‹ L'ami Fritz (volume 2)Chapitre 7 sur 34 · Le Français · texte numérisé non relu

Le Français

108 L'AMI FRAITZ.

séduire Jes étrangers. Du reste elle avait bon cœur, et le vieux David se faisait un plaisir de la proclamer le modèle accompli de son sexe.

Fritz mit un groschen dans la sebile du Frant 40%e ; il avait allumé sa pipe, et fumait à grosses bouffées pour traverser le cloaque. En face du petit escalier, dont chaque marche est creusée comme la pierre d’une gargouille, il fit halte, se pencha de côté dans une petite fenêtre ronde, à ras de terre, et vit le rabbin au fond d’une grande chambre enfumée, assis devant une table de vieux chène, les deux coudes sur un gros bouquin à tranche rouge, et son front ridé entre ses mains.

La figure du vieux David, dans cette attitude réfléchie, etsous cette lumière grise, ne manquait pas d’un grand caractère; il y avait dans l’ensemble de ses traits quelque chose de l’esprit rêveur et contemplatif du dromadaire, ce qui se retrouve du reste chez toutes les races orientales.

« J1 lit le Talmud, » se dit Fritz,

Puis, descendant deux marches, il. ouvrit la porte en s’écriant :

« Tu es donc toujours enfoncé dans la loi etles prophètes, vieux posché-isroel ?

— Ah! c’est toi, schaude ! fit le vieux rabbin, dont la figure prit aussitôt une expression de joie intérieure, en même temps que d’ironie fine, quoi-

L’AMI FRITZ. 103 que pleine de bonhomie ; tu n’as donc pu te passer demoi plus longtemps, tu t'ennuyais et tu es content de me voir?

— Oui, c’est toujours avec un nouveau plaisir que je te revois, fit Kobus en riant; c’est un grand plaisir pour moi de me trouver en face d’un véritable croyant, un petit-fils du vertueux Jacob, qui dépouilla son frère...

— Halte ! s’écria le rebbe, halte! tes plaisanteries sur ce chapitre ne peuvent aller. Tu es un épicaures sans foi ni loi, J'aimerais mieux soutenir une discussion en règle contre deux cents prêtres, cinquante évêques et le pape lui-même, que contre toi. Du moins, ces gens sont forcés d’admettre les textes, de reconnaître qu’Abraham, Jacob, David et tous les prophètes étaient d’honnêtes gens; mais toi, maudit schaude, tu nies tout, tu rejettes tout, tu déclares que tous nos patriarches étaient des gueux ; tu es pire que la peste,on ne peut rien t'opposer, et c’est pourquoi, Kobus, je t'en prie, laissons cela. C'est très-mauvais de ta part de m’attaquer sur des choses où j'aurais en quelque sorte honte de me défendre... envoie-moi plutôt le curé. »

Alors Fritz partit d’un immense éclat de rire, et, s'étant assis, il s’écria :

« Rebbe, je t'aime, tu es le meilleur homme et

le plus réjouissant que je connaisse. Puisque tu as honte de défendre Abraham, parlons d’autre chose.

— Îl n’a pas besoin d’être défendu, s’écria David, il se défend assez lui-même.

— Oui, il serait difficile de lui faire du mal maintenant, dit Fritz; enfin, enfin, laissons cela. .Mais dis donc, David, je m'invite à prendre un verre de kirschenwasser chez toi; je sais que tu en as de très-bon. »

Cette proposition dérida tout à fait le vieux rabbin, qui n'aimait réellement pas discuter avec Kobus de choses religieuses. Il se leva souriant, ouvrit la porte de la cuisine, et dit à la bonne vieille Sourlé, qui pétrissait justementla pâte d’un schaled! :

« Sourlé, donne-moi les clefs de l’armoire ; mon ami Kobus est là qui veut prendre un verre de kirschenwasser.

— Bonjour, monsieur Kobus'! s’écria la bonne femme ; je ne peux pas venir, j'ai de la pâte jusqu'aux coudes. »

Fritz s'était levé; il regardait dans la petite cuisine toute sombre, éclairée par un vitrail de plomb, la bonne vieille qui pétrissait, tandis que David Jui tirait les clefs de la poche.

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