LAMIE
tillonnée envoyée de Paris, et qui avait fait alors l'admiration de la petite ville ! Pendant huit grands jours, il avait fallu montrer cet ouvragée de Pénélope à toutes les dames de T endroit.
— Mais c'est au petit point, ma bonne ! s'était-on écrié de toutes parts. Vous n'en viendrez jamais à bout !
La jeune femme souriait avec orgueil; pour son mari, de quoi n'eût-elle pas été capable ! Et d'ailleurs Bébé marchait seul, et sa mère lui avait promis, si elle se trouvait jamais dans un embarras par trop pressant, de lui céder sa vieille domestique qui la servait depuis trente ans.
Dix-huit mois s'étaient écoulés; le voyage à Paris s'était présenté inopinément, puis la maladie de Paul... Le fameux écran avait été bien abandonné ! Mais le nouvel an approchant, Claire s'était reprise d'une ardeur nouvelle; d'ailleurs, sa mère, en la quittant, lui avait enfin laissé sa vieille servante ; les fameux changements de domestiques, si odieux à Paul, allaient être bannis pour toujours du chapitre de leurs misères domestiques, et c'était le moment ou jamais de terminer cet ouvrage.
Qui saura jamais dire de quelle passion Ton se prend pour une tapisserie? Est-ce le travail de la combinaison des nuances ou celui du nombre des points? Est-ce le plaisir de voir s'épanouir sur le canevas des fleurs qui ne doivent pas mourir? Est-ce enfin le souvenir des pensées tristes ou gaies qui accompagnent le travail et dont le réseau se noue imperceptiblement autour de l'ouvrière? Il serait difficile de le dire, mais la tapisserie n'est pas un ouvrage banal comme tant d'autres, et l'attention, sans cesse surexcitée, donne au cerveau une vivacité d'impressions qu'il n'aurait pas en d'autres circonstances.
Claire revoyait sa vie en retrouvant les laines de couleur douce, un peu effacée, qui devaient remplir les vides du canevas. Elle avait été très-heureuse en commençant cet ouvrage, — plus heureuse peut-être encore le jour où elle l'avait jeté au fond d'une corbeille en lui promettant de l'en sortir à Paris ! Paris, le rêve de son mari , où sa carrière recevait une consécration définitive, où son talent obtenait sa récompense.
Paris avait-il tenu tout ce qu'il promettait ? Claire
se le demandait en piquant son aiguille agile dans les trous du tissu. Oui, certes, il avait tenu ses promesses, et au delà, en ce qui regardait la gloire, la fortune et le bien-être ; mais le bonheur e'tait-il venu? Sans doute ! Et le cœur de la jeune femme se gonfla d'une joie profonde en pensant à cette après-midi de lavant- veille si belle et si lumineuse, où elle e'tait allée au Bois avec son mari, gue'ri et joyeux, plus de' voue' peut-être encore et plus affectueux qu'autrefois. Cependant une amertume secrète assombrissait ce passe' de la veille. Claire avait l'impression vague d'avoir souffert depuis son arrive'e à Paris; des peines nouvelles e'taient ne'es dans ce charmant logis, arrange' avec tant d'amour. L'image de Camille, après avoir flotte' indistincte pendant un moment, s'arrêta tout à coup entre madame Bre'cart et son ouvrage.
Camille n' e'tait pas bonne. Cette pense'e, que la jeune femme avait cent fois chasse'e avec succès, revenait sans cesse , et maintenant Claire ne pouvait plus la conjurer, comme autrefois, avec le souvenir des bonnes œuvres de son amie. Camille avait joue' dans sa maison le rôle du mauvais ge'nie ; avec elle
étaient entrées dans cet aimable nid , où le bonheur devait couver les époux sous son aile, les paroles acerbes et les reproches injustes de son mari; avec Camille s'était présenté le devoir, grog^non, déplaisant, hostile, là où n avaient jamais pénétré que la sérénité du travail aimé, de l'effort qui ne coûte rien, parce qu il est dicté par l'amour, que la joie de faire bien pour charmer ce qu'on aime... Etait-ce mal, en vérité, que d'aimer son devoir, et fallait-il se détacher des biens de la terre au point de n'apporter dans son intérieur qu'un visag^e résig^né, au lieu du sourire du contentement de soi-même ? Fallait-il fuir comme un remords les louanges de sa propre conscience ?
Claire sourit doucement. — Non, pensa-t-elle, Camille ne m'apprendra pas à haïr la vie pour éprouver ensuite l'ineffable joie de lui pardonner ! Ce n'est pas sa morale étroite et lugubre qui est la vraie ; ces façons ascétiques ne sont plus de notre temps, et pourvu que je ne sois une bonne femme pour mon mari, une bonne mère pour mon enfant, une âme droite et compatissante envers tous ceux qui m'approchent, il me semble que je pourrai mourir en paix, sans craindre un jugement sévère !
Ici une pensée troubla la méditation de madame Brécart. N'était-elle pas trop rigoureuse envers son amie ? En plongeant au fond de sa conscience , elle « s'aperçut soudain, avec un certain effroi, qu elle ne laimait plus, oh !,mais plus du tout!
— Elle ne m'a pourtant rien fait ! se dit la jeune femme , consternée de sa découverte , est-ce que je serais méchante ?
Elle lui avait fait quelque mal cependant, car c'était bien à Camille que revenait la responsabilité de la maladie de Paul'; mais tout cela était fini , elle n'eût plus dû s'en souvenir; pourquoi ce mauvais sentiment qui venait malgré tout, et qui semblait grandir à chacun de ses efforts pour le vaincre ?
Afin de changer le cours de ses idées, elle alla embrasser son fils dans la pièce voisine , où il bâtissait toujours de superbes châteaux de bois blanc.
— Dis-moi, Félix, m'aimes-tu bien? lui demanda-t-elle, poussée par le besoin de se défendre contre l'idée de sa propre méchanceté.
— Oui, répondit Bébé en hochant gravement la tête, et papa aussi, et Marie aussi, ajouta-t-il en indiquant la vieille bonne. Il ajouta un morceau de
bois à son œuvre , puis pencha la tête de côté pour l'admirer. — Tu sais, mère, reprit-il au bout d'un moment, c'est Camille que je n aime pas !
Pour confirmer son dire, il renversa d'un coup de main rëchafaudage léger, qui s'écroula avec un bruit assourdissant, puis, sans perdre un moment, le futur ingénieur se remit à Y ouvrage .
Claire rentra dans le salon, presque effrayée de ce qu'elle venait d'entendre ; son antipathie pour Camille était-elle si naturelle que l'enfant lui-même n'eût pu en défendre son âme innocente ? Ou bien était-ce elle qui lui avait inspiré, sans le vouloir, ce sentiment malsain qu'elle eût voulu anéantir?
Au moment où elle reprenait son ouvrage, on lui annonça M. Mirmont.
Cette visite n'avait rien de surprenant, cependant madame Brécart tressaillit avec une certaine joie, espérant vaguement qu'elle allait apprendre quelque chose au sujet de Camille ; si Mirmont eût pu lui annoncer qu'il épousait Camille dans les vingt-quatre heures , et qu'il partait aussitôt avec elle pour l'Algérie, elle lui eût vraisemblement sauté au cou.
Mirmont n'avait pas l'air de partir pour l'Algérie.
mais il n'avait pas non plus Tair d'un homme qui vient annoncer son mariag^e prochain. 11 s'assit en face de Claire avec sa grâce accoutume'e , et pendant dix belles et bonnes minutes, il lui tint les propos qu'un célibataire aimable et g^alant tient à une jeune femme honnête et jolie qui le reçoit pour quelques instants.
Comme il ne parlait pas de Camille, ce fut elle qui prononça son nom, car elle e'tait impatiente.
— Votre partie de théâtre a-t-elle re'ussi? lui demanda-t-elle sans le regarder.
— Comment l' entendez-vous? riposta Mirmont, enchante' de cette question qui lui ouvrait les voies.
Claire sourit, et, levant les yeux sur lui avec enjouement :
— J'entends vous demander si vous avez eu le plaisir que vous vous promettiez ? Mademoiselle Frogé a-t-elle daigne' y assister ?
— MademoiselleTrogé a daigne' y assister, et j'en ai eu beaucoup de plaisir , mais... je ne sais si je dois , vous faire ma confidence tout entière...
' — Vous avez des confidences à faire , cher mon-
sieur? Vous ne trouverez jamais de confidente plus discrète ! -
Mirmont prit un air se'rieux et s'approcha imperceptiblement.
— J'ai eu Fhonneur, dit-il à demi- voix, de demander la main de mademoiselle Frog^e'.
— Les parents vous l'ont accordée ? fit Claire avec un tressaillement de joie dans le cœur et une douce ironie dans la voix.
— Ses parents ne me l'auraient , je crois , pas refuse'e , reprit le pre'tendant ; mais avant de me laisser arriver jusqu'à eux, mademoiselle Frogé m'a définitivement refusé.
— Elle ! s'écria Claire, c'est elle qui vous a refusé î Et sous quel prétexte , grand Dieu ?
Mirmont garda le silence un moment. Parler était difficile, mais se taire l'était plus encore, et d'ailleurs, s'il se taisait, à quoi bon cette visite ? 11 eût mieux fait de s'abstenir.
— Le prétexte qu'elle m'a donné, répondit-il lentement, est de nature si délicate que je me crois à peine autorisé à vous le révéler, à vous, sa meilleure, sa seule amie.
Claire le regardait avec des yeux effare's; il continua :
— Ce prétexte n'est pas de nature à diminuer l'estime que m'inspire mademoiselle Frogé, jeme borne à regretter d'être venu si tard... Vous, madame, vous qui avez tant d'empire sur mademoiselle Camille...
Claire eut bonne envie de lui demander s'il se moquait d'elle, mais de peur [de l'interrompre elle s'abstint.
— Vous devriez , chère madame , lui faire comprendre que son véritable devoir, la véritable sagesse lui commandent de renoncer à une affection qui ne peut aboutir à rien, sinon à lui causer, à elle et à d'autres, de longs et redoutables chagrins.
— Qu'y a-t-il donc? demanda madame Bécard, envahie par une sorte de terreur; elle sentait que Mirmont ne lui eût pas parlé sur ce ton si la circonstance n'eût pas eu d'importance pour elle.
— Mademoiselle Frogé m'a donné pour motif de son refus une raison devant laquelle je ne puis que m'incliner, mais qu'elle pourrait écarter, je n'en doute pas ; je lui ai certifié que si elle voulait bien
revenir sur sa de'cision, de mon côté j'oublierais absolument sa confidence , et que les sentiments qu elle m'inspire ne subiraient aucune modification...
— Mais, monsieur, qu'est-ce donc ? insista Claire, au plus haut degré' de la surprise et de la crainte,
— En un mot, chère madame, et je ne croyais pas vous l'apprendre, mademoiselle Froge aime un homme marié et veut rester fidèle à cet amour.
— Camille ! s'écria Claire en se levant, c'est impossible! Non, non, cela ne ne se peut pas... monsieur ; elle ne vous a dit cela !
Mirmont s'inclina respectueusement sans mot dire; madame Brécart joignit ses deux mains, qu'elle pressa douloureusement sur son cœur prêt à éclater, et les laissa lentement redescendre devant elle. Cent fois l'idée de cet amour lui était venue, mais si vague, si trouble, qu'elle ne s'en était même pas souvenue; et voilà que la vérité terrible surgissait devant elle , et qu'il allait falloir lui livrer bataille !
— Un homme marié ! répéta Claire.
Aucune illusion n'était possible. Camille ne voyait aucun autre homme marié dans une semblable intimité, et, d'ailleurs, l'ancien bruit de Saint-Martin-
les-Mines servait de base irréfutable à cette conviction nouvelle.
— Elle ne Ta pas nommé, j'espère, monsieur? reprit la jeune femme en tournant vers Mirmont son beau visage animé par F indignation.
— Non , madame, elle ne Ta pas nommé, répondit Mirmont, qui ne mentait pas, car c'est lui qui avait prononcé le nom de Paul.
Claire éprouva un grand soulagement; c'était quelque chose que de sentir son nom sauf de cette triste aventure. Que la honte en retombât sur Camille seule, qui n'avait pas su trouver d'autre moyen de se défendre que de se déconsidérer !
— Ai-je eu tort, madame, reprit humblement Mirmont, de penser que vous voudriez bien m' aider de vos conseils et ramener mademoiselle Frogé à des sentiments plus rationnels, plus conformes aux principes qui l'ont dirigée jusqu'ici ?
— Soyez assuré, monsieur, répondit Claire en levant sur son interlocuteur le regard honnête de ses beaux yeux, soyez absolument certain qu'en ce qui dépendra de moi, le possible sera fait pour faire comprendre à mademoiselle Frogé son véritable devoir.
L'indignation qui, l'instant d'avant, enflammait son visage avait fait place à une pâleur subite. L'abîme qu elle venait de sonder lui avait donne' le vertige. Se pouvait-il que Camille, avec ses beaux sentiments d'honneur, de devoir, de rigorisme e'troit et fanatique , eût osé entrer dans sa maison avec un cœur adultère ?
La pense'e de cette trahison lui faisait horreur , au point de lui inspirer plus de de'goût que de colère. Elle s'assit avec un geste décourage', si découragé que Mirmont se sentit ému de pitié pour elle et regretta presque de l'avoir avertie.
— Bah! pensa-t-il pour se consoler, c'est un service que je lui ai rendu ! Je me permettrai de vous faire observer, chère madame, dit-il tout haut, que si mademoiselle Frogé apprend que j'ai eu l'honneur de converser avec vous, le fruit de vos excellents conseils sera perdu pour moi... Dans sa colère, elle me repoussera plus que jamais.
— Vous avez raison, monsieur, répondit Claire; elle ne saura pas que je vous ai vu. D'ailleurs, ajouta-t-elle avec amertume, elle ne s'étonnera pas que je sois prévenue.
Sans relever cet aveu involontaire, Mirmont se hâta de se retirer ; il avait le cœur sensible et n'aimait pas la vue des maux qu'il avait causés; à quoi de'sormais sa présence eût-elle pu servir ? Sa seule crainte était de rencontrer Camille dans l'escalier ou dans les alentours ; mais la divinité spéciale qui le protégeait lui évita ce désag^rément.
Claire reprit sa tapisserie, et, machinalement, essaya de suivre le dessin... Après avoir piqué son aiguille deux ou trois fois au hasard, elle jeta son ouvrage dans la corbeille, et resta immobile, les mains ouvertes, les yeux fixes. Le mystère était éclairci désormais ! Voilà le secret des reproches de Camille, de ses railleries, de ses dédains, de toutes ces choses étranges qui depuis six mois empoisonnaient lentement sa vie ! Si Camille aimait Paul , il était tout simple qu'elle blâmât les moindres actions de Claire, qu'elle s'efforçât par toutes ses paroles de rejeter dans l'ombre et dans le néant la rivale dont la présence lui était au moins importune, sinon odieuse. C'était tout naturel, en effet, et Claire sentit que rien n'était plus évident.
Mais pourquoi cette rivalité ? Comment Camille, si
fîère, si hautaine, si susceptible, avait-elle osé hasarder sa ^blancheur d'hermine dans le bourbier d'un pareil amour?
En pensant aux beaux principes de son amie, madame Brécard se sentit prise de pitié' ; à quoi bon ces pensées élevées, ces paroles austères ? Tout cela pour en arriver à convoiter le mari d'un autre? Le mépris le plus écrasant se dressa dans l'âme innocente de la jeune femme et l'emporta soudain à plus de cent coudées au-dessus de sa rivale malheureuse.
Et Paul? A la pensée que c'était à son mari, à cet être noble et ^droit entre tous que Camille avait osé s'attaquer, la colère de Claire se leva furieuse; elle eût peut-être pardonné à la jeune fille de lui avoir fait du mal; mais d'avoir exposé Paul à succomber, à trahir la foi du mariage , voilà ce qu'elle ne pardonnerait jamais !
— Jamais ! répéta-t-elle deux fois en se levant et en marchant lentement à travers le salon, jamais ! Si Paul avait failli un jour; s'il avait regardé cette fille comme il me regarde ; s'il lui avait pressé la main comme il me la presse... Qu'aurait-elle fait, cette
femme affolée ? Elle regarda autour d'elle, et soudain elle courut à la pièce où jouait son fils.
Il s'était endormi au bord de la table; la tiédeur du poêle et la monotonie du même jeu l'avaient peu à peu plongé dans un doux sommeil. La face couchée sur ses deux petits bras, ses boucles brunes inondant la table autour de lui, il dormait paisiblement, et ses longs cils noirs faisaient une ombre prolongée sur ses joues roses. Au moment où Claire ouvrit la porte avec vivacité, la vieille bonne leva en l'air une de ses aiguilles à tricoter, qu'elle allait passer dans ses cheveux gris. Ce geste d'avertissement, que Claire avait respecté tout enfant, l'arrêta sur le seuil, et elle s'approcha à pas lents.
Si Paul l'avait trahie, elle aurait emporté son fils avec elle, et jamais il n'aurait pu retrouver leur trace ; mais Paul était son époux ; qui aurait osé accuser celui qu'elle aimait? Claire sentit avec orgueil dans son âme d'épouse qu'elle n'avait pas douté de son mari. Rassérénée, triomphante, elle se pencha sur l'enfant de leur amour, et l'embrassa doucement sur la frange de ses cils , puis elle appuya affectueusement sa main sur Fépaule de la vieille
servante, qui suivait [avec inquiétude les changements de son visage mobile et facile à scruter ; une sorte de sourire effleura ses lèvres, et elle rentra dans le salon.
La colère e'tait passe'e, la colère qui aveugle et fait commettre des erreurs; restait la justice, et la justice voulait que Camille fût punie. Rien n e'tait plus facile , car avec cette orgueilleuse , le plus sûr châtiment, le plus rude, était de blesser son orgueil. Claire regarda la pendule ; Camille rentrait de bonne heure ce jour-là ; elle était sûre de la trouver chez sa tante... Elle s'arrêta au moment de prendre son chapeau. Ce n était pas chez les époux Frogé que madame Brécart aurait le droit de parler à cœur ouvert; il fallait que ce fût chez elle, dans cette maison dont Camille avait violé le sanctuaire. Elle écrivit sur une carte : — J'ai besoin de te parler tout de suite, — et fit porter son message par un commissionnaire.
Moins d'une heure après, Camille entra. Son ancienne assurance était diminuée depuis la veille , et elle ne se présentait dans cette maison qu'avec une sorte de crainte; le billet de madame Brécard
état trop laconique pour qu elle pût y chercher quelque indice de ce qu on lui voulait, et cependant elle n'augurait rien de bon. Il fallait pourtant se rendre à l'invitation de son amie, car quel pre'texte donner à un refus? Elle entra donc inquiète, presque effraye'e, mais cachant ses craintes sous le masque conventionnel de son affabilité souriante et froide.
— Tu m'as fait demander, ma chère, dit-elle, que me veux-tu ?
Elle approchait son visage de celui de Claire , mais celle-ci se recula un peu, et n'avança pas la main en réponse à celle que Camille lui tendait. Mademoiselle Frogé devint très-pâle , et une secousse nerveuse la remua de la tête aux pieds ; les deux femmes se regardèrent une seconde en silence, et Camille comprit que Claire savait tout. Son orgueil indomptable cependant lui inspira le courage de tenir bon, et elle ne baissa pas les yeux. On l'eût tuée sans lui faire demander pardon.
D'ailleurs, un mépris souverain pour Paul Brécart venait de naître en elle, à la pensée que lui seul avait pu livrer son secret à Claire. Quel homme faible et sot qui n'avait pas su défendre la dignité et l'honneur
d'une femme contre les e'panchements de F intimité' ! Il s'était joué d'elle sans doute, et tous les deux, elle et lui, ils avaient tourné en ridicule cette pauvre Camille, victime d'un amour sans espoir ! Elle eut honte de l'avoir aimé.
— Que me veux-tu ? répéta- t-elle, cette fois, d'un ton bref et impérieux.
Claire ne se laissa point émouvoir ; pendant l'heure précédente, elle avait eu le temps de mettre de l'ordre dans ses idées.
— Je voulais te dire, répondit-elle d'une voix claire et vibrante, que tu aimes mon mari.
Camille ne put réprimer un mouvement de colère ; madame Brécart était en possession de tout son sangfroid, et l'outrage n'en était que plus sanglant. L'orgueil de la jeune fille lui inspira un parti désespéré.
— Je l'aimais, dit-elle avec hauteur; mais depuis qu'il a été assez vil pour livrer mon secret à sa femme, je ne l'aime plus, je le méprise.
Claire faillit lever la main pour frapper la bouche qui venait d'insulter son mari , mais elle sut se con^ tenir et fit un pas en arrière.
— Tu aimais mon mari , et tu l'as cru capable
d'une lâcheté; moi aussi je Faime, et je ne l'ai pas soupçonné un seul instant! Voilà la différence entre ton amour et le mien. Après un court silence, elle ajouta : — Paul ne m'a jamais parlé de toi. Tu lui avais donc dit que tu l'aimais ?
Camille, blanche de colère et de honte, continua à regarder Claire avec ses grands yeux pleins de haine et de défi. Elle s'en voulait mortellement de s'être trahie alors qu'elle eut pu lutter, et peut-être plus encore d'avoir renié son amour au moment où Paul s'en montrait plus digne que jamais.
— J'ignore, dit-elle enfin, le nom de l'infâme qui m'a trahie; tu me dis que ce n'est pas lui, je te crois; alors, il est le même qu'avant, il n'a rien perdu de mon estime ni de... elle hésite... de mon amour, conclut-elle audacieusement.
— Te trahir? s'écria Claire. Mais est-il besoin qu'on te trahisse? Ne t'es-tu pas démasquée toimême mille fois? N'a-t-il pas fallu toute mon indulgence, toute la sotte pitié que m'inspiraient tes malheurs, pour m' aveugler aussi longtemps sur ta conduite? A cent reprises diverses, j'ai cru m' apercevoir que tu n'étais pas mon amie, que tu ne cher-
chais quà me nuire, à de'tacher de moi mon mari... Si j'ai repoussé cette ide'e, c'est parce que je ne voulais pas croire au mal, parce que de tels soupçons me semblaient indigènes de nous... mais aujourd'hui que j'ai ouvert les yeux. . . je t'ai fait venir pour t' annoncer que tout est fini entre nous , que j'oublierai ton nom et ton existence, et que...
— Et que...? re'péta Camille avec hauteur.
— Que tu dois faire de même. Tu n'aurais pas dû me forcer à te le dire.
— Je croyais, reprit me'chamment Camille, que la femme n'avait d'autorité' dans le me'nag^e que ce que lui en laissait son mari ; as-tu pris l'avis du tien avant de me donner mon congre'?
Claire reg^arda son ancienne amie bien en face, et celle-ci n'osa soutenir ce regard honnête, plein d'une indignation que les paroles ne pouvaient plus rendre ; elle détourna les yeux et fit un mouvement vers la porte.
— Ecoute, lui dit madame Brécart, il faut que tu m'entendes. Je te comprends mieux que tu ne crois, je te dirai même que je te plains. Oh ! tu as beau me regarder avec dédain, de nous deux, ce n'est pas moi
qui suis à plaindre; et cela n est pas une question de position ou de fortune, c est une question de caractère. Tu as voulu être parfaite ; tu t'es soustraite aux erreurs, aux défaillances de la vie ordinaire; tu as cherché ailleurs que dans T existence réelle la satisfaction de tes désirs et T accomplissement de tes rêves. Tu rougissais à la pensée de la maternité, tu me trouvais inconvenante quand j'embrassais mon mari... et voilà que la vie s'est vengée sur toi : tu aimes le mari d'une autre ! Tu connais les paroles de ^'jLiVangile : Celui qui a commis l'adultère dans son cœur est adultère. Eh bien, voilà ton châtiment ! Sj tu avais été la femme d'un autre, tu n'aurais pas convoité mon mari...
— Je n'ai pas convoité ton mari, interrompit Camille ; l'amour que je lui porte n'a rien de commun avec ce que, toi, tu appelles de ce nom !...
— Je te demande bien pardon, Camille, c'est ce que tu éprouves pour lui qui n'est pas de l'amour, qui n'est qu'une perversion de tout sentiment honnête. Ce n'est pas de l'amitié, car mon existence te gêne, et tu me hais ! Ce n'est pas de l'amour, puisque tu ne voudrais à aucun prix, dis-tu, déchoir de ta pureté et
donner des enfants à T homme que tu aimes ? Qu est-ce alors, sinon un produit de ton esprit malade ? Je te plains, Camille, oui, jeté plains! Mais les malfaiteurs, qu on peut plaindre quand le bras de la justice s'appesantit rudement sur eux, sont nuisibles, et on les sépare de la socie'te'. C'est ainsi que je te bannis de ma maison, non parce que je te hais... je ne te hais pas, mais parce que, dans la route que tu as choisie, tu ne peux faire que du mal à toi-même et aux autres ! — 11 e'tait inutile d'en dire si long, repondit CanrUe en ouvrant la porte ; tu n'avais qu'à me prier par e'crit de ne pas revenir, tu nous aurais e'vite' une scène ridicule.
— Je ne la trouve pas ridicule, moi, re'phqua Claire. Et vois encore la différence entre nous : tu t'en vas avec un sarcasme, et moi, en songeant à notre amitié', que tu as détruite et souille'e, je me sens le cœur plein de regrets !
Camille sortit sans répondre, et Claire entendit la porte se refermer sur son amie. Elle resta immobile un moment, puis, couvrant son visage de ses mains, elle fondit en larmes.
Que de souvenirs d'enfance remontèrent alors du
fond de son âme en cette heure douloureuse , depuis la première pitié' qui F avait saisie au cœur pour Camille orpheline, vêtue de noir et les yeux rougis par les larmes ; depuis la première poupe'e dont elle s'e'tait prive'e pour cette enfant sans jouets et sans plaisirs, jusqu'à leur rencontre du printemps, où d'un cœur si joyeux elle r avait en(jag^e'e à venir voir sa nouvelle demeure ! Tant de petits soins , tant de bonnes paroles, tant d'actions géne'reuses, — et tout cela pour arriver à ce triste re'sultat! Elle se rappela avec un serrement de cœur que c'était elle-même qui, en voyant tousser Camille , la croyant atteinte dans les sources de F existence , avait en^Si^é son mari à la reconduire le soir !...
— Ah ! Camille, murmura-t-elle, tu as abusé de ma confiance !
Elle pleurait encore, le cœur gros de sanglots comprimés, s' efforçant en vain de sécher ses yeux tou- N jours débordés par de nouvelles larmes, lorsque son mari rentra. La nuit venait ; on n'avait pas apporté de lumière dans le petit salon ; il y pénétra sans savoir qu'elle s'y trouvait, ku bruit de ce pas connu, Claire leva la tête et essaya de recouvrer son apparence ordinaire, mais Paul ne s'y laissa pas tromper.
— Tu pleures? lui dit-il avec sa tendresse accoutume'e; qu as-tu?
11 la prit dans ses bras et appuya sur son épaule la tête fatiguée de sa chère femme.
Elle he'sita un instant : que lui dirait-il ? Elle prit bravement son parti.
— Camille t'aimait, lui dit-elle; je lui ai défendu de revenir.
— Pauvre Claire ! répondit Paul en la serrant plus étroitement contre lui, tu as du beaucoup souffrir !
— Ah ! comme tu me comprends ! s'écria la jeune femme dans un élan d'amour et de reconnaissance.
— Toi aussi, tu me comprends, répondit Paul {gravement : tu n'as pas douté de moi?
— Si j'avais douté, fit Claire en se redressant, c'est moi qui serais partie !
Félix ouvrit la porte du salon et s'avança à tâtons, se heurtant à tous les meubles.
— Papa est rentré, dit-il, et il n'a pas embrassé Félix ; papa n'est pas sag^e !
L'enfant avait fini par trouver les g^enoux de son père dans la demi-obscurité, et, tout en le g^rondant de sa voix mutine qu'il s'efforçait de g^rossir, il griai-
pait le long de ses jambes ; Paul enleva son fils et le mit dans les bras de sa femme; puis, enlaçant dans la même étreinte ces chers objets de sa tendresse, il dit à Claire :
— Vois-tu, il n y a rien de vrai et de beau hors de la famille.
Camille marchait seule le long des quais. En sortant de chez Claire, elle avait tourné la tête du côté de sa maison, mais elle n'avait pas pris le chemin qui l'y conduisait; à aucun prix elle n'eût voulu raconter à ses vieux parents la scène qui venait de se passer ; il lui fallait du temps pour se remettre, et elle s'en alla droit devant elle
Un brouillard gris et pénétrant montait de la Seine et revêtait les objets d'une sorte de crêpe noirâtre ; le froid humide se glissait sous les vêtements et faisait frissonner les passants qui pressaient le pas ; mais la marche était difficile sur le pavé gras et glissant ; le jour qui tombait achevait de donner un air de tristesse aux grands arbres du quai. Camille allait lentement
vers r hôtel de la Tre'mouille, inconsciemment attire'e par le de'sir maladif d'e'puiser la coupe de sa douleur et de rappeler T amertume qu'elle avait e'prouve'e en ce lieu. Chasse'e par la femme après T avoir e'té par le mari ! quelle ignominie ! et combien la jeune orgueilleuse la trouvait imme'rite'e ! C'e'tait pour s'être maintenue dans une sphère idéale, bien au-dessus de tout ce qui dégrade la nature humaine, qu elle s'était vu infliger ce double outrage ! Mais alors à quoi bon les hautes aspirations, les sacrifices surhumains? à quoi bon ces efforts constants vers le détachement des choses mortelles, si la honte et rinsuUe devaient être leur seule récompense ?
Une consolation au moins restait à Camille : Paul Brécard avait respecté son secret ; elle ne songea pas à Mirmont ; de semblables combinaisons n'entraient pas dans ses idées ; elle se dit que Claire avait pu être avertie soit par des propos de domestiques, — elle n'avait pas oublié le regard que le concierge lui avait jeté la veille, — soit par son instinct pervers de femme jalouse. Paul restait son idole; — mais qu'il avait été cruel pour elle ! Et désormais qu'attendre de cet homme pou ssé au mal par sa femme inj uste et irritée?
Tout était bien fini de ce côte'-là, et, chose étrange, Camille éprouva une sorte de soulagement en pensant que Paul Brécart ne serait plus rien dans sa vie. Elle s'était acharnée à cet amour ; tout en croyant essayer de s'en défaire, elle T avait de plus en plus enfoncé dans son imagination, et au moment où elle constatait son impuissance en face de la réalité, elle ressentait une sorte de contentement, celui des lutteurs vaincus qui, la journée finie, sont certains au moins de ne plus recevoir de horions et d'avoir la nuit pour panser leurs blessures. Ce contentement d'espèce très-inférieure n'est autre chose que la lâcheté de la nature humaine devant la souffrance, physique ou morale ; mais en ce moment Camille n'était pas en état de faire des distinctions philosophiques.
Paul devait disparaître de sa vie ; elle allait se faire une existence d'où serait bannie l'image de l'homme qui avait méconnu son dévouement et refusé sa pure tendresse ; elle frémit en pensant au vide de son esprit et de son cœur, si elle se soumettait à cette nécessité. A quoi penserait-elle désormais ? Dans quel but dirigerait-elle ses pensées et ses actions ? Le mysticisme qui l'avait toujours guidée eût pu lui offrir un
refu{je, mais les sentiments religieux de Camille étaient e'troits et superficiels, attachés à la lettre et non à r esprit ; ce n'est pas là qu elle pouvait trouver des consolations; elle n avait jamais — tout au fond de sa conscience — approuvé Jésus d'avoir pardonné à la femme coupable ; c'était une faiblesse de la part du Maître, excusable seulement à cause de sa grande bonté et de son essence divine. Combien pensent ainsi parmi ceux qui professent les maximes les plus édifiantes ! C'est pour ceux-là qu'a été condamnée la foi sans les œuvres.
Où Camille trouverait-elle la paix et le repos ? Elle allait toujours le long du quai, morne dans la nuit opaque, éclairée par les becs de gaz de lueurs rougeâtres et diffuses : elle errait d' un pas tardif et distrait, engourdie par le froid humide. Tout à coup elle s'arrêta : ses pensées l'avaient conduite à l'endroit même où, deux jours avant, elle avait évoqué de si tristes images.
— C'est là qu'un désespéré viendrait finir ses angoisses, avait-elle dit. Était-elle cette âme en peine que la mort seule pourrait calmer ? Elle resta immobile un moment, puis reprit sa marche d'un pas plus
rapide et descendit jusqu'au bord de l'eau sombre et frissonnante.
Le lieu était plus lug^ubre que jamais ; de grands madriers noirs s'avançaient jusqu'à tremper dans le courant ; quelques pierres blanchâtres formaient des taches dans l'ombre grise, et au-dessus, devant elle, derrière, le ciel bas refle'tait la lueur sinistre de Paris éclairé au gaz, lueur qui semble celle d'un incendie et qui surprend parfois les yeux même les plus expérimentés.
Qu'était-elle venue faire en cet endroit? La jeune fille recula de deux pas et s'assit sur une pierre, pour se poser cette question. Le besoin de creuser sa souffrance jusqu'au fond, de goûter à l'amère volupté de la mort prochaine, immédiate, l'avait conduite là ; aucune pensée de suicide ne s'y était réellement mêlée. Mais Camille, dans son imagination malsaine et dévoyée, ne redoutait pas d'aborder tous les crimes, afin d'en connaître la saveur. 11 y avait pour elle une satisfaction intime à se sentir plus forte que ceux qui se suicident, à tremper ses pieds dans l'onde qui en emporte tant d'autres, et à se dire : Je n'irai pas plus loin ! Etait-ce force ou faiblesse? amour du devoir ou
amour de la vie ? Personne ne saurait la jug^er sur ce point, mais T orgueilleuse fille prononça dans sa conscience que c'e'tait Tamoar du devoir qui la retenait sur la rive, et son org^ueil consolé lui dressa un nouveau pie'destal.
Que lui importaient au fond ces gens méprisables ! ce Paul, qui pre'férait à tout les de'lices mate'rielles du mariage; cette Claire, qui avait me'connu son affection et qui l'accusait de vouloir lui enlever son mari. . . son mari ! Est-ce que Camille pouvait aimer le w^«r^ / C'était Paul qu elle avait aimé, non le mari de Claire ! Elle s'arrêta à la pensée qu'elle l'avait aimé, en effet : — c'était un passé bien passé, bien mort ! Elle n'aimait plus Paul, — ni personne.
Eh bien quoi ? tant mieux ! Délivrée des soins qui l'avaient agitée pour les autres, elle allait, enfin, vivre pour elle ! Cette idée lui fit passer uqc sorte de frisson de joie entre les épaules ; elle avait un peu froid, et elle se leva. Ses pas la portèrent machinalement vers le quai, et elle reprit sans plus d'hésitation le chemin de son logis.
Ce n'était pas seulement la soupe qu'avaient njan- ^ée monsieur et madame Frogé, mais bien le poisson.
— la sole au g^ratin, chère à Sébastien, — et le rôti, un poulet superbe ; les reliefs de la salade émaillaient le fond du saladier, et quoiqu'ils n eussent faim ni Tun ni F autre, les bons vieux avaient mangé, par colère, à s'en donner une indigestion.
— Il ne faut pas qu elle croie nous faire de la peine, avait dit la tante Belle; je suis vraiment certaine que cette idée la réjouirait ! Mangeons tout, mon bon Sébastien, et nous verrons ensuite ce qu elle dira !
Camille entra le front haut ; elle avait trouvé un nouvel équilibre, et se sentait plus forte que jamais ; ses yeux avaient un éclat dur, sa lèvre dédaigneuse était plus arquée, et elle se présenta comme si elle eût relevé un défi. La vie, en effet, devenait pour elle un défi perpétuel à la raison et à la bonté.
— Nous avons fini, Camille, lui dit madame Frogé d'un ton calme qui n'excluait pas le reproche.
— Vous avez bien fait, ma tante, répondit la jeune fille.
Abasourdie, la tante Belle regarda Sébastien, qui n'était pas moins stupéfait.
— Quand tu dîneras en ville, dit celui-ci, essayant de rattraper une contenance, tu auras soin de nous
prévenir d'avance ; ce n est pas amusant d'attendre quelqu'un qui ne vient pas.
— Je n'ai pas dîné en ville, mon oncle, répondit Camille en se coupant un morceau de pain.
Elle n'avait pas faim, mais elle ne voulait pas céder.
— D'où viens-tu alors ? demanda la tante Belle, d'une voix un peu plus élevée que de coutume.
— Je me suis promenée, ma tante, répondit mademoiselle Frog^é, en se versant un verre d'eau limpide. Remportez tout cela, dit-elle à la servante qui apportait la carcasse du poulet ; je n'aime pas le rôti.
La vieille cuisinière sourde n'avait pas entendu les paroles, mais elle avait compris le g^este, et bien mieux encore certain froncement de sourcils de madame Frog^é, qu'elle n'avait peut-être pas vu plus de trois ou quatre fois dans sa vie, mais qui avait toujours présagée un orage violent.
Elle se retira donc et ferma la porte avec précaution, sans faire de bruit.
— Camille, fit madame Frog^é, me diras-tu ce que cela sig^nifie ?
— Eh! mon Dieu, ma tante, cela ne signifie rien
du tout ! Je n avais pas faim, je me suis promene'e au lieu de rentrer pour m'asseoir devant un dîner que je ne manjjerais pas ; je ne vois pas qu il y ait là de quoi me chercher noise !
— Camille ! tonna Se'bastien en frappant sur la table du plat de sa main potelée, tu viens de manquer de respect à ta tante ! Fais-lui imme'diatement tes excuses.
Au mot d'excuses, la jeune fille bondit comme si elle avait reçu un coup de fouet. Après ce qu'elle avait endure' depuis F avant- veille, cette vulg^aire scène de famille lui semblait le coup de pied de l'âne.
— Mon oncle ! s'e'cria-t-elle, c'est une ve'ritable perse'cution, et je ne sais où vous prenez mes torts ; si c'est une ide'e fixe chez vous de me trouver en faute à tout propos, je vous de'clare que je ne m'y soumettrai pas !
— Te trouver en faute ! ge'mit la tante Belle, pendant que Sebastien suffoqué devenait cramoisi ; mais, malheureuse enfant, nous ne faisons pas autre chose que de supporter tes caprices ! Comment ne vois-tu pas que nous sommes à bout de patience ?
— Moi aussi, déclara Camille en se croisant les bras.
Le verre d'eau qu'elle avait bu avait calme' son premier feu, mais sans rien lui ôter de sa colère, ce qui lui donnait un avantage marqué sur les deux vieux, positivement hors d'eux-mêmes par la nouveauté' de cette e'trange situation.
— Moi aussi, je suis^ à bout de patience ! Ce n'est pas assez de supporter vos petites manies, vos re'pe'titions perpe'tuelles, de vivre ici entre vos chardonnerets et votre vieille cuisinière sourde, d'entendre discourir à perte de vue sur la cuisine, moi quide'teste la gourmandise ! 11 faut encore que je sois assujettie à rentrer à une heure fixe , comme si j'avais un
"'' licol au cou, sous peine de me voir faire les scènes les , plus absurdes ! Eh bien, non, ma tante! non, mon oncle ! Je veux être maîtresse de mes actions ; j'ai vingt-cinq ans re'volus, je suis archimajeure , je re'ponds de moi-même et ne veux de'pendre que de moi !
— C'est bien, Camille, fit Se'bastien, de cramoisi devenu blême ; dès demain vous quitterez notre toit,, dont vous de'daignez la protection modeste, mais assure'e...
— Y penses-tu, Se'bastien? s'e'cria Isabelle, qui
serra son mari dans ses bras pour mieux lui faire entendre raison; y penses-tu? une orpheline !
— Dieu savait bien ce qu'il faisait quand il Ta rendue orpheline, répliqua le vieux professeur en e'touffant un san{jlot ; elle n était pas dig^ne de conserver son père et sa mère. Les miens à moi sont morts à quatre-vingts ans passés !
Camille, fort ennuyée de la tournure que prenait r entretien, se dit quil fallait faire des concessions pour avoir la paix.
— Voyons, mon oncle, lui dit-elle, vous avez toujours prétendu que j'étais une originale ; mettez mes promenades sur le compte de mon originahté, et promettez-moi que vous ne m'attendrez plus !
Sébastien avait recouvré sa fermeté; au grand étonnement d'Isabelle, qui lui faisait des signes pour qu'il acceptât ces paroles comme une excuse, il dit à Camille :
— Tu as perdu la tête, ma nièce, et nous te traiterons comme une enfant malade; c'est en considération de ton état maladif que nous serons indulgents cette fois encore ; mais s'il t' arrive désormais de manquer aux égards que tu nous dois, nous cesserons
de te traiter comme notre enfant, et tu ne seras plus sous notre toit qu'une e'trang^ère à laquelle son isolement nous ordonne de témoigner de la compassion.
De tous les mots de la langue française, celui-là e'tait le plus blessant pour Camille ; depuis deux jours, on eut dit que le monde entier s'entendait pour le lui jeter à la face.
— Je n ai pas besoin de compassion, mon oncle, fit-elle avec hauteur ; si vous êtes las de me te'moigner de la tendresse, dites-le; cela vaudra mieux que de me perse'cuter comme vous le faites.
— Elle est folle, Se'bastien, elle est folle ! s'e'cria la tante Belle, lisant sur le visage de son mari les indices d'une terrible colère. Laisse-lui le temps de se calmer; elle ne sait plus ce qu'elle dit.
Moitié' douceur, moitié' violence, elle entraîna Se'bastien dans sa chambre à coucher, où il fut pris d'un violent accès de chagrin ; pendant plus d'une heure, à grand renfort d'eau de mëUsse et de fleur d'oranger, elle s'efforça de le calmer, et n'obtint ce re'sultat qu'avec de bonnes paroles puise'es au plus profond de son excellent cœur.
Reste'e maîtresse de la place, Camille promena un
reg^ard satisfait autour d'elle, sur les chaises de crin noir, sur la cage à chardonnerets, sur le service Louis^ Philippe e'tale' sur le dressoir, sur tous ces te'moins de son triomphe, et elle s'avoua que jamais tous ces vilains objets ne lui avaient paru plus laids et plus de'plaisants. Oui, cette maison lui e'tait odieuse ! elle eût voulu pouvoir Tane'antir. Faudrait-il y vivre toujours ? Elle savait malg^re' tout le bien qu elle pensait d'elle-même , que la protection morale que lui accordaient ses vieux parents en la gardant chez eux e'tait le garant de sa position sociale ; si elle quittait cette maison, elle perdrait du jour au lendemain les trois quarts de ses leçons et peut-être bien le dernier quart comme le reste.
La vie e'tait donc une impasse, de laquelle elle ne devait jamais sortir ?
Pleine de colère contre le monde entier, ce monde mal fait, biscornu, idiot, qui ne veut accepter de chemins que les ornières, et qui ne salue que ceux qui font et comme tout le monde " , Camille se retira dans sa chambre.
Ouvrant le tiroir où elle mettait ses papiers importants, elle en tira la fameuse lettre de faire part, cause
L'AMIE. 27t
de tant de maux, et la regarda uu instant avec un sourire de mépris.
C'était pour ces gens-là qu'elle s'e'tait fait tant de chagrins ! Parce qu'un ingénieur parisien, tombé dans sa petite ville, avait jeté les yeux sur la dot d'une Claire Laugé, jolie fille insignifiante, elle, Camille,, pleine d'intelligence et de vertus, rayonnante de beauté, elle avait perdu six années de sa vie ? Elle eut pitié d'elle-même, cette fois, et froissant le vieux papier jauni, elle l'alluma à la bougie, le jeta dans la cheminée et le regarda se consumer.
— C'est fini, se dit-elle, quand il n'en resta plus qu'un peu de cendre noire, c'est fini pour toujours.
Elle resta longtemps assise devant ce petit monceau de cendres, que le vent s' engouffrant dans la cheminée faisait frissonner de temps en temps. Elle les regardait sans les voir, pensant à tant de choses an-^ ciennes que le présent était oublié. Son enfance, seule d'abord avec ses parents dans un intérieur triste, puis la mort de sa mère, sa triste vie d'adolescente auprès d'un père morose, la perte de celui-ci, qui la laissait isolée et sans secours, tous ces souvenirs lui revenaient avec la douleur engourdie des anciennes
peines, cette espèce de chagrin qui s'appesantit si lourdement sur les épaules qu on ne cherche pas à re'sister, et qu'on se laisse submerger par cette marçe montante d'angoisses.
La cause de tant de souffrances? Elle n'était pas difficile à trouver : c'était la pauvreté ! Non pas la pauvreté franchement avouée, qui promène indifféremment dans ks rues ses vêtements rapiécés, déteints par la pluie, par le soleil et par de fréquents blanchissages, mais la pauvreté inavouée, 'qui porte des vêtements convenables obtenus à grand renfort de privations au logis. Chaque robe neuve de Camille lui avait coûté de longs mois sans feu en hiver, des soupers de pain sec arrosa' d'eau claire en été; elle était jeune alors, et stoïque au fond de sa nature, elle s'inquiétait peu de ces misères, mais le souvenir de ce temps- là était probablement plus dur que ne l'avait été le temps luimême.
La pauvreté était la grande ennemie de Camille, elle s'en apercevait à présent. Comment se faisait-il que cette pauvreté, toujours traitée par elle en amie, dont elle était fière, qu'elle avait maintes fois arborée comme un palladium destiné à la défendre contre les
faiblesses de la vie, que cette pauvreté dont elle avait fait son honneur, lui de'clarât soudain la guerre ? Elle se g^arda bien de penser que son immense orgueil, chassé des régions idéales où il s'était maintenu jusque-là, lui inspirait un besoin irrésistible de dominer son prochain, à défaut d'elle-même.
La vie chez ses parents lui devenait intolérable. Si elle ne pouvait plus rêver à sa guise, agir selon sa fantaisie, qu était cette demeure hospitalière, sinon une prison? Elle songea à se soustraire à cette tyrannie , en louant quelque part une petite chambre où elle aurait au moins ses coudées franches ; mais il lui fallut renoncer aussitôt à ce germe de projet, car elle comprit que pour le mettre à exécution il faudrait se brouiller inévitablement avec son oncle et sa tante, et les conséquences naturelles de cette rupture seraient pour elle la perte de ses leçons dans un temps prochain.
Que faire ? de quel côté se retourner ? Le couvent ? Camille sentit que jamais elle ne pourrait se plier à la règle étroite du couvent. Si c'eût été au temps des saints, elle eût marché avec joie dans l'ombre du manteau d'une sainte, reconnue comme telle et béati-
fiée de son vivant ; mais que lui importaient la vie exemplaire et les vertus d'une humble supérieure dont personne durant sa vie ne savait le nom, et que personne ne glorifierait après sa mort? Ce qu'il fal- ^ lait à Camille, c'était la satisfaction ambitieuse d'être sinon la première, au moins parmiles premiers, aimée et estimée de ceux-là, quels qu'ils fussent, dans le milieu où son destin la ferait vivre.
Le monde avait été ingrat pour elle ! Elle avait toujours fait de son mieux, prodiguant le meilleur de sa vie à des gens qui n'en avaient pas voulu; son oncle et sa tante étaient incapables de la comprendre ; ces êtres matériels, enfoncés dans la prose de la vie, ne pouvaient apprécier que les délices d' un bon dîner, et tout au plus le mérite de la soumission aux usages de leur monde bourgeois et mesquin. Claire était une femme sotte et orgueilleuse, entichée de sa dignité de femme mariée, et, comme les époux Frogé, incapable de s' élever au-dessus des étroitesses du préjugé. Paul... ah ! celui-là l'avait bien trompée ! Se fiant à son extérieur poétique, aux paroles qui jadis sortaient de ses lèvres, à cette glorification constante de l'idéal qui était autrefois sa préoccupation, elle avait con-
tiimé à Taimer, pendant que lui, s' enfonçant dans les vulg^arite's du mariage, il était devenu un homme comme les autres ; et maintenant, il tombait autant au-dessous des autres que jadis elle l'avait e'ieve' audessus.
Un seul s'e'tait montré plus digne que les autres ; un seul avait témoigné de la grandeur et de la noblesse de caractère ; c'était Mirmont, Mirmont lui proposant d'oublier qu elle avait aimé Paul si elle consentait à lui donner sa main. Camille se plongea dans une méditation profonde.
S' efforçant de mettre de côté les avantages matériels de cette union, elle se mentit une fois de plus ; elle se fit un héros de Mirmont pour se cacher à ellemême qu'il était riche et qu'il deviendrait quelqu'un. Volontairement, avec la ténacité qui lui était propre, elle rejeta dans l'oubli le désir qu'avaient témoigné les époux Frogé de lui voir épouser le fonctionnaire, et elle en arriva presque à se persuader qu'ils étaient contraires à ce mariage. C'était pour elle le grand point, faire preuve de caractère. Lorsqu'elle se fut persuadée que ses ennemis, — c'étaient ses parents qu'elle désignait ainsi, — seraient mécontents de la
voir épouser Mirmont, et qu'ils ne Favaient engag^ée à se marier que pour se de'faire d'elle, Camille n e'prouva plus aucune hésitation. Mettant sous ses pieds son orgueil féminin, à vrai dire tellement aveuglée par ses sophismes qu'elle ne comprit pas l'humiliation qu'elle s'infligeait, elle se mit à son bureau et écrivit à Mirmont :
Cl Monsieur,
« Vous m'avez engagée à réfléchir sur votre proposition ; j'ai réfléchi suivant votre conseil, et je suis prête à vous recevoir pour en parler avec vous.
« Camille Frogé. »
En signant son nom, la jeune fille hésita un instant ; puis, prenant une autre feuille de papier, elle y traça d'une grande écriture qui ne tremblait pas : Camille Mirmont. Ses yeux s'arrêtèrent avec complaisance sur ce nom nouveau, et un sourire de triomphe fit rayonner tout son visage. Elle avait vaincu, cette fois !
Elle s'endormit presque sur-le-champ avec la satisfaction d'un général qui vient de gagner une bataille,
et que le râle des blesse's et des mourants ne trouble qu'autant que le veut la pitié' naturelle au cœur de l'homme. La g^uerre n'a-t-elle pas ses nécessités cruelles? Ainsi des anciens sentiments de Camille.
Le lendemain, vers cinq heures, Mirmont, qui avait reçu la lettre au bureau, se présenta chez madame Frogé. Sébastien faisait sa promenade journalière, et Isabelle, à la cuisine, surveillait sa vieille bonne dans la confection d'un mets délicat destiné à consoler son mari de l'algarade de la veille. Mirmont, introduit au salon, pendant que madame Frogése lavait les mains en grande hâte et se demandait ce que cela voulait dire, se trouva en présence de Camille qui l'attendait de pied ferme et le cœur fort serré, mais avec une contenance irréprochable.
Un autre eût triomphé à la vue de sa belle adversaire vaincue et à sa merci. Gustave fut plus habile ; il aurait le temps de triompher, puisque le mariage est indissoluble ! Il s'avança vers Camille de l'air humble d'un soupirant à peine toléré, et lui baisant respectueusement la main, il la fit asseoir sur un fauteuil, après quoi il prit une chaise aune distance convenable.
Rassurée par cet abord plein de deTe'rence, Camille retrouva tout son calme.
— Vous avez reçu ma lettre? dit-elle d'une voix ferme.
— C'est ce qui m'a permis de me pre'senter devant vos yeux, re'pondit Mirmont avec un demi-sourire, destine' à rompre la glace; sans votre assentiment, je ne me serais pas risque' à vous de'plaire.
Camille ne put s'empêcher de penser que Gustave Mirmont e'tait parfaitement bien e'ieve', et les avantages moraux que l'on peut trouver dans l'observation des convenances ne lui parurent plus tout à fait aussi pue'rils ; mais comment dire à un monsieur refuse' deux ou trois jours auparavant qu'on a changé d'idée, et que sa demande est agréée?
Mirmont lui épargna encore cette peine, non sans le sentiment fort doux qu'il prenait de cette façon un avantage très-marqué, avantage qu'il conserverait par la suite des temps.
— Vous m'autorisez donc, dit-il avec une douceur exquise, à demander votre main à M. Frogé?
Camille hésita une seconde ; le mot qu'elle allait prononcer serait irréparable. Un vague remords lui
causa une inquiétude soudaine : serait-elle une bonne femme pour F homme quelle avait en face d'elle? Pouvait-elle lui jurer, sans sacrile'g^e, amour et fide'lite'? Ne s'engageait-elle pas dans cette redoutable aventure avec des sentiments mauvais qu'elle eût dû repousser au lieu d'y apporter le calme et la paix du cœur qui doivent présider à tout mariage vraiment respectable ? Elle sentit que son cœur n'e'tait pas calme et que sa conscience n'e'tait pas pure.
— Ce n'est pas ma faute, se dit-elle avec une sorte de colère ; ce sont eux qui m'ont trouble'e, et non moi qui suis coupable ! Aussitôt, d'une voix claire, elle répondit à Mirmont :
— Je vous y autorise , monsieur , sous une seule re'serve : jamais vous n'exigerez que je revoie M. et madame Bre'cart.
— Cette requête est trop conforme au vœu de mon propre cœur, pour que je ne sois pas heureux d'y souscrire , répondit Mirmont dans le style le plus e'ie'gant et avec le geste le mieux approprié.
En ce moment, madame Frogé, qui avait fini de s'essuyer les mains, apparut sur la porte, bien inquiète des sottises que sa nièce avait pu dire ou faire
à M. Gustave Mirraont ; g^rande fut sa surprise en les trouvant si bien cV accord.
Comme son prétendu ouvrait la bouche pour faire à la bonne dame sa demande officielle avec un choix d'expressions dûment approprie, Camille lui coupa la parole ; elle n avait pas T intention de demander le consentement de ses parents ; cette démarche, que la politesse motivait de la part de Mirmont, était pour elle une chose humiliante , surtout après la scène de la veille.
— Ma tante, dit-elle, j'épouse M. Mirmont.
— Si vous voulez bien m' accorder votre consentement, ajouta le fonctionnaire, décidé dès le principe à ne pas laisser péricliter son autorité conjug^ale.
— Ah ! monsieur, que je suis heureuse ! ... Je crois bien, que je vous Faccorde î s'écria la bonne âme. Méchante enfant, tu as donc réfléchi? Tu as bien fait, et tu seras heureuse ; monsieur Mirmont, il faut que je vous embrasse.
Pendant que Camille souriait dédaigneusement, madame Frogé reçut Taccolade de son futur neveu, et ensuite elle-même dut incliner son front hautain sous le baiser maternel de sa tante.
Sur ces entrefaites, Se'bastien entra, rose et gfuilleret ; sa promenade lui avait donne' un appe'tit superbe, et il n'avait conserve' de la scène de la veille qu un souvenir de'sagre'able, mais indistinct, qu'il s'efforçait de bannir.
— Fig^ure-toi, mon ami, s'e'cria Isabelle en l'apercevant, Camille e'pouse M. Mirmont.
Dans son saisissement, Se'bastien laissa tomber sa canne, que Mirmont ramassa avec l'empressement d'un neveu bien appris. 11 le remercia machinalement, puis reg^ardant sa nièce avec attention, il lut sans doute sur son visajje bien des choses qu'il n'avait pas trouve'es dans Buffon ; mais on a beau avoir e'te' professeur de belles-lettres, on n'en est pas moins homme, et si naïf que l'e'tude des maîtres vous ait fait rester, on connaît la vie quand on a bientôt soixantedix ans.
— Tu épouses M. Mirmont? dit-il à sa nièce d'un ton affectueux, où perçait cependant un secret reproche; j'espère que ce n'est pas pour nous faire plaisir ?
Camille sentit tout ce que contenait cette simple question, et son orgueil se révolta.
— Non, mon oncle, répondit-elle vivement, c'est pour moi-même.
— Voilà une bonne parole ! s'e'cria Mirmont en se penchant galamment sur la main de sa fiancée.
Sébastien regarda Camille pendant un quart de seconde, et secoua imperceptiblement la tête.
— C'est une bonne parole, répliqua-t-il lentement; oui, c'est une bonne parole, vous pouvez être content. Eh bien î Camille , je te fais mon compliment !
— Et à moi , monsieur Frogé, répartit gaiement Mirmont, est-ce que vous ne me faites pas aussi compliment ?
— A vous aussi, monsieur Mirmont, oui, répondit le vieillard comme à regret; j'espère que Camille sera une bonne femme,, et que vous serez heureux tous deux.
La joie de la tante Belle était plus bruyante , et son animation déroba aux yeux de Mirmont ce que la réserve de son mari aurait pu avoir d'inquiétant. L'heureux fiancé vit fort bien, cependant, qu'il avait dû se passer quelque chose d'extraordinaire; mais il s'abstint de questionner. Après tout, quand Camille aurait été de mauvaise humeur avec son oncle et sa
L'AMIE. 28a
tante, il n'y avait là rien qui pût Te'tonner. Gustave avait mis de sa main le feu aux poudres; ce n est pas un peu de dëgât qui devait le surprendre.
Comme il e'tait naturellement curieux , il eût beaucoup donne' pour savoir ce qui s' e'tait passe' entre sa visite à madame Bre'cart et la lettre que Camille lui avait e'crite ; mais chacun de nous emporte dans la tombe un désir qui n a pas e'te' satisfait, une aspiration qui n a point trouve' son objectif; c'est ce que cette journe'e bien remplie devait être pour Gustave Mirmont, qui n'en connut jamais l'emploi.
On dîna gaiement tous ensemble dans la petite salle à manger, meuble'e d'acajou et de crin noir, si gaiement que les chardonnerets, re'veille's par le bruit, se mirent à gazouiller tous ensemble, et qu'il fallut couvrir leur cage avec un tapis de table pour parvenir à s'entendre. Le dîner e'tait excellent, — sans cela, jamais la tante Belle ne se fût permis d'inviter au pied levé un homme aussi considérable que son futur neveu, — et Mirmont y fit grand honneur.
— Quand vous serez ma femme, dit-il à Camille, qui , suivant son habitude , ne mangeait que du pain
et ne buvait que de Teau , il faudra bien apprendre à vivre d'autre chose que d'air pur; vos invite's ne vous le pardonneraient pas !
Camille sourit et accepta une aile de caneton; ridée d'avoir des invités à sa table était assez attrayante pour lui faire mang^er même du rôti, malfjré sa répugnance.
Quand Mirmont se fut retiré quelques heures après, Frogé prit sa nièce à part, pendant que sa femme rangeait l'argenterie.
— Camille, lui dit-il avec une gravité dont il n'était pas coutumier, tu as accepté M. Mirmont: je n'ai pas besoin de te dire que nous en sommes très-heureux, car ce mariage te donne une position et une fortune inespérées. Mais tu n'y as pas apporté ce qu'on doit apporter dans le mariage, ce qui a fait de ta tante et de moi des gens heureux malgré toutes nos peines, — un amour sincère du bien et un dévouement absolu à son époux.
— Mon oncle... commença Camille impatiente et rétive sous la semonce.
— Ecoute-moi, reprit-il avec une autorité qui imposa silence à la jeune révoltée; je ne te reparlerai
jamais de ce que je vais te dire, mais il faut que tu Taies entendu. Tu n'aimes pas Mirmont, tu Tepouses par ambition, par colère, par de'pit peut-être- le consentement que tu lui as accorde' aujourd'hui, après la scène d'hier et ton refus pre'ce'dent, est la preuve que tu n'es pas g^uide'e uniquement par de bons sentiments. Ceci est ton affaire; tu la re'gleras entre ta conscience et toi ; mais rappelle-toi que si , tant que tu n'es pas marie'e, cette maison est la tienne, à condition que tu y apporteras la soumission et le respect auxquels ta tante et moi nous avons droit, — cette demeure te sera impitoyablement ferme'e si tu te trouves malheureuse après ton mariag^e. Tu as voulu ag^ir seule, tu supporteras toutes les responsabilite's.
— Soyez tranquille , mon oncle , fit Camille avec son sourire hautain, je n'y reviendrai pas.
Blesse' au cœur, le vieillard quitta le salon; restée seule, Camille e'prouva une sorte de reg^ret ; elle avait e'te' dure avec son oncle ; ne pouvait-elle lui passer un peu de verbiag^e? Son âge et son titre d'oncle ne r autorisaient-ils pas à lui donner ces e'ternels conseils, qui cette fois ressemblaient fort à des repro-
ches? Ce bon mouvement fut vite e'touffe' par Torg^ueil.
— Ils cherchaient à se de'barrasser de moi , pensa-
t-elle, et ils ont peur que je ne revienne Ils ont
grand tort, cela n'est pas à craindre î
La tante Belle rentrait; elle n'avait pas vu son mari; dans la joie de son âme maternelle, elle s'approcha de sa nièce et lui mit doucement la main sur Tepaule.
— Eh bien ! Camille , lui dit-elle en la regardant avec des yeux pleins de sollicitude rayonnante, tu vas être riche et honorée ; ton mari est bien aimable et bien bon... Malheureusement tu n'as pas de dot; mais ce que nous possédons te reviendra après nous. En attendant, il te faut un petit trousseau, et je vais...
— Ma tante , interrompit la jeune fille , ne faites rien pour moi, je ne l'accepterais pas ; M. Mirmont m'épouse telle que je suis ; j'entrerai chez lui avec le peu que je possède, rien de plus.
— Mais, malheureuse enfant, ta toilette de mariée...
— J'ai trois cents francs de côté, je me marierai
en cachemire blanc; n'insistez pas, matante, ce serait inutile.
Isabelle resta consterne'e.
— Tu nous de'testes donc bien ? murmura-t-elle pendant que ses yeux s'emplissaient de larmes brûlantes.
— Non, ma chère tante , mais je suis fière et je ne veux rien devoir qu'à moi-même.
Madame Frog^é pensa que lorsqu'elle serait mariée, madame Mirmont, n'ayant rien apporte', devrait tout à son mari ; — mais peut-être Camille avait-elle sa manière à elle de re'g^ler ces comptes-là , et elle ne dit rien.
Quelques instants après , comme elle allait et venait, rétablissant l'ordre dans le salon, elle dit à sa nièoe :
— Pourvu que tu sois heureuse ! C'est difficile de savoir se conduire dans son ménage ! Cela ne s'apprend qu'à la longue : tu devrais demander conseil à madame Brécart; je n'ai jamais vu de ménage mieux assorti !
Camille s'était retournée; elle était livide, et ses yeux lançaient des flammes.
— Ma tante, dit-elle, ne me parlez jamais de madame Brécart ; j'ai pose' comme condition à mon mari que je ne la re verrais plus.
— Tu t'es querellée avec elle? demanda la bonne dame , qui ne comprenait génère les brouilles e'ternelles.
— Ce n est pas une querelle, ma tante, c'est une rupture absolue. Ne m'en reparlez pas, ou je me brouillerais avec vous.
Isabelle regarda attentivement sa nièce, et un soupçon de la ve'rité traversa son esprit. Cette humeur indomptable, ces promenades du soir, ces irre'g^ularite's d'habitudes, tout cela n'avait-il pas commence' avec Tarrive'e des Bre'cart? Isabelle hocha sa vieille tête blanche et souhaita le bonsoir à sa nièce, sans objecter rien de plus.
Le mariage eut lieu, le 9 de'cembre, dans les plus brefs délais. Mirmont n'était pas homme à laisser traîner les choses. Ce fut une cérémonie superbe : les orgues, les cierges, les fleurs, le tapis rouge, les suisses avec leurs hallebardes retentissantes, rien n'y manqua. L'église contenait un milher de personnes, et au milieu de cette assistance, — la fleur du panier
de tout un monde spe'cial, — Mirmont conduisit par la main, avec la modeste assurance qui était son propre, Camille, vêtue de cachemire blanc, etdrape'e comme une statue antique , — corrig^ée par la mode actuelle, — dans les plis moelleux de la laine, chère aux e'pouses romaines.
11 ne déplaisait pas à Gustave Mirmont, décoré de la veille par les circonstances, de montrer à tout Paris qu il épousait une jeune fille sans fortune ; dans certains cas, cela pose un homme que de faire un mariage d'amour ! Les diamants que Camille portait au cou et aux oreilles n'étaient pas des bijoux de famille ; leurs montures neuves et leur éclat éblouissant indiquaient assez qu ils sortaient de leur écrin. C'était un présent de l'heureux fiancé
— Permettez-moi, avait dit Camille, de ne pas les mettre pour la cérémonie; je voudrais me marier avec les seuls vêtements que me permet ma pauvreté !
— Excusez mon insistance, avait répondu Mirmont ; il vous sied de paraître modestement parée ; à moi, il convient d'affirmer que je vous aime et quelle estime j'ai pour vous en vous offrant le g^ag^e visible de ma tendresse.
Camille avait obéi; d'ailleurs, de beaux diamants ne sont pas , après tout, une chose si de'sagre'able à voir ni à faire voir, et la re'signation lui avait peu coûté. .
M. et madame Brécart avaient été convoqués à la cérémonie, à Tinsu de Camille, qui se fût révoltée si elle en eût eu connaissance ; mais, ainsi que dans sa sagesse Mirmontl'avait supposé, ils se gardèrent bien d'y paraître, et se contentèrent d'envoyer des cartes, que répoux de Camille confisqua prudemment.
Lorsque , le déjeuner de noces terminé, les nouveaux mariés eurent gagné le chemin de fer pour passer à Nice huit jours de congé , M. et madame Frogé rentrèrent chez eux, et se hâtèrent de déposer leurs beaux atours.
Quand, ce devoir accompli, ils se retrouvèrent dans leur modeste salle à manger, devant un petit potage de convalescents, apprêté par la vieille cuisinière, afin de réparer les dommages possibles, suite d'un trop bon déjeuner, ils se regardèrent avec une sorte de vague inquiétude; chacun semblait craindre de deviner les sentiments de l'autre.
— Eh bien? dit enfin la tante Belle, qui en sa qualité' de femme était plus courageuse.
L'oncle Se'bastien promena ses regards autour de lui, et salua d'un sourire de bonne humeur les objets familiers, les chardonnerets, la grosse lampe, jusqu'aux chaises de crin noir ; — il convient de dire que lui avait un fauteuil en velours d'Utrecht cramoisi.
— Je pense, dit-il, que nous voilà bien tranquilles.
— Et bien seuls ! soupira Isabelle, à qui les larmes montèrent aux yeux.
— Mais bien tranquilles, repe'ta Sébastien avec plus de fermeté. Isabelle, ne pleure pas, tu aurais tort.
— Après sept années de vie commune, gémit l'excellente femme, elle s'en va tout d'un coup, comme cela...
— Sans nous regretter , Isabelle , reprit le mari , et voilà pourquoi nous serions insensés de nous faire du chagrin pour elle. Ecoute-moi, ma bonne femme, continua-t-il en la regardant avec tendresse, les gens me prennent pour un vieux nigaud , un vieux gourmand, qui prise la bonne chère et ses habitudes par-dessus tout...
— Oh! par exemple! interrompit Isabelle indigne'e.
— Laisse dire les g^ens, continua Se'bastien; oui, j'aime la bonne chère, parce que cela ne fait de mal à personne, et j'aime mes habitudes, parce quelles sont pleines pour moi de souvenirs che'ris, parce que chacune d'elles a eu sa raison d'être autrefois et me rappelle mille choses aimables ou douloureuses, mais qui me tiennent au cœur; mais je ne suis pas un vieux nig^aud, — non ! Camille est une fille sans cœur, qui sera une mauvaise femme, à moins que son mari ne lui tienne la bride serre'e.
— Oh! Sébastien, elle n'est pas mauvaise! s'écria Isabelle, au milieu d'un flot de nouvelles
larmes.
— Elle n'est pas méchante, mais elle est mauvaise;
elle est é{joïste et orgueilleuse. Amen^, ma bonne femme; nous n'avons plus que nous deux à chérir; tâchons d'être très-heureux et de ne pas nous survivre de beaucoup, car c'est là que serait le véritable malheur !
Tous deux, émus, le cœur très-plein, quittèrent la salle à mangfer et allèrent s'installer devant le joli petit feu de leur chambre, où, désormais, ils passe-
raient leurs soire'es, les pieds sur les chenets; et au bout de quelques minutes , la tante Belle fit faire un peu de the' dans la fameuse the'ière marque'e L. P. entrelacés.
Les nouveaux ëpoux firent une brillante apparition dans le monde lors de leur retour. La politique, un instant, a bien un peu assombri la carrière pre'sumée de Mirmont, mais c'est un homme intelli{]^ent, qui sait se plier aux circonstances , et il a repris un nouvel essor.
Vers le milieu du carême , M. et madame Mirmont assistaient à une brillante soire'e musicale donnée au ministère, lorsque tout à coup leurs yeux se tournèrent vers un couple qui attirait les regards sympathiques de l'assemblée. C'était Brécart avec sa femme. Lui aussi portait à la boutonnière un ruban roug^e conquis la veille , et tous se plaisaient à dire qu'il l'avait bien g^agpné.
En le voyant, en voyant Claire rayonnante de joie et d'une calme fierté, bien différente de l'orgueil qui rongeait Camille, celle-ci ne put se défendre d'un mouvement de rage. Oui, Claire était une femme heureuse, ellejouissait du triomphe de son mari, non-
seulement avec son orgueil, mais avec sa tendresse , et voilà ce que rien, ni chagrins ni revers, ne pourraient jamais lui ravir. Madame Mirmont se tourna vers son mari.
— Emmenez-moi, lui dit-elle; vous m'aviez promis que je ne reverrais jamais ces gens-là.
— Veuillez ne pas me contraindre à une démarche fâcheuse, répondit son maii avec un sourire aimable et, une courtoisie idéale de ton et de forme. M. Brécartest une de nos valeurs intellectuelles, je ne puis encourir le risque de m'en faire un ennemi.
— Mais vous m'aviez promis. . .
— Je vous ai promis de ne pas vous mener chez eux, ni de les faire venir chez vous; je n'ai pas pu vous promettre de ne pas les rencontrer dans le monde !
Pressant légèrement la main de sa femme qui reposait sur son bras, il la déposa sur un siège et alla rejoindre la foule des amis de Brécart. !
Camille commence à souffrir , car depuis lors elle se demande si elle doit continuer d'estimer son mari, et la question n'est pas agréable à résoudre. D'ailleurs, ,j le ciel se chargera d^^la punir, car elle, qui déteste |