LAMIE
Tu 11 dans l'autre, de tout se dire, de partager les mêmes ide'es, les mêmes amitiés?... Je Faime au fond, cette singulière Camille ; c'est ma plus ancienne amie; et puis, sais-tu, elle est très-bonne ! A Saint-Martin, c'est elle qui veillait les malades, qui ensevelissait les morts; elle a fait bien des charite's que personne n'aurait faites, pas même les sœurs de l'hospice ! Son père lui laissait beaucoup de liberté', et elle travaillait pour les pauvres ; on ne se figure pas la quantité de petits bas que je lui ai vu tricoter un hiver qu'elle avait des engelures, et que chaque maille lui causait une douleur !
— Elle aimait cela, je présume, répondit tranquillement l'ingénieur.
— Oh ! Paul, voilà une méchanceté !
— Mais non, ma chère ! Quand un être doué de raison s'acharne à faire une chose qui lui nuit, sans qu'il y ait de nécessité absolue, c'est qu'il y trouve une satisfaction quelconque.
— Cela va sans dire ; mais c'est une satisfaction morale, celle de faire le bien. . .
Paul secoua la tête ; il avait encore quelque chose à dire, mais il préféra le garder pour lui.
— Tu n'as pas Tair convaincu, insista sa femme ; dis-moi tout ce que tu penses, tu sais que c'est convenu !
— Eh bien, si tu veux le savoir, je pense que c'est là une affaire de nerfs et d'orgueil à la fois. On travaille avec des eng^elures parce que les nerfs surexcités ont besoin de mouvement, et l'on a le plaisir de se trouver supe'rieur au reste de l'humanité', parce qu'on se compare aux martyrs ; on fait ainsi ce que tout le monde ne peut ou ne veut pas faiie, et l'on prend en pitié' les gens me'prisables, comme toi et moi, qui mettent de la glyce'rine sur leurs engelures, et qui aiment les petits pois. . . Affaire de nerfs et satisfaction d'orgueil !
Claire garda le silence. Au bout d'un moment, elle reprit d'une voix timide :
— Paul, si Camille te de'plaît, je ne l'inviterai plus; rien n'est plus facile, et je ne voudrais pas t' exposer à rencontrer chez nous une figure antipathique...
La forme svelte, les traits de statue, le sourire sardonique de Camille passèrent rapidement devant les yeux du jeune homme.
— Mais elle ne m'est pas antipathique, ma chère petite femme ! Elle est fort bonne à voir; je la trouve curieuse et orig^inale, très-amusante à e'tudier avec cela... Seulement je ne m'associe pas à Fide'e de la haute perfection que tu lui prêtes; c'est une faible mortelle comme nous , et qui sait ? peut-être plus faible que n^us !
M. et madame Frog^e' furent bien e'tonne's cette semaine-là, car ils reçurent des visites, et cependant ce n e'tait ni l'époque de leur fête, ni celle du jour de l'an.
Une après-midi, vers cinq heures, comme Sébastien Frog^é, rentrant de sa promenade habituelle, déposait son chapeau sur le meuble depuis vingt-cinq ans consacré à cet usagée, on sonna, et Gustave Mirmont fit son entrée, sans être annoncé par la bonne, grosse Champenoise qui de sa vie n'avait entendu parler d'annoncer les gens.
— Monsieur Mirmont ! s'écria l' ex-professeur ébahi, vous avez pris la peine...
— Dites le plaisir, mon cher maître, fit Mirmont épanoui comme un bouquet de roses, — le plaisir de monter pour savoir de vos nouvelles. En ge'néral, on ne se voit pas assez en ce monde ; mais voici que de nouvelles relations vont me procurer le plaisir de passer souvent devant votre porte, et au risque d'être indiscret...
— Jamais, jamais indiscret, mon cher monsieur, toujours le bienvenu, n est-ce pas. Belle? interrompit joyeusement Sébastien en se tournant vers sa femme.
Belle était un peu contrariée d'être surprise en bonnet de tous les jours par ce visiteur haut placé; mais il paraissait ne pas remarquer son bonnet, et elle se consola i pidement. Mirmont parlait de choses extraordinaires ; il croyait au succès de l'Exposition projetée. 11 avait visité les travaux et assurait que tout marchait ! Sébastien, qui avait lu le contraire dans son journal le matin même, avait quelque peine à l'en croire, malgré la haute opinion qu'il professait pour son ancien élève, et il lui semblait bien que celui-ci n'apportait pas en cette occurrence la sûreté ordinaire de son jugement supérieur.
— Si cela vous intéresse, ajouta Mirmont comme argument de'cisif, je pourrai vous faire entrer pour voir les travaux ; vous ne verrez pas quelque chose de bien intéressant, car ce n'est encore que la terre remue'e, mais enfin vous ne direz plus qu on n'a rien fait.
La proposition paraissait alle'chante , T enceinte des travaux e'tant interdite au public, et les yeux de Belle l3rillèrent de plaisir.
— Je vous enverrai un permis, conclut Mirmont; bien entendu, vous pourrez amener avec vous mademoiselle votre nièce, si vous le de'sirez.
— Je suis sûre qu'elle sera très-contente ! s'e'cria Se'bastien .
— Et même, reprit Mirmont, si vous vouliez bien me pre'venir, quand vous aurez choisi votre jour, je pourrais me trouver là-bas, pour vous guider et vous donner quelques explications...
— Nous n'oserions jamais vous donner cette peine, murmura la tante Belle, rose de confusion.
— Ce sera un plaisir, je vous le certifie. Je dois trop à mon ancien maître pour ne pas trouver une profonde satisfaction à lui prouver ma reconnaissance ! re'pliqua M. Gustave Mirmont avec une douceur exquise.
11 eut beau regarder la porte et rester jusqu'à six heures moins cinq, Camille ne parut pas; il se cle'cida à prendre congé, pensant que peut-être la jeune^fille ne rentrerait pas pour dîner.
Comme il descendait le large escalier de pierre à balustres de cette antique demeure, construite à une époque où le terrain ne coûtait pas sicherqu'aujourd'hui, il entendit un pas pressé dans le vestibule; il se pencha et aperçut la silhouette élégante de Camille.
Elle montait vite, s' étant un peu attardée dans ses courses, et'^arriva presque sur lui sans T avoir vu. En apercevant une forme humaine si prés d'elle, la jeune fille tressaillit et leva les yeux. Son regard rencontra celui de Mirmont, respectueux, tendre et décidé tout à la fois. Ce regard lui disait : — Je suis venu pour vous et je reviendrai; je ne sais pas encore ce qu'il faut faire pour vous plaire, mais je vous plairai, j'en suis sûr, car tous les moyens me seront bons.
Camille répondit par un petit salut sec à la profonde inclination qu'il lui adressait, pendant que son chapeau touchait les marches de l'escalier, et
elle passa comme une souveraine devant son humble sujet.
Elle ne put s'empêcher de se retourner, cependant, lorsqu'elle eut atteint le paUer, et ce mouvement, que Mirmont, connaisseur en fait de femmes, avait parfaitement preVu, lui fit perdre son avantage. Elle reçut en plein visage un autre regard qui signifiait : Vous êtes la plus forte, mademoiselle, grâce à votre sexe qui vous donne le pas sur le mien ; mais je suis le plus habile, et vous n'êtes après tout qu'une fille d'Eve! Cependant, mademoiselle, veuillez me croire votre admirateur humble et dévoue'.
11 acheva de descendre l'escalier pendant qu'elle achevait de le monter, et s'il s'en alla content, elle rentra chez ses parents très-irrite'e , l'orgueil inquiet, et cependant sa vanité demeurant chatouillée par l'hommage de cet homme qui lui déplaisait.
Le dimanche suivant, le roulement d'une petite voiture troubla les échos endormis de l'escalier, puis une voix d'enfant claire et fraîche fit résonner du haut en bas la grande cage sonore, et pendant que la concierge étonnée se demandait chez lequel de ses vieux locataires pouvait aller toute cette jeunesse,
madame Brécart, son fils dans les bras, sonna à la porte des e'poux Froge'.
Ce fut la tante Belle qui vint ouvrir, car c'était le jour de sortie de la bonne, et tout d'abord elle ne reconnut pas la jeune femme, qu elle n'avait pas vue depuis dix ans au moins.
— Voilà ce que c'est, dit Claire en riant : la tante Belle ne sait pas qui je suis, et moi, je suis venue voir la tante Belle. Où est l'oncle Sébastien?
— Claire, Claire Laugé ! s'écria enfin la bonne dame, mettant un nom sur ce visage oublié.
— Madame Claire Brécart, s'il vous plaît, avec son fils Félix, F héritier de toute la gloire de son papa et de toutes les ambitions de sa maman. Embrasseznous tous les deux, chère tante Belle, car nous vous aimons bien, allez !
Madame Frogé, que, lors de ses voyages à Saint- Martin jadis, tout le monde appelait la tante Belle, on ne sait pas pourquoi — peut-être à cause de sa bonté maternelle qui la faisait tendre pour les enfants des autres, à défaut d'enfants à elle, — madame Frogé se hâta d'appeler Sébastien et Camille.
Sébastien accourut, et, plus avisé, n'eut pas besoin
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de regarder deux fois la visiteuse pour la reconnaître ; il lui tendit les bras, et Félix se mit immédiatement à lui grimper aux jambes.
Camille se fit plus attendre ; elle consacrait T aprèsmidi des dimanches à lire des livres pieux, et pour rien au monde n'eût laissé la méditation commencée ; elle arriva enfin, embrassa son amie, dit bonjour à r enfant sans lui faire de caresses, — ce dont le sage garçon se garda bien de se plaindre, — et ausssitôt une sorte de brouillard sembla s'étendre sur la petite société. Camille était trop parfaite pour prendre aux faiblesses humaines l'intérêt que les deux dames portaient à cent détails futiles. Que lui importaient les menus cancans de Saint-Martin? Les morts ou les mariages de ce trou de province, où elle avait passé les premières années de sa vie, n'avaient point d'importance pour elle ; son esprit, qu'elle s'efforçait sans cesse d'élever vers la perfection, était au-dessus de ces frivolités, et l'on cessa d'en parler.
Cependant, comme madame Frogé et Claire ellemême étaient aussi incapables l'une que l'autre d'entretenir une conversation appropriée à la gravité du dimanche, la jeune femme prit bientôt congé de ses
amis, non sans leur avoir fait promettre de dîner chez elle le jeudi suivant.
— Tu viendras aussi, bien entendu, dit-elle à Camille; nous tâcherons de faire une partie de bouillotte après dîner, n est-ce pas, monsieur Frogé ? Vous voyez que je connais encore vos goûts !
Elle s'en alla; le bruit de la petite voiture se fit entendre sur les dalles du vestibule, et les deux vieillards se regardèrent en souriant ; il leur semblait qu'un rayon de soleil avait visité leur maison : leurs yeux se reportèrent sur Camille, et la tiédeur, la lumière de ce rayon s'évanouirent aussitôt.
— Quelle aimable femme! ne put cependant s'empêcher de dire Sébastien, encore sous le charme.
— Oui, mais bien frivole ! répondit Camille.
— C'est de son âge ! dit madame Frogé, sentant le besoin d'excuser cette frivolité charmante, qui lui paraissait très- vénielle.
— Nous sommes à peu près contemporaines, fit observer la jeune fille d'un ton froid. Je regrette que les années et le mariage n'aient pas apporfé à Claire un sentiment plus vif de ses devoirs et de sa responsabilité.
Le rayon de soleil avait tout à fait disparu ; les époux consternés échangèrent un coup d'œil. Camille était si parfaite qu'en effet elle avait le droit d'être sévère ; cette petite madame Brécart n'aimait pas les conversations sérieuses, mais elle avait pourtant l'air d'une bonne mère et semblait adorer son mari... et madame Frogé proposa un tour de promenade pour changer le cours de leurs idées.
Camille sut se dispenser de la visite au Trocadéro, dont ses parents rapportèrent une forte courbature et beaucoup de terre glaise à leurs chaussures; Mirmont , qui les avait promenés dans tous les endroits inaccessibles au public , rapporta de son côté une colère concentrée contre cette péronnelle qui lui avait fait perdre sa journée, et il se promit bien de le lui faire payer, quand il la tiendrait. Le dîner chez M. et madame Brécart eut lieu dans toutes les règles, et, en rentrant chez eux , les époux Frogé convinrent qu'ils ne pouvaient faire autrement que de rendre ce dîner, et par la même occasion d'inviter M. Mirmont, qui avait été si aimable pour eux.
L'annonce de cette résolution provoqua chez Camille ce qui chez toute autre eût été de la mauvaise
humeur; pour elle, ce fut une re'sig^nation pleine d'humilité' à cette nouvelle épreuve de la destine'e; au fond, le nom e'tait diffe'rent, F effet fut exactement le même. Avec un visage résigne', elle aida sa tante à descendre des placards les plus lointains le beau service de porcelaine blanche à filets d'or, qui n avait servi en tout que cinq fois; elle essuya, pièce par pièce , les assiettes , les compotiers , les petits pots de crème et même leurs couvercles, avec Fapparence d'une vierge chre'tienne marchant au supplice; elle visita les magasins de cristallerie du faubourg Poissonnière pour appareiller le service de cristal , dont plusieurs pièces avaient disparu, de par cette loi myste'rieuse qui veut que les verres dont personne ne se sert jamais s'e'vanouissent sans qu'on y ait touche', comme une vaine fume'e ou une bulle de savon , plus vaine encore !
Elle aida sa tante à repasser le beau linge damassé jauni par l'âge et à faire des corbeilles avec les serviettes pour y placer les petits pains ; elle se rendit à la Halle avec la bonne pour s'assurer que le poisson serait bien choisi; mais elle refusa obstine'ment de mettre les pieds dans la cuisine.
— Il me semble , cependant , disait sa tante désole'e, que tu pourrais bien me dire s'il faut ajouter du sucre aux petits pots de crème et si le court-bouillon des e'crevisses est assez e'picé!
— Je n entends rien à ces choses-là, ma tante, re'pondit avec fermeté' notre he'roïne ; ne me faites pas faire ce qui n est pas de ma compe'tence.
Madame Frog^e', pour la première fois, se demanda si Camille e'tait aussi parfaite qu'elle F avait cru jusqu'alors. Mais ce n'était pas le moment de discuter une question aussi grave : la crème n'attend pas , et les e'crevisses re'clamaient impe'rieusement leur court-bouillon; l'excellente femme remit à des temps plus opportuns la solution du doute qui venait de s'e'lever dans son esprit.
Au moment de meitre le rôti devant le feu , madame Frog^e' reg^arda autour d'elle et se vit toute seule. Se'bastien venait de partir à la hâte pour rappeler au pâtissier une commande oublie'e ; la bonne e'tait alle'e chercher la salade, à laquelle personne n'avait pense'; la concierge, investie du tablier pour la circonstance, e'taitalle'e donner un coup d'œil à sa loge ; après tant de tumulte, cet isolement parut singulier à la vieilledame.
— Où donc est Camille? se demanda-t-elle. ïl y a cent choses à faire, et me voilà toute seule...
Elle passa dans la salle à manger. Là, rien n e'tait plus à faire ; le couvert symétrique était irréprochable ; le coup d' œil de la maîtresse de maison s'assura que personne n'aurait fait mieux ni plus correctement. Mais où donc était la jeune fille?
— Camille , cria la bonne dame , où es-tu ?
— Dans ma chambre, ma tante ! Je m'habille ! C'était son droit; madame Frogé poussa un soupir
et retourna à son laboratoire. Ah! si elle avait eu une fille ! Camille était bien gentille, parfaite de tout point; mais elle n'aimait pas la cuisine; elle n'aimait pas non plus à nettoyer les bronzes ni à passer les meubles à l'encaustique ! Si madame Frogé avait eu une fille , elle lui eût enseigné les deux ou trois cents recettes qui avaient fait de M. Frogé le plus gourmand des professeurs , et de son appartement le plus séduisant des sanctuaii^es domestiques! Comme la pauvre Belle poussait son second soupir, ses acolytes rentrèrent, et l'activité la plus fiévreuse régna dans le laboratoire.
On sonne ! Et la tante Belle est encore revêtue des
9a L'AMIE.
insignes du cordon bleu! Qui va recevoir ses hôtes? Par bonheur, au moment où la bonne effare'e ouvre la porte , sur le seuil du salon apparaît Camille , Camille avec une rose rouge dans les cheveux, une autre douillettement couche'e dans les dentelles de son corsage, pas mal e'chancre'... Camille de'collete'e ! On voit pour la première fois le cou blanc et les bras éle'gants de Camille. Avant que la tante Belle, qui regarde par la fente de la porte de la cuisine , ait eu le temps de frotter ses yeux e'blouis, le salon s'est refermé, et Gustave Mirmont a suivi mademoiselle Froge'.
Pendant que les derniers préparatifs s'achèvent et que la tante Belle esquisse en hâte une toilette de ce'rémonie, M. Mirmont n'a pas perdu son temps. Non quil ait fait de grands frais d'éloquence, car, après leur conversation muette dans l'escalier, le dialogue n'était pas très-aisé pour ces deux personnages, mais que de regards pleins d'une admiration aussi vive
que respectueuse sur les deux roses et leurs appartenances !
11 fallait parler cependant; c'est ici que la diplomatie fit ses preuves.
— Vous devez être bien heureuse, mademoiselle, (jlissa insidieusement l'ancien élève de M. Froge'.
Le regard de Camille indiqua sans détour que, ne se croyant point si particulièrement favorise'e de la Providence, elle attendait une explication.
— Vous avez retrouvé ici une amie d'enfance? continua Mirmont.
— Ah! oui!... Camille laissa tomber ces deux mots avec un suprême dédain.
— Vous vivez très-retirée ; ce sera peut-être pour vous une occasion de rentrer un peu dans le monde , ce monde où vous seriez si fêtée , mais que vous dédaignez...
— Je ne le dédaigne pas , répondit froidement Camille. Le monde et moi n'avons rien à nous dire.
— C'est votre opinion, ce n'est pas la nôtre, répliqua galamment le fonctionnaire.
Camille indiqua d'un geste que cela lui était bien égal.
— Fort bien, pensa Mirmont; mais pourquoi ces deux roses rouges dans ces cheveux bruns et sur cette peau blanche?
Comme il se posait cette question, la sonnette re-
teiitit; Camille, qui connaissait le nombre borné des convives , put se de'fendre de tressaillir, mais elle ne put empêcher le sang de descendre de ses joues pour y remonter vivement F instant d'après.
— Celui qui va entrer la tient au cœur! se dit Mirmont , et, avec une indicible curiosité' , il attendit le nouvel arrive'. 0 surprise ! Claire Bre'cart entra vêtue d'une robe de laine toute simple, mais jolie comme un pastel de Latour, et portant une grosse gerbe de fleurs.
— Bonjour, dit-elle à Camille, tout en jetant un petit salut en réponse à la majestueuse inclination de Mirmont; je parie que tu n as pas de fleurs dans la salle à manger? Ne dis pas non , ce serait un mensonge.
— Je ne mens jamais, proféra dignement Camille.
— Moi non plus ; donc il n'y a pas de fleurs dans la salle à manger; je te connais, il y aura des horsd'œuvre choisis, mais pas de bouquets; les bouquets sont une inutilité, un luxe malsain, — pas parce qu'ils donnent mal à la tête, toutefois, — mais parce que c'est un luxe.
Camille écoutait ce discours, ou plutôt n'écoutait
pas ; les yeux tourne's vers la glace qui faisait face à la porte d'entre'e , elle se demandait si par hasard Claire serait venue seule... Tout à coup, elle reprit à deux fois sa respiration, et Mirmont, qui tout en feuilletant un album la regardait innocemment, aussi dans la glace, ne put s'empêcher d'avouer que celui qui entrait e'tait un bien beau garçon.
— Bonsoir, mademoiselle, dit à Camille le nouveau venu.
Avant que Mirmont stupéfait eût pu se demander pourquoi il ne disait rien à la jeune femme, celle-ci l'apostropha vivement :
— Paul, je parie que tu as oublié les roses mousseuses?
Pendant qu'il retournait chercher les roses dans l'antichambre où il les avait laissées, Mirmont promenait ses regards de Tune à l'autre des deux amies.
— C'est le mari de l'autre! se dit-il, voilà une aventure! La seconde réflexion fut moins morale que philosophique. — L'heureux gaillard, se dit-il, aimé de ces deux jolies femmes! Sont-elles assez jolies toutes les deux ! Il y a des gens qui ont de la chance !
M. et madame Frogé se précipitèrent ensemble
dans le salon, s' excusant d'être en retard, et Claire profita des présentations pour aller disposer ses bouquets dans la salle à manger.
— Je savais bien, se dit-elle en promenant son reg^ard satisfait sur les roses qui s'épanouissaient, grâce à elle, dans des coupes de cristal aux deux bouts de la table; je savais qu'il n'y aurait pas de fleurs ici; Camille est trop austère... Tiens! elle a mis des fleurs sur elle... C'est bien la première fois de sa vie... Est-ce que ce serait pour ce monsieur?... Ah ! si on pouvait la marier ! Je serais bien contente !
En terminant cette re'flexion, Claire prit deux roses mousseuses et les planta n'importe où, après quoi elle rejoignit les autres.
Le dîner fut excellent, tout marcha à ravir; une certaine crème au chocolat, dispose'e dans les légendaires petits pots, fit pâmer d'aise Mirmont, qui était moderne , mais qui était aussi fort gourmand.
— Est-ce assez bourgeois! se disait-il en aparté, il n'y a plus qu'à l'île Saint-Louis et dans les environs de la place des Vosges que Ton trouve une crème aussi parfaite , et dans des i)etits pots , encore !
Quand les liqueurs eurent fait leur apparition ,
dans la cave à liqueurs , bien entendu , la compag^nie passa au salon, et quelques duos succe'dèrent au sextuor an diner. Claire, qui n'avait cessé d'observer Mirmont pendant le repas, s'approcha de la tante Belle , à moitié anéantie dans un fauteuil , et lui mettant la main sur l'épaule :
— C'est un prétendant pour Camille, ce beau monsieur-là? lui dit-elle tout bas.
Madame Frogé tressaillit et la regarda tout effarée.
— Qui est-ce qui vous a dit? commençait-elle. Mais le sourire et les bons yeux de Claire ne respiraient aucune malice.
— C'est bien facile à voir, ma bonne tante Belle, et vous ne l'avez invité que pour cela; est-ce qu'il lui plaît?
— Je ne crois pas, murmura piteusement madame Frog^é.
— Et moi , je croirais assez que si ! répliqua la jeune femme en regardant à l'autre bout du salon.
Debout , Camille causait avec Mirmont , et si elle se montrait toujours dédaigneuse, elle ne semblait pas pour cela trouver le fonctionnaire indigne de sa conversation; elle riait par moments et découvrait
ses dents blanches, un peu trop aiguës, mais si bien rangées ! Sa main jouait avec les feuillets d'un livre , et son poignet blanc se détachait sur sa robe noire avec r éclat d'une belle fleur d'arum.
— Je trouve même qu'elle est passablement coquette avec lui, conclut madame Brécart.
Camille coquette! Madame Frogé regarda Claire avec stupéfaction; mais celle-ci parlait sérieusement. Elle reporta alors les yeux sur sa nièce ; en vérité , pour quiconque ne l'eût pas connue, Camille eût semblé coquette : elle avait une manière de baisser les yeux et de les relever en plein sur son interlocuteur, qui avait une ressemblance bizarre avec le manège ordinaire de la coquetterie; mais Camille! Elle était bien trop parfaite et méprisait trop les hommes pour qu'on pût la soupçonner d'une pareille inconséquence. C'est ce que madame Frogé expliqua à la jeune femme avec toutes les circonlocutions nécessaires.
Claire F écoutait en souriant, et son regard, plein d'une innocente malice, se croisa avec celui de son mari, qui expliquait non loin de là à l'excellent M. Frogé le mécanisme compliqué des études de
r École centrale. Paul Bre'cart s'amusait : faire pe'ne'trer les de'couvertes modernes dans une vieille âme aussi neuve que celle d'un ancien professeur de belles-lettres paraissait au jeune inge'nieur une des choses les plus divertissantes qu'on pût imaginer. Enchanté de voir que sa femme avait aussi trouvé de quoi s'amuser, il lui adressa un signe d'amitié imperceptible pour tout autre et reprit le fil de son discours.
— Malheureusement, dit en soupirant madame Frogé, Camille a trop peu d'occasions de se produire dans le monde; vous voyez ce monsieur, je pense qu'il a été frappé de sa beauté et de ses autres qualités; eh bien, je ne puis pourtant pas l'inviter tous les jours, et comme il ne peut la voir que chez nous , cela va peut-être traîner longtemps ; vous savez, ma petite amie, je n'ai pas confiance dans les mariages qui ne se font pas tout de suite !
Claire eut un bon mouvement.
— Chère madame, dit-elle à la tante Belle, je comprends votre embarras, et si je puis vous venir en aide , je le ferai avec grand plaisir. Connaissezvous bien ce M. Mirmont?
Madame Frogé expliqua l'ancienne affection, les excellents rapports qui liaient Mirmont et son mari , et s'e'tendit sur les mérites du célibataire comme s'il avait été son pensionnaire depuis l'âgée de sept ans et n'avait jamais quitté ses jupes maternelles.
Les gens qui ne connaissent rien du monde ont ainsi une facilité extraordinaire à prêter aux autres le caractère qu'ils leur souhaitent. Rien n'est plus dangereux, car rien n'est plus erroné que les renseignements ainsi fournis par des âmes simples qui voient dans les autres leur propre image. Dans la bouche des époux Frogé, Mirmont devenait l'homme modèle, le fonctionnaire admirable, le célibataire vertueux. On eût demandé à la tante Belle si Mirmont avait eu des maîtresses, qu'elle eut levé les mains vers Fempyrée avec une indignation sans bornes.
Madame Brécartj quoique jeune et vertueuse, par cela même qu'elle était femme et femme du monde, voyait un peu plus clair que la tante Belle. A la même question qui eût scandalisé la vieille dame, elle n'eût point levé les bras au ciel et se fût contentée de répondre par un sourire et un silence prudent ; mais sur les autres points, elle n'avait aucun motif
pour récuser la compe'tence de sa vieille amie , et elle accepta M. Mirmont comme un homme accompli, d'une moralité' irréprochable, ce qu il e'tait certainement, en tout ce qui ne touchait pas au beau sexe.
Quittant sans cére'monie madame Froge', qui, d'ailleurs, tombait de sommeil, Claire se dirig^ea vers son mari, et ^ profitant du premier point et virgule qu elle rencontra dans son discours, elle le prit à part. En deux mots, elle lui expliqua les espe'rances de la tante Belle, les vertus de Mirmont, la difficulté de marier Camille sans la faire voir un peu , la charité qu'il y aurait à lui prêter un appui moral , et par un plaidoyer à voix basse , aussi court que bien senti , elle enleva le consentement de Paul , un peu ahuri , à un projet qu'elle venait de former.
— Tout ce que tu voudras , je m'en rapporte aveuglément à toi !
Paul retourna au vieux professeur qui l'attendait avec impatience, désireux de ce suivre le mouvement " . A vrai dire, le " mouvement " était en avant de vingt années , et quelles années ! les plus belles et les plus fécondes pour la science — sur les idées les plus nouvelles de l'excellent homme.
11 apprit ainsi «V un coup les découvertes de Claude Bernard, celles de Berthelot, celles de Pasteur, et dans un autre ordre d'ide'es les succès d'Emile Zola. A chaque trait de lumière , il repétait en frappant sa main droite sur son genou : — Mon Dieu , comme le siècle marche , comme il marche !
Mirmont avait fini par quitter Camille pour se rapprocher des deux dames , et, chose étrange , la jeune fille, qui se souciait peu de lui, ne se vit pas délaissée sans un mouvement de dépit; quand il se fut assis auprès de Claire, elle ne put s'empêcher de se placer assez près pour entendre leur conversation.
Quelle conversation banale et frivole, et que cette Claire était insignifiante ! Il suffisait à un homme intelligent comme Mirmont, — car il était intelligent, c'était incontestable, — de se trouver auprès d'elle pour que l'entretien tombât aussitôt dans les vulgarités de la vie ou les futilités mondaines.
Ils parlaient du dernier roman de ***, un livre indigne , dont le titre seul avait fait baisser les yeux à Camille, qui naturellement le déclarait d'autant plus indigne qu'elle n'eût jamais voulu le lire, — des fontaines Wallace, de la salubrité publique, d'un opéra
italien qui n'avait pas eu de succès, de Mounet-Sully dans le re'pertoire classique, de Telëphant du Tour du Monde j, et, par transition, du Jardin d'acclimatation et de l'intraitable Toby; puis Toby et sa de'testable jalousie mirent sur le tapis les diffe'rents sys-, tèmes d'e'ducation, et ne voilà-t-il pas que cette absurde Claire, foulant aux pieds la morale et le respect de la maternité , osa parler des de'fauts de son fils, compare's à ceux d'un jeune éléphant d'un caractère difficile! Pour le coup, Camille n'y tint plus, et son refjard plein de pitié' se tourna vers le pauvre Paul, qui était si mal tombé dans le choix d'une compagne.
Paul n'avait pas l'air de se douter de son malheur bien éclairé par les bougies du piano et les lampes dt la cheminée, il parlait avec animation; il aimait la science, il l'aimait avec passion; il la voyait chaque jour se développer et s'étendre avec la joie d'un père qui voit grandir son fils, avec celle d'un citoyen qui assiste à la gloire de son pays, avec quelque chose de plus large, de plus élevé, de plus impersonnel que tous ces sentiments, et que ceux-là seuls connaissent qui aiment la science et les hommes. Il en par-
lait en fils dévoué, en amant passionne', et avec cette part de modeste orgueil que ressent F ouvrier d'une grande chose, celui qui sait que son labeur est utile et comptera dans l'édification du temple. Il était beau en parlant de ce qui lui remplissait Tâme, et si Camille ne comprenait rien à ses paroles, elle ne put qu admirer son éloquence et l'expression de son visage.
Les femmes admettent facilement que T homme qu elles aiment vivent dans un monde qui leur est étranger. Elles se contentent de la part qu'il leur donne , et lui permettent de passer le meilleur de sa vie dans un ordre d'idées qu'elles ignorent absolument. De là vient leur empire sur les dépravés , qui ne voient en elles qu'un délassement à leurs travaux d'un ordre plus élevé; de là vient aussi leur faiblesse dans les moments où leur bonheur se trouve en balance avec le devoir ou l'intérêt des hommes. Que ne peuvent-elles savoir ce qu'elles perdent en dignité et valeur morale aux yeux de leur mari quand elles abdiquent le droit sacré de partager ses fatigues , ses travaux, ses peines, et aussi la récompense de ses peines!
Camille n'en cherchait pas si long ; que lui impor-
tait la science? Et la philosophie, encore bien moins ! Les hommes s'occupaient de ces choses, et les femmes devaient les ignorer, par modestie, par pudeur fe'minine ; une femme très-instruite, aux yeux de Camille comme aux yeux de beaucoup d'autres, était un peu déclassée et passablement blâmable. Le devoir d'une femme bien élevée est de ne pas chercher à s'élever au-dessus de son sexe.
Paul continuait à parler, et Camille à le regarder : la musique de cette voix virile la charmait jusqu'à l'extase. Que n'eût-elle pas donné pour l'entendre parler d'elle à elle-même, avec cette chaleur et cet enthousiasme ! Soudain arrêté par un défaut de mémoire, il s'interrompit, chercha dans sa tête, ne trouvant pas, et, impatienté, il jeta à sa femme :
— Claire, comment s'appelle le célèbre astronome russe, tu sais ?
— Struve, répondit tranquillement sa femme, en conti Quant la phrase qu'elle adressait à Mirmont.
— Struve, c'est cela ! Et Paul repartit de plus belle. Camille resta rêveuse, bercée par cette voix aimée. Claire s'occupait de ces choses ; elle savait les
noms de ces gens. . . Ce ne pouvait être qu'un hasard !
On ne mêle pas ainsi les astronomes russes et les éléphants du Jardin d'acclimatation.
Mirmont observait les yeux de Camille, et se disait qu'elle était sérieusement prise ; le calme de Claire r étonnait ; il ne pouvait s'expliquer qu elle ne s'aperçût pas de ce que pensait son amie, et en même temps mille pensées indistinctes se mettaient à flotter dans son esprit. Enfin, Paul termina son discours, et Claire se leva pour partir.
— Vous dînez chez nous dimanche, dit-elle aux époux Frogé ; toi aussi, Camille. Mon mari a l'intention, monsieur, dit-elle à Mirmont, de vous prier d'être des nôtres.
Paul ajouta quelques mots, et Mirmont, poussé par un instinct de perversité, accepta sans vouloir se demander dans quel but on l'invitait. 11 lui en eût trop coûté de s'avouer qu'on le regardait comme un prétendant, lui qui n'avait, à l'ég^ard de Camille, que des intentions très-vagues et jusqu'alors extrêmement peu matrimoniales. 11 accepta, parce qu'une partie bizarre lui paraissait engagée entre ces deux femmes et qu'il était curieux d'en connaître le dénoûment.
On se sépara, et notre fonctionnaire, en battant le pave' de sa canne, se prit à regarder les astres. Quand il eut marché environ vingt minutes, ses idées, qui s'étaient probablement tassées dans son esprit, à la façon des effets dans une malle, prirent une forme distincte.
— Ce sont deux bien jolies femmes, se dit-il en souriant aux chastes étoiles, et ce serait vraiment bien surprenant si, sur les deux, il ne m'en revenait pas au moins une... La jalousie, le dépit, la vengeance... c'est amusant de vivre !
Et Gustave Mirmont, une demi-heure après, mit la tête sur l'oreiller, avec le calme heureux d'une bonne conscience.
Vers la fin de juillet, après une journée de chaleur écrasante, madame Brécart prenait le frais dans son joli petit salon ; Paul assistait à un dîner de cérémonie et ne devait rentrer que tard ; Bébé dormait dans la salle voisine, dont la porte entr ouverte laissait filtrer une faible lueur de la veilleuse, et Claire
avait fait emporter la lampe : les lumières de la place du Châtelet suffisaient, du reste, à e'clairer l'appartement.
La jeune femme, assise auprès de la fenêtre, jouissait de cette belle soire'e avec délices : quand on n a pas son mari auprès de soi, savoir qu il va bientôt rentrer est encore une chose fort ag^réable : c'e'tait du moins l'avis de madame Brécart. La solitude, que d'aucuns trouvent odieuse, a pour les heureux un charme particulier ; de même qu'un avare s'enferme pour compter son tre'sor, on aime à rester un peu seul pour se rappeler toutes les joies et pour rendre intérieurement grâce à la destinée. C'est ce que faisait Claire. Renversée dans son fauteuil, les yeux perdus dans un coin de sombre azur qui passait entre la cime de deux arbres, et où elle voyait briller une étoile, elle se rappelait sa vie, pleine de bénédictions et de joies tranquilles.
Durant ses jours de fiançailles, sous l'œil de sa mère prudente et sage, elle avait appris la patience; vingt années de mariage avaient enseigné à madame Laugé que les idées de son mari étaient des obstacles à tourner, non des résistances à forcer ; le souvenir
de cette époque e'tait un de ceux que Claire rappelait le plus volontiers. Puis étaient venues les joies triomphantes de r amour avoué, le jour qui lavait enfin donnée à Paul, la gravité recueillie des premiers temps de son mariage, puis les émotions de la jeune femme qui prend dans la vie son assiette définitive, qui se sent une compagne et une amie, qui s'accoutume à voir la considération due à F épouse prendre la place de la familiarité joyeuse si naturelle envers la jeune fille ; puis la maternité, que Claire avait sentie se poser sur elle comme une couronne, comme la consécration d'une vie si bien remplie, comme la récompense de ses vertus d'épouse., tout cela était très-doux, très-sérieux^ presque grave, et Claire pressa sur son sein ému ses mains jointes, comme pour y réunir dans une étreinte le cher époux absent et r enfant adoré endormi.
Un vigoureux coup de sonnette retentit, et la jeune femme se leva en sursaut.
— Déjà Paul ! se dit-elle effrayée.;. Mais il ne sonne pas ainsi !
Elle courut à la porte du salon et vit entrer une forme féminine.
— C'est moi, Camille, fit la nouvelle venue haut et d'un ton de'gag^e'. Je ne te de'range pas ?
— Je suis seule, re'pondit Claire, avec un le'ger serrement de cœur.
Cette voix, cette pre'sence venaient de rompre le charme de ses souvenirs ; après sou silence et son recueillement, il lui semblait entrer dans une salle trop violemment éclaire'e, et cela lui faisait mal.
Elle était retournée auprès de la fenêtre, et machinalement elle offrit une chaise à la nouvelle venue, qui s'y laissa tomber d'un air indifférent.
— Toute seule et sans lumière, dit Camille d'une voix légèrement ironique ; un peu de poésie ! Mais tu as toujours eu l'âme poétique !
— Je ne sais pas si c'est de la poésie, dit Claire non sans effort, car elle était mal réveillée de son rêve, mais je me trouve fort bien ici ; la demi-obscurité me repose les yeux...
— Et ton mari ? fit Camille sans paraître y attacher d'importance.
— Mon mari dîne en ville.
— Si je le dérange, il faut me le dire ; tu sais
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qu'un de mes de'sirs en ce monde est de ne jamais dérang^er personne.
— Tu ne peux me de'ranger, puisque j'e'tais seule et, comme dit Calino, occupée à ne rien faire, re'pondit Claire en se forçant à être cordiale, malgré une g^rande lassitude qui venait soudain de tomber sur elle.
— Alors je reste. Tu es peut-être étonnée de me voir à cette heure indue ?
— En effet... Quelle heure est-t-il ?
— Environ neuf heures et demie, ma chère. Mon oncle et ma tante doivent être couchés ; mais moi, je je n'ai pas sommeil, et je suis venue te voir.
— Je te remercie, fit Claire en souriant ; mais pourquoi à cette heure ?
— J'étouffe dans ma chambre, et je crois que la fraîcheur de la nuit me fait un bien immense. J'ai pris depuis quelques jours Thabitude de me promener tous les soirs. .^
— Et quand il pleut ?
— Je prends un parapluie.
— Et tes parents, que disent-ils de cela ?
— Je ne leur ai pas demandé ; je crois bien qu'au.
commencement cela les a ennuyés, mais ils s'y sont faits.
Claire pensa qu on ne se fait pas aise'ment à la pensée qu un être cher et dont on est responsable court les rues le soir tout seul, surtout quand cet être est une jeune fille d'une beauté incontestable ; mais elle n en dit rien.
— Il y a de quoi devenir fou, reprit Camille, de tourner la même cag^e comme un écureuil, le jour et la nuit, sans repos ni trêve. Mes promenades me chanfjent les idées. Je suis enchantée d'avoir fait cette découverte.
Claire continua de ne rien dire ; il lui semblait qu on pouvait se changer les idées sans sortir le soir toute seule. Il lui était arrivé à elle de sortir seule le soir quand la nécessité l'y forçait ; une nuit, entre autres, quelques années auparavant, sa bonne étant malade, son mari fort souffrant, elle était allée porter à son adresse un travail extrêmement pressé qu'il n'avait pu terminer avant minuit. Pour ne pas compromettre la réputation d'exactitude que Paul Brécart n'avait jamais démentie, elle avait mis un manteau, un capuchon, et, malg^ré les prières de son mari qui
la conjurait de n en rien faire, elle avait e'te' jeter le pre'cieux manuscrit dans la boîte aux lettres que presque toutes les maisons possèdent en province. Cette course dans la petite ville de Saint-Martin, où elle n'avait rien à craindre, lui avait laisse' des souvenirs pénibles. La rencontre de quelques hommes avinés lui avait causé moins de frayeur que celle de deux femmes qui parlaient haut et riaient aux éclats sur le cours. Elle avait passé honteuse comme une coupable, évitant les réverbères, et s'en était revenue bien vite, satisfaite d'avoir fait une chose utile, et humiliée de penser que la nuit couvrait tant de vilenies de son énorme manteau. Avec de tels souvenirs, la manie noc^tambule de Camille lui paraissait moins explicable qu'à toute autre.
— A quoi penses-tu ? lui dit brusquement Camille.
— Je t' écoute, répondit la jeune femme en se redressant sur son fauteuil.
— Eh bien ! qu'en dis-tu ?
— Je ne dis rien; chacun agit selon ses goûts... Pour ma part, je n'aime pas à sortir sans mon mari, le soir moins que jamais.
— Eh ! ma chère, il n'est pas donné à tout le monde
d'avoir un mari ! On fait ce qu on peut, répliqua Camille avec un petit rire nerveux et saccadé. Que fait le tien ? ajouta-t-elle aussitôt.
— 11 dîne en ville, répondit Claire, qui se sentait envahie par une sorte de malaise. Cette voix de'cide'e, ces manières tranchantes lui déplaisaient et la blessaient presque, sans qu elle pût s'expliquer pourquoi.
— Cela lui arrive souvent ?
— Presque jamais ; c'est un dîner de coterie; il y a des camarades auxquels on ne peut refuser. On aurait l'air de se tenir volontairement à l'écart...
— On peut toujours refuser, fit nettement Camille.
— Je ne pense pas, reprit la jeune femme, sentant qu elle défendait son mari contre une insinuation qu elle ne voulait ni ne pouvait comprendre. Quand on est plus riche ou plus influent, on ne peut pas refusera des amis qu'on a connus dans la médiocrité : on aurait l'air de leur tourner le dos...
— Bah ! ma bonne amie, les hommes excellent à trouver des prétextes pour colorer leurs fantaisies du jour de la vraisemblance... Au fond, ils sont enchantés de ne pas dîner chez eux, voilà la vérité.
Camille se reprit à rire de son petit rire saccadé,
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et aussitôt après une violente quinte de toux ébranla sa poitrine. Elle porta son mouchoir à sa bouche, se renversa dans un fauteuil et resta muette un instant.
— Tu tousses beaucoup ? lui dit avec inte'rét Claire, soudain inquiète et comprenant enfin qu il se passait quelque chose d'anormal dans F esprit de son amie. Est-ce que cela t'arrive souvent?
— Mais oui, ma chère amie, très-souvent.
— Depuis longtemps ?
— Deux ou trois mois.
— Tu ne devrais pas sortir le soir jusqu'à ce que ton rhume fût gue'ri.
— Ce n'est pas un rhume.
— Qu'est-ce donc? fit Claire anxieuse, se rappelant soudain certaines rumeurs de Saint-Martinles-Mines.
Camille garda un instant le silence, puis, pousse'e par on ne sait quel instinct e'trange :
— Ma mère est morte à vingt-six ans, dit-elle, après avoir toussé quelques mois ; j'ai vingt-cinq ans révolus ; voilà tout.
Claire frissonna; en effet, parmi ses souvenirs d'enfance, un des plus vifs était celui de l'entrée de
Camille chez eux pendant qu on enterrait sa mère. Cette petite figure pâle, ces g^rands yeux cerne's, ces mains fluettes sur cette robe noire lui avaient laissé rimpression d'une catastrophe indiciblement douloureuse. Elle se leva, et son malaise moral disparut soudain.
— As-tu vu un médecin? demanda-t-elle à voix basse, en posant sa main familière et caressante sur r épaule de son amie. L'évocation de ce souvenir pénible venait de la lui rendre cent fois plus chère. Elle r aimait autant en ce moment qu aux meilleurs jours de leur amitié enfantine, et, de plus, la crainte nouvelle lui inspirait un redoublement de tendresse. Camille secoua la tête avec son petit rire nerveux ; malg^ré elle, Claire retira sa main.
— Ma tante et mon oncle m'ont fait ausculter par leur vieux médecin, dit la jeune fille.
— Eh bien?
— Eh bien, rien ! Est-ce qu'ils y entendent quelque chose ?
Elle fut reprise d'une autre quinte, qui cette fois dura plus longtemps et la laissa très-faible. Claire s'aperçut alors que cette manie de se promener le soir
pouvait bien être le résultat d'un accès de fièvre ; elle pressa le'gèrement le poignet de son amie; la peau e'tait sèche et brûlante, T artère battait vite avec des mouvements convulsifs. Elle eut peur.
— Camille, dit-elle, tu es très-malade !
— C'est le moral qui est malade, dit la jeune fille; n'en parlons pas. Parlons de toi. Nous ne sommes jamais seules, on ne peut pas causer... Racontemoi donc un peu ton mariage ; au fond je n'ai jamais su comment c' e'tait arrive'.
Avec quelque de'fiance d'abord, car Claire craignait de blesser les susceptibilite's infiniment multiples de son amie, puis avec plus d'abandon, à mesure qu'elle pe'ne'trait dans les de'tails de ce temps heureux, qu'elle aimait à relire , comme un livre su par cœur et toujours relu avec passion, elle lui raconta F histoire de cet amour, si simple et si honnête. Comment Bre'cart l'avait aime'e, on ne sait pourquoi : peut-être parce qu'elle adorait sa mère, peut-être parce qu'elle faisait d'excellents petits gâteaux, disait-elle en souriant; comment il le lui avait laisse' voir, et de quelle . façon, un jour qu'ils se trouvaient seuls, et qu'il allait parler , elle le sentait bien , elle avait couru chercher
sa mère dans la pièce voisine, et les avait laisses ensemble... Comment celait madame Laugé qui avait reçu l'aveu du jeune homme et lui avait conseille' de garder momentane'ment le silence vis-à-vis de son mari, excellent d'ailleurs, mais qui repre'sentait une curieuse espèce de Joseph Prudhomme, et qui voulait irrévocablement pour gendre un fonctionnaire de'core'. Il le lui fallait de'core' et fonctionnaire du gouvernement; l'un des deux ne lui suffisait pas.
— Eh bien ? demanda Camille, qui e'coutait en retenant sa respiration.
— Eh bien, cela a dure' dix-huit mois; petit à petit maman amenait mon père à l'ide'e d'avoir un gendre non décore', d'abord, et pas fonctionnaire , ensuite; il y avait des hauts et des bas; des jours papa avait l'air de ce'der, et d'autres où, ayant la goutte, il e'tait plus intraitable que jamais. J'écoutais les discussions en silence, le cœur bien gros... Heureusement, le soir on se voyait tantôt ici, tantôt là...
— Mais vous ne vous parliez jamais dans ce temps-là? interrompit Camille.
— Je crois bien ! mais nous nous regardions ! Un jour papa vaincu s'écria :
— Encore, si Ton pouvait trouver un gendre comme Paul Bre'cart ! En voilà un qui fera son chemin, qui sera de'coré et fonctionnaire ! J'allais sauter au cou de papa et lui crier : Je l'adore ! Maman me fit signe, heureusement, et m' envoya dan s la lingerie. Je ne dormis pas de toute la nuit ; il me semblait que nous allions être marie's dans les vingt-quatre heures. Le lendemain matin, il neigeait, papa avait du rhumatisme dans le genou gauche, et il ne voulait plus de gendre du tout. C'est maman qui en a dépensé de la patience ! Pauvre mère ! Et tout cela pour se voir un jour abandonne'e lâchement par ceux qu'elle avait marie's de ses propres mains !
Claire riait en essuyant une larme, mais la voix de Camille la rappela à son re'cit.
— C'est dans ce temps- là, reprit-elle, que Paul faisait la cour à toutes les demoiselles...
— Moi comprise, interrompit Camille.
Un souvenir importun traversa l'esprit de madame Bre'cart, mais elle l'e'carta sur-le-champ.
— Toi comprise, naturellement, re'pondit-elle ; autrement, ce n'eût pas e'te' juste. Et voilà qu'un jour, un fonctionnaire de'coré fit à mon père je ne sais
quelle sottise. — Jamais, s'e'cria-t-il, un homme de cette espèce ne sera mon gendre ! Maman saisit le joint, comme dit mon mari ; elle avait bien préparé le terrain, et ses paroles ne furent pas perdues ; huit jours après, mon mari faisait sa demande de la façon la plus froide et la plus formelle , tout comme si je n avais e'te' qu une figure de ge'ome'trie, et mon père, après m'avoir consultée, le plus gravement du monde accordait ma main à Theureux fiancé. 11 est juste de dire que, dans l'intervalle, celui-ci était devenu fonctionnaire, mais il n est toujours pas décoré.
— Et puis ? demanda Camille.
— Et puis? On nous maria ! répondit Claire.
— Raconte-moi cela !
— Cela ne se raconte pas ! répliqua la jeune femnie en souriant. Je ne me rappelle plus rien. J'avais une robe blanche, et l'on ferma la portière de la voiture sur la queue, de sorte qu'il fallut ouvrir les deux portières à la fois pour me faire sortir ; il paraît que ce fut une très-belle noce... Pendant la messe, il y avait un ténor amateur qui chantait très-faux... et puis on déjeuna , et puis on dîna, et puis on soupa... Tu sais bien ce qu'on peut avaler de nourriture à
Saint-Martin sans en mourir d'indig^estion ; moi, je n ai rien mange, mais j'e'tais bien contente.
— Et ton mari ? |p
— Il ne disait rien. Nous étions l'un à côte' de l'autre ; je sentais de temps en temps la manche de son habit contre mon voile. Quand il m'a donne' la main, elle e'tait toute froide à travers son gant. Je crois que nous avions l'air très-bête, du moins je le suppose.
— Et après ?
— Après? C'e'tait bien drôle d'avoir une maison à moi, des clefs à moi , du linge à moi ! Je crois que les huit premiers jours j'ai mis la lingerie sens dessus dessous au moins une fois par jour, pour obtenir un plus bel effet; et puis j'allais à la cuisine goûter les sauces, et je les goûtais tant de fois que lorsqu'elles arrivaient sur la table il n'en restait plus ! Mais je crois que je jjie goûtais pas tout, et que la bonne y e'tait pour quelque chose ; car je changeai de bonne, et, depuis, il resta de la sauce, quand même je l'avais goûte'e plusieurs fois.
— Et ton mari, que disait-il?
— Il e'tait content de tout ! II a toujours e'te' content de tout ! C'est le meilleur homme qu'il y ait au monde.
Camille aurait voulu questionner encore, et ne savait plus comment le faire. Elle absorbait avec volupté' le poison qui la brûlait depuis deux mois ; d'abord elle avait faiblement lutté contre elle-même, puis elle s'e'tait fait un calme menteur. La présence de Paul ne la troublait pas plus que son absence, ce qu elle avait considéré comme une preuve d'indifférence; elle ne s'était pas dit que peut-être cette froideur apparente venait de ce qu'elle ne vivait plus qu'en lui, de lui, de son souvenir, de l'écho de sa voix, du bruit de ses pas. Elle venait chez Claire, et si Paul était absent , elle ne le regrettait pas ; peutêtre le préférait-elle ; elle pouvait interroger sa femme, toucher mille objets qui lui appartenaient, respirer cette odeur particulière à chaque intérieur, qu'on ne retrouve pas ailleurs , qui caractérise pour les chiens et les aveugles la présence de tel ou tel individu , de telle ou telle famille. Le parfum très-doux et fugitif que Claire portait sur elle et qu'elle mettait dans les armoires, mêlé avec une odeur de londrès, était la marque distinctive de Paul et de ce qui lui appartenait; Camille la respirait avec délices, et se faisait prêter des livres qu'elle ne lisait pas, seulement pour
emporter chez elle l'odeur de ce cabinet de travail, qui la plong^eait dans une ivresse comparable à celle de l'opium.
Elle n'aimait plus Paul, puisqu'elle n'éprouvait plus en sa pre'sence de battements de cœur ni de rougeurs subites; elle l'avait cru huit jours; puis la passion irre'sistible l'avait mordue au cœur un soir qu'elle le contemplait en veston de travail, debout sous la lampe , superbe avec sa cravate un peu lâche et son cou de'gage'. Un flot de reg^rets, de vœux confus, l'avait prise à la gorge ; elle eût voulu tomber à terre devant lui et sentir le pied de cet homme lui fouler le corps, heureuse de mourir par lui, puisqu'il ne pouvait pas vivre pour elle.
Cette minute de folie laissa Camille très-humilie'e. Elle l'aimait donc maigre' tout, après avoircru ne plus se soucier de lui! Alors, elle tergiversa avec sa conscience, et son orgueil lui tendit une planche de salut.
Certes , jamais il ne saurait qu'elle l'aimait! Elle connaissait le devoir dont la règle austère avait toujours dirige' sa vie. Son devoir e'tait de laisser à Claire le mari que Dieu et les hommes lui avaient donne'. D'ailleurs, qu'importait à cette vierge orgueil-
leiise ce que les hommes appellent l'amour, et qu elle trouvait méprisable et vulgaire! Ce quelle voulait de lui, c'^'tait son estime, son amitié complète.
Claire avait des vertus , certainement , mais Claire était bien matérielle ; elle aimait la bonne chère , les beaux meubles, les toilettes élégantes; elle s'occupait du ménage et de Tenfant. C'étaient des soins que Camille lui laissait. Mais, à côté de ces détails de la vie, il y avait place pour autre chose. Paul méritait une. amie qui le comprît, qui élevât à ces régions de l'idéal son âme que Claire ramenait sans cesse vers la terre. Oui, il y avait quelque chose de plus élevé que l'amour conjugal, toujours mêlé d'un peu d'argile ; il y avait une amitié sereine , idéale , presque sainte... C'est là ce que Camille pouvait offrir à Paul Brécart sans rien ravir à sa femme.
C'est à ce sophisme que s'arrêta la jeune fille, parant des plus beaux noms l'amour passionné qu'elle portait au mari d'une autre. A partir de ce moment, elle n'eut plus d'hésitations, plus de remords; elle avait fait la part de Claire. Claire n'avait rien à réclamer, puisque son amie n'offrait à Paul que ce qu'elle-même ne pouvait pas lui donner!
Elle accepta dès lors l'offre que madame Bre'cart lui avait faite de venir aussi souvent qu'elle le voudrait ; elle vint deux fois, trois fois par semaine, dans la journe'e, vers l'heure des repas, où elle était certaine de trouver Paul chez lui. Elle assistait à leur déjeuner sans y participer , causant avec les deux époux, mais plutôt avec le mari; car la jeune femme, occupée de faire manger son fils, de surveiller le service, ne prêtait à leurs propos qu'une oreille distraite. Au bout de quelques semaines, on ne l'annonçait plus, elle entrait et sortait comme quelqu'un de la maison. Paul et sa femme s'étaient faits à ces allures; seul l'enfant n'avait rien accepté; il détestait instinctivement Camille, et quand elle était là, ne disait pas un mot ; il détestait Camille , mais Camille le haïssait bien davantage. Haïr cet innocent? Certes, elle haïssait l'enfant, cette œuvre de la chair, cette preuve irrécusable de l'amour des deux époux. Sans lui , elle eût pu rêver on ne sait quelle étrange existence où les époux vivraient côte à côte, frère et sœur, mais non amants ; son imagination de jeune fille lui eût alors fait grâce d'une torture qu'elle cherchait vainement à éviter. Elle haïssait l'enfant comme elle
haïssait la chaaibre de Claire et le grand lit avec ses deux oreillers. Elle pouvait supporter d'entendre Paul tutoyer sa femme, — car elle la tutoyait; elle lui pardonnait de T embrasser au front devant elle , car Claire embrassait parfois son amie ; — mais F enfant, rien ne pouvait F empêcher d'être là.
Aussi Be'be' devenait g^rave en la voyant paraître ; s'il eût su parler, il aurait dit bien des choses ; mais son langage n'e'tait pas à la hauteur de ses sentiments, et il se contenta de refuser obstine'ment son front à des baisers que la jeune fille cessa bientôt de lui offrir.
Claire ne voyait rien ; elle avait toujours trouvé son amie " originale « , et aucune excentricité' de sa part ne Fe'tonnait plus; depuis Fenfance, soit par de'bonnairete' , soit par cet instinct de soumission qui fait e'quilibre en nous à Finstinct de Finde'pendance, elle s'e'tait laissé morigéner par Camille. Celle-ci la grondait à tort et à travers, lui rattachait ses rubans dénoués parla danse, lui faisait des sermons sur la nécessité de remettre les objets à leur place; sermons fort inutiles, car Claire avait au moins autant d'ordre que son amie , bien que le sien fût moins méthodiste
et moins désagréable à son prochain;' ce'tait encore Camille qui faisait à Claire des homélies sur le devoir en général, sur Fabnégation, sur le détachement des choses de ce monde. Tant de {jronderies, de sermons et d'homélies avaient accoutumé madame Brécart, alors qu'elle n'était que mademoiselle Laugé, à courber la tète devant son amie , à peu prés comme on courbe la tête quand il pleut pour ne pas recevoir l'eau du ciel en plein visage. Aussi avait-elle repris, sans effort l'habitude de se voir critiquée en toute chose. Peu importaient d'ailleurs à cette femme heureuse les petites gronderies de son amie moins fortunée !
Elle ne s'était pas préoccupée davantage de la manière dont Camille la négligeait pour s'adresser exclusivement à son mari ; elle ne l'avait pas même remarqué ! Son âme sereine ignorait la jalousie et ses inquiétudes mesquines; d'ailleurs, préoccupée de l'idée que son amie finirait par épouser Mirmont, elle ne négligeait rien pour es faire rencontrer , et son attention était uniquement concentrée sur ce point,
11 y a des gens qui s'infiltrent dans les maisons,, sans qu'on sache pourquoi, et qui y prennent racine.
sans qu'il soit possible de s'expliquer comment. Gustave Mirmont e'tait venu dîner chez M. et madame Bre'cart, avec la famille Fro{jé; rien de plus naturel, puisqu'il e'tait invite'. 11 avait fait dans la huitaine sa visite de digestion; c e'tait dû! Puis, environ huit jours après, il e'tait revenu , apportant une log^e du ministère pour le The'âtre-Français , où Ton donnait un drame en vers extrêmement couru. Madame Bre'cart avait accepte' la lo{je avec reconnaissance, tout en disant que c' e'tait de la part de Mirmont une manière habile de lui fournir un pre'texte pour rencontrer Camille. Comme elle e'tait aussi avise'e que charitable, elle invita la jeune fille et pria M. Mirmont de venir les voir dans leur log^e. Camille se rendit à r invitation, parce que ce n e'tait pas un dimanche; le dimanche, tout au plus se permettait-elle un peu de musique sacrée; mais ses principes ne lui interdisaient pas sans doute de jouir de la pre'sence de Paul Bre'cart, même le dimanche, car c'est ce jour qu'elle avait choisi pour faire au jeune couple ses plus lon- (jues visites; il est juste de dire qu'en semaine elle n'avait génère le temps d'y rester, grâce à ses occupations.
Mirmont était venu dans la loge ; il y avait passé environ une heure , et chose moins invraisemblable qu'on ne pourrait le supposer, plus il se fortifiait dans la conviction que Camille aimait Paul Brécart, plus il se sentait pris de passion pour elle. Cette jeune fille qui adorait un homme marié lui paraissait quelque chose d'exquis et d'inabordable, et la difficulté de vaincre redoublait sa passion.
Cependant il s'était convaincu que, malg^ré ses allures extraordinaires , Camille était irréprochable ; cette conviction, qui avait commencé par lui être désagréable, car ce n'était pas une épouse qu'il cherchait, peu à peu lui devenait plus chère, à mesure qu'il prenait plus d'estime pour la jeune fille. Il en était venu, au bout de deux mois, à admirer sincèrement la passion contenue qui cernait les yeux de Camille et mettait sur ses joues les taches rouges de la consomption, sans qu'aucune plainte traduisît ses émotions au vulgaire.
11 l'admirait comme une belle œuvre d'art, et en même temps une sourde rage de n'être pas celui qu'elle aimait le rongeait par moments ; quand il se sentait pris de jalousie, ce qui lui arrivait souvent, il allait
voir madame Brëcart. La calme beauté, l'accueil avenant de la jeune femme lui semblaient le paradis après l'humeur ine'gale et les airs soucieux de Camille. Dans cette atmosphère souriante, il se détendait, et si sa nature profonde'ment corrompue eût pu devenir meilleure, c'eût e'te' sous l'influence de cette femme aimable et bonne. Seulement, comme il entrait dans la composition de Gustave Mirmont beaucoup plus d'argile que d'or, il ne manquait pas une occasion de taquiner Camille en faisant, comme on dit, la cour à madame Brécart. Celle-ci, sentant bien que ces amabilités passaient par-dessus sa tête, feignait d'y prendre plaisir, afin de pousser Camille vers son adorateur, grâce à l'esprit de contradiction qui fait le plus bel ornement de notre faible humanité.
Paul, depuis que ces petites intrigues se nouaient autour de lui, avait perdu le beau calme qui le caractérisait naguère ; plus' rompu au monde que sa femme, il sentait dans l'atmosphère quelque chose de fiévreux et de malsain, mais sans savoir à quoi l'attribuer. 11 trouvait que Mirmont venait bien souvent, ce qui était vrai; que sa femme le recevait bien, ce qui
était vrai aussi ; que son intérieur n'était plus le même, que Bébé était souvent maussade ; il ne s'expliquait pas que c'était seulement en présence de Camille ; et puis, un homme de trente-cinq ans ne côtoie pas impunément une passion comme celle-là : dans les rejjards contenus, dans les gestes de la jeune fille, dans le son de sa voix, dans la poignée de main officielle, mais où la main était brûlante et nerveuse, il sentait quelque chose de trés-dur, de très-àpre, qu'il prenait pour de la pitié, et il se demandait pourquoi cette pitié.
Sans savoir pourquoi, il se mit à rentrer brusquement à des heures insolites : rien ne lui parut changé par^ cette nouveauté ; Claire était aussi souriante, aussi calme que de coutume. Elle se contenta de lui faire observer que s'il changeait les heures de ses repas sans la prévenir, la bonne ne pourrait pas ê!re exacte. Paul se fâcha le lendemain contre la bonne qui n'était pas prête, et la mit à la porte séance tenante. Ce détail de ménage^se renouvela deux ou trois fois, et Camille alors se dit que son pauvre ami était bien mal servi. A partir de ce moment, le hasard voulut que Claire eût une série malheureuse de
bonnes ; et la jeune fille, qui me'prisait les recherches du service domestique et se contentait de ses propres mains, prit Thabitude, à chaque visite, de demander à son amie si elle avait toujours la même bonne. Claire répondait à cette agression comme à une aimable plaisanterie, mais Paul s'en trouva blessé.
— Tu te rends ridicule, dit-il un jour à sa femme, avec ces changements perpe'tuels.
Claire eût pu lui re'pondre que sur sept ou huit domestiques, c e'tait lui qui en avait renvoyé' la moitié sans leur laisser le temps de répondre; mais elle savait qu'à une injuste querelle il faut se garder de rien répliquer, car les arguments les plus raisonnables se brisent contre le parti pris ; elle alla plus souvent à la cuisine, fit plus de besogne de ses propres mains, et Paul eut la satisfaction de voir le même visage pendant plus de huit jours.
— Tiens ! tu as encore la même bonne? dit Camille un jour en entrant, cela me surprend; j'avais pris r habitude de voir une nouvelle figure à chaque visite.
Paul regarda sa femme qui souriait, et un grand
remords le saisit au cœur. C'e'tait parce que cette tête folle avait raillé sa douce Claire, qu'il lui avait fait un reproche immérite'? Il comprit son injustice, et en eut g^rande honte. Tournant alors son reg^ard vers Camille, il surprit dans ses yeux luisants une flèche acérée qui frémissait encore.
— On fait ce qu'on peut et non ce qu'on veut, mademoiselle, dit-il, non sans un certain effort pour amener un sourire sur ses lèvres ; trouvez-nous des bonnes qui élèvent à la hauteur d'un principe le sentiment du devoir, et nous n'en chang^erons plus. Pour ma part, je me récuse, je n'en ai jamais rencontré.
Camille le regarda, blessée au cœur; ce regard émut Paul malgré lui. Il lui disait si clairement :
— Tu peux m' affliger tant que tu voudras, tu sais bien que je suis sans défense contre toi!
Honteux de sa vivacité, mécontent de lui-même, il quitta les jeunes femmes, et Claire en fut un peu contrariée. Mais son âme sereine ne donnait pas d'autre portée à ce qu'elle voyait, et elle ne songea à cet incident que comme à un des mille désagréments dont notre vie est émaillée.
Il fallait cependant en convenir, ces petits de'sagre'ments se pre'sentaient plus souvent qu'autrefois, et cette augmentation datait de Fentre'e de Camille dans Tappartement du boulevard Se'bastopol ; c'est pourquoi Claire ne mettait peut-être pas dans son accueil toute la cordialité' d'autrefois ; mais à la pense'e que son amie e'tait malade, menace'e d'une mort pre'mature'e, comme autrefois sa mère, ses griefs s'e'vaîiouirent soudain, son cœur chaud et bon se re'veilla vivement, et elle ne pensa plus qu'au moyen de secourir lajeune fille.
Pendant qu'elle prononçait le pane'gyrique de son mari, il rentra; croyant Claire seule dans le salon, il s'apprcclia de la fenêtre, et dans le demi-jour produit par l'éclairage de la place, il se pencha sur la femme qu'il voyait assise dans le fauteuil, pour l'embrasser comme il faisait toujours en rentrant.
Camille sentit un frisson délicieux et mortel l'envahir à cette approche ; elle devait parler, sa voix aurait indique' à Paul la me'prise qu'il allait commettre : elle n'en eut pas la force. Mais au moment où la barbe soyeuse du jeune inge'nieur effleurait déjà les cheveux de lajeune fille, Claire s'écria :
— Tu te trompes, Paul, c'est Camille; je suis
Sa main attira le jeune homme vers elle, et il mit sur son front le baiser du retour, après quoi il s'excusa de sa me'prise auprès de la jeune fille.
— Je m'en vais, dit celle-ci en se levant brusquement.
— Pas toute seule ! répondit Claire, comme e'mue à la pense'e que son amie e'tait si malade.
— ■ J'en ai l'habitude, reprit-elle brièvement.
— Je vais vous reconduire, mademoiselle, dit Paul en se dirigeant vers la porte.
— Ne prenez pas cette peine, monsieur, répliqua sèchement Camille.
— Si, si, Paul, reconduis-la! s'e'cria Claire. Pendant que la jeune fille mettait son chapeau,
madame Bre'cart attira son mari dans l'embrasure de la fenêtre.
— Elle est très-malade, mon ami,^i dit-elle à voix basse. Sa mère est morte toute jeune, la voilà malade comme elle... Fais-la parler, confesse-la; il faut la sauver.
Elle poussa Bre'cart e'tonne' vers la porte de l'anti-
chambre, et deux secondes après ils descendaient r escalier.
Restée seule, Claire retourna auprès de son fils, dont r imperturbable sommeil bravait toutes les conversations. Elle le reg^arda pendant un moment, silencieuse, presque triste, et une grosse larme, se de'tachant de ses cils, roula lentement jusque sur la couverture du berceau.
— Pauvre enfant, dit-elle tout bas, si tu restais orphelin, comme elle! Ah! mon cher petit, ne sache jamais ce que c'est que de grandir sans mère !
Une seconde larme suivit la première, et tomba sur la menotte ferme'e de T enfant, qui se retourna et •entr ouvrit les yeux en murmurant :
— Maman !
, — Dors, mon ch^i, re'pondit doucement Claire en se penchant sur lui ; dors, maman est là !
Il se rendormit aussitôt, et Claire cessa de pleurer.
Paul avait offert son bras à Camille, et ils marchaient le long^ du quai; la gaie'te' du dimanche s'était à peu près endormie, en attendant que la sortie des the'âtres vînt la re'veiller. Surpris de ce qu'il venait d'apprendre, touché d'un soudain intérêt, plus vif et plus tendre pour cette belle créature, peut-être vouée à la mort, il ne savait que lui dire , et pourtant les questions se pressaient sur ses lèvres. Un accès de toux de Camille lui fournit l'occasion qu'il cherchait.
— Vous êtes sérieusement malade ? dit-il d'une voix douce.
— Qu'importe ! répondit Gamille en doublant le pas.
Il la retint en serrant son bras, et la contraignit à marcher plus lentement.
— Il importe beaucoup , reprit-il ; vous êtes jeune, la vie s'étend devant vous ; il faut la conserver.
— Pour ce qu'elle vaut ! fit Camille en riant amèrement.
— La vie est une bonne chose, répondit Paul avec Faccent convaincu de Thomme pour qui l'épreuve a e'te' favorable ; il faut F aimer, pour qu elle vous aime.
— C'est un moyen qui ne re'ussit pas toujours.
Il y avait dans cette réponse une telle amertume, tant de colère contenue, tant de regret inavoue', que Paul resta interdit. Cependant Claire lui avait enjoint de confesser Camille, et c'e'tait aussi le vœu de son propre esprit devenu curieux.
— Avez-vous à vous plaindre du sort? demanda-t-il.
— Moi ? ah ! Dieu ! jamais ! Y a-t-il au monde une cre'ature plus heureuse que moi ! Et puis, monsieur Paul, qu'est-ce que cela peut vous faire?
— Mais, mademoiselle, Finte'rét que nous vous portons...
— Croyez-moi, monsieur Paul, interrompit la jeune fille, ne vous inquie'tez pas de cela ; vous avez d'autres soucis : votre position, vos devoirs, votre femme, votre fils... voilà ce qui doit vous inquiéter; je ne suis rien pour vous, qu'une simple relation sociale, ni gaie, ni brillante, ni même utile ; réservez