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L'amie

Depuis un bon moment, la feuille de papier satiné qui portait ces quatre lignes ne formait plus qu'une tache indistincte aux yeux de Camille; la jeune fille avait entr' ouvert les doigts, la lettre de faire part s'était dérobée doucement en glissant sur la robe... Camille n'appartenait plus au monde présent : se reportant de plusieurs années en arrière , elle revivait

les quelques semaines qui avaient suivi l'annonce de ce mariage. Larmes de toutes les nuits, de'sespoir muet de toutes les heures, aisance affecte'e de tous les jours, apparences joyeuses cachant un cœur profondément ulce're', voilà ce que le carré de papier lithographie rappelait à Camille.

Elle méditait ainsi, la tête baissée, lorsque, la porte s' ouvrant, la lettre de faire part s'envola et glissa sur le parquet. La jeune fille la ramassa avec cet air placide et supérieur aux choses de la vie qui ne la quittait guère , et se mit en devoir de la plier avec d'autres papiers épars dans un tiroir devant elle.

— Que fais-tu donc là, Camille? demanda la vieille dame qui venait d'entrer.

' — Je range de vieux papiers, ma tante, répondit Camille.

-—Dépêche-toi. Ton oncle est rentré, et il a grand' faim.

Camille fit une rosette élégante au paquet de lettres qu'elle avait reformé, ferma le tiroir, mit la clef dans son porte-monnaie, et suivit sa tante vers la salle à manger.

C'était un intérieur tel qu'on en trouve encore

dans certains quartiers de Paris, dans quelques rues des BatignoUes ou de File Saint-Louis, un de ces intérieurs où F esprit moderne n a pe'nétré par aucune fissure; toutes les ouvertures par lesquelles il eût pu se glisser semblaient tamponnées par d'épais bourrelets de préjugés et de vieilles habitudes ; Fair de 1877 n y était entré ni sous forme des rideaux en algérienne ou des meubles rembourrés de tampico, ni sous celle de quelque cafetière à système ou d'une lampe à essence... La salle à manger était garnie — on n'oserait dire ornée — de meubles en acajou, style empire, recouverts de tissu de crin noir, luisant et piquant ; un épais paillasson de jonc natté s'étendait sous la table à rallonges ; des rideaux de damas de laine vert foncé protégeaient la fenêtre, défendue en outre contre le soleil par des jalousies vertes dont les planchettes retombaient les unes sur les autres avec un cliquetis effroyable chaque fois qu'on y touchait ; devant les chaises, de petits ronds de paillasson natté protégeaient les pieds contre la fraîcheur du dallage à damier noir et blanc, ou peutêtre ce même damier contre les injures des souliers boueux... Enfin^ tout y était encore tel qu'en 1848^

lorsque le brave M. Frogé était rentré effaré en disant que les sauvages de Noukahiva avaient envahi Paris pour le saccager.

Le service de porcelaine blanche, l'argenterie arrondie par Tusage, le linge fin à liteaux bleus dataient de 1840, — aussi la cuisinière, qui avait perdu le goût, mais que ses maîtres continuaient à proclamer « un cordon bleu ^ , malgré ses bévues de plus en plus fréquentes ; dans cette maison , tout avait vieilli peu à peu, les objets comme leurs possesseurs ; mais rien n y était ridicule ; car la même atmosphère environnait tout d'une sorte de buée, ou plutôt d'un glacis uniforme qui harmonisait cet intérieur et n'y laissait point de disparates.

M. Frogé, assis devant le potage, la grande cuiller levée, la serviette nouée autour du cou, mesurait la soupe dans les assiettes avec la majesté d'un sacrificateur.

— Allons, petite fille, dit-il, nous sommes en retard, dépêchons-nous, ou le potage sera froid.

Camille s'assit à côté de son oncle, lui adressa un sourire en recevant son assiette, et se mit en devoir de témoigner de l'appétit. Madame Frogé prit

sa place en face d'elle, et un silence béat re'g^na dans la salle à manger.

Elle e'tait joyeuse, cette salle à manger, en dépit du crin noir et de Tacajou; et ce qui lui donnait de la joie, ce n était ni la cage de chardonnerets, — encore un oiseau passé de mode ! qui de nos jours élève des chardonnerets? — ni le bouquet de pivoines qui s'épanouissait sur Fétagère du buffet; c'étaient le visage, les cheveux blancs et les rubans jaunes de madame Frogé.

Avait-elle été jeune, madame Frogé? On pouvait croire que non, tant la vieillesse affable, souriante, heureuse, paraissait l'avoir élue pour son temple vivant. Sur ce visage frais et uni, sur ces joues d'un rose tendre comme les roses du Bengale, dans ces yeux bleus, vifs et clairs, on ne rêvait pas d'autre expression que celle d'un calme profond, d'une joie intérieure; ce n'était pas de l'apaisement, c'était la paix elle-même qui régnait sur ce front poli. Elle avait peut-être été laide étant jeune : à coup sûr elle n'avait jamais été plus jolie qu'à présent, avec ses tire-bouchons d'un blanc d'argent sous les ruches de blonde de son bonnet à rubans de satin jaune.

La bonne dame ag-ita une petite sonnette de cuivre dore' semblable à celle des enfants de chœur, et la cuisinière apparut; une bonne odeur de sole au g^ratin l'accompa gênait, et M. Frog^é cligna doucement Toeil droit à l'adresse de sa moitié rayonnante.

— Une surprise, Belle? dit-il d'un air joyeux; ce n est pas vendredi, cependant, et il me semble deviner. . .

— Du poisson, mon ami, c'est vrai ! Que veux-tu! J'ai fait une folie ; la marchande m'a assure' que tu serais content...

— Elle avait bien raison, l'excellente femme ! Voyons cette sole...

11 enfonça délicatement la vieille truelle à poisson dans la chair savoureuse, et retira les filets avec les précautions les plus maternelles ; quand sa femme et sa nièce eurent reçu leur part, il s'adjugea d'un air complaisant ce qui lui revenait de droit, plus une cuillerée de champignons.

— Belle! dit-il d'un ton consterné, après avoir dégusté la première bouchée. Belle, ils ne sont pas assez cuits !

La vieille dame leva ses mains au ciel.

— Ah ! mon Dieu, dit-elle, elle ne les aura pas g^oûte's. Quel malheur !

Les deux époux se regardèrent d'un air désolé; on eût dit que le doryphora venait d'envahir leurs pommes de terre. Camille haussa lég^èrement les épaules et croqua délibérément son dernier champig^non , presque cru, comme pour affirmer sa parfaite indifférence à F égard du repas.

— Tu as mangé cette horreur? lui dit son oncle sur le ton du reproche.

— Eh! mon oncle, qu importe ! Ce n'est pas là une affaire. Crus ou cuits, c'est toujours aussi indigeste.

— Camille ne prise point les douceurs de la table , dit madame Frogé avec mansuétude ; c'est une vertu qu'elle a de plus que nous, mon ami.

— Hein ! une vertu... je n'en sais rien!... Est-ce une vertu que de ne point discerner ce que l'on mange ?

— A coup sûr, mon oncle, dit la jeune fille avec un demi-sourire, c'est un avantage, car vous éprouvez en ce moment une déception à laquelle je puis compatir, mais que je ne partage pas.

Cette phrase, toiirne'e à la façon de celles de F ancien professeur de belles-lettres, eut le don de Tapaiser; il s'adressa aux filets de sole, non sans soupirer, délaissa les champignons avec les signes du plus profond regret, et le dîner s'acheva sans autre incident.

Un beau soleil sur son déclin se glissait entre les planchettes des jalousies vertes ; madame Frogé tira sur les ficelles ; la machine lourde, bruyante et incommode remonta péniblement jusqu'au haut; Camille, qui s'était approchée pour aider sa tante à fixer la ficelle à l'appui de la fenêtre , releva la tête et reçut en plein visage le rayon d'or rouge qui effleurait les angles des maisons, les cimes des arbres, les arches des ponts, et jusqu'aux remous de la Seine qui courait rapidement le long du quai. Elle regarda cette splendeur, étouffa un soupir et se détourna.

— Tu as l'air fatigué, Camille ? lui dit sa tante avec intérêt.

— Je suis fatiguée, répondit-elle sans la regarder.

Elle prit un rouleau de chagrin posé sur un meuble, et se prépara à sortir.

— Tu vas donner une leçon? demanda madame F roge'. La jeune fille re'pondit par un signe de tête.

— N'y va pas, si tu es fatiguée ; pour une fois, on peut bien f excuser.

— Je n aime pas manquer mes leçons, dit Camille en continuant ses préparatifs.

— Elle a raison, dit sentencieusement Tancien professeur. L'exactitude est la politesse des rois et des artistes.

— Bonsoir, mon oncle; bonsoir, ma tante, re'pondit Camille; je ne pense pas vous retrouver debout.

— Rentres-tu si tard ?

— J'ai une séance de deux heures pour jouer à quatre mains ; je ne pense pas être de retour avant dix heures et demie.

En disant ces mots, elle ouvrit la porte.

— Bonsoir alors, dit la tante ; prends quelque chose pour te couvrir, les soirées sont fraîches.

— Eh bien ! reprit l'oncle, tu t'en vas sans nous embrasser ?

La jeune fille revint sur ses pas, présenta son

front à M. Frogé et déposa un baiser sur le front de

sa tante.

— Bonsoir, dit-elle sur le seuil.

— Prends g^ardede f enrhumer, cria madame Froge' au moment où la porte se refermait.

Restés seuls, les deux époux s'entre- reg'ardèrent.

— Qu est-ce qu elle a? dit enfin Phile'mon. Baucis soupira et ne répondit pas.

— Quelle sing^ulière idée de donner des leçons de piano, quand nous lui avons proposé cent fois de vivre avec nous, comme nous, de notre petit bienêtre! Mais non, mademoiselle est fiére et ne veut rien devoir à personne; il lui faut gagner sa vie, donner des leçons le jour et le soir... Si je ne Taimais pas tant, je serais joliment en colère contre elle pour cette fierté ridicule !

— Ce n est pas seulement de la fierté, dit la vieille dame avec tristesse.

— Qu'est-ce qu'il y a encore ?

— Elle s'ennuie avec nous, mon pauvre vieux mari ! Elle s'ennuie tant que tout prétexte lui est bon pour s'envoler. Elle a raison, la chère enfant; nous ne sommes guère amusants avec nos vieilles manies , nos vieux discours, nos vieilles figures... Elle

est jeune, il lui faut de la jeunesse, ses e'iéves Famu sent...

L'ancien professeur allait parler, mais sans cloute il pensa que, suivant Taphorisme, le silence est d'or; il se contenta de s'enfoncer dans son fauteuil. Le rayon roug^e se retirait, et l'appartement devenait de plus en plus sombre ; les e'poux restèrent silencieux, presque tristes.

— Sébastien, dit la vieille dame.

— Isabelle, re'ponditle vieillard.

— Je pense qu'il faudrait tâcher de voir quelques amis, d'attirer un peu de jeunesse. Si Camille s'amusait, elle n'aurait pas tant d'envie d'aller ailleurs; nous serions moins seuls, et elle serait plusg^aie... Et puis, elle a vingt-cinq ans... Si on pouvait la marier !

— A qui? grand Dieu ! Nous ne connaissons que des vieux comme nous

— Mais ces vieux ont des enfants, comme nous avons Camille ! Ils viennent seuls parce que nous n'invitons qu'eux; mais si Ion invitait leurs enfants, ils viendraient aussi.

— C'est probable c Mais comment faire?

— 11 faudrait faire quelques visites à nos amis et connaissances, et puis donner une petite fête.

— Un bal! un bal dans cette maison! s'e'cria Sébastien Frogé, si effaré qu il se leva et laissa tomber son étui à lunettes.

— Pas un bal, Sébastien, pas un bal ! implora la vieille d'un ton à attendrir un roc, une petite soirée. On jouerait la bouillotte... on donnerait du thé, des petits g^âteaux, comme autrefois, tu sais bien , quand tu étais au lycée Condorcet, quand nous recevions du monde...

— Cela va être bien ennuyeux! fit observer M. F rogé.

— Pas si ennuyeux, tu verras! Et puis enfin, Sébastien, c'est un devoir! Puisque nous avons adopté Camille comme notre enfant, puisque nous lui laisserons notre fortune, n est-ce pas à nous qu'il revient de la présenter dans le monde, de la marier?

— La marier! Eh bien, et nous, qu'est-ce que nous deviendrons? s'écria naïvement le professeur.

— Ce que nous pourrons, mon pauvre cher vieux! Les jeunes se marient, et les vieux restent seuls. C'est la loi commune.

— Mais ce n'est pas juste ! s'écria Se'bastien exaspéré; nous serons tristes comme des hiboux quand elle sera partie !

— Aimes-tu mieux qu'elle passe son temps à pleurer toute seule, comme tantôt?

— Elle pleurait? demanda l'excellent homme, soudain ému.

— Elle avait pleuré quand je suis entrée, en relisant d'anciennes lettres, sans doute, car elle avait encore le paquet dans les mains... N'as-tu pas dans l'idée qu'elle a aimé quelqu'un, et qu'elle a été malheureuse?

— Mais alors, dit Frogé plein d'espoir, si elle a aimé quelqu'un, elle voudra peut-être rester fidèle à son souvenir, et ça l'empêcherait de se marier?

— C'est précisément ce qu'il ne faut pas, Sébastien; il faut qu'elle oublie et qu elle se marie : c'est comme cela qu'elle sera heureuse, et non à vivre avec son triste passé.

En voyant s'évanouir son espoir, M. Frogé redevint soucieux.

— Il ne faut pas être égoïstes, mon vieux mari.

dit Isabelle en posant sa douce main potelée sur Tépaule du professeur morose; il faut penser au bonheur des autres ; et puis, est-ce que nous ne resterons pas ensemble, toi et moi, pour mourir ensemble comme nous avons ve'cu?

Sébastien baisa pieusement la main de sa fidèle compagne.

— C'est ëg^al, dit-il avec un gros soupir, j'avais pense' qu elle nous fermerait les yeux, et que quand l'un de nous serait parti, elle aiderait l'autre à prendre patience en attendant la réunion.

— Nous étions deux égoïstes, mon ami, réponditelle ; son bonheur n'est pas de rester à soigner deux vieillards et à en consoler un ; elle se mariera, comme nous, et sera heureuse comme nous.

— Dieu le veuille ! répliqua lentement Sébastien. Nous avons eu des chagrins, ma bonne femme, mais nous avons pourtant été très-heureux. Eh bien ! qu'elle se marie donc, puisqu'il le faut ! Mais à qui?

Ils passèrent en revue tous les hommes qu'ils connaissaient et tombèrent d'accord que pas un d'eux n'était digne de Camille. Il fallait donc se créer de nouvelles relations? Perspective effroyable devant

laquelle Fhe'roïsme noiiveau-ne' de Sébastien eût reculé dès T abord ! Mais Isabelle était plus vaillante, et il fut convenu qu'on donnerait une soirée avec du thé et des petits gâteaux.

Les projets et les arrangements futurs occupèrent si bien les deux époux qu ils n étaient pas encore endormis quand Camille rentra. Ils prêtèrent F oreille un moment au bruit léger qu elle faisait dans sa chambre, puis le silence régna pai'tout.

— Belle, dit tout bas le vieux professeur, il me semble qu elle n est pas couchée?

— Non, répondit madame Frogé, elle n a pas ôté ses bottines; je connais bien le bruit de sa porte quand elle les met en dehors.

— Qu est-ce quelle peut faire là, immobile? demanda au bout d'un moment le vieillard inquiet.

Madame Frogé se laissa doucement glissera bas du lit et s'approcha de la porte de communication. La lueur d'une bougie filtrait par le trou de la serrure; la bonne dame, après un moment d'hésitation, se baissa et appliqua son œil à cet observatoire naturel. Elle se releva aussitôt et revint vers son mari.

- — Eh bien? demanda nerveusement celui-ci.

— Elle regarde un papier posé devant elle.

— C'est tout?

^ Oui.

— Elle pleure?

— Non.

Les vieillards, inquiets et muets, écoutèrent longtemps sans que rien ne trahît un changement dans Fattitude de Camille. Enfin elle se leva lentement, remit la lettre de faire part dans le tiroir où elle Tavait prise, et se coucha sans bruit.

— 11 faut la marier! dit tout bas M. Frogé, désormais convaincu.

Sa femme lui répondit en lui serrant la main, et ils s'endormirent aussitôt, fatigués de leur longue veille et tristes jusqu'au fond de leurs bonnes âmes.

Le lendemain, pendant le diner, madame Frogé se fit faire par Camille un relevé exact de ses occupations ;

la jeune fille donnaitdesleçons dans quelques familles, nombreuses pour la plupart, de manière à avoir plusieurs heures d'occupation de suite dans la même maison. Cet arrang^ement e'tait le seul, du reste, qui eût obtenu F assentiment des e'poux Frof]^e' lorsqu'ils avaient accueilli chez eux Camille orpheline et sans fortune personnelle.

Les leçons avaient été' trouve'es par de vieux amis dans des conditions exceptionnelles qui permettaient à la jeune fille de se glorifier de son indépendance, tout en obtenant le réfugie et la protection du foyer de famille; le revenu qu'elles lui procuraient lui permettait d'offrir à ses parents quelques gâteries et de subvenir aux besoins de sa modeste toilette ; mais là n'était pas leur attrait principal. Comme l'avait deviné la tante Belle, Camille s'ennuyait cruellement dans cet intérieur bourgeois; elle rêvait autre chose, une existence, sinon plus romanesque, au moins plus mouvementée, dans un cadre moins mesquin, au milieu d'une société plus moderne ; ses leçons la plongeaient pour quelques heures dans ce milieu rêvé : c'était assez pour les lui rendre chères.

Camille n'était point passionnée pour son art, dont

elle avait fait un métier; cV autres trouvent dans la musique de quoi remplir leur vie, satisfaire leur besoin d'idéal : ce n'e'tait pas le cas pour la jeune maîtresse de piano. Elle donnait de bonnes leçons parce quelle e'tait naturellement consciencieuse, et aussi parce que son sentiment artistique n' e'tait pas assez de'veloppe' pour la faire souffrir des erreurs de ses élèves. Avec une patience imperturbable elle relevait les fautes et marquait la mesure ; elle respectait assez les maîtres pour ne permettre aucun chang^ement au texte imprimé ; mais si ce texte portait une fausse note, fruit d'une faute d'impression, elle n'était pas de ceux qui osent réparer l'erreur; l'élève et la maîtresse jouaient cent fois la même sonate, sans s'apercevoir qu'il fallait un dièse là où le g^raveur avait mis un bémol.

Camille était ^généralement aimée ; son indifférence pour tout ce qui ne la concernait pas directement se cachait sous une politesse souriante qui n'était pas une feinte : elle considérait l'amabilité comme un devoir, et à ce titre l'exerçait larg^ement ; elle eût été bien surprise si quelqu'un l'eût accusée d'ég^oïsme ! De l'ég^oïsme, elle ? Grand Dieu ! Ne passait-elle pas

sa vie à se pre'occuper des moyens de n'être à charge à personne ? Ne gagnait-elle pas toute seule son pain quotidien et quelque peu davantage ? Qui donc sur la terre avait eu de plus belles aspirations? Qui avait plus rêvé de se consacrer au bien-être des autres ?

Personne assure'ment ; mais il y avait sept ou huit ans que ces rêveries philanthropiques avaient remue' le cœur de Camille , et depuis , frappée par une douleur intense, 'imprévue, elle avait peu à peu délaissé les chagrins des autres pour soigner son propre cœur endolori.

Devenue orpheline en 1871 , elle avait quitté la petite ville de Saint-Martin-les-Mines , dans les Ardennes, pour venir demeurer avec M. et madame Frogé ; elle avait apporté de sa province quelques ridicules dont elle s'était vite débarrassée, et une étroitesse d'esprit qui devait durer plus longtemps ; cependant, l'usage avait poli ses dehors, et son désir de plaire l'avait rendue plus sociable même au fond de son âme; néanmoins, avec de grandes qualités, un solide amour du devoir, un culte enthousiaste pour la vertu , Camille vivait repliée sur elle-même ; elle

n'était pas heureuse, et ne savait pas donner le bonheur aux autres.

Quand madame Froge' se fut assurée que sa nièce ne connaissait personne qui pût apporter un e'ie'ment à la société' qu'elle voulait attirer dans sa maison, elle lui fit part de son désir de recevoir quelques amis.

— Penses-tu que cela t'amuse? demanda timidement la bonne dame, après avoir exposé ses plans à la jeune fille.

— Mais certainement , ma tante ! répondit Camille en souriant. Vous vous faites mondaine; mon oncle veut redevenir la fleur des pois : ce sera très-amusant !

— Vous êtes une gamine , mademoiselle ! fit l'oncle enchanté de la voir sourire ; vous ne respectez rien ! C'est pour vous, et non pour nous, que nous nous proposons de rentrer dans la société.

— Pour moi, mon oncle? dit aussitôt la jeune fille en redevenant grave. Je vous en prie, n'en faites rien ! C'est très-sérieusement que je vous en prie ! Je ne veux gêner personne. Ne changez donc rien à vos habitudes; je serais désolée de vous causer la moindre peine, et...

— Ton oncle plaisante , Camille , interrompit la

tante Belle en jetant un regard de reproche à son e'poux déconfit ; c'est moi qui ai trouve' notre existence bien monotone et qui me suis propose de Te'gayer un peu. En vieillissant, je me lasse de voir toujours les mêmes objets, les mêmes visages... Nous donnerons donc une soire'e jeudi prochain. Connais-tu quelqu'un que tu voudrais inviter?

— Non, non, ma tante, répondit laconiquement Camille.

Elle resta silencieuse toute la soirée, et, les jours suivants, madame Froge' dut s'occuper seule des pre'paratifs de sa petite soirée. •

Le jeudi venu, cependant, Camille disposa ellemême les petits gâteaux dans les assiettes, et voulut faire luire la vieille argenterie qui datait de la Restauration et ne sortait guère. La pince à sucre classique, avec ses griffes de lion , fourbie , étincelante , trôna en équilibre sur le sucrier, et les tasses se rangèrent en ordre de bataille sur le buffet.

Huit heures sonnaient au moment où Camille se pencha vers son miroir pour l'interroger une dernière fois ; elle avait beau vouloir traiter légèrement l'idée de ses parents, la pensée que cette fête lui était

consacrée, à elle seule, faisait monter à son visage une légère rougeur de satisfaction. Après tout, il était fort doux de se sentir la reine de la soirée, et c'était un plaisir sur lequel elle n avait pas eu le temps de se blaser. Dans la petite ville de Saint- Martin , où elle avait passé les premières années de sa jeunesse, son père n avait ni assez de fortune ni assez d'influence pour mettre la jeune fille en évidence ; elle passait pour une des plus jolies personnes du pays ; mais qui, grand Dieu ! se fût avisé de donner un bal en son honneur ?

11 y a quelque chose de magique dans la pensée qu on dérange les gens pour soi; que pour soi les bonnes des autres vont chercher des voitures en maugréant ; que pour soi la modiste est grondée et la blanchisseuse rembarrée d'importance ; que pour soi le pâtissier convoqué arrive en courant avec une corbeille en équilibre sur son toquet blanc ; que les tables se déploient, les bougies s'allument, les chaises s'alignent le long des murs, le tout en l'honneur d'un visage blanc ou matj d'une paire d'yeux bleus ^ gris ou noirs. Quand on est la fille d'un ministre, on dérange trois mille personnes et l'on fait dépenser

cinquante mille francs ; quand on est Camille Frog^é, la de'pense est moindre, le dérangement aussi, mais le plaisir est probablement le même.

Camille vit dans son miroir un front pur , un peu e'troit peut-être , des cheveux bruns ondes , des yeux bleu fonce' magnifiques et très-variables dans leur expression qui les faisait parfois changer de couleur, depuis le bleu presque noir des mers orageuses jusqu'à Fazur céleste des pervenches ; les traits étaient réguliers, et le sourire triomphant qui apparut sur ce beau visage lui donna ce qui lui manquait le plus souvent: une expression joyeuse et vivante.

La jeune fille était vêtue d'une robe de laine grise ; la simplicité la plus austère présidait toujours à sa toilette ; cependant elle avait posé un petit bouquet de roses de mai dans ses cheveux et un autre à son corsage : c'était le seul luxe qu'elle voulait se permettre* Le diable n'y perdait rien, le lecteur peut en être convaincu. Elle entra dans le salon au moment où Sa tante, inquiète de ne pas la voir apparaître, s'efforçait de tenir tête à deux visiteurs à la fois, tâche évidemment au-dessus de ses forces. Camille s'assit en face d'elle, et après les trente secondes

d'embarras indispensables à toute pre'sentation , madame Frogé fut surprise de la voir si au courant de ce qui se dit et se fait dans ce grand Paris qui lui e'tait à elle si singulièrement e'tranger.

On peut habiter Paris et n'en rien connaître ; c'est un des points qui le rendent supe'rieur ou infe'rieur, comme on le voudra, à la moindre ville de province. Madame Frogé demeurait dans F île Saint -Louis depuis vingt-deux ans, et c'est à peine si elle en était sortie vingt-deux fois. Il est des coins be'nis où l'homme sédentaire peut se faire un nid et vivre étranger à toutes choses; l'île Saint-Louis est de ceux-là, et ce n'est pas son moindre charme. Aussi quel étonnement pour la bonne dame que d'entendre Camille parler des nouvelles voies de communication, du boulevard Saint-Germain , de la prochaine Exposition, des tramways à vapeur !...

— Tu vas donc dans tous ces machins-là? demanda avec horreur madame Frogé, au moment où un coup de sonnette lui annonçait un nouvel arrivé.

— Il le faut bien, ma tante ! répondit Camille avec un sourire modeste et un peu mélancohque ; sans cela, je ne pourrais jamais aller donner des leçons si loin !

L'interlocuteur de la jeune fille la regarda avec curiosité'. C'e'tait un homme de quarante-cinq ans environ, mais qui paraissait, suivant l'expression vulgaire, «jeune pour son âge » . Tout le monde a vu de ces hommes droits et bien faits , à la de'marche militaire, avec un peu d'embonpoint général qui n'affecte point le torse en particulier; les cheveux se font rares , voire même grisonnants sur les tempes ; mais le teint est frais, l'œil vif, la démarche agréable, encore qu'un tant soit peu pesante; somme toute, ce sont de beaux cavaliers, et, comme maris, trèsrecherchés sur la place. Celui-ci était sous-chef de bureau dans un ministère, et en passe d'arriver beaucoup mieux, car il était fort appuyé. Entre eux, ces messieurs disent " fort pistonné " ; mais ce terme expressif ne doit point faire partie de la dernière édition du dictionnaire de l'Académie.

Comment Gustave Mirmont se trouvait-il invité au boston de madame Frogé? Ce serait inexplicable s'il n'avait été autrefois un des plus brillants élèves du digne professeur. Celui-ci, sans se douter de ce qu'il faisait, l'avait si bien recommandé, si chaudement appuyé, que de la recommandation de Sébastien était

venue la fortune de Mirmont. Il y a de ces mystères dans les destine'es : un vieux bonhomme vante son élève ; un ministre passe par là, une place est vacante, et le tour est joue' ; ce n est une affaire ni de me'rite, ni d'intrig^ue ; c'est une combinaison de hasards heureux.

Mirmont ne croyait pas aux hasards heureux ; peut-être est-ce pour en avoir trop fait naître dans sa vie ; toujours est-il qu'il avait cru au bonhomme Froge' infiniment plus de pouvoir et d'habileté que n'en possédait le vieux professeur, et cette erreur avait valu à celui-ci bien des politesses dont , mieux renseigné, le fonctionnaire se fût dispensé. Mirmont tenait à être délicat, reconnaissant, généreux et bon ; aussi, au 1" janvier, madame Frogé recevait-elle régulièrement un sac de marrons glacés, et son époux un pot de tabac à priser, râpé spécialement pour lui à la Manufacture des tabacs , où Mirmont avait jdes relations d'un ordre Supérieur.

Camille répondit au regard de Mirmont par un sourire qui signifiait : — Mon Dieu, oui, monsieur, je vais en tramway, et je donne des leçons de piano. Vous voyez que malgré cela on peut être très-jolie et pas trop mal élevée;

Si Camille avait été une jeune fille comme toutes les autres, grandie au sein de sa famille, munie d'une dot convenable et accoutumée à ne faire œuvre de ses dix doig^ts , Gustave Mirmont ne se fut probablement pas occupé d'elle. Ce beau célibataire avait patiemment attendu une position qui lui permît de faire un brillant mariag^e, et se sentait assez de patience encore pour attendre plus longtemps. Mais Camille gagnait son pain quotidien ; Camille , indépendante et surtout seule, devenait un sujet d'études fort intéressant. Mirmont avait toute une théorie à l'endroit des jeunes filles qui subviennent à 1 eurs besoins ; cette théorie n'était pas à sa louange, il faut l'avouer; mais Mirmont, tout en s' inclinant devant tout ce qui veut que l'on s'incline, avait une âme profondément sceptique.

Camille n'était pas une ingénue, dans le sens usuel du mot ; on ne bat pas impunément le pavé de Paris pendant plusieurs années ; la plus honnête des femmes finit un jour ou l'autre par s'entendre dire qu'elle est jolie, sous une forme plus ou moins précise ; elle lut fort bien sur la physionomie du fonctionnaire l'impression que ses paroles avaient produite,

et une sourde colère se leva dans son cœur. Pourquoi se permettait-il de la me'priser , cet homme qui ne la connaissait pas? De quel droit pensait-il qu'elle fût moins respectable qu une autre jeune fille ? La pensée d'humilier cet homme devant lequel Camille venait de se sentir humilie'e germa soudain et grandit dans son cœur.

— Vous serez bien forcé d'être respectueux, si je le veux, dit-elle intérieurement à ce beau célibataire correct; je pourrais, les circonstances aidant, vous rendre malheureux ou ridicule...

Elle se leva sans affectation, et rejoignit sa tante. Mirmont put admirer l'aisance de ses mouvements, la grâce de sa démarche, les plis charmants que formait sur son corps admirable le cachemire gris , serré suivant la mode du «jour; il put admirer aussi les riches torsades de ses cheveux, auxquels la jeune fille n'ajoutait point de nattes empruntées, l'éclat de son teint, la douceur de ses yeux et l'affabilité de son sourire; il put admirer tout cela à l'aise, car plus de deux heures s'écoulèrent avant qu'il pût échanger un mot avec mademoiselle Frogé , qui semblait avoir oublié son existence.

Le thé avait fait son apparition avec les petits gâteaux. Madame Froge', essouffle'e et ravie, constatait avec joie qu'il y avait assez de tout , lorsqu'une vieille dame de Saint-Martin , assise à une table de jeu, dit soudain à Camille, en abattant ses cartes :

— Et votre amie , cette petite Laugé , qui avait e'pouse' un M. Brécart, un ingénieur, si je ne me trompe, qu'en avez-vous fait, Camille?

La jeune fille sentit tous les yeux se tourner vers elle , et spe'cialement ceux de Mirmont ; surmontant une sorte de crampe qni venait de lui serrer la gorge, elle répondit d'une voix assurée, bien qu'un peu rauque :

— Je n'en ai rien fait du tout, chère madame. Il y a trois ans que je n'ai eu de ses nouvelles.

— Je puis vous en donner, si vous le désirez, reprit un vieux monsieur qui jouait l'écarté avec r ex-professeur ; ma nièce a eu l'occasion, l'année dernière, de se lier avec la jeune madame Brécart, qui est tout à fait charmante, paraît-il; c'était à Saint-Martin, où ma nièce était allée prendre les eaux; vous avez des eaux minérales, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur, répondit Camille de la même voix.

— Eh bien! continua Timpitoyable rabâcheur, sans se douter du supplice qu'il infligeait à la jeune fille, ma nièce a conserve' une correspondance avec madame Bre'cart, et j'ai appris ces jours derniers que M. Bre'cart a reçu sa nomination à Paris, à l'Ecole centrale...

— Si jeune! s'e'cria M. Frog^e'; mais il n'a pas trente-cinq ans !

— C'est un jeune homme d'une valeur exceptionnelle, à ce que j'ai entendu dire; on assure qu'il me'rite cette distinction flatteuse. . .

— Mais tu dois le connaître , Camille , demanda M. Froge' en se tournant vers sa nièce ; tu étais l'amie intime de la petite Lauge', tu dois savoir quelle espèce d'homme est M. Bre'cart? Est-il bien?

— Comment r entendez-vous, mon oncle? demanda la jeune fille de la même voix tranquille et voile'e.

— Ce n'est pas de sa figure que je parle, reprit le vieillard en riant; nous savons que les ingénieurs sont tous jolis garçons ; c'est de son mérite. Qu'en pensait-on à Saint-Martin ?

Camille leva les yeux sur l'assistance ; tous ces provinciaux de Paris attendaient sa réponse comme

un événement ; le coup cVœil que lui jeta Mirmont lui parut plus investigateur que ne le permettait la bienséance ; elle arrêta sur lui son regard froid et indifférent: une tension de volonté extraordinaire lui permit d'éclaircir sa voix et de parler nettement.

— M . Brécart passait à Saint-Martin pour un homme sérieux, instruit et fort capable. C'est son mérite qui lui a fait obtenir la main de mademoiselle Laugé, qui était riche, tandis qu'il n'avait pas de fortune. Je n'ai jamais entendu dire de lui que du bien.

Elle se détourna comme pour indiquer que ce sujet était épuisé ; les conversations reprirent leur cours , mais elle n'entendait plus rien; l'idée que Paul Brécart allait venir à Paris mettait dans son cerveau une sorte de brasier qui lui faisait mal. Le vieux monsieur dont la nièce était allée aux eaux à Saint- Martin l'arrêta comme elle passait auprès de lui.

— Madame Brécart doit être à Paris en ce moment, lui dit-il ; puisque vous êtes son amie , vous serez bien aise de la voir, je suppose; elle doit descendre hôtel Louvois, et compte s'installer définitivement ici ; elle a même amené son petit garçon.

— Ah ! fit Camille le cœur serré , ils ont un fils ?

— Un enfant superbe, à ce que dit ma nièce. N'oubliez pas, hôtel Louvois; vous savez, la place où il y a une fontaine ! Je vous conseille de re'crire.

— Je m'en souviendrai, répondit Camille. Ils ont un fils! De quel âg^e?

— Deux ou trois ans...

Camille se glissa hors du salon et s'arrêta dans la salle à manger, déserte et moins éclairée. La fenêtre ouverte recevait la clarté de la lune dans son plein ; Camille s'approcha de la large baie, et posa ses deux mains sur la barre d'appui.

— Trois ans, mur mura- t-elle, un fils de trois ans... Heureuse épouse, heureuse mère... Et moi...

Elle se roidit douloureusement en arrière, tordant ses mains sur la barre froide, et s' efforçant de ne pas crier sous l'angoisse qui serrait son cœur dans un étau.

— Rien, rien, jamais ! dit-elle tout bas d'une voix étouffée , et ses mains retombèrent molles et inertes le long de sa robe, comme après une convulsion. Pourvu que je ne les revoie pas, surtout. Tout, tout ce que vous voudrez , mon Dieu ! mais pas les revoir !

Ce fut presque un cri qu elle laissa e'chapper. Effrayée de sa propre voix , elle se retourna ; personne n'avait entendu, elle e'tait seule. Passant rapidement sa main sur ses yeux secs et brûlants, elle se dirigea vers le salon.

Près de la porte, elle rencontra Mirmont qui, cette fois, e'vita de la regarder. Presque sûre qu'il l'avait observe'e, ce fut elle qui l'interrogea des yeux, mais il fut impassible.

— Ne nous ferez-vous pas un peu de musique, mademoiselle? lui dit-il avec une douceur exquise.

— Non , monsieur , lui re'pondit Camille avec un charmant sourire ; c'est assez d'en faire par nécessité, je n'en fais jamais pour mon plaisir.

— Mais celui des autres? insista le galant célibataire.

Camille haussa les épaules comme pour dire que le plaisir des autres lui paraissait peu de chose Mirmont répondit à son sourire par un petit rire discret, et tous deux se mirent à rire ensemble pendant une seconde.

— Causons, alors, dit-il en présentant une chaise à la jeune fille. Aimez-vous le théâtre?

Ils causèrent environ une demi-heure, après quoi Mirmont se leva, convaincu que Camille avait un secret, et qu'elle e'tait fort habile, ce dont une moitié' seulement e'tait vraie. 11 se promit de pe'nétrer le secret et de s'en servir, s'il e'tait possible.

Quand tout le monde fut parti, M. et madame Froge' s'extasièrent en duo sur la bonne ordonnance de leur fête, dont rien n'avait trouble' l'harmonie.

— Et toi , Camille , as-tu passé une bonne soirée ? demanda la tante au moment où l'on se se'parait pour la nuit. Tu dois être contente de voir revenir les petits Bre'cart? cela va te faire une socie'te'.

— Mais oui, ma tante, je vous remercie, re'pondit la jeune fille en tirant sur elle la porte de sa cham« bre. — Pourvu que je ne le revoie pas! se dit-elle quand elle fut seule. C'est mon seul espoir, mon seul salut !

Pendant huit jours, mademoiselle Froge' suivit la routine ordinaire de ses devoirs, se {jarda bien de

passer du' côté de Fhôtel Louvois, et s'efforça d'oublier jusqu'au nom de Bre'cart; son oncle et sa tante, fatigue's par l'immense effort que leur avait coûte' leur petite fête, se reposaient dans une douce somnolence ; c'est avec volupté qu'ils reg^ardaient leurs tasses de porcelaine réintégrées dans le buffet , leurs boîtes de cuillers à thé rangées dans l'ordre accoutumé, les chaises et les fauteuils rendus à leur première harmonie , et tout cet intérieur réglé , correct et monotone leur paraissait le paradis perdu et retrouvé. De plus, un sentiment d'orgueil légitime gonflait leur cœur à la pensée du succès de cette entreprise.

— Quand on pense, disait la tante Belle, qu'on ne m'a rien cassé, pas même une bobèche !

Les deux époux interrogeaient Camille avec des ménagements infinis. Celui-ci lui avait-il paru aimable? Cet autre n'était-il pas joli garçon? Camille n'avait point trouvé le premier remarquablement aimable, ni le second plus beau qu'Antinous; alors les deux bons vieux baissaient le nez sur leur assiette , et se demandaient avec terreur s'il ne faudrait pas recommencer à donner une fête*

— Le seul homme que j'aie trouvé intéressant, déclara un jour Camille, ennuyée de cet interrog^atoire, est M. Mirmont; il est désag^réable , mais intelligent.

— Désagréable! Camille, y penses-tu ! Un homme si bien élevé! s'écria la tante Belle.

— Un homme si considérable! repartit l'oncle Sébastien , et mon meilleur élève ! Un homme qui est en passe d'arriver à tout! Désagréable ! En quoi l'as-tu trouvé désagréable, ma chère enfant? C'est l'homme le plus aimable...

— Très-aimable, mon oncle, en effet; mais je m'entends, si je ne sais me faire entendre; il est très-aimable , vous avez raison , très-considérable et sans doute encore plus considéré !

— Certainement! firent les époux en chœur.

— Tant mieux , mon oncle , tant mieux , ma tante ! La conversation s'arrêta court. M. et madame Frogé

se regardèrent consternés. Certes, l'idée qu'un personnage aussi considérable que Gustave Mirmont pouvait rechercher leur nièce n'avait jamais germé dans leur cerveau ; mais n'était-ce pas désolant que cet homme aimable eût ainsi déplu à la jeune fille?

Madame Frogé se promit d'en parler à Camille en choisissant un moment favorable , car la bonne dame , sans se l'avouer , avait un peu peur de sa nièce, dont la froideur l'inquiétait souvent, elle toujours si expansive et, dans le sens le plus large du mot, si charitable ! Camille e'tait stoïque à sa façon; c'e'tait maigre' elle qu'en rangeant de vieux papiers elle avait trouve' la lettre de mariage de Paul Bre'cart; c'était certes bien malgré elle que ce nom était revenu récemment frapper ses oreilles; était-ce sa faute si les jeunes époux venaient à Paris, lorsqu'elle y était, elle, depuis plusieurs années? Elle n'avait rien à se reprocher dans ce concours de circonstances. Vraiment on dirait parfois que les choses s'acharnent contre vous avec une sorte de rage perverse ; le nom qu'on veut oublier revient à vos oreilles , les indifférents labourent sans pitié votre cœur avec des paroles, pour eux banales et sans importance; un ouvrier passe dans la rue en sifflant un air ; cet air vous fait monter aux yeux un flot de larmes amères, et le premier prénom que votre œil distrait rencontre dans le journal est celui de l'être que vous voulez rayer de votre vie ! 3

Sans doute, c'était la taute des choses si Camille s'était vue obligée de parler des Brécart et de penser à eux; mais elle ne devait pas permettre à ce souvenir d'envahir son existence; elle devait oublier à tout prix ! Camille était une mystique sans le savoir ; elle croyait à l'influence mauvaise de la chair sur l'esprit; pour mortifier son âme, elle s'en prit à son corps. Pendant une quinzaine elle ne but que de l'eau, se priva de toute recherche de nourriture, vivant de pain et de légumes, sous prétexte de manque d'appétit, et supprima son premier déjeuner, ce qu'elle pouvait faire à l'insu de tous. Ce n'était pas assez ; elle se mit à lire tous les soirs des ouvrages de morale, jusqu'à ce que ses yeux gros de sommeil ne pussent plus distinguer les caractères , et le matin , éveillée par le premier cri des hirondelles, elle se leva aux faibles clartés de l'aube; elle fit ses courses à pied, et rentra harassée, brisée au moral comme au physique, incapable de penser et contente d'ellemême.

— Il faudra bien, se disait-elle avec une joie cruelle, que je t'oblige à ne plus aimer le mari d'une autre !

En effet, elle crut l'avoir oublie'. Quand elle eut abattu son intellig^ence et sa force, elle crut avoir tue' son amour , et vraiment elle e'tait si lasse que le nom de Paul cessa de la hanter, et sa pense'e ne revint plus à l'esprit de l'orgueilleuse Camille.

Il y a des êtres qui prennent leur croix en patience, et la portent péniblement dans tous les sentiers, humilie's de souffrir , mais soumis dans leur humiliation ; Camille n' e'tait pas de ceux-là; elle voulait être parfaite. Elle ne pouvait admettre une tache sur ce manteau d'hermine dans lequel elle se drapait si fièrement.

— Je fais tout ce que je peux , tout ce que je dois , se disait-elle , et quand je manque à mes devoirs , je m'en châtie aussitôt.

Elle se châtiait, comme nous l'avons vu, en mortifiant son enveloppe mortelle ; mais son indomptable orgueil, une fois la re'sistance brise'e, reprenait le dessus et triomphait de plus belle. Aussi, quand elle s'aperçut que la pense'e de Brécart et de sa femme la laissait calme, elle s'applaudit de sa force et de son courage.

^- On fait tout ce qu'on veut^ se dit-elle; ce sont les faibles qui ne peuvent pas.

Camille, au bout de quinze jours, se sentit si sûre d'elle-même qu elle cessa d'e'viter le quartier Louvois; jusque-là elle faisait un de'tour pour ne pas passer par la rue Richelieu ; elle la prit bravement toutes les fois que ses occupations l'attiraient de ce côte', et même, en passant devant le square, elle jeta plus d'un coup d'œil de'daigneux sur la façade de rhôtel, caché par les feuillages.

— Ce n'est pas si terrible, après tout, se dit-elle, et puis j'ai la chance pour moi en ce moment : j'aurais beau chercher Claire, je ne la rencontrerais pas.

Une autre quinzaine s'e'coula; puis un soir, vers six heures, Camille, un peu en retard, pressait le pas pour retourner chez elle , quand , rue de Rivoli, près du Louvre , elle entendit son nom prononcé par une voix jeune et joyeuse :

— Camille !

Elle ne se demanda pas qui l'appelait; sa destinée venait de lui mettre la main sur l'épaule.

— Claire, dit-elle en s' arrêtant brusquement.

En face d'elle se trouvait une jeune femme, presque blonde avec des yeux bruns, très-doux plutôt que

très-grands , un joli sourire , des dents blanches , des fossettes aux joues, et un air d'indicible honnêteté répandu surtout son être. Elle tendait à Camille sa main gauche , et de la droite retenait une petite voiture d'enfant.

C'est r enfant que regarda Camille en prenant la main de son ancienne amie.

L'enfant e'tait un robuste garçon aux yeux de sa mère, aux cheveux noirs frise's, emmêlés, comme ceux de son père ; son regard sérieux s'arrêta sur le visage de Camille, et il la contempla pendant qu'elle parlait, avec la fixité de ces petits êtres à qui la politesse est complètement inconnue.

— Camille, te voilà! C'est une heureuse chance que de nous rencontrer ainsi ! Il y a longtemps que je voulais aller te voir, et puis quand on s'installe, tu sais, on n'a jamais le temps... Mon fils, M. Félix Brécart; oh! tu peux l'embrasser, je ne suis pas jalouse ! Il y a des mères qui n'aiment pas qu'on embrasse leurs enfants ; moi , cela me fait plaisir !

Camille se pencha sur le petit garçon qui la regardait toujours , et le baisa au front ; mais Félix probablement trouva l'accolade trop cérémonieuse, car,

étendant ses deux (j^rosses menottes , il repoussa fortement Camille, après quelle Feut embrasse', et continua à la regarder fixement.

Claire se mit à rire.

— Il est mal eleve' , vois-tu , mais

... Dans un âge aussi tendre, Quel éclaircissement pouvez-vous en attendre ?

11 ne te dira jamais pourquoi il est si peu gracieux. Ah ! Camille , te souviens-tu de la pension de mademoiselle Boucin, quand tu jouais Athalie et moi Josabeth? J'e'tais destine'e à jouer les mères de famille !

Elle promenait de son fils à son amie ses yeux clairs et rieurs, et son sourire de mère heureuse achevait sa pense'e.

— Tu es installe'e à Paris? demanda Camille, non sans effort.

— Rue de Rivoli , au coin du boulevard de Sëbastopol, avec une vue sur les arbres de la place du Châtelet : c'est divin ! Et le soir, à la sortie des théâtres, c'est d'un drôle! tu n'as pas idée de cela,

surtout quand il pleut ! Et puis il y a les marchands d'oranges ! Ah 1 quec'estamusant, Paris ! Quand vienstu me voir ? Il faut dîner avec nous ! Veux-tu demain?

— Demain , je ne peux pas , répondit lentement Camille.

— Après-demain alors?

— Après-demain non plus, dit faiblement la jeune fille , qui se de'battait contre elle-même et se sentait succomber.

^ — Que tu es ennuyeuse! Dimanche, alors? C'est cela, dimanche, et mon mari sera là toute la soire'e. Viens de bonne heure, n'est-ce pas? Viens à cinq heures , nous rentrons toujours à cinq heures à cause de Bébé, qui doit dîner de bonne heure. C'est dit.

— Soit, repondit Camille. Au revoir.

— Et mon mari , tu ne me demandes pas de ses nouvelles? Tu étais pourtant de ses grandes amies, jadis ! Toujours beau , toujours charmant ! Tu rougis? Jechoque tes principes? Une femme a bien le droit de trouver son mari charmant , je présume! Tu es toujours méthodiste alors? Ce sera bien amusant! Nous allons te rendre la vie dure, tu verras! A dimanche donc !

Elle s'appuya sur la poig^née de la petite voiture pour la remettre en marche, et adressa un dernier signe de tête amical à son amie. L'enfant se retourna brusquement pour voir encore le visage de Camille , mais il resta impassible jusqu'à la maison paternelle.

Camille rentra chez son oncle comme en e'tat de somnambulisme.

— Veux-tu, lui dit sa tante dans la soire'e, que nous allions dimanche aux eaux de Saint-Cloud?

Dans les idées de la tante Belle, c e'tait encore une manière de mener Camille dans le monde.

— Dimanche? Non, matante, je vous remercie; j'ai rencontré Claire. . . Claire Brécard ; elle m'a invitée à dîner.

Les deux époux ouvrirent de grands yeux, et Camille dut raconter sa rencontre. Quand elle se fut retirée, M. Frogé dit à sa femme :

— Tu ne sais pas , Belle , puisque Camille ne peut pas aller à Saint-Cloud avec nous, nous irons tout seuls, comme dans le bon vieux temps.

— Sébastien! quelle idée! Nous deux, tout seuls?

— Comme deux amoureux. Hé! hé! ma bonne femme, nous y avons été bien heureux!

Et , en effet , le dimanche venu , vers trois heures , les deux vieux partirent pour Saint-Cloud.

— Enfin! s'écria Claire au moment où Camille entra dans son petit salon café' au lait, après de long^ues, longues anne'es, nous allons pouvoir causer librement! C'est que j'ai mille choses à te dire et au moins deux mille à te demander. Embrasse-moi donc ! Est-ce qu'une poigne'e de main suffit entre vieilles amies comme nous ?

Camille se laissa appliquer deux baisers sur les joues, et s'assit sur un petit fauteuil bas, capitonne', frange', orne' de glands, et aussi moelleux qu'un lit de plume.

— D'abord, reprit Claire sans perdre de temps, pourquoi as-tu cesse' de m'e'crire?

— Je n'ai pas- cesse', re'pondit lentement la jeune fille, c'est le hasard...

— Le hasard ! Dis plutôt la paresse ! Si tu avais re'pondu seulement un pauvre petit mot à notre lettre

de faire part ! Mais non , pas seulement une carte de visite ! C'est ça qui n'est pas poli! Enfin, on te pardonnera cela avec le reste.

Camille réprima un mouvement ; ce mot de pardon blessait ses oreilles.

— Toujours orgueilleuse? demanda Claire en souriant : je retrouve ma grande Camille. Tu es une Romaine, toi, ma chère, stoïque à la douleur, et cuirassée d'orgueil contre les petits accidents de la vie... Tu as un beau caractère.

— J'ai beaucoup change', répondit Camille avec une nuance de hauteur.

— Allons, tant mieux! — ou tant pis! conclut madame Brécart en éclatant de rire. Voyons, ne prends pas tes grands airs, puisqu'on t'aime telle quelle! Ne sais-tu pas que je n'ai pas changé, moi? Je suis toujours l'incorrigible rieuse que tu as connue.

— Toujours moqueuse alors ! demanda la jeune fille avec un sourire mince comme une feuille de papier pelure.

— Toujours! C'est si amusant! mais sans malice, tu sais, exactement comme autrefois. Et tes parents, M. et madame Frogé, sont-ils restés les mêmes?

— Je suppose ! On ne s'aperçoit pas des chang^ements que le temps amène lorsqu'on est auprès des gens!

— C'est juste; il faut se quitter pour se rendre compte... Eh bien! sais-tu? Je te trouve embellie! Et pas vieillie du tout !

— Toi non plus, repondit Camille en scrutant le visage de la jeune femme. Quel âge as-tu?

— J'ai toujours dix-huit mois de moins que toi; je dois avoir vingt-quatre ans, par conse'quent. Mais je suis bien vieillie !

— Je ne trouve pas , dit involontairement mademoiselle Frogé en examinant les yeux clairs, le teint velouté' et les dents de perle de son amie d'enfance.

— Oh! si! la maternité', vois-tu, c'est charmant, mais cela fatigue. Et puis, c'est moi qui ai nourri Fe'lix, et je puis t'assurer que le me'tier de nourrice est un rude me'tier î

Camille baissa les yeux d'un air offusqué qui n'avait rien de force'.

— Toujours prude? fit remarquer madame Bre'cart. Encore une e'toile qui vient de tomber dans mon assiette, comme disait ce roi de fe'erie; moi, ce sont

mes pantoufles que je mets clans ta gamelle. . . N'est-ce pas que je suis mauvais genre? Allons, dis-le! tu en meurs d'envie! Ici, d'ailleurs, une fois qu'on est entre', on dit et l'on fait tout ce que l'on veut! Et je donne l'exemple. Alors, il ne faut pas te parler d'enfants, ni de me'nage, ni de maladies, ni...? Ce n'est pas très-commode, mais on tâchera de s'y conformer. Tu ne te maries pas, toi?

— Non, repondit sèchement Camille ; je crois bien que je ne suis pas ne'e pour le mariage.

— C'est pourtant bien gentil ! Avoir auprès de soi / ou à l'autre bout de la ville une autre moitié' de soimême à qui l'on pense et qui pense à vous; vivre pour lui plaire , inventer mille petites choses qui lui feront autant de surprises agre'ables quand il rentrera ; pouvoir lui dire tout , rire et pleurer sur son e'paule ; quand on se re'veille la nuit en sursaut , dans un rêve affreux, e'tendre la main et s'assurer que le protec-

. teur , l'e'poux est là , tout près , qu'on peut le re' veiller en allongeant le doigt, ce qui vous empêche d'avoir peur!... Ah! pardon, j'ai mis une autre pantoufle dans ton second service !... Je te fais mes excuses. Est-ce que tu ne pourrais pas t'y habituer? Non?

Alors c est moi qui essayerai de ne plus recommencer. Du reste, comme dit Be'bé : '^ Bien sûr je ne Fai pas fait exprès! « Tu feras bien de ne pas te marier, Camille ! C'est ton mari qui te scandaliserait! Tiens, voici le mien qui rentre.

Dans ce flux de paroles entrecoupe'es de rires, la porte du salon s'ouvrit, et Paul Bre'cart parut sur le seuil. Sa belle fig^ure mâle se découpait sur le ton lin et de'licat de la tapisserie comme un portrait des maîtres italiens sur les fonds clairs des portiques. Sa stature e'ie'g^ante appelait le pourpoint de velours noir, si bien qu'on ne s'apercevait pas qu'il portait une reding^ote. Le regard assuré, le front haut et intelligent, les traits fins et spirituels, avec une grande expression de bonté dans le sourire, Paul Brécart entra chez lui comme un homme heureux qui aime son foyer et qui s'y sent aimé.

Il déposa son chapeau sur le premier meuble, et tout en s'avançant vers les deux jeunes femmes , il les regarda alternativement l'une et l'autre de l'œil d'un artiste, mais aussi d'un penseur; son regard se reposa un instant sur sa femme avec une douceur infinie, puis il tendit la main à Camille.

— Embrasse-la, dit Claire en poussant la jeune fille vers son mari.

Elle tendit sa joue, que venait d'envahir une rougeur subite. Bre'cart y déposa un baiser cére'monieux et se pencha aussitôt sur la main de sa femme, qu'il porta à ses lèvres. La rougeur descendit rapidement des joues de Camille , laissant seulement une tache sur les pommettes un peu saillantes.

— Comme on se retrouve ! dit Claire en se replongeant dans son fauteuil. Il y a six ans, sept ans, je ne sais plus combien de siècles que nous n'avons e'te' ensemble tous les trois comme aujourd'hui.

— Que d' événements, n'est-ce pas? demanda Paul à la jeune fille avec un demi-sourire.

— Ma vie n'a point eu d'événements ! répondit-elle avec vivacité. Sa froideur et son embarras avaient disparu ; on eût dit une plante qui vient d'être arrosée après une chaude journée de soleil. Mais la vôtre! Etes-vous content de votre sort?

— Content de mon sort? oui! heureux de vivre! Vous aimez beaucoup Claire, n'est-ce pas, mademoiselle? Je puis vous assurer qu'elle a conservé pour vous une vive tendresse. Vous devez être satisfaite

d'apprendre que nous sommes parfaitement heureux. Claire hocha deux ou trois fois la tête en sig^ne d'approbation et se pelotonna dans son fauteuil avec un geste d'enfant heureux.

— Notre mariage a dû vous surprendre? continua Bre'cart, s' adressant toujours à Camille, quiVecoutait les yeux fixe's sur lui. Il a surpris, je crois, tout le monde, et, cependant, avec un peu d'attention, on eût pu découvrir notre secret; par bonheur, personne n'y songeait.

— Votre secret? demanda Camille, qui sentit un froid mortel l'envahir par degre's.

— Oui; la mère de ma femme e'tait seule à le connaître avec nous deux; M. Lauge' voulait un gendre e'tabli ; — je n'e'tais point ce qu'on appelle établi; — j'attendais ma nomination pour faire ma demande; mais quand je l'ai faite, il y avait un an que nous étions fiancés !

— Un an ! répéta Camille. Un an... et tu ne m'en as rien dit ! ajouta- t-elle en se tournant péniblement vers Claire.

— Je ne le pouvais pas, répondit joyeusement celle-ci. Nous avions juré le secret, maman, Paul et

moi, comme les trois Suisses dans Guillaume Tell! Ah ! le bon temps! ajouta la jeune femme en tendant la main à son mari.

— A pre'sent vaut mieux, re'pondit-il en lui souriant.

— Ah ! fit lentement Camille , vous étiez fiance's !

Bébé', suivi de sa bonne, vint annoncer que madame était servie. Brécart enleva son fils dans ses bras et se dirig^ea vers la salle à manger.

Camille, en déployant sa serviette, ne put s'empêcher d'en admirer la finesse et la blancheur ; le joli service de table, en faïence toute simple, mais parfaite de couleur et de dessin, le cristal uni d'une forme élégante sans apparat, l'ameublement gai plutôt que somptueux, mais fini et harmonieux dans tous ses détails, tout cela ne ressemblait ni au mobilier 1840 de M. et madame Frogé, ni au luxe bourgeois des maisons où l'appelaient ses occupations journalières. Elle n'avait jamais vu d'intérieur semblable; au lieu d'une lampe, une corbeille de fleurs entourée de bougies descendait du plafond dans une coupe de cristal ; des supports en bois découpé portaient le long des murailles d'autres vases également pleins de fleurs ; le

buffet n'offrait point d'argenterie cossue ni de service au g^rand complet ; quelques assiettes de Sèvres de'pareillées, quelques tasses de Chine, de curieuses pièces d'orfe'vrerie ancienne noircies par le temps et l'usage remplissaient ce meuble d'une façon amusante pour l'œil ; rien de tout cela n'e'tait classique, et cependant ce n'était pas ce qu'on est convenu d'appeler « le mobilier artistique « , passion du plus grand nombre, et horreur d'une élite choisie.

Camille sentait plus qu'elle ne voyait toutes ces choses extraordinaires ; la découverte qu'elle faisait au moment où ils avaient quitté le salon plongeait tout le reste dans une demi-obscurité. Elle 'ne se rendait plus compte de rien. La pensée que cet homme et cette femme, heureux l'un par l'autre, l'avaient trompée en lui cachant leur amour, lui était entrée comme un clou dans le cerveau, et lui causait une douleur intolérable.

Cependant, avec le stoïcisme dont elle était sifière, elle tenta d'étouffer sa souffrance, et s'efforça de regarder autour d'elle. On lui servait un dîner excellent, des petits plats fins, de ceux que savent commander les jeunes femmes dont le mari est un peu

friand et qui tiennent à retenir ce g^ourmet au logis ; mais ces chatteries e'taient perdues pour la jeune fille ; elle effleurait à peine ce qu on lui servait et à coup sûr n'eût pu dire si elle avait mange' des truffes ou des haricots.

— Tu n'as pas d'appétit? lui demanda Claire avec intérêt. Es-tu souffrante ?

Camille se redressa comme cinglée par un coup de fouet.

— J'admire, dit-elle, de sa voix limpide et cassante comme une cloche de métal, que vous puissiez manger tant de choses ! Je me contente à moins de frais ; un peu de pain, quelques légumes, un verre d'eau, voilà de quoi me suffire î

Il y avait une sorte de défi dans sa voix et dans le regard qu'elle promena avec dédain sur le dessert, placé au milieu de la tahle, sous la coupe de cristal dont les plantes retombantes effleuraient les assiettes de fruits. Paul Brécart la regarda avec attention, et une ombre passa dans ses yeux clairs et hardis.

— Je vous plains, dit-il d'une voix grave qu'il n'employait jamais avec sa femme et son enfant. Vous

perdez une foule de petites jouissances fort innocentes et très-agre'ables.

— Agréables, je n'en doute pas ! répliqua Camille avec un petit rire sardonique ; innocentes, c'est autre chose.

— Que peut-il y avoir de coupable, reprit Claire, à manger un bon poulet au lieu d'un vieux coq coriace ?•

— Ce n'est pas, re'pondit Camille avec un peu de de'dain, dans la diffe'rence d'un jeune poulet à un vieux coq que se trouve la faute; c'est dans le plaisir qu'on trouve à sacrifier à la chair, à satisfaire ses in stincts mate'riels ...

— Mais, interrompit Claire , satisfaire à mon instinct mate'riel qui me fait aimer les petits pois ou les glaces à la fraise ne m'empêche pas du tout d'être une bonne fille, une bonne e'pouse, une bonne mère, d'avoir, en un mot, toutes les vertus d'une e'pitaphe bien conditionne'e ! Bébé, veux-tu encore des petits pois, de ces cruels petits pois, qui seront la perdition de nos âmes ?

Bébé assistait gravement au repas, perché sur sa chaise haute, et depuis un moment faisait subrep-

ticement la trempette dans son verre d'eau roug^ie, avec un bouchon et une croûte tour à tour ; à T appel de sa mère, il leva la tête, aperçut la cuiller pleine de petits pois qui s'avançait vers lui, prit son assiette à deux mains comme un homme, la pre'senta à sa mère, et, après avoir été' servi, plongea son museau tout entier dans l'assiette, dont le contenu s'e'g^outta imme'diatement sur lui.

— C'est pour cela qu'on a des enfants, fit observer philosophiquement Paul Brécart, pendant que sa femme essuyait le visage et les mains du jeune coupable.

Celui-ci n'avait qu'une ide'e ; aussitôt qu'il se fut débarrassé de la serviette de sa mère, il reprit son assiette et la tendit vers le légumier en disant : — Encore.

— Peu de contrition, fit observer le père en souriant, et encore, s'il y en a, si peu que ce soit, c'est de la contrition imparfaite; il y en a de deux sortes» je crois ?

Camille ne répondit pas à cette innocente taquinerie. Autrefois, Paul Brécart passait de longues heures à l'interpeller sur ses idées étroitement mys-

tiques ; c'est avec ce même son de voix, avec les mêmes inflexions lég^èrement railleuses qu'il lui posait de redoutables cas de conscience tels que celui-ci : A-t-on le droit de tuer pour le manger un lapin qui vient de mang^er l'herbe d' autrui ? N'est-ce pas un crime que de faire passer de vie à trépas un être dont l'âme est ainsi charg^ée d'un pèche' mortel ?

En un instant, la jeune fille se rappela leurs causeries, le cas qu'il paraissait faire d'elle, la manière dont on les avait parfois regardés tous les deux...

— Je n'étais qu'un paravent, se dit-elle; il me faisait la cour pour masquer son accord secret avec elle... Quel jeu méprisable ! Et moi, pauvre folle, qui croyais... I

Sa colère immense, furieuse, tomba soudain à la voix de Paul qui parlait à son fils avec une tendresse indicible. Bébé s'était fait gronder ; la trempette du bouchon devait bien y être pour quelque chose, et le petit cœur tout gros, il promettait à papa de ne plus recommencer jamais, jamais !

— Bien sur? disait le père d'un air grave, pendant que la tendresse et l'orgueil débordaient de ses yeux et de sa voix.

— Ah ! s'il m'avait jamais parlé ainsi ! se dit Camille. Malheureuse que je suis ! Je l'adore !

— Alors, reprit Claire, quand la paix fut faite avec Bébé', tu crois, Camille, que pour être bon, il faut se rendre malheureux volontairement ?

A cette question directe, Camille hésita un instant.

— Ceux qui savent s'imposer des privations, répondit-elle lentement, sont meilleurs que ceux qui vivent uniquement d'une vie matérielle.

— Meilleurs, mademoiselle Camille, ou seulement supérieurs ?

Paul avait fait cette question d'un ton néglig^ent, comme s'il n'y attachait point d'importance ; la jeune fille s'y laissa prendre.

^---Supérieurs^certainement;meilleurs,pourquoinon?

<— Et la modestie, Camille, qu'en faisons-nous? s'écria Claire en riant ; je t'ai dit que tu étais une orgueilleuse ! Voilà que tu nous es supérieure parce que tu n'aimes pas le poulet ; et probablement, pardessus le marché, tu es meilleure que tous ceux qui mangent des petits pois ! meilleure que mon gros bébé ! Pour cela, par exemple, je le nie I 11 n'y a rien au monde de meilleur que ce profond scélérat !

Elle appliqua un baiser sur la joue rebondie du scélérat, qui reg^arda Camille dans le blanc des yeux d'un air de triomphe, brandit sa fourchette vers elle et lui fit d'un ton indigné :

— Hou !

Les deux époux éclatèrent de rire. Camille sourit et garda le silence ; elle trouvait tout cela parfaitement ridicule.

— Est-il possible, pensait-elle, de s'abêtir ainsi î Les jeunes mères ont le droit d'être aussi sottes qu'il leur plaira, mais elles devraient garder leurs épanchements pour l'intimité I

L'infortunée ne voyait pas qu'en l'admettant à cette intimité, Claire lui donnait la meilleure preuve d'amitié et de confiance; mais elle ignorait tout du sentiment maternel ^ elle ne pouvait comprendre qu'il rendît l'âme si généreuse et si facile à l'épanchement ; elle né savait pas et ne pouvait jamais savoir qu'une mère est mère partout et pour tous ; que tous les enfants sont regardés par elle avec d'autres yeux qu'avant, qu'elle aura désormais des craintes pour les enfents d' autrui qu'elle n'avait jamais soupçonnées, que la maternité la rendra indulgente même

pour les erreurs des hommes, parce qu'elle se dira que son enfant à elle, mal dirige', serait peut-être dans Favenir aussi sot et aussi cruel !

11 y a des femmes qui sont ne'es mères, d'autres qui le deviennent, d'autres, he'las ! qui ne le seront jamais, dussent-elles avoir dix enfants ! Camille était de ces dernières.

Le dîner fini, les convives retournèrent au salon café' au lait, dont les fenêtres ouvertes laissaient entrer la bonne odeur des feuilles, la fraîcheur de la fontaine du Chàtelet, la lumière du soir adoucie et tamise'e par les bruits joyeux de la place : sonnette du marchand de coco, offres de billets à bon marché pour les deux théâtres, rumeurs des queues qui se pressaient à la porte des spectacles, foule bruyante et satisfaite du dimanche.

Paul s'accouda à une fenêtre pour y fumer son cig^are, et les deux femmes s'assirent dans l'autre embrasure sur des sièges bas et commodes ; Claire, pour leur faire place, fit rouler à l'intérieur une jardinière pleine de fleurs, écarta un fauteuil et repoussa les plis épais des rideaux brochés.

— Que de meubles, mon Dieu, et que d'embarras !

ne put s'empêcher de dire Camille quand son amie eut fait place nette pour s'asseoir.

— Oui, mais c'est si joli ! repondit la jeune femme. Je ne connais pas de plus grand plaisir que d'habiter un appartement bien meublé, bien organise', où tout vous vient sous la main de soi-même, où l'on trouve tout ce qui peut être utile ou seulement faire plaisir.

— Que d'ennuis et d'embarras î

— Mais non !

— Et quand on déménage ?

— Ah ! reprit Claire en souriant, je ne sais point prévoir les malheurs de si loin. Laisse-moi espérer que je ne déménagerai pas ! Nous avons choisi cet appartement sur cent mille ! Il est un peu trop cher et un peu trop grand pour nous ; mais pour le prix, nous avons réalisé d'autres économies, et pour l'espace... on ne sait pas ce qui peut arriver! S'il nous venait d'autres enfants... — Ah ! tu sais ! je n'ai fait aucun vœu, moi! Si, cependant, j'ai fait le vœu d'aimer mon mari, et ce n'est pas cela qui pourra jamais empêcher l'appartement de devenir trop petit. Ma pauvre Camille , je te scandalise, — on doit être plus réservé dans ses propos en présence des jeunes

filles, n'est-ce pas ? Mais, après tout, il me semble que je ne dis pas d'e'normite's ?

— Des énormités... non! mais il n'est pas nécessaire de me parler des choses qui ne me regardent pas...

— Voyons, Camille, ne sois donc pas bête comme cela ! Y a-t-il rien de plus naturel au monde que la famille? y a-t-il rien de plus sacre? Je t'assure que moi, je ne suis pas si prompte à roug^ir ! Quand je vois passer une femme avec un homme qui porte l'enfant dans ses bras, je me dis : Voilà d'heureuses gens ; elle a un bon mari, le petit est bien soigne' ; puissent-ils avoir d'autres enfants qui seront bien élevés et qui deviendront beaux et bons ! Est-ce que cela n'est pas tout simple ? Nous avons des petits enfants, Camille, nous avons eu des frères et des sœurs? Pourquoi mon fils n'en âurait-il pas aussi? Il le mérite bien, je t'assure !

Paul quitta sa fenêtre et se rapprocha des jeunes femmes ; le petit garçon vint s'appuyer sur ^fl genou et s'efforça d'y grimper.

— Que veux-tu? demanda le père.

^— A dada ! répondit aussitôt le petit;

— C'est r heure de la cavalcade, mesdames, annonça le jeune homme. Vous allez voir comment on monte à cheval chez nous .

Félix commença sur le genou de son père tous les exercices de haute e'cole auxquels sa jeune échine pouvait se plier; au bout d'un moment, il y joignit ceux du trapèze à F aide des bras et des épaules de son père.

La nuit était venue, mais le cordon de gaz des théâtres éclairait si bien l appartement qu'une lampe n'eût pas servi à grand' chose ; la belle figure de Brécart et sa stature élégante se dessinaient admirablement sur le fond obscur ; il riait de tout son cœur avec son fils qui répondait à ses plaisanteries et qui le provoquait à tout moment ; debout, assis, à quatre pattes, ils firent leur partie de jeu de tous les soirs ; quand ils furent las tous les deux, l'enfant vint se blottir sur les genoux de sa mère, et Paul se rapprocha de la fenêtre ; ses vêtements en désordre , sa chevelure ébouriffée lui donnaient une apparence moins sérieuse et plus jeune. Camille le revit tel qu'elle l'avait connu, et le cœur lui battit avec une sorte d'effroi.

Il parlait bien et de tout; sa conversation, solide avec ses pareils, savait se prêter aux faculte's de ses interlocuteurs ; il sut amuser et intéresser Camille pendant une heure ; suspendue à ses lèvres, elle ne savait pas ce qu il lui disait ; la musique de sa voix, la grâce de son discours suffisaient à la charmer. Puis un silence se fit soudain.

— Dort-il? demanda le jeune père, rentrant ainsi dans sa vie de famille.

— Comme un plomb! re'pondit sa femme. Faismoi de la place pour que je remporte.

— Il est trop lourd, insista Paul ; donne-le-moi, je vais le coucher.

Il cueillit Tenfant dans ses bras et l'emporta délicatement dans une autre pièce. Comme il ne revenait pas au bout de quelques minutes, Camille fit un violent effort.

— 11 faut que je m'en aille, dit-elle,

— Déjà ? 11 n est pas dix heures !

— Oa se couche de bonne heure chez nous, répondit Camille. Je m'en vais.

— Pas toute seule ! Un dimanche soir ! Il y a tant de monde dans les rues , et de toutes les espèces !

— J'ai l'habitude de sortir seule, je n'ai pas peur ; adieu.

Elle tendait la main à son amie, mais Claire insista.

— Mon mari va te reconduire ; attends qu'il ait couche' Bébé', ce ne sera pas long.

Camille se rassit. L'ide'e de voir encore Bre'cart la laissait sans de'fense. Au bout d'un moment il rentra; sa femme lui annonça qu'elle avait dispose' de lui, et aussitôt il prit son chapeau pour sortir.

— Au revoir, dit Claire en embrassant la jeune fille. Viens quand tu voudras, à l'heure du dîner; nous ne sortons jamais, moi du moins ; mon mari dîne quelquefois en ville, mais le moins qu'il peut.

Comme elle leur ouvrait la porte de l'escalier, Paul se pencha sur sa femme et l'embrassa au front.

— A tout à l'heure, lui dit-il, et il sortit suivant Camille.

— Vous vous dites adieu pour une si courte se'paration? lui demanda celle-ci au moment où ils mettaient le pied dans la rue.

— Quand ce ne serait que pour aller à la cave !

répondit le jeune homme; on ne sait qui vit ni qui meurt, et ce serait si dur de ne pas s'être embrasse' si Ton ne devait pas se revoir ! Voulez-vous prendre mon bras, mademoiselle?

Camille passa silencieusement son bras dans celui de Paul, et ils s'en allèrent ainsi le long du quai.

La Seine coulait rapidement entre ses hautes berges, avec des remous de moire sombre où les réverbères mettaient ça et là des paillettes et des traînées lumineuses ; les bateaux-mouches allaient et venaient comme de gros animaux fantastiques, quittant et abordant les pontons avec une activité lourde et régulière, et leurs lanternes blanches ou rouges se réfléchissaient au loin sur le fleuve avec des clartés de feux de Bengale. Ce Paris fluvial, banal le jour, prend le soir des apparences mystérieuses ; au travers des arceaux des ponts de fer, sous les lourdes arches des ponts de pierre, s'allongent des ombres qui semblent se prolonger jusqu'à l'infini ; les masses d'architecture se découpent massives sur le fleuve

presque phosphorescent, et par-dessus tout cela les grands peupliers des berges dressent leurs pyramides épaisses de verdure noirâtre. A mesure qu'on s'e'loigne du pont Neuf en remontant la Seine, un calme relatif s'établit, la navigation est plus rare, les rives moins larges, on ne rencontre plus tant d'arbres, et le mystère disparaît.

Cependant, le long des quais de l'ile Saint-Louis, les vieilles maisons dressent leurs façades silencieuses et massives ; leurs pignons bizarres, percés de fenêtres irrégulières, s'étoilent le soir de lampes modestes; les travailleurs de la nuit, ceux qui ont besoin de repos et de silence, aiment ces heures et ces maisons tranquilles : la mélancolie semble avoir élu son domicile dans cette sorte d'oasis, la seule que le bruit et le mouvement de la grande fourmilière lui aient ménagée.

Paul Brécart parlait à Camille de mille choses modernes, et elle, ne pensant qu'au passé, elle lui répondait d'une façon distraite, pendant que sur ses lèvres se pressaient des questions brûlantes. Enfin, la traversée d'une rue ayant coupé le fil de leur conversation, après un court silence elle parla.

— Vous êtes heureux , monsieur Paul? lui ditelle dune voix basse et presque tendre.

Le jeune homme la regarda attentivement à la lueur d'un reVerbére ; le beau visage aux traits re'guliers, un peu froids, conservait sa placidité' ordinaire, et cependant il sentait un instinct de re'serve arrêter sur ses lèvres Télan de confidences prêt à jaillir. 11 y a des moments dans la vie où, sans que rien puisse le justifier, un besoin de prudence vous saisit et vous glace; on regarde autour de soi, et souvent on aperçoit un danger cache' que rien ne faisait prévoir.

— Nous sommes parfaitement heureux, re'pondit-il avec calme.

— Je n'aurais jamais cru que Claire fut la femme qui vous convenait, reprit Camille, pousse'e malgré elle à se trahir; vous e'tiez enthousiaste, un peu poëte, un peu peintre, très-musicien;... vous aimiez les choses grandes, les entreprises hardies... Votre instinct vous poussait vers les sommets. . . J'avais toujours pense' que vous e'pouseriez une he'roïne de roman !

La main qui reposait sur le bras de Bre'cart trembla le'gèrement à ces derniers mots prononce's d'un ton ironique.

— Ma femme, dit-il gravement, est rhe'roïne de mon roman !

— Parfait ! s'e'cria Camille en éclatant de rire ; on ne saurait mieux répondre à une question indiscrète. Je vous remercie de la leçon, monsieur; elle est gracieusement donnée, mais c'est une leçon. Après tout, il se peut que je Taie méritée.

— Mademoiselle...

— Ne vous défendez pas ; je l'avais méritée assurément! Sans quoi, un homme aussi parfaitement élevé me r eût-il infligée? D'ailleurs, je ne vous en veux pas.

— Si vous l'avez méritée, mademoiselle, vous avez quelque grâce à ne pas m'en vouloir, car ce sont les ennuis mérités qu'on pardonne le moins.

— Toujours philosophe ! explorateur du cœur humain! vous êtes bien le même, monsieur Brécart. Eh bien! au risque de vous déplaire encore une fois, je réitérerai ma remarque ; je ne puis comprendre que vous ayez épousé Claire, à moins que ce ne soit pour sa beauté! Elle était extrêmement jolie. Son seul défaut, à ce que j'aurais cru du moins, était d'être riche. Vous avez tant chanté les douceurs de la pauvreté.

— Je suis riche aussi, re'pondit gaiement le jeune ingénieur. Savez-vous que je gagne plus de quinze mille francs par an? C'est moi qui suis le Crésus à présent; la dot de Claire n'est plus qu un appoint; mon beau-père n en revient pas !

— Ah! vous êtes si riche? murmura Camille.

Le sentiment qu elle éprouvait à cette nouvelle n'était pas de Fenvie, mais une sorte de tristesse ; la différence de fortune était une séparation de plus entre elle et ces gens heureux.

— Oui, reprit Paul, et je vous assure que nous nous en arrangeons fort bien. La pauvreté est trèspoétique dans les romances; mais, dans la réalité, rien n'est plus prosaïque, je vous le jure !

— Pourtant, répondit Camille en relevant fièrement la tête, celui qui se trouve riche avec peu est plus libre et plus heureux que celui qui a besoin de luxe !

— Ah! mademoiselle Camille, les théories! Méfiezvous des théories ! Il n'est rien au monde de plus fallacieux.

Ils étaient arrivés devant la porte des époux Frogé; Camille dégagea son bras, remercia M. Brécart et disparut sous la porte. Paul alluma un cigare et s'en

retourna cbez lui, du pas leste yrun homme débarrasse'. Tout en arpentant les quais, il repassait dans sa mémoire la singulière conversation qu il venait d'avoir avec la jeune fille, et il resta perplexe : étaitce un esprit faussé ou simplement une âme aigrie ? Les souvenirs qu'il avait d'elle étaient fort lointains et assez vagues. Dans le temps où il l'avait connue, préoccupé uniquement de deux idées qui n'en faisaient qu'une : obtenir la position qui lui permettrait d'épouser Claire, et cacher son amour à tous les yeux, — il avait vécu comme dans un rêve et participé à l'existence des autres à peu près comme le spectateur participe à la vie des comédiens qui représentent une pièce devant lui ; encore était-il bien loin d'y prendre tant d'intérêt. Ne se croyant pas digne d'attention, il il ne s'était jamais demandé ce que pensaient de lui les êtres que son sort ne touchait pas directement j aussi trouvait-il singulier que cette jeune fille le connût si bien, eût gardé de lui un souvenir si net^ quand il la croyait uniquement l'amie de sa femme. Mais après tout, l'existence de Camille lui importait peu, et, en arrivant chez lui, il pensait à toute autre chose.

11 trouva sa femme assise auprès du petit lit de Félix, qui dormait profondément; une lampe, voilée par un abat- jour, jetait une clarté douce et paisible sur les objets familiers et charmants de cette chambre aimable. Les rideaux semés de fleurs des champs, les fauteuils commodes, les g^laces qui réfléchissaient mystérieusement les dorures éteintes par le demi-jour, ce berceau drapé de blanc et de rose, cette jeune et charmante femme qui avait quitté sa toilette de jour pour un peig^noir garni de broderies flottantes, et surtout cet enfant qui dormait de toutes ses forces, les petits poings fermés, le visage rosé par le sommeil, Tombre de ses longs cils formant une raie noire sur ses joues rondes et fermes, tout cet ensemble mit au cœur de Brécart la joie intense et inexprimable du père de famille. Il se pencha sur Claire, qu'il pressa longuement contre son cœur, effleura d'un baiser les cheveux bouclés du dormeur, qui fit le geste de chasser une mouche, et s'assit auprès de sa femme, dont il garda la main dans la sienne.

— Qu'est-ce qu'elle t'a dit? demanda celle-ci d'un air à moitié endormi, en déposant le livre qu'elle lisait.

— Rien d'intéressant; elle est un peu... un peu... dis-moi donc ce qu'elle est un peu, tout seul je ne trouverai pas le mot.

— Elle est un peu vieille fille, répondit Claire, et ce n'est pas sa faute, après tout ; elle n'a jamais été heureuse, et ne paraît pas en train de le devenir! J'ai pitié d'elle; au fond, ce n'est pas sa faute si...

Elle regarda longuement son mari avec une indicible tendresse, et l'attirant plus près d'elle :

— Sais-tu, dit-elle à voix basse, ce qu'on disait à Saint-Martin après son départ pour Paris ?

— Non, fit le jeune ingénieur en levant les sourcils d'un air interrogateur.

Claire sourit et passa ses doigts effilés sur la joue de son mari :

— Vous êtes le plus grand destructeur de murailles qui ait jamais existé, dit-elle; vous fondez jusqu'aux murailles de glace...

— Est-ce de ton cœur que tu parles? demanda Paul en souriant.

— Non, le mien n'était pas en glace, il était en feuilles de rose, et vous y êtes entré sans coup férir ; mais on disait à Saint-Martin que Camille aimait

quelqu'un qui ne F aimait pas, qui ne s'en était jamais doute'...

— J'espère bien que ce n'est pas moi ! s'ëcria Brëcart en bondissant.

— Chut ! fit sa femme en mettant un doigt sur ses lèvres , tu vas réveiller Bébé ! C'était toimême.

— Au diable les cancans de province ! répliqua Paul en se rasseyant ; quelle est la vieille imbécile qui a inventé cela ?

— C'est tout le monde en général et chacun en particulier. Tu ne t'en étais jamais aperçu ?

^— C'est-à-dire qu'à l'heure présente, je n'y crois pas ! répondit le jeune homme d'un ton bourru.

— Triste vérité ! 11 faudra cependant y croire ; car pour moi, ce n'est pas douteux. Je t'avouerai même, mon cher mari^ que l'un de mes triomphes a été de me voir préférée à elle ; tu étais si assidu^ elle était si jolie que je t'en croyais bel et bien amoureux. Juge de ma joie lorsque j'ai appris que c'était moi l'élue!

Les yeux rayonnants de Claire cherchaient ceux de son mari^ qui la baisa au front avec tendresse.

— Pourquoi m'as-tu dit cela ? reprit-il après un silence.

— 11 m'a semblé que tu devais le savoir; est-ce que tout ne doit pas être clair entre nous ? Ne sommes-nous pas convenus de nous dire tout sans exception ?

— Mais, ma petite femmd, fit observer Brécart, c'est le secret d'une autre que tu viens de me confier?

— C'est aussi le nôtre, puisqu'il te touche, re'pondit simplement Claire.

Elle avait peur cependant d'avoir de'plu à son mari, et pendant un moment elle interrog^ea le visage du jeune homme, plus grave et plus soucieux que de coutume ; il tourna enfin ses yeux pleins de douceur sur la compagne de sa vie.

— Je crois, dit-il, que, malgré tout, tu as bien fait de me le dire : je serai plus prudent, mais tu aurais dû me prévenir avant de T inviter ; il eût peut-être été plus sage de ne pas renouer des relations plus qu'à demi rompues...

-^ Nous l'aurions rencontrée un jour ou l'autre, fit observer la jeune femme ; c'était inévitable... N'est-ce pas^ Paul^ que c'est bon d'avoir confiance

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