre 33 sur 34 · Madame Thérèse · texte numérisé non relu

Madame Thérèse

voix enrouée; ils ont la force pour eux.

il faut obéir. »

Alors Lisbeth déposa ses assiettes au bord de la table &, nous regardant l’un après l’autre, elle releva son bonnet sur sa tête, comme si cette nouvelle avait pu le déranger, puis elle dit : |

« Madame Thérèse part... ça n’est pas possible... je ne croirai jamais cela.

— Il le faut, ma pauvre Lisbeth, répondit madame Thérèse tristement, il le faut, je suis prisonnière... on vient me chercher.

— Les Prussiens?

— Oui, les Prussiens. »

Alors la vieille, que lindignation suffoquait, dit :

« J’ai toujours pensé que ces Prussiens - n'étaient pas grand’chose : des tas de gueux, de véritables bandits! Venir attaquer une honnête femme! Si les hommes avaient pour deux liards de cœur, est-ce qu’ils souffriraient ça?

— Et que ferais-tu ? lui demanda l'oncle, dont la face se ranimaïit, car l’indignation de la vieille lui faisait plaisir intérieurement.

— Moi, je chargerais mes kougelreiter (1), s’écria Lisbeth, je leur dirais par : la fenêtre : « Passez votre chemin, bandits! n’entrez pas, ou gare! » Et le premier qui dépasserait la porte, je l’étendrais roide.

Oh! les gueux! | |

—. Oui, oui, fit l'oncle, voilà comment on devrait recevoir des gens pareils; mais

nous ne sommes pas les plus forts. » | © Puisil se remit à marcher, & Lisbeth, toute tremblante; plaça les couverts.

Madame Thérèse ne disait rien.

La table mise, nous dînâmes tout réveurs.

Ce n’est qu’à la fin, lorsque l'oncle alla chercher une vieille bouteille de bourgogne à la cave, etque rentrant ils’écria tristement :

« Réjouissons un peu nos cœurs, & fortifions-nous contre ces grands chagrins qui nous accablent. Qu’avant votre départ,

(1) Pistolets de cavalerie.

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madame Thérèse, ce vieux vin qui vous a rendu la force, & qui nous a tous égayésun jour de bonheur, brille encore au milieu de nous, comme un rayon de soleil, & dissipe quelques instants les nuages qui nous entourent. »

Ce n’est qu’au moment où d’une voix ferme il dit cela, que nous sentîmes renaître un peu notre courage.

Mais quelques instants après, lorsque, s'adressant à Lisbeth, il lui dit de chercher un verre pour trinquer avec madame Thérèse, et que la pauvre vieille se mit à fondre en larmes, le tablier sur la figure, alors notre fermeté disparut, & tous ensemble nous nous mîmes à sangloter comme des malheureux.

« Oui, oui, disait Poncle, nous avons eu du bonheur ensemble. voilà l’histoire humaine : les instants de joie passent vite & la douleur dure longtemps. Celui qui nous regarde là-haut sait pourtant que nous ne méritons pas de souffrir ainsi, que

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des êtres méchants nous ont désolés; mais il sait aussi que la force, la vraie force est dans sa main, & qu’il pourra nous rendre heureux dès qu’il le voudra. C’est pour cela qu’il permet ces iniquités, car il a confiance dansla réparation. Soyons donc calmes & fions-nous en lui. — A la santé de madame Thérèse! »

Et nous bûmes tous, les joues couvertes de larmes.

Lisbeth, en entendant parler de la puissance de Dieu, s'était un peu calmée, car elle avait des sentiments pieux, & pensa que les choses devaient être ainsi, pour le plus grandbien de tous dans la vie éternelle. Mais elle n’en continua pas moins à maudire les Prussiens du fond de l’âme, & tous ceux qui leur ressemblaient.

Après dîner, l’oncle recommandasurtout à la vieille servante de ne pas répandre le bruit de ces événements au village, sans quoi Richter & tous les gueux d’Anstatt seraient là le lendemain de bonne heure,

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. pour voir le départ de madame Thérèse & jouir de notre humiliation. Ellele comprit très-bien, & lui promit de modérer sa Jangue. Puis loncle sortit pour aller voir le mauser.

Tout cet après-midi, je ne quittai pas la maison. Madame Thérèse continua ses préparatifs de départ; Lisbeth. l’aidait & voulait fourrer dans son sac une foule de choses inutiles, disant qu’il faut de tout en route, qu’on est content de trouver ce qu’on a mis dans un coin; qu’étant un jour allée à Pirmasens, elle avait bien regretté son peigne & ses tresses à rubans.

Madame Thérèse souriait.

« Non, Lisbeth, disait-elle, songez donc que je ne voyagerai pas en voiture, & que tout cela sera sur mon dos : trois bonnes chemises, trois mouchoirs, deux paires de souliers & quelques paires de bas suffisent.

A toutes les haltes on s'arrête une heure ou deux près de la fontaine; on fait la lessive. Vous ne connaissez pas la lessive des

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soldats? Mon Dieu, que de fois je l’ai faite! Nous autres Français, nous aimons à étre propres, & nous le sommes toujours avec notre petit paquet. »

Elle paraissait de bonne humeur, & seulement lorsqu’elle adressait de temps en temps à Scipio quelques paroles amicales, sa voix devenait toute mélancolique; je ne savais pas pourquoi, mais. je le sus plus tard, lorsque l’oncle revint. | La journée s’avançait, sur les quatre heures la nuit commençait à se faire; en ce moment tout était prêt, le sac renfermant les effets de madame Thérèse pendait au mur. Elle s’assit au coin du fourneau, m'attirant sur ses genoux en silence; Lisbeth rentra dans la cuisine, préparer le souper, & dès lors aucune parole ne fut échangée; la pauvre femme révait sans doute à l’avenir qui lattendait sur la route de Mayence, au milieu de ses compagnons d’infortune; elle ne disait rien, & je sentais sa douce respiration sur ma joue.

Rs

Cela durait depuis une demi-heure, & la nuit était venue, lorsque l’oncle ouvrit la porte en demandant :

« Etes-vous là, madame Thérèse?

— Oui, monsieur le dofteur.

— Bon. bon... j’ai vu mes malades...

j'ai prévenu Koffel, le mauser & le vieux Schmitt; tout va bien, ils seront ici ce soir pour recevoir vos adieux. »

Sa voix était raffermie. [1 alla lui-même chercher de la lumière à la cuisine, & nous voyant ensemble en rentrant, cela parut le réjouir.

« Fritzel se conduit bien, dit-il. Maintenant il va perdre vos bonnes leçons; mais j'espère qu'il s’exercera tout seul à lire en français, & qu’il se rappellera toujours qu’un homme ne vaut que par ses connaissances. Je compte fà-dessus. »

Alors madame Thérèse lui fit voir son petit paquet en détail; elle souriait, & oncle disait :

« Quel heureux caraëtère ont ces Fran-

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çais! Au milieu des plus grandes infortunes, ils conservent un fonds de gaîté na- . turelle; leur désolation ne dure jamais.

plusieurs jours. Voilà ce que j’appelle yn présent de Dieu, le plus beau, le plus désirable de tous. » |

Maïs de cette journée, — Fe le souvenir ne s’effacera jamais de ma mémoire, parce qu’elle fut la première où je vis la tristesse de ceux que j’aimais; — de tout ce jour, ce qui m’attendrit le plus, ce fut quelques instants avant le souper, lorsque, tranquillement assise derrière le poéle, la tête de Scipio sur les genoux, & regardant au fond de la salle obscure d’un air réveur, madame Thérèse se prit tout à coup à dire :

« Monsieur le doëfteur, je vous dois bien des choses. & cependant il faut que je vous fasse encore une demande.

— Quoi donc, madame Thérèse?

— C’est de garder auprès de vous mon pauvre Scipio... de le garder en souvenir

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