‹ L'ami Fritz (volume 2)Chapitre 6 sur 34 · AA · texte numérisé non relu

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sieur Kobus; c’est le plus grand bien que nous puissions souhaiter ; qu’il en soit béni! Mais tenez, voici ma femme que la petite est allée prévenir. »

En effet, la bonne mère Orchel, grosse et grasse, avec sa coiffe de taffetas noir, son tablier blanc et ses gros bras ronds sortant des manches de chemise, accourait aussi, la petite Sûzel derrière elle.

« Ah! Seigneur Dieu! c’est vous, monsieur Kobus, disait la bonne femme toute riante; de si bonne heure ? Ah! quelle bonne surprise vous nous faites.

— Oui, mère Orchel. Tout ce que je vois me réjouit. J'ai donné un coup d’æœil sur les vergers, tout pousse à souhait; et j'ai vu tout à l’heure le bétail qui rentrait de l’abreuvoir, il m'a paru en bon état.

— Oui, oui, tout est bien, » dit la grosse fermière. | |

On voyait qu’elle avait envie d’embrasser Kobus, et la petite Sûzel paraissait aussi bien heureuse.

Deux garçons de labour, en blouse, sortaient alors avec la charrue attelée; ils levèrent leur bonnet en criant :

« Bonjour, monsieur Kobus!

— Bonjour Johann, bonjour Kasper, » dit-il tout joyeux.

Il s'était approché de la vieille ferme, dont la façade était couverte d’un lattis, où grimpaient jusque sous le toit, six ou sept gros ceps de vigne noueux ; mais les bourgeons se montraient à peine.

A droite de la petite porte ronde se trouvait un banc de pierre. Plus loin, sous le toit du hangar, qui s’avançait en auvent jusqu’à douze pieds du sol, étaient entassés pêle-mêle les herses, les charrues, le hache-paille, les scies et les échelles. On y voyait aussi, contre la porte de la grange, une grande trouble à pêcher, et au-dessus, -entre les poutres du hangar, pendaient des bottes de paille, où des nichées de pierrots avaient élu domicile. Le chien Mopsel, un petit chien de berger à poils gris de fer, grosse moustache et queue traînante, venait se frotter à la jambe de Fritz, qui lui passait la main sur la tête.

C’est ainsi qu’au milieu des éclats de rire et des joyeux propos qu’inspirait à tous l’arrivée de ce bon Kobus, ils entrèrent ensemble dans l'allée, puis dans la chambre commune de la ferme, une grande salle blanchie à la chaux, haute de huit à neuf pieds, et le plafond rayé de poutres brunes. Trois fenêtres, à vitres octogones, s’ouvraient sur la vallée ; une autre petite, derrière, prenait jour sur la côte ; le long des fenêtres s’étendait une

longue table de hêtre, les jambes en X, avec un banc de chaque côté ; derrière la porte, à gauche, se dressait le fourneau de fonte en pyramide, et . sur la table se trouvaient cinq ou six petits gobelets et la cruche de grès à fleurs bleues ; de vieilles images de saints, enluminées de vermillon et encadrées de noir, complétaient l’'ameublement de cette pièce.

« Monsieur, dit Christel, vous dînerez ici, n’estce pas ? |

— Cela va sans dire.

— Bon. Tu sais, Orchel, ce qu'aime M. Kobus ?

— Oui, sois tranquille : nous avons justement fait la pâte ce matin.

— Alors,asseyons-nous. Êtes-vous fatigué, monsieur Kobus? Voulez-vous changer de souliers, mettre mes sabots ?

— Vous plaisantez, Christel; j'ai fait ces deux petites lieues sans m'en apercevoir.

Allons, tant mieux. Mais tu ne dis rien à M. Kobus, Süzel 1?

— Que veux-tu que je lui dise ? Il voit bien que je suis là, et que nous avons tous du plaisir à le recevoir chez nous.

— Elle a raison, père Christel. Nous avons assez causé hier, nous deux, elle m'a raconté tout ce qui se passe ici. Je suis content d’elle : c'est une

bonne petite fille. Mais puisque nous y sommes, et que la mère Orchel nous apprête des noudels, savez-vous ce que nous allons faire en attendant ? Allons voir un peu les champs, le verger, le jardin ; il y a si longtemps que je n'étais sorti, que cette petite course n’a fait que me dégourdir les jambes.

— Avec plaisir, monsieur Kobus. Süzel, tu peux aider ta mère ; nous reviendrons dans une heure. » .

Alors Fritz et le père Christel sortirent, et comme ils reprenaient le chemin de la cour, Kobus, en passant, vit le reflet de la flamme au fond de la cuisine. La fermière pétrissait déjà la pâte sur l’évier.

« Dans une heure, monsieur Kobus, lui ‘criat-elle.

— Oui, mère Orchel, oui, dans une heure. »

" Etils sortirent.

« Nous avons beaucoup. pressé de fruits cet hiver, dit Christel ; cela nous fait au moins dix mesures de cidre et vingt de poiré. C’est une boisson plus rafrafchissante que le vin, pendant les moissons.

— Et plus saine que la bière, ajouta Kobus. On n'a pas besoin de la fortifier, ni de l’étendre d’eau, c'est une boisson naturelle. »

Ils longeaient alors le mur de la distillerie ; Fritz jeta les yeux. à l'intérieur par une lucarne. | |

« Et des pommes de terre, Christel, en avezvous distillé ?

— Non, monsiéur, vous savez que l’année dernière elles n’ont pas donné; il faut attendre une récolte abondante, pour que cela vaille la peine.

— C'est juste.

— Tiens, il me semble que vous avez plus de . poules que l’année dernière, et de plus belles?

— Ah! ça, monsieur Kobus, ce sont des cochinchinoises. Depuis deux ans, il y en a beaucoup dans le pays ; j’en avais vu chez Daniel Stenger, à . la ferme de Lauterbach, et j'ai voulu en avoir. C'est une espèce magnifique, mais il faudra voir si ces cochinchinoises sont bonnes pondeuses. »

Ils étaient devant la grille de la basse-cour, et des quantités de poules grandes et petites, des huppées et des pattues, un coq superbe à l’œil roux au milieu, se tenaient là dans l'ombre, regardant, écoutant et se peignant du bec. Quelques capards se trruvaient aussi dans le nombre.

« Sûzel! Sûzel! » cria le fermier.

La petite parut aussitôt.

« Quoi, mon père ?

— Mais ouvre donc aux poules, qu’elles pren-

nent l’air et que les canards ailleut à l’eau ; il sera temps de les enfermer quand il y aura de l'herbe, et qu’elles ironit tout déterrer au jardin. »

Sûzel s’empressa d'ouvrir, et Christel se mit à descendre la prairie, Frits derrière lui. À cent pas de la rivière, et comme le terrain devenait humide, l’anabaptiste fit halte, et dit :

< Voyez, monsieur Kobus, depuis dix ans cette pente ne produisait que des osiers et des flèches d’eau, il y avait à peine de quoi paître une vache; eh bien! cet hiver, nous nous sommes mis à niveler, et maintenant toute l’eau suit sa pente à la rivière. Que le soleil donne quinze jours, ce sera sec, et nous sèmerons là ce que nous voudrons : du trèfle, du sainfoin, de la luzerne; je vous réponds que le fourrage sera bon.

— Voilà ce que j'appelle une fameuse idée, dit Fritz.

— Oui, monsieur, mais il faut que je vous parle d'une autre chose; quand nous reviendrons à la ferme, et que nous serons à l'endroit où la rivière fait un coude, je vous expliquerai cela, vous le comprendrez mieux. »

Ils continuèrent à se promener âinsi tout autour de la vallée jusque vers midi. Christel exposait à Kobus ses intentions.

« Ici, disait-il, je planterai des pommes de terre;

là, nous sèmerons du blé; après le trèfle, c’est un bon assolement. >» | |

Fritz n'y comprenait rien; mais'l avait l'air de s’y entendre, et le vieux fermier était heureux de parler des choses qui l’intéressaient le plus.

La chaleur devenait grande. A force de marcher dans ces terres grasses, labourées profondément, et qui vous laissaient à chaque pas une motte au talon, Kobus avait fini par sentir la sueur lui couler le long du dos, et comme ils étaient au haut de la côte, en train de reprendre haleine, cetimmense bourdonnement des insectes, qui sortent de terre aux premiers beaux jours, se fit entendre pour la première fois à ses oreilles.

« Écoutez, Christel, dit-il, quelle musique.

hein! C’est tout de même étonnant, cette vie qui . sort de terre sous la forme de chenilles, de hannetons, de mouches, et qui remplit l’air du jour au lendemain; c’est quelque chose de grand!

— Oui, c’est même trop grand, dit l’anabaptiste. Si nous n'avions pas le bonheur d’avoir des moineaux, des pinsons, des hirondelles et des centaines d’autres petits oiseaux, comme les chardonnerets et les fauvettes, pour exterminer toute cette vermine, nous serions perdus, monsieur Kobus ! les hannetons, les chenilles et les sauterelles nous mangeraient tout! Heureusement le Seigneur vient

à notre aide. On devrait défendre la chasse des petits oiseaux; moi, j'ai toujours défendu de dénicher les moineaux de la ferme : ça nous pille beaucoup de gräin, mais ça nous en sauve encore plus. |

—. Oui, reprit Fritz, voilà comment tout marche dans ce bas monde: les insectes dévorent les plan tes, les oiseaux dévorent les insectes, et nous mangeons les oiseaux avec le reste. Depuis le commencement, les choses ont été arrangées pour que nous mangions tout : nous avons trente-deux dents pour cela; les unes pointues, les autres tranchantes, et les autres, ce qu’on appelle les grosses dents, pour écraser. Cela prouve que nous sommes les rois de la terre. — Mais écoutez, Christel 1... qu'est-ce que c’est?

— Ça, c’est la grosse cloche de Hunebourg qui sonne midi, le son entre là-bas dans la vallée, près de la roche des Tourterelles. » |

Ils se mirent à redescendre, et, sur le bord de la rivière, à cent pas de la ferme, l’anabaptiste, s’arrétant de. nouveau, dit :

« Monsieur Kobus, voici l’idée dont je vous parlais tout à l'heure. Voyez comme la rivière est basse ici; tous les ans, à la fonte des neiges, ou quand il tombe une grande averse en été, la rivière déborde; elle avance de cent pas au moins

dans ce coin; si vous étiez arrivé la semaine dernière, vous l’auriez vu plein d’écume; maintenant encore la terre est très-humide.

« Eh bien! j'ai pensé que si l’on creusait de cinq ou six pieds dans ce tournant, ça nous donnerait d’abord deux ou trois cents tombereaux de terre grasse, qui formeraient un bon engrais pour la côte, car il n’y a rien de mieux que de mêler la terre glaise à la terre de chaux. Ensuite, en bâtissant un petit mur bien solide du côté de la rivière, nous aurions le meilleur réservoir qu’un puisse souhaiter pour tenir de la truite, du barbeau, de la tanche, et toutes les espèces de la Lauter. L'eau entrerait par une écluse grillée, et sortirait par une claie bien serrée de l’autre côté : les poissons seraient là dans l’eau vive comme chez eux, et l’on n'aurait qu’à jeter le filet pour en prendre ce qu’on voudrait.

« Au lieu que maintenant, surtout depuis que l’horloger de Hunebourg et ses deux fils viennent pêcher toute la sainte journée, et qu’ils emportent tous les soirs des truites plein leurs sacs, il n’y a. plus moyen d’en avoir. Que pensez-vous de cela, monsieur Kobus, vous qui aimez le poisson d’eau courante ? Toutes les semaines Sûzel vous en porterait avec le beurre, les œufs et le reste.

— Ça, dit Fritz, la bouche pleine d’admiration,

c'est une idée magnifique. Christel, vous êtes un homme rempli de bon sens. Depuis longtemps j'aurais dû penser à ce réservoir, car j’aime beaucoup la truite. Oui, vous avez raison. Tiens, tiens, c'est tout à fait juste! Pas plus tard que demain nous commencerons, entendez-vous, Christel? Ce soir, je vais à Hunebourg chercher des ouvriers, des tombereaux et des brouettes. Il faut que l’architecte Lang arrive, pour que la chose soit faite en règle. Et, l'affaire terminée, nous sèmerons là dedans des truites, des perches, des barbeaux, comme on sème des choux, des raves et des carottes dans son jardin. »

Kobus partit alors d’un grand éclat de rire, et le vieil anabaptiste parut heureux de le voir approuver son plan.

Tout en regagnant la ferme, Fritz disait :

« Je vais m’établir chez vous, Christel, huit, dix, quinze jours, pour surveiller et pousser ce travail. Je veux tout voir de mes propres yeux. Il faudra, du côté de la rivière, un mur solide, de bonne chaux et de bonnes fondations ; nous aurons aussi besoin de sable et de gravier pour le fond du réservoir, Car les poissons d’eau courante veulent du gravier. Enfin nous établirons cela pour durer longtemps. »

Ils entraient alors dans la grande cour en face

du hangar ; Sûzel se trouvait sur la porte.

« Est-ce que ta mère nous attend ? lui demanda le vieil anabaptiste. ‘ ; |

— Pas encore; elle est seulement en train de dresser la table.

— Bon! nous avons le temps de voir les écuries. »

Il traversa la cour et ouvrit la lucarne. Kobus regarda l’étable blanchie à la chaux et pavée de moellons, une rigole au milieu en pente douce, les bœufs et les vaches à la file dans l’ombre. Comme tous ces bons animaux tournaient la tête vers la lumière, le père Christel dit :

« Ces deux grands bœufs, sur le devant, sont à l’engrais depuis trois mois; le boucher juif, Isaac

Schmoule, en a envie; il est déjà venu deux ou trois fois. Les six autres nous suffront cette année pour le labour. Mais voyez ce petit noir, monsieur, il est magnifique, et c’est bien dommage que nous n’ayons pas la paire. J'ai déjà couru tout le pays pour en trouver un pareil. Quant aux vaches, ce sont les mêmes que l’année dernière, Rœsel est fraîche à lait; je veux lui laisser nourrir sa petite génisse blanche. |

— C'est bon, fit Kobus, je vois que tout est bien. Maintenant, allons dîner, je me sens une pointe d’appétit. »

L'idée du réservoir aux poissons aväit enthousiasmé Fritz. À peine le dîner terminé, vers une heure, il se remettait en marche pour Hunebourg. Et le lendemain il revenait avec une voiture de pioches, de pelles et de brouettes, quelques ouvriers de la carrière des Trois-Fontaines et l'architecte Lang, qui devait tracer le plan de l'ouvrage. |

On descendit aussitôt à la rivière, on examina le terrain. Lang, son mètre au poing, prit les mesures; il discuta l’entreprise avec le père Christel, et Kobus planta lui-même les piquets. Finalement, lorsqu'on se trouva d’accord sur la chose et le prix, les ouvriers se mirent à l’œuvre.

Lang avait cette année-là sa grande entreprise

du pont de pierre sur la Lauter, entre Hunebourg

«et Biewerkirch; il ne put donc surveiller les tra-

vaux; mais Fritz, installé chez l’anabaptiste, dans

la belle chambre du premier, se chargea de ce soin.

Ses deux fenêtres s’ouvraient sur le -toit du hangar; il n’avait pas même besoin de se lever, pour voir où l’ouvrage en était, car de son lit il découvrait d’un coup d'œil la rivière, le verger en face et la côte au-dessus. C’était comme fait exprès pour lui. |

Au petit jour, quand le coq lançait son cri dans la vallée encnre toute grise, et qu’au loin, bien loin, les échos du Bichelberg lui répondaïent dans le silence; quand Mopsel se retournait dans sa niche, après avoir lancé deux ou trois aboïiements; quand la haute grive faisait entendre sa première note dans les bois sonores; puis, quand tout se taisait de nouveau quelques secondes, et que les feuilles se mettaient à frissonner, — sans que l’on ait jamais su pourquoi, et comme pour saluer, elles aussi, le père de la lumière et de la vie, —et qu’une sorte de râleur s’étendait dans le ciel, alors Kobus s'éveillait; il avait entendu ces choses avant d'ouvrir les yeux et regardait.

Tout était encore sombre autour de lui, mais

L'AMI FRITZ. | 81 en bas, dans l’allée, le garçon de labour marchait d'un pas ‘pesant; il entrait dans la grange et ouvrait la lucarne du fenil, sur l’érie, pour donner le fourrage aux bêtes. Les chaînes remuaient, les bœufs mugissaient tout bas, comme endormis, les sabots allaient et venaient.

Bientôt après, la mère Orchel descendait dans la cuisine ; Fritz, tout en écoutant la bonne femme allumer du feu et remuer les casseroles, écartait ses rideaux et voyait les petites fenêtres grises se découper en noir sur l'horizon pâle.

Quelquefois un nuage, léger comme un écheveau de pourpre, indiquait que le soleil allait paraître entre les deux côtes en face, dans dix minutes, un quart d'heure.

Mais déjà la ferme était pleine de bruit : dans la cour, le coq, les poules, le chien, tout allait, venait, caquetait, aboyait. Dans la cuisine, les casseroles tintaient, le feu petillait, les portes s’ouvraient et se refermaient. Une lanterne passait dehors sous le hangar. On entendait trotter au loin les ouvriers arrivant du Bichelberg.

Puis, tout à coup tout devenait ‘blanc: c'était lui... le soleil, qui venait enfin de paraître. Il était à, rouge, étincelant comme de l'or. Fritz, le regardant monter entre les deux côtes, pensait: « Dieu est grand! »

‘ Et plus bas, voyant les ouvriers piocher, traîner la brouette, il se disait : « Ça va bien! »

- Tl'entendait aussi la petite Sûzel monter et descendre l’escalier en trottant comme une perdrix, déposer ses souliers cirés à la porte, et faire doucement, pour ne pas l’éveiller. Il souriait en luimême, surtout quand le chien Mopsel se mettait à aboyer dans la cour,.et qu'il entendait la petite lui crier d’üne voix étouffée : « Chut! chut! Ah! le gueux, il est: capable d’éveiller M. Kobus! » |

« C'est étonnant, pastel. <omme cette petite prend soin de moi; elle devine tout ce qui. peut me faire plaisir : à force de- damfnoudels, j'en avais assez; J'aurais voulu des œufs à la coque, elle m'en a fait sans que j'aie. dit un mot; ensuite j'avais assez d'œufs, elle m’a fait des côtelettes aux fines herbes... C’est ‘une ‘enfant pleine de bon sens; cette petite Sûzel m'étonne! »

Et, songeant à ces choses, il s’habillait et descendait ; les gens de la ferme avaient fini leur repas du matin; ils attachaient la charrue, et se mettaient en route.

La petite nappe blanche était mise au bout de la table, le couvert, la chopine de vin et la grosse carafe d’eau fraîche dessus, toute sçintillante de gouttelettes. Les fenêtres ‘de la salle,

L'AMIYFRITZ. 83 ouvertes sur la vallée, laissaient entrer par bouffées les âpres parfums des bois.

En ce moment le père Christel arrivait déjà quelquefois de la côte, la blouse trempée de rosée et les souliers chargés de glèhe jaune.

« Eh bien, monsieur Kobus, s’écriait le brave homme, comment ça va-t-il ce matin?

— Mais, très-bien, père Christel; je:me plais de plus en plus ici, je suis comme un coq. en pâte, votre petite Sûzel ne me laisse manquer de rien. »

Si Sûzel se trouvait là, aussitôt elle rougissait etse sauvait bien vite, et le vieil anabaptiste disait :

« Vous faites trop d’éloges-. à cette enfant, monsieur Kobus; vous la rendrez orgueilleuse d’ellemême. 1 de EE 2 — Bah! bah! il faut bien l’encourager, que diable ; c'est tout à fait une bonne. petite femme de ménage; .elle fera la satisfaction de vos vieux jours, père Christel. |

— Dieu le veuille, monsieur Kcbus, Dieu le veuille, pour son bonheur et pour le nôtre! »

[ls déjeunaient alors ensemble, puis allaient voir les travaux, qui marchaient très-bien et prenaient une belle tournure. Après cela, le fermier retournait aux champs, et Fritz rentrait fumer une bonne pipe dans sa chambre, les deux coudes au bord de sa fenêtre, sous le toit, regardant travail-

ler les ouvriers, les gens de la ferme aller et venir, mener le bétail à la rivière, piocher le jardin, la mère Orchel semer des haricots, et Sûzel entrer dans l’étable avec un petit cuveau de sapin bien propre, pour traire les vaches, ce qu'elle faisait le matin vers sept heures, et le soir à huit heures après le souper. |

Souvent alors il descendait, afin de jouir de ce spectacle, car il avait fini par prendre goût au bétail, et c'était un véritable‘plaisir pour lui, de voir ces bonnes vaches, ralmes et paisibles, se retourner à l'approche de la petite Sûzel, avec leurs museaux roses ou bleuâtres, et se mettre à mugir en chœur comme pour la saluer.

« Allons, Schwartz, allons, Horni.... retournezvous... laissez-moi passer! » leur criait Sûzel en les poussant de sa petite main potelée.

Ils ne la quittaient pas de l'œil, tant ils l’aimaient; et quand, assise sur son tabouret de bois à trois pieds, elle se mettait à traire, la grande Blanche ou la petite Rœsel se retournaient sans cesse pour Jui donner un coup de langue, ce qui la fâchait plus qu'on ne peut dire.

« Je n'en viendrai jamais à bout, c’est fini! » s'écriait-elle.

Et Fritz, regardant cela par la lucarne, riait de bon cœur.

Quelquefois, l’après-midi, il détachait la nacelle et descendait jusqu'aux roches grises de la forêt de bouleaux. Il jetait le filet sur ces fonds de sable; mais rarement il prenait quelque chose, et, toujours en ramant pour remonter le courant jusqu’à la ferme, il pensait :

« Ah! quelle bonne idée nous avons eue de creuser un réservoir; d’un coup de filet, je vais avoir plus de poisson que je n’en ‘prendrais en quinze jours dans la rivière. »

Ainsi s’écoulait le temps à la ferme, et Kobus s'étonnait de regretter si peu sa Cave, sa cuisine, sa vieille Katel et la bière du Grand-Cerf, dont il s'était fait une habitude depuis quinze ans.

« Je ne pense pas plus à tout cela, se disait-il parfois le soir, que si ces choses n'avaient jamais existé. J'aurais du plaisir à voir le vieux rebbe David, le grand Frédéric Schoultz, le percepteur Häan, c’est vrai; je ferais volontiers le soir une partie de youcker avec eux, mais je m'en passe très-bien, il me semble même que je me porte mieux, que j'ai les jambes plus dégourdies et meilleur appétit; cela vient du grand air. Quand je retournerai là-bas, je vais avoir une mine de chanoine, fraîche, rose, joufflue ; on ne verra plus mes yeux, tant j'engraisse, ha! hal.hal »

Un jour, Sûzel ayant eu l’idée de chercher en

ville une poitrine de veau bien grasse, de la farcir de petits oignons hachés et de jaunes d'œufs, et d'ajouter à ce dîner des beignets d’une sorte particulière, saupoudrés de cannelle et de sucre, Fritz trouva cela de si bon goût, qu'ayant appris que Sûzel avait seule préparé ces friandises, il ne put s'empêcher de dire à l’anabaptiste, après le repas: “ |

* « Écoutez, Christel, vous avez une enfant extraordinaire pour le bon sens et l’esprit. Où diable Sûzel peut-elle avoir appris tant de choses? Cela doit être naturel.

— Oui, monsieur Kobus, dit le vieux fermier, c'est naturel : les uns naissent avec des qualités, et les autres n’en ont pas, malheureusement pour eux. Tenez, mon chien Mopsel, par exemple, est très-bon pour aboyer contre les gems; mais si quelqu'un voulaïît en faire un chien de chasse, il ne serait plus bon à rien. Notre enfant, monsieur Kobus, est née pour conduire un ménage; elle sait rouir le chanvre, filer, laver, battre le beurre, presser le fromage et faire la cuisine aussi bien que ma femme. On n’a jamais eu besoin de lui dire : « Sûzel, il faut s’y prendre de telle manière. » C'est venu tout seul, et voilà ce que j'appelle une vraie femme de ménage, dans deux ou trois ans, bien entendu, car, maintenant, elle n’est pas

encore assez forte pour les grands:travaux; mais ce sera une vraie femme de ménage; elle a reçu le don du Seigneur, elle fait ces choses avec plaisir. « Quand on est forcé de porter son chien à la chasse, disait le vieux garde 'Frælig, cela va mal ; les vrais chiens de chasse y vont tout seuls, on n’a pas besoin de:leur ‘dire : « Ça, c’est un moineau, Ça: une caille ou une perdrix ; ».ils ne tombent jamais en arrêt devant une motte de terre comme devant un lièvre. » Mopsel, lui, ne ferait pas la différence. Mais quant à Sûzel,, j'ose dire qu’elle est née Dour tout ce qui regarde la maison.

— C'est positif, dit Fritz. Mais le don de la cuisine, voyez-vous, est une véritable bénédiction. On peut rouir le chanvre, filer, laver, tout ce que vous voudrez, avec des bras, des jambes et de la bonne volonté; mais distinguer une sauce d’une autre, et savoir les appliquer à propos, voilà quelque chose de rare. Aussi j'estime plus ces beignets que tout le reste; et pour les faire aussi bons, je soutiens qu'il faut mille fois plus de talent, que pour filer et blanchir cinquante aunes de toile.

— C'est possible, nronsieur Kobus; vous ; êtes plus fort sur ces articles que moi.

— Oui, Christel, et je suis si content de ces .

gnets, que je voudrais savoir comment elle s’y est prise pour les faire.

— Eh ! nous n'avons qu’à l'appeler, dit le vieux fermier, elle nous éxpliquera cela. — Süûzel! Sûzel! »

Sûzel était justement en train de battre le beurre dans la cuisine, le tablier blanc à bavette serré à la taille, agrafé sur la nuque, et remontant du bas de sa petite jupe de laine bleue à son joli menton rose. Des centaines de petites taches blanches mouchetaient ses bras dodus et ses joues; il y en avait jusque dans ses cheveux, tant elle mettait d’ardeur à son ouvrage. C'est ainsi qu’elle entra tout animée, demandant : « Quoi donc, mon père? »

Et Fritz, la voyant fraîche et souriante, ses grands yeux bleus écarquillés d’un air naïf, et sa petite bouche entr'ouverte laissant apercevoir de jolies dents blanches, Fritz ne put s'empêcher de faire la réflexion qu’elle étaitappétissantecomme une assiette de fraises à la crème.

« Qu'est-ce qu'il y a, mon père? fit-elle de sa petite voix gaie; vous m'avez appelée?

— Oui, voici M. Kobus qui trouve tes beignets si bons, qu'il voudrait bien en connaître la recette. » |

Sûzel devint toute rouge de plaisir.

« Oh! monsieur Kobus veut rire de moi. :

— Non, Sûzel, ces beignets sont délicieux ; comment les as-tu faits, voyons ?

— Oh! monsieur Kobus, ça n’est pas difficile j'ai mis... mais, si vous voulez, j'écrirai cela... vous pourriez oublier.

— Comment ! elle sait écrire, père Christel] ?

. — Elle tient tous les comptes de la ferme depuis deux ans, dit le vieil anabaptiste.

— Diable... diable... voyez-vous cela... mais cest une vraie ménagère... Je n'oserai plus la tutoyer tout à l’heure... Eh bien, Sûzel, c’est convenu, tu écriras la recette. »

Alors Sûzel, heureuse comme une petite reine, rentra dang la cuisine, et Kobus alluma sa pipeen attendant le café.

Les travaux du réservoir se terminèrent Je lendemain de ce jour, vers cinq heures. Il avait trente mètres de long sur vingt de large, un mur solide l'entourait; mais avant de poser les grilles com- . mandées au Klingenthal, il fallait attendre que la maçonnerie fût bien sèche.

Les ouvriers partirent donc la pioche et la pelle sur l'épaule; et Fritz, le même soir, pendant le soupé, déclara qu'il retournerait le lendemain à Hunebourg. Cette décision attrista tout le monde.

« Vous allez partir au plus beau moment de l'année, dit l’anabaptiste. Encore deux ou trois

jours et les noisettes auront leurs pompons, les sureaux et les lilas auront leurs grappes, tous les genêts de la côte seront fleuris, on ne trouvera que des violettes à l’ombre des haies.

— Et, dit la mère Orchel, Sûzel qui pensait vous servir de petits radis un de ces jours.

— Que voulez-vous, répondit Fritz, je ne demanderais pas mieux que de rester ; mais j'ai de l'argent à recevoir, des quittances à donner ; j'ai peut-être des lettres qui m’attendent. Et puis, dans une quinzaine, je reviendrai poser les grilles, alors je verrai tout ce que vous me dites.

— Enfin, puisqu'il le faut, dit le fermier, n'en parlons plus; mais c’est fâcheux tout de même.

— Sans doute, Christel, je le regrette aussi. »

La petite Sûzel ne dit rien, mais elle paraissait toute triste, et ce soir-là Kobus, fumant comme d'habitude une pipe à sa fenêtre, avant de se coucher, ne l’entendit pas chanter de sa jolie voix de fauvette, en lavant la vaisselle. Le ciel, à droite vers Hunebourg, était rouge comme une braise, tandis que les coteaux en face, à l’autre bout de l'horizon, passaient des teintes d’azur au violet sombre, et finissaient par disparaître, dans l’abîme.

La rivière, au fond de la vallée, fourmillait de poussière d'or ; et les saules, avec leurs longues

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feuilles pendantes, les joncs avec leurs flèches aiguës, les osiers et les trembles, papillotant à la brise, se dessinaient en larges hachures noires sur ce fond lumineux. Un oiseau des marais, quelque martin-pêcheur sans doute, jetait de seconde en seconde dans le silence son cri Dre Puis tout se tut, et Fritz se coucha.

. Le lendemain, à huit heures, il avait déjeuné, et debout, le bâton à la main devant la ferme avec le vieil anabaptiste et la mère Orchel, il allait partir.

« Mais où donc est Sûzel, Er je ne : ai pas encore vue ce matin ?

— Elle doit être à l’étable ou dans la cour, dit la fermière.

— Eh bien ! allez la re je ne puis quitter le Meisenthâl sans lui dire adieu. »

Orchel «entra dans la maison, et quelques instants après Sûzel paraissait, toute rouge.

« Hé ! Suzel, arrive donc, lui cria Kobus, il faut que je te remercie; je suis très-content de toi, tu m'as bien traité. Et pour te prouver ma satisfaction, tiens, voici un goulden, dont tu feras ce que tu voudras. >». L

Mais Sûzel, au lieu d’être joyeuse à ce cadeau, parut toute confuse.

« Merci, monsieur Kobus, » dit-elle.

Et comme Fritz insistait, disant :

« Prends donc cela, Sûzel, tu l’as bien gagné. »

Elle, détournant la tête, se prit à fondre en larmes. |

« Qu'est-ce que cela signifie ? dit alors le père Christel ; pourquoi pleures-tu ?

— Je ne sais pas, mon père, » fit-elle en sanglotant.

Et Kobus dé son côté pensa:

« Cette petite est fière, elle croit que je la traite comme une servante, cela lui fait de la peine. »

C’est pourquoi, remettant le goulden dans sa poche, il dit : |

« Écoute, Sûzel, je t’achèterai moi-même quelque chose, cela vaudra mieux. Seulement, il faut qué tu me donnes la main; sans cela, je croirais que tu es fâchée contre moi. »

Alors Sûzel, sa jolie figure cachée dans son tablier, et la tête penchée en arrière sur l'épaule, lui tendit la main; et quand Fritz l’eut serrée, elle rentra dans l’allée en courant.

« Les enfants ont de drôles d'idées, dit l’anabaptiste. Tenez, elle a cru que vous vouliez la payer des choses qu’elle a faites de bon cœur.

— Oui, dit Kobus, je suis bien fâché de l'avoir chagrinée.

— Hé! s’écria la mère Orchel, elle est aussi trop

. maintenant, au revoir! »

orgueilleuse. Cette petite nous fera de grands chagrins.

— Allons, calmez-vous, mère Orchel, dit Fritz en riant; il vaut mieux être un peu trop fier que pas assez, croyez-moi, surtout pour les filles. Et,

Il se mit en route avec Christel, qui l'accompagna jusque sur la côte ; ils se séparèrent près des roches, et Kobus poursuivit seul sa route d’un bon pas vers Hyunebourg.

Malgré tout le plaisir qu'avait eu Fritz à la ferme, ce n'est pas sans une vive satisfaction qu’il découvrit Hunebourg sur la côte en face. Autant tout était humide dans la vallée le jour de son départ, autant alors tout était sec et clair. La grande prairie de Finckmath s’étendait comme un immense tapis de verdure des glacis jusqu’au rutsseau des Ablettes, et, tout au haut, les grands fumiers de cavalerie du Postthäl, les petits jardins des vétérans, entourés de haies vives, et les vieux - remparts moussus, produisaient un effet superbe.

Il voyait aussi, derrière les acacias en boule de la petite place, près de l’hôtel de ville, la façade

blanche de sa maison; et la distance ne l’empéchait pas de reconnaître que les fenêtres étaient ouvertes pour donner de l'air.

Tout en marchant, il se représentait la brasserie du Grand-Cerf, avec sa cour au fond entourée de platanes; les petites tables au-dessous, encombrées de monde, les chopes débordant de mousse. Il se revoyait dans sa chambre, en manches de chemise, les pantalons serrés aux hanches, les pieds dans ses pantoufles, et se disait tout joyeux:

« On n’est pourtant jamais mieux que chez soi, dans ses vieux habits et ses vieilles habitudes. J'ai passé quinze jours agréables au MeisenthAl, c'est vrai; mais s’il avait fallu rester encore, j'aurais trouvé le temps long. Nous allons donc recommencer nos discussions, le vieux David Sichel et moi; nous allons nous remettre à nos bonnes parties de youker avec Frédéric Schoultz, le percepteur Häâan, Speck et les autres. Voilà ce qui me con- Vent le mieux. Quand je suis assis en face de ma table, pour dîner ou pour régler un compte, tout est dans l’ordre naturel. Partout ailleurs je puis être assez content, mais jamais aussi calme, aussi paisible que dans mon bon vieux Hunebourg. »

Au bout d’une demi-heure, tout en rêvant de la sorte, il avait parcouru le sentier de la Finckmath,

L’'AMI FRITZ. 97 et passait derrière les fumiers du Postth4l pour entrer en ville.

« Qu'est-ce que la vieille Katel va me dire?

pensait-il. Elle va me dévider son chapelet; elle Ya me reprocher une si longue absence. »

Et tout en allongeant le pas sous la porte de Hildebrandt, il souriait et regardait en passant les portes et les fenêtres ouvertes dans la grande rue tortueuse : le ferblantier Schwartz, taillant son fer-blanc, les besicles sur son petit nez camard et les yeux écarquillés ; le tourneur Sporte faisant siffler sa roue et dévidant ses ételles en rubans sans fin ; le tisserand Koffel, tout petit et tout jaune, devant son métier, lançant sa navette avec un bruit de ferraille interminable ; le for-

geron Nickel. ferrant le cheval du gendarme :

Hierthès, à la porte de sa forge, et le tonnelier Schweyer enfonçant les douves de ses tonnes à grands coups de maillet, au fond de sa voûte retentissante. | | | Tous ces bruits, ce mouvement, cette lumière blanche sur les toits, cette ombre dans la rue; le passage de tous ces gens qui le saluaient d’un air particulier, comme pour dire : « Voilà M. Kobus de retour; il faut que je me dépêche de raconter cette nouvelle à ma femme; » les enfants criant en chœur à l’école : « B-A BA, B-E BE; » et les : 7

commèbres réunies par cinq ou six devant leur porte, tricotant, babillant comme des pies, pelant des pommes de terre, et lui criant, en se fourrant l'aiguille derrière l'oreille : « Hé! c’est vous, monsieur Kobus; qu’il y a longtemps qu’on ne vous a vu! » tout cela le réjouissait et le remettait dans son assiette ordinaire.

« Je vais changer en arrivant, se disait-il, et puis j'irai prendre une chope à la brasserie du Grand-Cerf. »

Dans ces agréables pensées il tournait au coin de la mairie, et traversait la place des Acaclas, où: se promenaient gravement les anciens capitaines en retraite, chauffant leurs rhumatismes au soleil, et sept ou huït officiers de hussards, roides dans leurs uniformes comme des soldäts de bois. L . Mais il n'avait pas encore gravi les cinq ou six marches en péristyle de sa maison, que la vieille Katel criait déjà dans le vestibule :

« Voici M. Kobus!

:— Oui... oui. c’est moi, fit-il en montant quatre à quatre.

— Ah! monsieur Kobus, s'écria la vieille en joignant les mains, quelles inquiétudes vous m'avez données !

— Comment, Katel, est-ce que je ne t'avais pas

préventé, en venant chercher les ouvriers, que je serais absent quelques jours ?

—Oui, monsieur , mais c’est égal... d’être seule à la maison... de faire la cuisine pour une seule personne...

— Sans doute... sans doute. je comprends ça... je me suis dérangé ; mais une fois tous les quinze ans, ce n’est pas trop. Allons, me voilà revenu... tu vas faire la cuisine pour nous deux. Et maintenant, Katel, laisse-moi, il faut que je change, je suis tout en sueur.

— Oui, monsieur, dépêchez-vous, on attrape si vite un coup d'air. »

Fritz entra dans sa chambre, et refermant la porte, il s’écria :

< Nous y voilà donc ! »

Il n’était plus le même homme. Tout en tirant les rideaux, en $e lavant, en changeant de linge et d’habits, il riait et se disait: ,

« Hé! hé! hé! je vais donc me refaire du bon sang, je vais donc pouvoir rire encore! Ces bœufs, ces vaches, ces poules de la ferme m’avaient rendu mélancolique. »

Et le grand Schoultz, le percepteur Hâan, le vieux rebbe David, la brasserie du Grand-Cerf, la vieille cour de la synagogue, la halle, la place du marché, toute la ville lui repassait devant

les yeux, comme des figures de lanterne magique.

Enfin, au bout de vingt minutes, frais, dispos, joyeux, il ressortit, son large feutre sur l'oreille, la face épanouie, et dit à Katel en passant :

« Jesors,je vais faire un tour en ville.

—Oui, monsieur... mais vous reviendrez ?

— Sois tranquille, sois tranquille; au coup de midi je serai à table. »

Et il descendit dans la rue en se demandant :

« Où vais-je aller? à la brasserie ? il n’y a personne avant midi. Allons voir le vieux David, oui, allons chez le vieux rebbe. C’est drôle, rien que de penser à lui, mon ventre en galope. Il faut que je le mette en colère ; il faut que je lui dise quelque chose pour le fâcher, cela me secouera la rate, et j'en dînerai mieux. » |

Dans cette agréable perspective, il descendit la rue des Capucins jusqu’à la cour de la synagogue, où l’on entrait par une antique porte cochère. Tout le monde traversait alors cette cour, pour descendre par le petit escalier en face, dans la rue des Juifs. C'était vieux comme Hunebourg; on ne voyait là dedans que de grandes ombres grises, de hautes bâtisses décrépites, sillonnées de chéneaux rouillés ; et toute la Judée pendait aux lucarnes d’alentour, jusqu’à la‘cime des airs,

ses bas troués, ses vieux jupons crasseux, ses culottes rapiécées, son linge filandreux. À tous les soupiraux apparaissaient des têtes branlantes, des bouches édentées, des nez et des mentons en carnaval : on aurait dit que ces gens arrivaient de Ninive, de Babylone, ou qu'ils étaient réchappés de la captivité d'Égypte, tant ils paraissaient vieux. |

Les eaux grasses des ménages sufntaient le long des murs, et, pour dire {a vérité, cela ne sentait pas bon.

A la porte de la cour se trouvait un mendiant chrétien, assis sur ses deux jambes croisées ; il avait la barbe longue detrois semaines, toute grise, les cheveux plats, et les favoris en canon de pis- : tolet ; c'était un ancien soldat de l’Empire : on l'appelait der Frantzoze!.

Le vieux David demeurait au fond avec safemme, la vieille Sourlé, toute ronde et toute grasse, mais d'une graisse jaunâtre, les joues entourées de grosses rides en demi-cercle; son nez était camard, ses yeux très-bruns, et sa bouche ornée de petites rides en étoile, comme un trou.

Elle portait un bandeau sur le front, selon la loi de Moïse, pour cacher ses cheveux, afin de ne pas

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