‹ L'amieChapitre 4 sur 5 · IX · texte numérisé non relu

IX

Camille toussait toujours; l'ovale de son beau visage s'était allongé sous l'effort de cette passion sans cesse débordante et sans cesse contenue; ses cheveux magnifiques jetaient une ombre plus prononcée sur ses tempes amaigries, et ses joues de plus en plus pâles se nuançaient le soir d'une rougeur plus vive ; Claire avait grand' pitié d'elle ; son aigreur mal déguisée, les épigrammes qui tombaient impi-

toyablement sur les moindres erreurs de la jeune femme, les paroles acerbes qui re'compensaient le plus souvent les prévenances de l'amitié' désinte'resse'e , tout cela n'avait pu lasser son indulgence.

Claire e'tait bonne par tempe'rament ; il lui plaisait de voir les visag^es souriants autour d'elle ; elle aimait à donner, elle aimait à bien faire; le devoir , qu'elle ne parait d'aucun nom, dont elle ne se pre'occupait jamais, dont elle parlait moins encore, lui venait naturellement comme les roses aux rosiers, et elle l'accomplissait sans effort, non sans travail, car sur notre planète laborieuse rien ne se fait sans peine.

Elle travaillait g^aiement , silencieusement , sans le savoir elle-même, au bien de tous et de chacun; c'étaient de bonnes paroles, de bonnes actions données dans un sourire, accomp ies sans forfanterie, et €e faisceau de bonnes œuvres'se formait si simplement autour d'elle que sa stature n'y g^agnait pas un pouce. Beaucoup qui n'en font pas tant s'exhaussent sur un piédestal aux yeux de leurs contemporains,

Claire n'était connue de personne; sa charité discrète n'était pas même appréciée de ceux qui en étaient T objet, et parmi les bonnes qu elle avait reu-

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voyées pas une ne s'e'tait aperçue que madame allait en omnibus au lieu de prendre des voitures , uniquement dans le but de donner de meilleur vin à l'office.

Où Camille eût-elle appris à connaître cette bienfaisance muette? Son ostentation de vertu ne lavait pas pre'pare'e à de tels renoncements. En effet, la première re'compense de ceux qui font le bien n'estelle pas la satisfaction même du devoir accompli? Claire ignorait cette satisfaction; son devoir accompli la laissait pre'occupe'e de l'avenir, car où s'arrête le devoir? Quand est-il jamais accompli? Et celiii-là même qui tout le jour travaille au bien de ses semblables peut-il jamais s'endormir en se disant: Je n'ai plus rien à faire , si vraiment il est de'vore' de la soif du bienfait? Aussi Claire songeait-tlle toujours au lendemain, à la semaine suivante, à Tannée prochaine, à ceux qui n'avaient point e'te' secourus, à celle qui avait perdu un être cher et qui attendait une lettre , au compte non re'gle' que le fournisseur attendait peut-être pour payer une dette , à la visiteuse humble et craintive qui ne l'avait point trouve'e ou n'avait ose' pre'senter sa requête nécessiteuse...

c'est à ceux-là qu'elle songeait, et non à ceux qu'elle avait secourus et console's. C'est pour cela qu'elle ne portait point sur son visage l'expression satisfaite qui rendait Camille si triomphante , et qui , maigre' tout, paraissait encore le plus souvent sur le visage de la jeune fille

Claire prenait en patience les de'dains de son amie, ses rebuffades et ses remontrances.

— Camille est malade, se disait-elle, malade et malheureuse.

Cette raison suffisait à tout excuser. Cependant elle souffrait parfois , et peu à peu cette souffrance passa à Fe'tat chronique ; elle en vint à craindre les visites de son amie, exactement comme on craint la migraine qu'on sent venir; mais elle ne songea pas plus à s'y soustraire qu'à l'ine'vitable fle'au. Camille lui faisait faire ses emplettes , ses courses , parfois lointaines , sous ce pre'texte spécieux : — Toi qui n'as rien à faire. Et, sans murmurer, madame Bre'cart allait chez le marchand de musique, au magasin de nouveaute's, ^hez le dégraisseur , chez la fleuriste ; et le plus souvent, songeant que Camille était pauvre et son travail pénible, elle diminuait le prix payé par elle, afij^

cV alléger la dépense de son amie. Que lui importait à elle un louis de plus ou de moins ? Ses menus plaisirs, ses petites fantaisies de toilette en souffraient seuls , et Camille prendrait quelques heures de loisir de plus au moment des vacances.

Elle se laissait faire ainsi , non par faiblesse , mais par bonté. Elle voyait bien Camille la reléguer l'écart dans ses conversations avec Paul; elle se sentait pourtant capable d'y participer de tout son bon sens, de son intelligence éveillée, de son esprit juste et droit; mais Camille était bien malade, et il ne fallait pas la contrarier.

L'automne était venu avec ses pluies et ses tempêtes; mademoiselle Frogé continuait à venir le soir; plus d'une fois elle était arrivée mouillée de la tête aux pieds et riant de sa déconvenue, car depuis quelque temps elle riait beaucoup , plus fort et plus haut que jamais. Claire eût pu lui représenter que sa robe mouillée tachait les jolis fauteuils café et or, et que ses bottines boueuses laissaient leur empreinte sur le tapis blanc et havane du salon ; elle n'en fit rien et se borna désormais à rester dans la salle à manger, dont l'ameublement moins déhcat

ne redoutait pas autant les atteintes de Y eau et de la houe.

— Ah ! tu as ferme' ton salon? lui dit Camille le jour même de cette innovation, — par raison d'e'conomie sans doute? En effet, vous devez dépenser des sommes folles pour chauffer tout cet appartement. Tu as bien fait, ma bonne amie, j'approuve ces re'formes.

Claire, on ne sait pourquoi, se sentit blessée. Etait-ce l'approbation de Camille ou le blâme implicite pour le temps où elle ne fermait pas le salon qui avait froisse' quelque fibre? Elle ne chercha pas à le savoir, mais sa nature honnête ne put le supporter.

— Ce nest pas pour e'conomiser le chauffage, re'pondit-elle ; chez nous , salon doit être toujours chauffe', car il nous vient des visiteurs que je ne puis recevoir que là; mais c'est une raison de propreté' : il i^it trop sale dehors.

— C'est pour moi que tu dis cela? re'pliqua Camille avec son tact ordinaire. Tu aurais dû me le dire, au lieu de me le faire sentir. . .

. Paul Bre'cart se leva silencieusement, prit la lampe et l'emporta dans le salon. 11 sonna violemment et dit A la bonne effare'e :

— Du bois au feu !

Puis il s'assit et se mit à tisonner.

Les deux jeunes femmes, se trouvant dans l'obscuritë, lavaient suivi.

— Je suis de'sole'e, monsieur Paul, commença Camille, que vous ayez pris au sérieux une innocente plaisanterie...

— Ne vous excusez pas, mademoiselle, interrompit Brecart, c'est Claire qui a eu tort.

Cette parole de blâme direct, la première que Brecart eût jamais adresse'e à sa femme , tomba au milieu d'un silence glacial. Claire, sentant un flot de larmes sanglantes jaillir sous cette injure immérite'e, baissa la tête pour les deVorer en silence et alla fermer les rideaux des fenêtres. La pluie battait les vitres , et elle s'aperçut que les volets n'e'taient pas fermés. Elle ouvrit une fenêtre pour réparer cette négligence, et aussitôt un courant glacé pénétra dans la chambre, faisant trembler la lumière de la lampe. Camille toussa, et Paul impatienté s'écria :

— Tu veux donc nous faire mourir de froid , Claire ? Finissons-en !

La jeune femme se hâta d'assujettir le volet et de ^

refermer la fenêtre, mais elle ne tenta point la même opération à l'autre croise'e.

Elle prit son ouvrage reste' sur la table de la salle à manger, et revint s'asseoir près de la lampe. La bonne apportait du bois , et le feu monta rapidement dans la chemine'e. Paul ne disait plus rien , Camille entama une de ces conversations à bâtons rompus dont elle savait si bien éliminer son amie ; mais elle n'eut pas la peine de changer de discours à cause d'elle, car Claire n'ouvrit pas la bouche.

Dix heures sonnèrent, mademoiselle Frogé se leva, et Paul se leva au même moment.

— Bonsoir, Claire , dit Camille en tendant la main à son amie.

— Bonsoir, répondit doucement celle-ci, en se laissant presser le bout des doigts.

Ils sortirent ensemble, et la jeune femme, restée seule, se leva, fit deux fois le tour du salon, puis, s' apercevant que les volets de la seconde fenêtre n'étaient pas fermés, elle l'ouvrit pour remplir ce devoir. Le vent chassait la pluie à flots glacés ; elle frissonna et regarda dans la rue. La pensée que son mari se trouvait dehors par ce temps affreux lui causait une

peine amère; elle eût voulu le sentir près d'elle, à l'abri tiède de ce foyer qu'elle avait cre'é pour lui, pour qu'il y fut heureux... Elle resta là un moment, triste et glacée par la bise , mais trouvant une âpre satisfaction à souffrir du froid , comme il en souffrait à cet instant même.

— Il ne devrait pas sortir par un temps pareil , se dit-elle. C'est bon pour cette folle de Camille de courir les rues. Elle n'a ni enfant ni mari, qu'importe sa vie inutile ! Mais celle de Paul !

Claire se reprocha sur-le-champ cette pensée peu charitable ; elle se hâta de fermer la fenêtre et de tirer les rideaux, puis elle revint s'asseoir devant la chemine'e où brûlait un grand amas de braise , produit des bûches fie'vreusement entasse'es par Paul dans sa colère.

Mille pense'es douloureuses flottaient dans son esprit, se chassant et se rappelant l'une l'autre tour à tour ; pour la première fois depuis leur mariage , son mari lui avait parle' durement; l'humiliation, en toute circonstance , eût e'te' pe'nible à la jeune femme ; mais en pre'sence d'un tiers, en présence de Camille dont la conduite à son égard témoignait depuis longtemps

d'un dédain indifférent , quand ce n était pas du blâme direct, c'était plus pénible encore.

Elle se rappela alors mille phrases de Camille qui avaient du blesser son mari , toujours si soucieux de l'approbation d'autrui , si prudent à év iter tout ce qui pouvait lui attirer l'ombre d'un blâme ou d'un reproche, même muet. Paul avait dû sentir l'ironie de certaines phrases adressées à sa femme, de certains rires moqueurs, de certains éloges que le ton dont ils étaient prononcés rendait un blâme cruel. Ces petites choses, jusqu'alors inaperçues, prenaient une importance étrangle aux yeux de Claire , pendant que , triste et découragée , elle regardait la braise se couvrir peu à peu d'une couche de cendre mince et fine que le moindre souffle faisait envoler.

Onze heures sonnèrent ; Claire tressaillit : il ne fallait pas une heure pour aller à la maison de Camille et pour revenir, Paul tardait bien longtemps. La pluie redoubla de violence , et une rafale chassa , de la cheminée dans le salon , d'innombrables flocons de cendre blanche et comme veloutée.

Claire se leva et se mit à marcher lentement, tournant instinctivement la tête, toutes les fois qu'elle se

rapprochait de F antichambre. Oui, son bonheur avait diminue' depuis Te'té dernier; Paris ne lui avait pas porté chance ; cette installation qui lui paraissait autrefois dans sa vie comme F ère d'un nouveau bonheur lui avait apporte' plus de soucis que de joies ; elle promena son regard plein de larmes contenues dans ce joli salon, dont chaque meuble avait e'të pour elle l'occasion d'une fête intime. Celui-ci lui avait e'të donné par son mari lors de son anniversaire; cet autre avait été acheté après une longue consultation avec la petite bourse de Claire, et n'aurait pu faire son entrée dans la maison sans les pièces d'or que Paul, témoin des hésitations de sa femme, avait prises dans le tiroir de sts menus plaisirs, et laissé tomber dans ce petit porte-monnaie, alors peu garni... Que de douces émotions ! . . . Ah ! Camille avait beau dire, il y avait dans ces meubles, si encombrants quand on déménage , autre chose que des morceaux de bois et d'étoffe; il y avait des souvenirs sacrés, il y avait une part de son mari et d'elle-même.

La pendule marquait onze heures un quart; trèsinquiète, Claire s'arrêta brusquement devant la porte, les mains jointes, se demandant si quelque grand

malheur n allait pas fondre sur elle... La clef cria dans la serrure du dehors. Paul entra et referma la porte avec son soin habituel. Sa femme; prête à s'élancer vers lui, arrêta son mouvement involontaire... 11 entra, pâle, visiblement fatigfué, ses vêtements humides formaient sur lui des plis lourds... 11 s'approcha du feu, présenta au brasier ses pieds mouillés et frissonna deux ou trois fois.

— Tu as eu froid? lui demanda Claire, en proie à une inquiétude inexplicable.

— Oui.

11 s'assit d'un air accablé, passa les mains sur son front et se laissa aller dans le fauteuil. Sa femme voulait lui ôter son paletot ; il la repoussa doucement de la main, en lui disant:

— Attends un peu.

— Tu reviens bien tard ? lui dit Claire en hésitant ; elle ne voulait pas avoir l'air de lui faire un reproche, et cependant tout son être intérieur, agité de mille craintes, la poussait à une question.

— Je me suis arrêté à causer avec Camille devant sa porte, et j'ai eu froid en revenant, répondit-il de son air accablé.

— Camille, qui tousse si fort, aurait dû montrer plus de prudence ! dit Claire mécontente et blesse'e.

— Elle est invulnérable , comme tous ceux qui sont très-malades. Hors leur maladie, rien ne peut les atteindre.

11 frissonna encore et ferma les yeux.

— Je ne suis pas invulne'rable, moi, dit-il avec un demi-sourire. Il faisait trop chaud ici, j'ai eu trop froid dehors. . . Je crains d'avoir attrape' un gros rhume.

11 referma les yeux qu il avait ouverts un instant, et posa sa tête lourde et douloureuse sur le dossier du fauteuil. Claire le regardait avec une angoisse inexprimable ; il lui semblait sentir Te'pe'e de Damoclès suspendue au-dessus d'elle, et le fil qui la retenait e'tait s te'nu, si te'nu!

— Viens te coucher , dit-elle à son mari avec une douceur si maternelle et si re'signe'e dans le geste et dans la voix, que Camille elle-même, la prude Camille, n'eût pas trouvé à y reprendre.

11 se leva, non sans peine, essaya de s'étirer et n'y put parvenir.

— Je suis moulu, dit-il; il me semble que j'ai la fièvre.

Chancelant, comme ivre, il se dirigea vers sa chambre à coucher. Claire le suivait, les bras e'tendus, prête à le retenir s'il tombait, et son pauvre cœur ne ressentait plus qu'une indicible tendresse pour cet être adore' frappe' si soudainement dans sa jeunesse et dans sa force.

Il atteignit le lit et s'assit sur la couverture. Elle s'approcha et se mit à le de'shabiller lentement, avec pre'caution. Il ne disait rien et se laissait faire ; comme à un enfant , elle lui ôta ses bottines , dont le cuir e'tait impre'gné d'eau, puis ses chaussettes, et souffla sur ses pieds gplace's pour les re'chauffer de son haleine ; puis elle lui mit la tête sur l'oreiller et ramena sur lui la couverture de soie.

— J'ai froid, bien froid, re'pe'ta-t-il deux ou trois fois.

Elle mit sur lui l'e'dredon, puis un châle, puis le tapis de la table de'barrasse'e à la hâte des objets qui l'encombraient; il restait immobile, les yeux à demi clos, et elle entendait ses dents heurter bruyamment les unes contre les autres.

Elle eut une ide'e , alla dans la cuisine , ralluma le g^az sans appeler la bonne endormie au sixième, et fit

lis L'AMIE.

chauffer de l'eau. Au bout d'un moment, elle revint auprès du lit : toujours silencieux et les yeux mornes, Paul grelottait sous l'amas de couvertures. Alors elle fit un grand feu dans la cheminée, soulevant et entassant les lourdes bûches qui ne lui pesaient pas plus qu'une plume en ce moment. Elle retourna à la cuisine et revint à la hâte avec un bol plein d'eau bouillante, où, inspirée par son instinct qui lui servait de science, elle avait versé un demi- verre de rhum bien sucré.

— Bois, dit-elle à son mari toujours inerte.

Il avait peine à se soulever. Elle passa son bras derrière l'oreiller et lui fit avaler le breuvage brûlant.

Il retomba avec un soupir de satisfaction et resta silencieux. Elle le regardait le cœur pris d'une pitié sans bornes et déchiré des plus terribles craintes.

— En as-tu encore? dit-il au bout d'un moment. C'était bon ; cela me réchauffe.

Elle prépara un second bol. Le feu dansait sur les tentures soyeuses avec des grands jets de flamme et des ombres soudaines très-noires. La veilleuse brûlait tranquillement, et Bébé, endormi, poussait de temps en temps un soupir dans la béatitude de son sommeil.

Elle se demanda avec un effroi subit ce qu elle ferait si elle perdait son mari. La chambre déserte, le parvis tendu de noir, le luminaire des fune'railles se pre'sentèrent devant elle avec ^une précision effrayante.

— Non ! non ! pensa-t-elle avec une e'nergie surhumaine; il ne mourra pas. Gela ne se peut pas ! Je ne le veux pas !

De sa main raffermie , car sa re'solution venait d'anéantir ses terreurs, elle lui donna à boire une seconde fois. Comme elle retirait le bol, il retint cette main maternelle si compatissante et la baisa longuement. Elle se pencha sur lui et sentit une légère moiteur perler sur son front.

— J'ai chaud, lui dit-il tout bas au bout d'un moment. C'est bon !

Elle sourit; la pensée qu'elle le sauverait lui donnait une sécurité profonde.

— Tu ne te couches pas? dit-il ensuite d'une voix endormie. J'ai sommeil.

— Tout à l'heure, répondit-elle. Dors.

La respiration s'égalisait; il semblait dormir déjà, quand un sursaut le réveillant , il vit sa douce femme

debout auprès de lui, qui le regardait avec ses yeux pleins de bonté et d'amour.

— Claire, lui dit-il d'une voix presque insensible, tu es bonne, je t'aime.

Et il s'endormit.

Quand elle se fut assure'e qu'il reposait et que la moiteur continuait à perler sur sa peau réchauffe'e , elle jeta un manteau sur ses e'paules , courut re'veiller la bonne, lui donna l'adresse d'un médecin voisin, et revint à la hâte.

Tout était tranquille ; le père et le fils semblaient dormir du même sommeil; mais le visage de Paul était traversé de temps en temps par de pénibles mouvements ; sa respiration était courte ; la peau redevenait sèche; Claire s'assit au pied du lit, soignant le feu , et pensant uniquement aux soins matériels qu'allait exiger cet accident. Attirant à elle son petit buvard , elle écrivit que son mari tombé malade ne pourrait pas faire son cours ce jour-là, elle donna par écrit une série d'ordres qui devaient lui assurer le calme jusqu'au lendemain, et pria une de ses amies de venir chercher le petit garçon, pour lui éviter tout danger en cas de contagion.

Comme elle cachetait sa dernière lettre, le ciel s'e'claircissait, et le docteur entra.

C'e'tait un bon me'decin et un brave homme , qui avait déjà soig^né quelques indispositions de Félix, et qui aimait ce jeune ménage.

Il éveilla le malade, l'ausculta, Finterrogea, et enfin se tourna vers Claire avec un visage calme qui inspirait la confiance.

— C'est une fluxion de poitrine, dit-il, mais soyez sans crainte; vous l'avez soignée dès le début d'une manière intelligente, chère madame. Ce ne sera rien du tout. Votre femme vous a sauvé, monsieur Brécart ; sans les soins de cette nuit, je ne sais pas jusqu'où cela aurait pu vous mener.

— Ma femme est un ange ! répondit Paul en regardant Claire. Elle est un ange, et moi je suis un imbécile.

La chambre du malade était gaie; pas de petits pots , de fioles , ni de petites cuillers ; tout cela était rangé hors de la vue. Madame Laugé, venue dès le

premier mot de sa fille, soignait Fe'lix qui F adorait, et confectionnait de temps en temps à la cuisine de petits plats exquis , pour la plus grande satisfaction de son gendre. Le danger e'tait e'carte' à jamais, et Claire , depuis trois jours , consentait enfin à se coucher sur un lit de camp , après avoir veille' debout les trois premières nuits; mais la fatigue n'avait pas de prise sur elle : elle aimait avec tant de ferveur que le repos lui semblait un outrage à son cher malade. Les instances du médecin et de sa mère l'avaient enfin de'cide'e à prendre un peu de repos, mais elle n'en avait pas besoin. La joie la soutenait et lui tenait lieu de tout le reste , la joie immense et intime de voir Paul hors de danger. Le me'decin l'avait repété plus d'une fois à son mari et à sa mère, c'est son dévouement intelligent qui avait sauvé le jeune homme. Si elle l'avait laissé s'endormir glacé ce soir-là , il eût probablement payé de sa vie le plaisir de reconduire Camille et de causer une demi-heure avec elle sous une porte cochère.

Le sixième jour après l'accident, Camille, qui ne savait rien de ce qui s'était passé, se présenta chez Brécart le soir, suivant ses nouvelles habitudes. Elle

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allait entrer dans le petit salon havane, lorsque la bonne l'arrêta, en lui disant :

— Pardon , je vais pre' venir madame.

Camille resta stupéfaite sous le bec de gaz de F antichambre, se demandant si elle rêvait; un vague trouble de conscience la saisit, et elle se demanda si Claire ne croirait pas avoir à se plaindre d'elle. Se plaindre? De quoi? En quoi Camille avait-elle le'sé les^ droits de son amie? Un rapide examen des faits la rassura, et c'est avec l'aplomb de la plus candide innocence qu'elle demanda en riant à Claire qui paraissait en ce moment :

— Je suis donc consigne'e? Pourquoi tant de cére'monies ?

Sa voix haute et claire blessa les oreilles de madame Bre'cart , qui lui re'pondit à voix basse , ainsi qu'on parle dans la chambre d'un malade :

— Mon mari a failli mourir depuis ta dernière visite...

Camille tressaillit violemment : Paul avait failli mourir! Mon Dieu ! que serait-elle devenue? Mais il vivait! C'est d'une voix tremblante qu elle interrogea son amie :

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— Et maintenant?

— Maintenant il va mieux; le danger est e'earté... Mais il faudra bien des précautions dore'navant , les fluxions de poitrine laissent des suites longues et redoutables.

Les deux jeunes femmes étaient alors dans le salon , éclairé par une seule lampe; l'arrangement des meubles témoignait que depuis plusieurs jours on n'habitait pas cette pièce; à peine y passait-on quelques minutes par-ci par-là , quand il venait un visiteur. Camille appuya ses deux mains sur le dos d'une chaise pour se soutenir et regarda Claire d'un air éperdu.

— Une fluxion de poitrine... Mais il est hors de danger, dis?

— A condition de ne pas commettre d'autres imprudences, répondit Claire.

Elle avait sur le cœur la dernière visite de Camille , et si heureuse qu'elle fut de sentir son mari hors de cette épreuve terrible , elle en voulait un peu à celle qui l'y avait précipité.

— Des imprudences... comment? quand?

— C'est en revenant de te conduire que mon mari

est resté malade ; il avait eu froid en causant avec toi devant ta porte... Je te croyais plus de raison, Camille, mais tu aimes tout ce qui est romanesque.

Camille , pour la première fois de sa vie , sentit qu elle meVitait le reproche , et au lieu de se redresser fièrement comme elle le faisait toujours, elle courba la tête, et demanda pardon.

- — Je suis désole'e, dit-elle d'une voix émue et pleine d'angoisse, je ne pensais pas qu'il y avait du danger... Je te prie, Claire, de me pardonner... Et lui , n'est-il pas fâché contre moi?

— Il ne m'en a jamais parlé, répondit la jeune femme, touchée de cette humilité assurément inattendue; je ne crois pas qu'il se soit bien rendu compte...

— A-t-il beaucoup souffert? demanda Camille après un silence.

— Pas beaucoup ; de la fièvre , un peu de délire de temps en temps...

Camille regarda Claire à la dérobée : Paul n'avait pas parlé de leur dernier entretien, sans quoi la jeune femme n'eût pu s'empêcher de le lui faire savoir. C'était pour dénigrer Claire qu'elle avait retenu Bré-

cart sous la pluie glaciale , mal de'fendu par la mince corniche de la porte cochère contre les filets d'eau qui tombaient de la gouttière : elle était à F abri pendant qu elle s'apitoyait sur les de'fauts de Claire, sur sa frivolité naturelle, sur sa sévérité intempestive avec les domestiques, sur le peu de zèle qu elle apportait au soin de sa perfection... Paul avait écouté et subi tout cela parce que Camille , sans le savoir , poussée par le besoin de séparer ces gens qui s'aimaient , trouvait des biais incroyablement habiles , et parce que chacun de ses blâmes était présenté comme une excuse. C'est ainsi qu'elle avait retenu le mari de Claire sous le mauvais temps , détruisant à la fois sa santé et son bonheur domestique, tout en croyant fermement lui rendre service et dessiller ses yeux prévenus par une longue habitude de faiblesse conjugale.

Paul n'avait pas parlé de cette conversation , ni volontairement ni involontairement; peut-être, dans sa fièvre, l'avait-il oubliée. Elle s'expliquait maintenant pourquoi il l'avait écoutée sans lui répondre. Déjà souffrant, glacé, fiévreux, il avait vaguement entendu ces paroles sans les comprendre , ne pensant

qu'à s'en aller... Mais non, ce ne pouvait pas être; pourquoi alors lui eût-il presse' chaleureusement la main en la quittant , avec ces paroles qu'elle s'était re'pe'te'es cent fois depuis : — Vous êtes une ve'ritable amie?

— Peut-on le voir? demanda-t-elle enfin, pousse'e jusqu'aux dernières limites de l'imprudence par le besoin de contempler le visage de l'homme qu'elle aimait et qui avait failli mourir.

Claire sourit.

— Il est au lit , ma bonne amie ; si tes principes te permettent de voir un homme dans son lit, je ne peux pas te refuser cette consolation...

Elle avait espère' que cette raison rebuterait Camille. A sa grande surprise, celle-ci lui re'pondit d'un air de'gage' :

— C'est ton mari, ma chère, et à ce titre... Claire la regarda avec curiosité'; une vague lueur

de ve'rite' pe'ne'tra dans son âme pour la première fois , mais ce fut une lueur fugitive comme un e'clair, si fugitive que l'on reste persuade' qu'on est en proie à l'erreur.

t- Attends, lui dit-elle, que je voie s'il veut te

recevoir ; il aura peut-être plus de scrupules que toi sur la convenance de cette de'marche.

Camille sentit Tepigramme , mais que lui importait! Elle voulait le voir à tout prix ; sa pense'e n'allait pas plus loin. Si Claire lui avait refuse' T entrée de la chambre de son mari, elle y fût peut-être entre'e maigre' elle , sans souci des conse'quences. Elle laissa donc madame Bre'cart passer dans la chambre voisine.

— C'est Camille, dit-elle d'une voix le'gèrement alte're'e. Elle veut te voir; y consens-tu?

Paul regarda sa femme, et une le'gère rougeur nuança ses joues pâles. Lui aussi avait fait bien des re'flexions pendant ces six jours , et sa seule crainte e'tait que Claire apprît jamais le rôle inconscient, mais odieux, que Camille avait joué entre eux. 11 avait peur de Camille , la devinant capable de n'importe quel coup de tête, à un moment donné; d'ailleurs , il n'était pas fâché de la voir contempler son ouvrage dans sa personne.

— Qu'elle entre, dit-il d'une voix tranquille. Seulement qu'elle ne reste pas longtemps, elle me fatiguerait.

Claire retourna près de son amie.

— Pour une minute seulement , lui dit-elle ; et elle retourna dans la chambre où Camille la suivit.

Paul avait beaucoup changée' pendant ce court laps de temps ; certaines maladies attaquent le visage plus que d'autres, et lamaigrissement y est plus considérable; les yeux noirs du jeune homme s' e'taiente'trangement enfonce's dans leur orbite; sonnez, droit et effile', paraissait de cire, et ses mains e'macie'es gisaient sur la couverture, longues et fines à faire pitié. Camille n'osa s'approcher, sentant que si elle perdait le peu d'empire qui lui restait sur elle-même , elle se précipiterait à corps perdu sur cet homme pour l'emporter dans ses bras en quelque lieu où il n'appartiendrait plus qu'à elle.

— Bonsoir, lui dit-elle. Ce fut tout ce que ses lèvres purent prononcer.

Il lui répondit d'un signe de tête, avec un sourire singulier et presque triomphant. Le souvenir de tout ce qu'il avait laissé dire à cette étrangère, l'idée qu'il lui avait permis , par son silence , de blâmer à tout propos sa femme , cette douce Claire qui était pour lui le soleil et la joie de son existence, tout cela lui revenait comme un mauvais rêve déjà lointain, grâce

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à sa maladie qui avait par le fait creusé un abîme entre le passe' et le pre'sent.

Paul n était pas un enfant; il y avait trois mois qu'il se sentait adoré de Camille. Pourquoi n avait-il pas rompu dès ce jour même? Parce que l'homme est faible. Il s'était payé de mauvaises raisons de convenances sociales, d'amitié ancienne, de la nécessite d'éviter d'éveiller des soupçons... Et puis, pourquoi affliger Camille? Camille était bien belle, et il est si doux d'être adoré ! surtout quand on se sent fort et sûr de ne pas succomber.. Paul était sûr de lui-même, il l'avait prouvé, car son cœur et ses sens étaient toujours restés froids près de la jeune fille ; mais r amour-propre ! Au fond, neuf fois sur dix, c'est i'amour-propre qui mène l'humanité.

Mais quand le cœur est sain et le cerveau solide, il vient un jour où l'on répudie son erreur; ce jour avait été pour Paul celui où , rentrant malade auprès de sa femme, qu'il avait blessée et affligée injustement , il le savait bien , il avait trouvé en elle le dévouement et la tendresse des meilleurs jours. Pendant les heures de fièvre qui avaient suivi, il n'avait cessé d'invoquer Claire avec un sourire sur les lèvres

et une ineffable joie dans le cœur. Il se sentait pardonné sans avoir parle', et son amour pour sa femme s en trouvait centuple'.

Après avoir regarde' Camille un moment, après avoir vu la diffe'rence de ce beau visag^e d'où ne rayonnait aucune sympathie pour la femme qui avait souffert de son mal et qui lavait g^ue'ri, où toute r expression se concentrait en un regard de passion prudente et craintive attache' sur lui, Paul ne put retenir un mouvement cruel dans sa naïveté'. De'sireux de venger en une seule fois Claire outrage'e cent fois par cette jeune fille qui avait voulu lui voler Tamour de son e'poux , il prit la main de sa femme dans la sienne :

— C'est elle qui m'a sauve', dit-il en la caressant doucement.

Camille reçut le coup en plein cœur; mais avec son stoïcisme ordinaire , elle sut ne point sourciller.

— Elle a bien fait, re'pondit-elle , c'e'tait son devoir.

— Ce n'est pas par devoir que je l'ai fait, re'pliqua soudain Claire , grandie par le sentiment de sa supe'riorite' , c'est par amour!

Paulbaisa la main qu'il tenait.

— Je suis bien aise de vous voir mieux , dit Camille d'un ton tranquille; je crains de vous fatiguer; je reviendrai bientôt savoir de vos nouvelles.

Elle sortit, seule cette fois, et rentra seule au logis, bien avant Theure habituelle.

Le dimanche suivant, Gustave Mirmont vint rendre visite à madame Bre'cart ; ignorant la maladie de Paul, il apportait une loge pour le lendemain. Il fut très-surpris, non de F incident en lui-même, mais de la manière dont on en parlait dans la maison, ou plutôt dont on n'en parlait pas.

D'ordinaire, quand quelqu'un tombe malade, les parents ou^es amis n ont rien de plus presse' que de raconter aux visiteurs, par le menu, les causes qui ont amené' le mal, celles qui l'ont aggrave', où, quand et comment le tout est arrive'... Ici, on ne parlait point du tout des causes, — en revanche on s'e'tendait sur les effets, si bien que Mirmont demanda naïvement au convalescent :

— Où donc avez-vous attrapé cela ?

Se souvenant qu il avait en face de lui F adorateur de Camille, celui qui, dans Fide'e de tout son entourage, aspirait à conque'rir son cœur en même temps que sa main, Paul se sentit embarrasse'.

— C'e'tait un soir, dit-il, je suis sorti pour reconduire quelqu'un... Il faisait très-chaud ici, très-froid dehors...

— Je comprends, re'pondit Mirmont, à mille lieues de se douter que le quelqu'un e'tait Camille ; l'embarras du jeune inge'nieur ne lui e'chappaitpas ; mais, avec sa profonde connaissance du cœur de l'homme, il l'attribuait à la pre'sence de Claire ; il supposa que le quelqu'un e'tait du sexe fe'minin, et que madame Bre'cart devait l'ignorer, ce qui lui inspira sur-le-champ une nouvelle estime pour le mari. Il offrit sa loge, mais personne ne pouvait ou ne voulait en profiter. Claire eut un bon mouvement.

— Portez-la à madame Frogë, dit-elle. La bonne dame ne va guère au the'âtre ; je suis sûre que cela lui fera grand plaisir, et puis, ajouta-t-elle en souriant, Camille (l^ous en saura gré?)

Mirmont sourit aussi, mais moins franchement ; il

commençait à se sentir embarrasse' du rôle qu on lui prétait. Il commençait aussi à voir que Camille ne se laisserait pas toucher autrement que pour ^ le bon motif " , et même e'tait-il sûr qu elle se laissât toucher par le bon motif? Il en doutait, à ses heures de mélancolie.

Une ide'e bizarre lui passa par F esprit ; il e'tait un peu superstitieux, bien peu, juste ce qu'il convient pour ne point avoir F air d'un esprit fort, ce qui est très-mal vu, chacun le sait; il se de'cida à jouer Camille sur cette chance.

— Si je re'ussis, se dit-il, je continuerai; sij'e'choue, je n'y penserai plus.

— Vous avez raison, chère madame, re'pondit-il tout haut à Claire, qui attendait sa réponse ; je vais tenter la fortune.

Il se leva et se rendit imme'diatement chez les e'poux Froge'.

Ce jour-là, Camille s'ennuyait ; elle avait vainement tenté de distraire sa mélancolie par la lecture des livres les plus édifiants, reliés en veau noir, qu'elle avait pu trouver dans sa bibliothèque ; sa tristesse était de celles qui ne se laissent pas charmer. Il était

L'AJilE. 173

bien cruel de savoir Paul malade, mais plus cruel cent fois de penser qu'une autre F avait soigne', l'avait sauve' ! Que n eût-elle pas donne' pour être à la place de Claire ! Se pencher sur lui, redresser ses oreillers, lisser doucement les plis de la couverture, recevoir le remercîment de ses yeux noirs, si bons et si tendres, c'e'tait là le bonheur qu elle avait rêve' toute sa vie.

Etre la sœur de charité' de Paul ! mais de lui seul, car Camille de'testait les exigences prosaïques de la maladie ; elle eût fait avec joie pour lui ce qu elle avait fait jadis pour les pauvres de Saint-Martin ; mais alors elle e'tait mue par l'ambition du bien, et maintenant elle ne de'sirait plus qu'une chose, se rapprocher de Paul, et autant que possible confondre leurs deux vies.

Claire e'tait l'obstacle ; aussi Camille sentait-elle une furieuse colère gronder en elle contre la jeune femme. Claire s' e'tait trouve'e là autrefois pour empêcher Paul de remarquer la supe'riôrite' de son amie ; aujourd'hui elle e'tait là encore pour empêcher la jeune fille de lui prodiguer les soins de la charité. Certes, Paulce'libataire, tombe' soudainement malade j eût vu Camille s'installer à son chevet, et elle l'eût

soigné avec tout le dévouement de sa nature romanesque, exaltée encore par le mysticisme étroit dont elle faisait sa vertu. Donc c'était Claire qui volait à Camille ce droit sacré d'exercer la charité ! Mais que faire pour remédiera cet état de choses ? Rien, hélas ! Tous les beaux sentiments de Camille venaient se briser contre cet obstacle infranchissable, invincible : l'existence de madame Brécart.

La rancune qu elle nourrissait contre son amie lui donnait pourtant quelque souci. On ne s'engage pas impunément dans une voie coupable, lorsqu'on a tout un passé irréprochable derrière soi. Camille, jusqu'alors, avait vécu dans une pureté idéale, où les mauvais instincts muselés par son rigorisme ne trouvaient pas à se faire jour. Jamais elle n'avait connu la haine ni l'envie ; elle le croyait du moins, ne se rendant pas compte que son dédain pour tout ce qui n'arrivait pas à la perfection se rapprochait fort de ces deux sentiments sans en avoir l'air ; et voilà que l'élément de la jalousie avait brutalement pris possession de son existence et s'y installait en maître! Elle en souffrait, et s'efforçait de chasser ce sentiment pénible. Une idée l ui vint, idée lumineuse, et

dont sa conscience, accoutume'e aux sophismes, se paya tout d'abord.

Claire lui avait nui, — inconsciemment sans doute, — mais elle avait toujours e'te' le grand obstacle de sa vie... Camille lui pardonnerait ge'ne'reusement. Cette re'solution jeta une grande clarté' dans sa tristesse ; il e'tait beau et grand de pardonner une telle offense ; r orgueil de la jeune fille y trouvait son compte. C'est donc avec une entière liberté d'esprit que, durant quelques jours, elle ajouta à ses prières une pense'e de pardon pour son ennemie involontaire.

Mais bientôt la mélancolie revint avec le doute. Elle avait beau se répéter qu'en pardonnant à Claire elle accomplissait tout son devoir et au delà , les palpitations mourantes du droit et de la vérité, qu'elle essayait d'étouffer dans son cœur, la faisaient parfois tressaillir. Cette après-midi de dimanche, toutes ses pensées l'avaient ramenée bon gré mal gré à ce qu'elle tentait d'oublier, et sa jalousie contre madame Brécart reprenait le dessus d'une façon bien douloureuse.

En entendant la voix de Mirmont dans le salon, Camille hésita un instant, puis ferma son livre et

quitta sa chambre. Tout être lui était bienvenu, pourvu qu'il F arrachât à l'obsession de sa pense'e. Mirmont se montra fort g^alant; il offrit la loge à madame Frogé, mais en regardant Camille, et ce fut celle-ci qui accepta.

Elle e'tait devenue soudain mondaine, elle qui me'prisait autrefois les plaisirs et les spectacles ; est-ce parce qu elle trouvait dans ce va-et-vient perpétuel l'occasion de voir plus souvent Paul Brécart? Il y avait peut-être encore autre chose dans ce changement. Camille savait qu'elle était belle, mais à quoi bon, si personne n'en voyait rien? Elle se croyait bien dépourvue de toute vanité ; mais les fleurs sont belles, et l'on éprouve à les regarder un plaisir délicat et noble ; pourquoi n'en serait-il pas de même de sa beauté de fleur humaine ? Bien mieux, cette beauté qui passait sereine, au-dessus des préoccupations vulgaires, c'était l'œuvre de Dieu ; n'était-ce pas un devoir pour celle qui la possédait de la présenter aux mortels, comme une preuve de ce que peut le Tout- Puissant?

On irait loin avec de pareils principes ; heureusement Camille s'arrêta en route et se contenta de

parer F œuvre de Dieu de la manière la plus avantageuse. Le lendemain, lorsque Mirmont vint voir la famille Frogé dans la loge qu il leur avait offerte, il /ut stupéfait de ce que pouvait Camille pour F embellissement de sa personne. Elle avait changé sa coiffure, dégagé un peu son cou de statue , raccourci les manches trop longues de sa robe, et le feu intérieur qui la dévorait donnait à ses yeux plus de profondeur, à son teint une transparence nacrée, à ses dents un éclat humide ; elle était si belle que tout Forchestre, à Fentr acte, s'était mis à la lorgner.

Mirmont arriva précisément alors, et suivant la direction des jumelles, il aperçut Camille, au bord de la loge, éblouissante de beauté et de dédaigneuse indifférence. Au fond, elle était enchantée de cet hommage universel et spontané; pour ce soir-là, elle se sentait reine. Ce triomphe public est une des choses que rêvent le plus les femmes ; c'est ce qui fait pour elles de la cérémonie nuptiale une affaire de si haute importance. Sur vingt jeunes filles qui se laissent marier au premier venu, il y en a au moins dix-huit qui demanderaient à réfléchir si elles devaient se marier en robe de tous les jours, dans la salle à

manger de leur maison, sans te'moins, et si on ne leur donnait à cette occasion ni trousseau ni corbeille. *^ Mirmont se fit introduire dans la loge et persuada à madame Frogé qu'il fallait absolument aller voir le foyer ; la bonne dame comprit à demi-mot et emmena son mari.

— Viens-tu ? dit-elle à Camille, d'un air qui signifiait : ne viens pas.

En toute autre circonstance, la jeune fille eût fait pre'cisément ce qu'on la priait de ne pas faire ; mais l'admiration du public, tout en lui causant une vive satisfaction, lui inspirait un peu de frayeur; elle l'aimait mieux de loin que de près. Elle resta donc dans la loge, et Mirmont s'assit auprès d'elle.

On parla de banalités, et l'on se dit des choses fort graves, sans que personne pût les re'pe'ter, car tout est dans l'accent et le sourire. Mirmont, appuyé' sur le dossier du fauteuil de Camille, critiquait la toilette des femmes, et cette critique e'tait l'e'loge le plus brûlant, le plus passionne' de la beauté' de la jeune fille ; il lui parlait du dernier livre à la mode, et le sublime caractère de l'he'roïne baissait pavillon devant celui de Camille. Elle e'coutait, charme'e maigre' elle de cet

L'AMIE. t79

hommag^e qui, joint à celui des inconnus, achevait son triomphe, et un sourire d'orgueil errait malg^ré elle sur ses lèvres. Mirmont, qui jusque -îà e'tait reste' fort he'sitant dans ses intentions, se sentit tout à coup fixe'. -

— Camille sera ma femme ! se dit-il.

Avec une femme de cette beauté', il vaincrait tous les obstacles ; Camille serait la reine du monde le jour où •elle porterait une robe de velours, avec le nom de madame Mirmont.

— Mademoiselle, lui dit-il, et son haleine effleurait les cheveux delà jeune fille, pendant qu il se grisait du parfum de ses rubans, mademoiselle, j'ai mille choses à vous dire ; quand pourrai-je vous parler?

— Mais tout de suite , re'pondit Camille.

— Non, pas ici. Voulez- vous m'indiquer un moment où je vous trouverai chez vous ?

. — Demandez cela à ma tante, re'pliqua la jeune fille avec hauteur.

— Bien entendu, mais je veux vous voir vousmême...

Madame Froge', qui rentrait, coupa la re'ponse df

Camille, qui probablement n'eût e'te' qu'une rebuffade, car, toute fière qu'elle e'tait de cette recherche, il n'entrait pas dans ses ide'es de la recevoir autrement que d'une façon désagre'able.

Pendant Fentr acte suivant, Mirmont s'arrangea pour savoir à quel moment Se'bastien faisait sa promenade, quand madame Frogé se rendait au marché, à quelle heure Camille sortait pour ses leçons ; et à force d'interroger adroitement, il finit par trouver dans la semaine une heure où Camille e'tait seule à la maison. L'heure e'tait matinale et passablement indue; mais qui veut la fin veut les moyens, et Mirmont e'tait de'cide' à e'claircir la situation.

Le jour venu, Camille, dans le salon, composait son rouleau de musique pour les leçons de la journe'e, quand la vieille cuisinière ouvrit la porte à Mirmont. Celui-ci, après avoir demande' M. ou madame Froge', s' e'tait rabattu sur mademoiselle, faute de mieux ; la vieille servante retourna à sa cuisine, et Camille, assez surprise, mais pas trop, regarda son visiteur d'un air d'interrogation.

— J'e'tais sûr, madeuioiselle, dit celui-ci, restant debout, le chapeau à la main, j'e'tais bien sûr de vous

trouver seule ici; j'avais pris mes informations. Voulez- vous m' accorder un moment d'entretien ?

Camille s'inclina en silence. C'était une chose intéressante que la visite de ce personnag^e dont elle ne pouvait méconnaître l'importance ; il allait probablement lui demander sa main... C'était encore fort intéressant. Elle écouta donc ce qu'il avait à lui dire.

Mirmont, se voyant accueilli, mit son chapeau sur un meuble et présenta un fauteuil à Camille, qui l'accepta machinalement; puis il prit une chaise pour lui, à une distance respectueuse.

— Vous avez deviné, sans doute, mademoiselle, dit-il, pourquoi je suis venu si matin, et pourquoi je voulais vous trouver seule ?

— Non, monsieur, répondit froidement la jeune fille ; je n'ai rien deviné, et si j'ai pu conjecturer quelque chose, mes conjectures n'appartiennent qu'à moi.

— C'est trop juste, reprit Mirmont, pénétré de

respect pour une si belle défense ; c'est donc à moi

de vous l'apprendre. Je voudrais obtenir votre main,

mademoiselle; mais comme je déteste ce qu'on est

convenu d'appeler les mariag^es de raison, je ne veux la devoir qu'à vous-même.

Mirmont mentait impudemment, car un mar'ag^e de raison uiavait de tout temps paru le but de son existence ; mais, outre que toute ve'rite' n'est pas bonne à dire, en ce moment, il croyait fermement de'sirer un mariage d'amour et aussi d'ambition , pourrait-on dire , car il voulait Camille seulement parce qu'elle e'tait belle.

A cette phrase, la jeune fille opposa d'abord un silence qui sembla long à son pre'tendant, puis elle baissa la tête et répondit :

— Je ne de'sire pas me marier.

C'est une re'ponse commode, à la porte'e de tout le monde ; aussi sert-elle souvent, sans rien perdre de son me'rite. Mirmont n e'tait pas homme à se laisser démonter pour si peu ; il s'incHna poliment et reprit :

— Je ne vous demande pas un consentement imme'diat ; ma proposition doit vous surprendre...

Il regardait Camille ; celle-ci leva les yeux, et il y lut clairement que sa proposition ne la surprenait pas.

— Elle est très-forte, se dit-il ; si elle entre

dans mes combinaisons, notre avenir sera magnifique.

— Je ne veux pas me marier, re'pe'ta Camille lentement et comme à regret.

— Est-ce le mariage ou le mari qui vous de'plaît ? demanda Mirmont de cette voix insinuante qui avait jadis touche un ministre.

Comment voulez-vous qu on dise en face à un homme qu'il vous déplaît, surtout quand ce n'est pas vrai? Effectivement, Mirmont ne déplaisait pas à Camille. A le voir souvent, toujours prêt à lui être agre'able, elle avait pris pour lui une sorte d'attachement. L'espèce de galanterie agressive qu'il déployait vis-à-vis d'elle ne lui déplaisait pas non plus ; les attentions d'un berger d'Arcadie l'eussent ennuye'e ; dans cette sorte de de'fi que lui avait porte' cet homme, elle avait trouve' l'attrait de la lutte, et son ennemi lui devenait presque sympathique.

Etait-ce le mariage qui lui de'plaisait ? He'las ! avec quelle joie elle eût e'té la femme de Paul Bre'cart î Que re'pondre, alors, à moins de faire un mensonge bien franc, bien hardi? Mais si Camille se mentait à elle-même, elle ne mentait pas aux autres, si dure

que fut r épreuve. Elle garda le silence, et comme Mirmont re'pe'tait sa question exactement dans les mêmes termes, elle lui re'pondit nettement :

— Ce n'est ni Tun ni F autre.

— Alors, pourquoi? demanda Mirmont, de plus en plus insinuant ; ou eût dit que sa chaise, anime'e du même esprit que lui, g^lissait d'elle-même vers le fauteuil de Camille. Pourquoi refusez- vous de combler mes vœux ?

Combler ses vœux ! Camille eût ri de cette devise de mirliton, si la circonstance n'avait e'te' si grave ; elle luttait avec elle-même ; son bon sens lui reprochait amèrement de ne pas accepter la proposition de cet homme riche, bien pose', aimable, beau garçon, qui ferait un excellent mari et pour lequel elle éprouvait plutôt de la sympathie que tout autre sentiment ; mais être à un autre qu'à Paul, tomber des hauteurs de l'idéal aux réalités de la vie... elle s'en sentit incapable. Levant sur Mirmont son regard qui ne tremblait pas, elle lui dit avec calme :

— J'en aime un autre.

Mirmont se leva brusquement comme, si cette réponse l'eût cinglé d'un coup de fouet.

— Vous en aimez un autre, dit-il entre ses dents, blême de colère, tant le calme de Camille lui faisait sentir son infériorité vis-à-vis de l'autre, cet autre, qu elle aimait. Cet autre, pourquoi ne Fépousez-vous pas ? ajouta-t-il cruellement, car il savait bien le nom de celui qu elle lui préférait.

Ce fut au tour de Camille à se sentir blessée, moins de la question en elle-même que de la méchanceté avec laquelle Mirmont F avait accentuée. Elle leva fièrement la tête un peu plus haut, et répondit :

— C'est mon secret.

Elle était plus belle que jamais avec son air de défi, et Mirmont n était pas de ceux qui estiment la beauté de Famé par-dessus tout. Il sentit son amour redoubler en présence de cette opposition ; F avenir moral de sa femme lui importait peu ; une fois qu elle serait à lui, il saurait bien faire respecter son nom et son autorité conjugale ; F essentiel était d'obtenir Camille d'elle-même, ensuite il la traiterait soit en amie, soit en ennemie, suivant qu'elle aurait été plus ou moins soumise.

— Vous me refusez parce que vous aimez Paul Brécart ? dit-il à voix basse.

— Si VOUS le savez, repliqua-t-elle, pourquoi me le demandez-vous ?

— Pour en être certain, re'pondit-il.

— Eh bien ! oui, je Taime ! s'e'cria Camille, enfin délivrée de son terrible secret, je Taime ! qu est-ce que cela peut vous faire ?

— Rien, assurément, puisque vous refusez de m'e'pouser, mademoiselle, répondit Mirmont, redevenu maître de lui.

Camille se leva pour indiquer que l'entretien était fini ; mais son interlocuteur avait encore quelque chose à lui dire.

— Mademoiselle, commença-t-il, je n ai pas qualité pour vous adresser des conseils, encore bien moins des remontrances; cependant, permettez-moi de vous donner un avis désintéressé. Vous êtes dans une voie périlleuse : ou bien vous mourrez du chagrin de n'être pas aimée, ce qui serait pour beaucoup d'entre nous, et pour moi surtout, une douleur inconsolable ; ou bien M. Brécart s'apercevra de l'affection que vous lui portez, et alors...

— Monsieur ! s'écria Camille, le visage empourpré par la honte et la colère.

— ... Et dans ce cas, mademoiselle, continua Mirmont en s'inclinant profonde'ment, vous mourrez de chagrin tous les deux, ce qui fera une veuve et un orphelin de plus sur la terre, et ne chang^era rien à ce qui vous concerne. D'autres e'ventualite's seraient à redouter, si vous n étiez pas, mademoiselle, aussi près de la perfection qu il est permis à une cre'ature humaine de s'en approcher... M. Brécart est Ihonneur même... Je vous engage à re'fléchir. Si vous voulez bien m' accorder votre main, je tiendrai pour non avenue la conversation que nous venons d'avoir.

Camille, interdite, regarda son ennemi... Elle avait sans doute mal compris. Pouvait-il lui demander sa main sans son cœur ? Il saisit sa pensée.

— J'ai assez de foi dans vos vertus, mademoiselle, reprit-il, toujours digne et respectueux, pour croire que madame Mirmont aurait oubhé tout ce qu'a pu ressentir mademoiselle Frogé envers tout autre que son mari.

11 salua la jeune fille et se retira, sans qu'elle songeât à lui adresser la parole.

Quand elle se vit seule, Camille resta interdite;

jamais la possibilité d'une pareille aventure ne s'était présentée à son esprit. L'homme est faible cependant, et la jeune fille ne put s'empêcher de penser à la brillante destinée que lui offrait Mirmont. Elle le savait riche et ambitieux ; il y avait là de quoi satisfaire ses instincts à elle, de quoi la faire honorée, admirée comme elle l'avait toujours désiré. Au fond, elle sentait bien que son amour pour Paul était un défi insolent à la destinée ; que toute femme vraiment sage eût étouffé ce sentiment au lieu de le cultiver avec orgueil ; en épousant Mirmont, elle mettait entre elle et celui qu'elle aimait non pas une barrière infranchissable, hélas ! il n'en est point ! mais un nouvel obstacle, et celui-ci plus redoutable que l'insignifiante Claire.

Sans doute, mais Paul, que penserait-il d'elle? Il devait bien savoir qu'elle l'aimait chèrement; l'esprit clair du jeune homme n'avait pu s'aveugler au point de ne pas découvrir la tendresse exaltée qu'elle lui portait. Camille espérait qu'il attribuait cette tendresse à une amitié toute idéale, planant bien audessus des orages de la vie ; mais en prenant le nom, en partageant la vie d'un autre, Camille cessait d'être

une exception, elle tombait brusquement du pie'destal où elle espe'rait s'être place'e.

Et puis r épreuve que venait de traverser Paul lavait rendu cent fois plus cher à Camille. Elle avait beaucoup souffert depuis cette courte visite, où deux mots à peine avaient été échangés, en présence de Claire. Rentrée chez elle, elle avait saisi son oreiller dans ses bras, et, affaissée sur son lit, serrant convulsivement cet objet inerte sur son cœur g^onfléde sanglots, elle avait passé la nuit à pleurer tout bas, à étouffer ses cris de colère et de douleur, et à se désespérer de n être pas T heureuse Claire qui le soig^nait, le médecin qui lui touchait le pouls, la servante qui lui préparait un bouillon, ou même, moins que cela, le tapis sur lequel il allait poser ses pieds défaillants quand il quitterait le lit pour la première fois.

C'est quand celui qu on aime est retenu dans des entraves infranchissables que Ton reconnaît si F amour qu'on lui porte est tendresse ou passion. Claire, empêchée ainsi de voir son mari, se fût réjouie dans son chagrin, en pensant qu'il était bien soigné, que des

mains compatissantes et légères s'empressaient au-

tour de lui, qu'un visage plein de bonté' s'approchait de lui pour lire dans ses yeux les paroles que la bouche ne pouvait pas prononcer. Camille, elle, eût mieux aime' le savoir mort que soigne' par Claire.

Elle n'osait plus retourner dans cette maison, sentant bien que madame Bre'cart, au moins, la rendait en partie responsable de la maladie du jeune homme; mais bien plus que les reproches de Claire, elle craignait la pre'sence de son mari. Elle avait peur de ne pouvoir se contenir , peur de tomber à genoux devant lui, les mains jointes, pour l'adorer, dans sa joie de le revoir sauve', après avoir effleure' la mort de si près. Pendant les soire'es de cet automne incle'ment, elle e'tait alle'e tous les jours devant la maison dont elle n'osait franchir le seuil ; les arbres dénude's lui permettaient de voir les fenêtres ; à travers celles de la chambre à coucher, les persiennes à claire-voie laissaient filtrer un peu de lumière, bien peu ! Cette faible lueur suffisait pour plonger Camille dans une extase douloureuse ; derrière ces minces lattes de bois s'agitait une vie plus pre'cieuse pour elle que tous les tre'sors de l'univers ; mais elle ne pouvait franchir

cette frêle barrière ; elle e'tait aussi loin de Têtre aimé que les curieux le sont des diamants de la couronne, expose's dans leur spacieuse vitrine de cristal, et tout aussi inabordables, bien que chacun puisse les dévorer des yeux.

Elle revenait lentement chez elle, frôlant de sa main lassée les parapets des quais pour s'y appuyer de temps en temps ; le contact de la pierre glacée la foisait tousser, et elle toussait avec une joie sauvage, avec un acharnement cruel, heureuse de se sentir secouée par ces quintes douloureuses, et pensant que la mort viendrait enfin la délivrer.

Rentrée chez elle, la tiédeur de T appartement la faisait passer à d'autres idées ; elle s'attendrissait sur son sort, qu elle comparait à celui de Paul.

— 11 est heureux, lui, se disait-elle ; il est aimé, il est soigné ; moi, je suis abandonnée du destin. Nul ne m'aime, ne pense à moi, ne pleure sur moi. Pauvre orpheline, pauvre être déshérité, qui n'a ni mère ni époux !

Elle pleurait longtemps sur elle-même et sur sa mort prématurée ; ses larmes coulaient abondantes, presque douces ; elle finissait par s'endormir d'une

sorte de somnolence trempe'e de pleurs dont elle retrouvait la trace sur son oreiller et où elle trouvait une jouissance indicible. Pendant ces longues soire'es, les époux Frogé, couche's de bonne heure, pensaient à elle et s'apitoyaient de la voir tousser. Un jour, faisant un effort héroïque, ils invitèrent à diner un vieux me'decin, hors d'exercice depuis longtemps, camarade d'enfance de M. Froge'. Le vieux docteur e'couta Camille pendant le dîner, la regardant en dessous, la faisant parler et s' amusant à la contrarier pour la mettre d'aussi mauvaise humeur que possible ; quand la jeune fille en sortant lui laissa le champ libre, il rassura M. et madame Froge'.

— Ce n'est rien du tout, leur dit-il, c'est nerveux; ces jeunes filles qui n'ont rien à faire se montent la tête à propos de tout. Donnez-lui un mari, deux ou trois enfants et des bonnes désagréables, vous verrez comme elle sera vite guérie. Un peu trop de travail, c'est le remède souverain aux maux de nerfs.

— Mais la toux, cher docteur ? objecta tante Belle peu rassurée.

— Nerveux comme tout le reste, chère madame.

— Mais sa mère est morte...

— D'une fluxion de poitrine malsoigne'e ; j'y e'tais, et j'ai dit son fait à Fimbe'cile qui T avait entreprise. Rassurez -vous, chère madame, mademoiselle Froge' n'est pas plus poitrinaire que vous et

moi.

Pendant la semaine qui avait suivi cette visite, les deux vieillards, un peu rassures, avaient repris quelque gaieté', et puis l'hiver avançait, Camille toussait toujours, Paul e'tait tombe' malade; tout cela leur avait assombri les ide'es, et ils s'e'taient remis à la tristesse, comme si elle eût dû être leur re'g^ime habituel.

Camille en avait bien souci ! L'ingrate ne re'clamait qu'un amour au monde, celui qu'elle ne pouvait obtenir sans crime ; hors de là, la tendresse des autres ne comptait pour rien, celle de ses vieux parents moins que le reste; c' e'tait une chose d'habitude, qui par conse'quent devenait chose due. Ah ! n'accoutumez pas vos amis à des marques constantes d'affection : au bout de peu de temps, ils seraient persuadés que vous les gâtez pour votre propre satisfaction, et que les privations que vous vous imposez pour eux, loin de vous coûter quelque peine, sont pour vous des sujets de réjouissance.

Camille, qui s'aimait par-dessus tout, et qui recherchait en toute occasion sa glorification immédiate, offrit aussitôt à Paul le sacrifice de Mirmont.

— Non, mon Paul, s'écria-t-elle, jamais je ne trahirai Tamitie' que je f ai voue'e. Peut-être un jour seras-tu heureux de recourir à ma tendresse si pure et si désinte'resse'e, quand le vide et la banalité des autres affections auront brisé ton cœur.

Enflammée de cette pensée, elle se sentit soudain blessée des dernières paroles de Mirmont. 11 avait osé prétendre lui faire oublier Paul, — il parlait de cet oubli comme d'une chose qui honorerait Camille si elle devenait sa femme?

Mademoiselle Frogé prit aussitôt la plume, et de sa plus belle écriture ferme et élégante, elle écrivit à son adorateur :

" Monsieur, je crains que mon silence ne vous ait paru un acquiescement à vos dernières paroles; je regretterais de vous laisser dans cette erreur. Je ne puis consentir à vous épouser ni maintenant ni plus tard. Veuillez me croire néanmoins fort honorée de votre recherche. ^^

Elle signa tout au long Camille Frogé, data la

lettre et e'crivit T adresse d'une écriture large et re'gulière ; puis, comme l'heure de sa seconde leçon était venue — toutes ces émotions lui avaient fait manquer la première, — elle sortit et, en passant devant un bureau de poste, elle jeta sa lettre à la boîte.

Cette action accomplie lui laissa une grande douceur dans Fâme ; on a beau aimer Paul Brécart, il est fort beau de refuser la main d'un homme tel que Mirmont. Camille pensa qu'elle avait droit à quelque récompense et regarda sa montre. L'heure de la seconde leçon se trouvait un peu entamée, bien peu... La jeune fille hésita un instant entre la passion et le devoir, — mais cet instant fut court; d'un pas pressé, presque joyeux, elle se dirigea vers la place du Châtelet.

Devant la loge du concierge, elle hésita.

— Madame Brécart ? demanda-t-elle , au lieu de monter au hasard comme d'habitude.

— Madame est sortie, lui répondit-on sans la regarder.

— Et Monsieur ? dit-elle d'une voix altérée.

Le concierge, surpris de ce changement, leva les

yeux sur la jeune fille, qui pâlit d'émotion contenue. Elle avait peur du regard de cet homme ; il lui semblait qu'il devait savoir pourquoi elle demandait M. Brécart.

— Monsieur n'est pas encore sorti depuis sa maladie, répondit-il en reconnaissant la visiteuse tardive qu'il avait maudite plus d'une fois. Il est tout seul; sa belle-mère est partie d'hier soir.

Cet homme reg^ardait Camille d'un air railleur; il avait remarque' que son locataire accompagnait toujours cette belle personne quand elle sortait, et qu'il était parfois fort long à revenir; on s'était même avancé, à la loge, jusqu'à plaindre cette pauvre madame Brécart... Camille monta l'escalier, poursuivie par le méchant sourire de cet homme qu'elle devinait derrière elle ; que lui importait ! Elle allait voir Paul et le voir seul! Cette idée la rendait folle.

Elle sonna ; on ouvrit.

— M. Brécart? dit-elle.

La bonne la fit entrer dans un grand cabinet de travail aux tentures sombres ; elle le connaissait bien. Que de fois, en l'absence de Paul, elle s'y était fait introduire sous prétexte d'y chercher des livres 1 Elle

aimait cette pièce qui, dans son ide'e, n'appartenait qu'au jeune inge'nieur, car elle n'y avait jamais vu sa femme. Celle-ci y avait pourtant passé bien des soire'es lorsque Paul terminait quelque travail pressé î Mais un mal qu'on ignore n'est pas un mal.

Elle entra, fort timide, car la bonne n'avait pas pris la peine de l'annoncer, et elle ne savait que dire à riiomme qu'elle aimait. Les banalités de la conversation, qu'elle avait toujours si fort dédaignées, lui eussent été d'un grand secours, mais elle ne pouvait pas y recourir, faute d'usage. Paul, qui lisait, à demi couché sur une chaise longue, leva les yeux en lui souriant; il croyait que c'était sa femme.

— C'est moi, dit Camille, ressaisissant son énergie; j'avais besoin de vous voir.

Elle prit une chaise et s'approcha de lui. Une audace extraordinaire venait de s'emparer d'elle tout à coup , à la pensée que la Providence avait tout préparé pour cette rencontre.

— Comment allez- vous? lui demanda le jeune homme , content de la voir, après tout , car il avait oublié ses griefs pendant sa convalescence ; d'ailleurs, ces torts étaient de ceux que l' amour-propre excuse

aisément ; peut-on en vouloir à une aimable femme , belle et pleine de mérite , de vous avoir fait attraper, par r attrait que lui inspirait votre présence , un rhume ou même une fluxion de poitrine? Du moment où Ton n'en est pas mort, on ne saurait lui en garder rancune.

— Je vais très-bien , se hâta de répondre Camille ; mais vous?

— Oh! moi, tout à fait bien. Le docteur s'entête à me retenir ici; n'était que je ne veux pas contrarier Claire, je lui aurais désobéi depuis longtemps.

— Ne faites pas cela, cria Camille, ne risquez pas votre vie...

Elle s'arrêta... ne pourrait-elle donc se contenir, Mais quelle parole ne serait pas dangereuse? Tout ce qu elle dirait n'allait-il pas exprimer malgré elle sa joie et ses angoisses?

Paul rit doucement; les convalescents ont la joie facile, et la pensée qu'ils ont échappé à la mort leur fait trouver charmant tout ce qui les entoure. Ses yeux brillants de satisfaction rencontrèrent ceux de Camille, et il tressaillit, comme un homme distrait qui se réveille soudain de sa rêverie, en présence d'un danger inaperçu.

Que de choses ils disaient, ces yeux de Camille! Noye's de larmes, de'bordant de tendresse, vivants, éloquents comme ses lèvres tremblantes, ils le contemplaient avec extase. Penche'e en avant, amollie par le bonheur, ses mains jointes sur ses genoux, un vague sourire entourant sa bouche , elle adorait son idole. Le monde était bien loin ! Claire n existait plus.

Paul sentit soudain qu il avait e'té coupable. Les avertissements fugitifs que sa conscience lui avait donnes maintes fois lui revinrent tous ensemble. En un e'clair il se rappela les gestes, les paroles qui l'avaient frappe' jadis, et qu il n'avait pas voulu juger, de peur d'avoir à les condamner.

— Mais ce n'est pas l'amitié', lui cria une voix intérieure; l'amitié, si exaltée qu'elle puisse naître dans le cerveau d'une jeune fille romanesque, n'a pas ces yeux et ce sourire! Elle est folle , mais tu es fou, toi, homme, de ne pas t'en être aperçu!

Une violente secousse ébranla l'âme de Paul. Un peu d'argile se remue toujours au fond de nousmêmes : Camille était si belle , elle se donnait si bien à lui, corps et âme, dans sa contemplation muette, qu'il ne put s'empêcher de penser : — C'est dommage !

11 ne s'arrêta pas à cette pense'e de regret; regretter quoi, d'ailleurs? Que son destin ne lui eût pas donne' cette fille orgueilleuse, à Tâme étroite, au lieu de sa bonne Claire, qui l'aimait tant , et dont la beauté moins éclatante devait résister mieux aux outrages du temps et aux fatigues de la vie. Il se reprocha ce mouvement involontaire, et rentrant aussitôt dans le devoir et la raison, il détourna la tête.

— Claire n'est pas rentrée ? demanda-t-il à Camille, espérant par ce nom lui rappeler la réalité de leur situation.

Elle secoua négativement la tête et continua de le regarder. N'entendant pas de réponse, il avait levé les yeux sur elle ; mais son regard plus sérieux, loin de calmer Camille, fit monter à ses yeux le flot de larmes prêt à déborder depuis longtemps.

— Vous ê'es fâché contre moi? dit-elle d'une voix humble et suppliante. Pourquoi? que vous ai-je fait?

Paul, surpris, ne sut que répondre.

— Quelle idée ! dit-il après un moment d'hésitation; je n'ai aucune raison d'être fâché contre vous.

— Mais vous me regardez d'un air de reproche, et vous me parlez de Claire !

Le jeune homme, faible encore de sa maladie, inquiet de la tournure que prenait leur entretien, essaya de tourner le tout en plaisanterie.

— Est-ce une punition, dit-il maladroitement, que de vous parler de Claire ?

F' Camille pâlit; oui, c'était une punition, c'e'tait bien plus, c'e'tait un outrage ! Mais pouvait-elle le dire au mari? Son orgfueil et son amour brisèrent leurs dernières digfues, et le flot de sa colère de'borda soudain.

— Oui, c'est une offense ! Pourquoi me parlezvous de Claire? Claire que vous aimez, qui porte votre nom, qui vous soigne, qui vous sauve, tandis que moi, mise'rable que je suis, je ne suis rien, je ne puis rien ! Elle vous gue'rit quand c'est moi qui vous mets en pe'ril, et vous me parlez d'elle ! Ne savezvous pas que je voudrais oublier son existence , et c'est tout ce que je puis, dans ma charité chrétienne, de ne pas lui souhaiter la mort?

Elle s'était levée. Paul, effrayé de sa véhémence, se leva aussi, et ils se regardèrent un instant face à face. Ce n'était pas la tendresse qui animait leurs visages; c'était une terrible colère. Paul se sentait insulté dans ses sentiments de mari, mais il n'était plus

possible de s'arrêter sur la pente, et Camille parlerait. , ^ Oui, reprit-elle avec sa flamme me'chante dans les yeux, Claire est mon ennemie ! Autrefois, elle Yous a empêché de remarquer mon amour; sans elle, vous m'auriez choisie. Dieu sait que j'ai fait tout pour éviter de vous revoir! C'est elle qui m'a ramenée à votre foyer; c'est elle qui vous a, c'est elle qui se pare de votre amour, tandis que moi , on me fait ici la charité d'une bonne parole, comme on jette un os à un chien mendiant! Ne me parlez pas d'elle; — mais moi, moi qui vous adore depuis tant d'années, moi qui n'ai jamais eu de vous que des peines, n'aije pas droit à quelque bonté de votre part? Dites-moi un mot d'amitié, et je ne sentirai plus mes blessures. — Mademoiselle, dit gravement le jeune homme, vos sentiments offensent ma femme, et le mariage nous a rendus solidaires l'un de l'autre.

Camille se recula et se laissa retomber sur une chaise. Deux grosses larmes roulèrent sur ses joues pâles, et elle joignit les mains avec le geste de la prière, mais sans rien dire. Paul n'osait la regarder, craignant d'être trop brutal, et cependant, sentant qu'il fallait en finir avec cette situation intolérable :

— Vous m'auriez pas dû, reprit -il avec plus de douceur, me forcer à prononcer cette parole ; mais si Claire n'est plus votre amie...

— Ma place n est p us ici? répliqua la jeune fille, séchant soudain ses larmes au feu de Torg^ueil blesse'. Vous êtes cruel, monsieur ; de pareilles choses s'insinuent, mais ne se disent pas en face !

Paul s'inclina avec l'expression du regret et de la de'fe'rence, mais avec une froideur qui ne laissait plus d'illusions à Camille.

— Que penserait votre femme, reprit-elle, si je ne venais plus chez vous ? Je ne suis pas au nombre des heureux de ce monde, moi î Je ne puis entreprendre quelque voyage de plaisir, lorsque les circonstances m'ordonnent de quitter la partie ! Il faut que je fasse bon visage aux e've'nements ! Si vous croyez que je ne doive plus revenir dans cette maison, dites-le à votre femme, monsieur Bre'cart. Lorsqu'elle m'ordonnera de ne pas y rentrer, je m'inclinerai devant sade'cision. Jusque-là je ne veux pas affliger mes vieux parents par la pense'e que je subis un tel outrage ! Je ne veux pas m' exposer aux quolibets du monde ! J'ai aussi cependant quelque honneur à garder !

— Je ne dirai rien à Claire, mademoiselle, repondit Paul après un instant de silence pendant lequel Camille, fre'missante , les yeux fixe's sur lui, -, semblait lui jeter un défi. Je ne veux pas affliger ma ' femme... Vous me dictez ma conduite. Dore'navant je saurai e'viter votre pre'sence.

— Vous me haïssez donc bien? murmura Camille, soudain radoucie et prête à fondre en larmes. Comment ai-je pu me'riter votre haine?

— Je ne vous hais point, répliqua Paul, osant enfin la regarder en face. Je n ai pour vous que de bons sentiments, et je dois ajouter qu en ce moment s'y joint la plus affectueuse. . . ,

— Pitié? demanda Camille, voyant qu il cherchait J un mot. *

— Je dirais pitié, si ce mot n'avait quelque chose : de blessant, et vous blesser est bien loin de ma pen- .: sée ; mais je suis plein de regret pour la peine que vous inflige cet oubli momentané de mes devoirs et... des vôtres.

Camille frémit , blessée dans son orgueil par cette nouvelle leçon; mais le regard honnête et ferme que Brécart attachait sur elle la rendit à son humi-

litë factice, résultat de toute une vie dirige'e à faux.

— J'accepte votre pitié, monsieur, de quelque nom que vous vouliez la parer... Paul, s'écria-t-elle, noyée dans ses pleurs, laissez-moi vous voir parfois, vous entendre, sentir que vous m'aimez un peu, que je compte dans votre vie, que vous pensez quelquefois à moi comme à une amie ! Je ne demande que cela, c'est si peu!

— C'était possible hier, c'est impossible aujourd'hui, répondit Brécart en se détournant.

Elle resta silencieuse un instant, puis se dirigea lentement vers la porte. Arrivée sur le seuil, elle se retourna.

— Je reviendrai ici, dit-elle d'une voix soumise, mais quand vous n'y serez pas. La seule g^râce que je vous demande est de me laisser respirer de temps en temps l'air que vous avez respiré... C'est Claire qui me donnera de vos nouvelles, et mes rares visites ne seront pas long^ues, je vous le jure.

Elle disparut. La porte se referma, puis celle de l'escalier, et Paul se trouva seul.

Pendant un instant il resta immobile, renouant le fil de ses idées et essayant de se former un juge-

ment sur cette situation impossible. De quelque côté qu il la retournât, il n'y voyait point d'issue. Le coup de sonnette de sa femme qui rentrait lui rendit le calme.

— Il faut que Claire soit heureuse, se dit-il ; elle n'a pas me'rite' de voir son bonheur terni par ce nuag^e ; l'âme de Claire est limpide comme son nom; aucune trahison ne doit en troubler la sére'nite'.

La jeune femme entra. Son joli visage, anime' par la course et la fraîcheur piquante d'une belle journe'e d'automne, respirait la joie et la confiance. Elle s'approcha de son mari et lui tendit son front sans rides.

— Es-tu très-bien portant ? lui demanda-t-elle en appuyant sa main sur l' épaule du jeune homme. Astu e'te' bien sag^e ? T'es-tu suffisamment préparé à une démarche importante ? Oui, n'est-ce pas ? Eh bien, j'ai rencontré le docteur qui m'a grondée de ne pas f avoir fait encore prendre l'air, et j'ai ramené un landau; nous allons au bois de Boulogne. Mais pas sans cache-nez.

Elle allait et venait, choisissant un foulard, s'as-^

surant que le grand paletot ouaté serait assez chaud. . . Paul l'arrêta soudain au passage et la prit dans ses bras.

— Claire, lui dit-il, d'une voix grave et tendre, tu es ma joie et mon orgueil ; ton amour, ma fidèle petite femme, est le prix de ma vie. Je sais ce que tu vaux, et je te remercie, toi, si parfaite, d'aimer une idole aux pieds d'argile comme moi.

— Toi, l'or le plus pur ! répondit Claire dans un ëlan d'orgueil et de tendresse, je ne t'aime pas encore assez pour ce que tu vaux !

Paul secoua doucement la tête, et enveloppant sa femme dans une e'treinte plus e'troite, il mit sur ses cheveux un baiser si se'rieux et si solennel qu'elle en ressentit la gravite' jusqu'au fond du cœur.

— Heureux, dit-il tout bas, celui qui peut vivre et mourir avec une telle compagne à ses côte's.

Le cœur de Claire se gonfla de reconnaissance. Ceux qui n'abusent pas des grands mots dans la vie usuelle leur trouvent un sens extraordinairement profond , quand des circonstances graves les amènent sur leurs lèvres. Les deux époux s'entre-regardèrent un instant. Toute lajoie du passé, la confiance

et la sécurité de T avenir brillaient dans ce regard dépouillé de tout limon terrestre. Ils se serrèrent fortement la main, et leur étreinte se dénoua ; puis ils sortirent ensemble sans prononcer une parole, et bientôt, au doux soleil frileux des premiers jours d'hiver, ils roulèrent dans les avenues du bois de Boulogne, où la terre exhalait cette âpre senteur de feuilles tombées qui donne si bonne envie de vivre.

Au moment où Gustave Mirmont quittait son bureau, bien calfeutré dans son superbe paletot d'hiver, dûment garni de fourrure, noble et digne comme tout ce qui lui appartenait, on lui remit une lettre. Il la regarda en fermant à demi les yeux. Comme feu don Juan, son maître, il eût volontiers dit : Sento odor di femina, car récriture accusait une main féminine, mais le papier ne sentait rien. Or chacun sait que le papier d'une femme doit être parfumé de quelque odeur persistante, désagréable, énergique, dont le malheureux qui la reçoit ne peut se débarrasser qu'en détruisant le papier accusateur. C'est jusqu'ici le seul moyen infaiUible que les femmes aient trouvé pour faire brûler leur corres-

pondance. Cependant Mirmont ouvrit le pli et y trouva le billet bref et clair de Camille.

C'était un homme fortement trempe', et sur lequel les me'comptes de la vie n'avaient d'influence que lorsqu'ils l'atteignaient dans son inte'rêt ou dans son ambition ; il ne s'agissait point ici d'intérêt, car Camille était pauvre , ni d'ambition , puisqu'elle . n'était rien; mais l'orgueil du fonctionnaire se cabra sous ce coup de fouet.

Cette petite provinciale, cette maîtresse de piano, se permettait de le refuser sèchement, non plus sous le prétexte toujours acceptable que son cœur était pris d'avance, mais simplement pour qu'il la laissât tranquille, pour se débarrasser à jamais de ses assiduités. Mirmont grommela quelque chose entre ses dents, mit la lettre dans la poche intérieure de sa redingote, reboutonna son paletot, alluma un cigare et sortit.

L'air sec et piquant de cette belle journée, loin de le calmer, lui donna une sorte de fièvre, et le sang monta à son visage. 11 allait sur le boulevard, d'un pas rapide et saccadé ; de temps en temps, il rencontrait un visage de connaissance et donnait un coup

de chapeau, mais il n eût pu nommer le porteur de ce visage. Deux ou trois fois on l'arrêta pour lui parler, un ami lui demanda s'il se portait bien, un autre lui conseilla de se soigner, car il travaillait trop... Mirmont les remercia de leur inle'rêt, et continua sa marche vers la Madeleine.

Jamais peut-être il n'avait senti gronder en lui un semblable orage, et la cause de ce violent de'pit n'était pas difficile à trouver. Mirmont ne se piquait pas de rigorisme, et les sentiments que Camille lui avait d'abord inspire's n'avaient rien du respect jaloux qu'on éprouve pour la jeune fille dont on veut faire sa femme. Lorsqu'il s'était enfin aperçu que mademoiselle Frogé ne lui appartiendrait qu'à la condition de devenir madame Mirmont, la lutte s'était établie entre son amour, d'une part, son orgueil et son ambition, de l'autre, et si l'amour était vaincu, c'était parce qu'à l'aide d'un sophisme ingénieux, il avait réussi à le mettre d'accord avec son ambition, grâce à la beauté de Camille, qui lui permettrait de régner sur son entourage. Tout cela en pure perte! Le grand et généreux effort qu'il avait fait en offrant à une fille pauvre et obscure l'éclat de sa position et

de sa fortune n'était plus qu un coup d'e'pée dans Teau ! Gustave se trouvait ridicule et ne pouvait accepter cette situation blessante. Après qu il eut bien regimbe' inte'rieurement, il finit par se dire qu'après tout la partie n était pas perdue. Camille l'avait refusé haut et sec, fort bien, mais au fond les choses restaient en l'état ; elle n'en épousait pas un autre, puisque celui qu'elle aimait était marié ; un jour ou l'autre, pour en finir avec son existence pénible et incertaine, elle épouserait le premier venu. Pourquoi ce premier venu ne serait-il pas lui? Le tout était d'être là au bon moment.

Mais Mirmont n'était pas d'humeur à poursuivre longtemps d'amour une belle orgueilleuse; il était expéditif, et d'ailleurs la situation que son entêtement lui faisait auprès de la jeune fille n'était pas de celles qu'on peut soutenir indéfiniment; il fallait s'arranger pour brusquer un dénoûment inévitable. Oui, mais comment?

En faisant ces réflexions, Mirmont arriva à la hau-

leur des Champs-Elysées, et s'arrêta machinalement

pour regarder défiler les voitures. Dans un landau

\ de la compagnie, prosaïquement traîné par deux

chevaux très-ordinaires, il aperçut la physionomie radieuse de madame Brécart, et à côté, enveloppé jusqu'aux yeux dans les replis d'un cache-nez, son rival, Paul Brécart, qui se laissait promener avec Tair heureux et endormi des convalescents et des enfants qu on rentre. Ils revenaient de leur promenade, un peu g^risés par F air piquant de ces premiers froids, et avec un vif sentiment dejoie et de vie nouvelle dans leurs cœurs si bien unis. Ils ne voyaient personne, laissant errer leurs yeux sur le fourmillement de la foule, sur le chatoiement des couleurs, et par-dessous T épaisse couverture de voyage jetée sur leurs genoux, on sentait que leurs mains s'étaient réunies.

Mirmont sentit une commotion électrique lui sct couer le corps.

— Voilà le moyen! se dit-il, éclairé par une lumière soudaine, qui ne venait peut-être pas d'ea haut. Dès demain je mets le feu aux poudres.

DéUvré désormais de toutes ses tribulations, car i ne doutait plus de la victoire, Gustave Mirmont ren-^' tra dans Paris du pas d'un triomphateur.

Le soir s'assombrissait; déjà le gaz était allumé

partout; dans la rue, les passants marchaient vite pour se réchauffer, et Ton voyait des tourbillons de fume'e sortir de toutes les chemine'es. Les menag^ères allumaient le feu pour Farrive'e du mari revenant de son bureau, ou pour les enfants sortant de Te'cole. Dans les quartiers pauvres du Marais, le long^ des quais borde's de hautes maisons vieilles et laides, qui s'en iront bientôt, on sentait que Theure du dînei' approchait, à Todeur des ragoûts confectionnés dans les petits restaurants et chez les marchands de vin. Au bout de ce quai, pose' comme une borne qui dirait à la vie : Tu n iras pas plus loin ! Thôtel de la Tre'mouille, sombre et muet, garde T entrée d'une rue triste, où T omnibus qui la traverse toutes les cinq minutes n'arrive pas à mettre même un semblant de circulation. Le grand hôtel regarde la Seine, avec ses fenêtres sans vitres, souvent même sans châssis ; le campanile élégant qui le surmonte semble, dans l'obscurité, la niche de quelque être invisible, peutêtre malfaisant; des rumeurs étranges, craquements de vieilles charpentes, effritement de pierres vieillies, effondrement de balustres rongés des vers, frappent l'oreille du passant : dans notre Paris si

moderne, si remuant, si sceptique, ce vieil hôtel semble une histoire de revenants en permanence.

Après avoir quitté Paul, Camille e'tait allée donner ses leçons machinalement; il fallait bien faire quelque chose! Elle avait retrouvé sa justesse de doigté, sa scrupuleuse obéissance au texte, pour enseigner à trois ou quatre petites filles récalcitrantes F exécution matérielle, non idéale, de quelque morceau des maîtres; et puis elle s'en était revenue lentement, pensant à la scène du matin, engourdie dans une sorte de torpeur douloureuse et incapable de se secouer pour réfléchir et prendre une résolution. Evitant les endroits populeux, elle avait pris cette sombre rue du Petit-Musc, mal pavée, privée de trottoirs, où son pied mal assuré se heurtait souvent à une pierre ; puis elle se trouva à Tangle de T hôtel, et s'arrêta surprise.

Elle n'était jamais venue là, et l'endroit lui paraissait lugubre. A sa gauche, un vaste espace nu, quelques arbres, une estacade qui se prolonge dans la Seine ; en face, l'île Saint-Louis, sombre et triste, plus encore de ce côté que de tout autre, car le vent du nord et les pluies d'hiver ont revêtu les maisons

d'une teinte plus noire et p us funèbre que sur la rive oppose'e ; la Seine coulait là, au bas d'une berge caillouteuse, et tout e'tait de'sert. La faible clarté' du jour mourant s'effaçait dans le ciel au-dessus des maisons de l'île, et de ce côte' du monde, tout semblait condamne' au froid, au silence, à la de'cre'pitude.

L'omnibus qui passait e'branla les châssis sans vitres du vieil hôtel, puis le bruit s'e'teig^nit au loin dans la rue. Camille frissonna et traversa le quai.

Elle e'tait bien lasse, et elle s'appuya sur le parapet pour se reposer. Le froid de cette pierre lui e'tait familier ; que de fois elle y avait posé ses doigts brûlants pendant ses promenades du soir ! Elle frissonna cette fois et retira sa main, puis elle replia un coin de son vêtement et s'accouda dessus. Tout ce qu'elle voyait e'tait triste, triste à en mourir ; elle pensa que si quelque de'sespe'ré voulait en finir avec la vie, c'est en ce lieu qu'il devait apporter son dernier de'sespoir.

La fraîcheur de la pierre perçait à travers le drap que Camille avait mis sous ses mains ; elle toussa un peu, puis plus fort... Elle n'aurait pas besoin de pre'-

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cipiter sa fin, à elle ; la mort viendrait la prendre assez vite ! Ils ne savaient pas ce qu ils disaient ceux qui attribuaient à des causes nerveuses Thorrible toux qui lui déchirait la poitrine ! Qu'importait l'absence de tout fâcheux symptôme ! Qu'importait sa force juvénile et l'éclat de ses yeux ! Elle se sentait mourir, il n'était pas besoin d'autre preuve. Et à la pensée de la mort, Camille, malheureuse et désespérée, se sentit prise d'un immense amour pour la vie.

Paul s'était mal conduit envers elle ; il eût dû avoir quelque pitié, comprendre que cette jeune fille souffrait le martyre depuis des années, deviner que son cœur appartenait en entier à cet indifférent, et qu'elle n'en voulait rien soustraire. Ah ! s'il eût voulu, se disait Camille, s'il eût accepté la tendresse que je lui offrais, rien ne m'eût semblé pénible! S'il avait compris ma peine, s'il m'avait tendu la main, je crois que, par reconnaissance pour lui, j'aurais presque aimé Claire ! Mais cette froideur, cette cruauté. . .

Elle n'avait pas besoin d'aimer Claire, puisque Paul avait été sans pitié; mais il faudrait aller la voir, puisque c'est seulement par elle qu elle aurait

des nouvelles du jeune homme. L'amertume de la trahison lui monta aux lèvres, et pendant un moment elle eut dë{joût d'elle-même; mais les personnes de la trempe de Camille ne se tiennent pas longtemps rigueur, elle trouva un biais pour se re'conciher avec elle-même. C'est par esprit de charité qu elle irait voir Claire : elle apporterait à cette femme frivole et indifférente au bien les conseils de'sinte'resse's de sa sagesse; elle tâcherait de rendre moins indigne de Paul la femme qui partageait sa vie; c'était là encore un moyen d'être utile à celui qu'elle aimait. Camille se remit en marche lentement. Six heures étaient sonnées depuis longtemps, mais elle n'avait pas faim et ne se sentait pas pressée de rentrer. Elle aimait la vie, et depuis un moment l'aimait plus que jamais. Eh bien! elle aurait encore de bonnes heures dans le petit salon havane de madame Brécart. Claire n'avait jamais pensé à se soustraire à son influence; sauf quelques mouvements d'humeur, fruits d'un caractère qui ne s'était pas suffisamment châtié, elle avait toujours témoigné à son amie des sentiments d'affectueuse déférence. Et puis, qui sait si Paul ne serait pas touché de voir celle dont il

repoussait la tendresse tout ide'ale, toutimmate'rielle, consacrer ses efforts à son bonheur, en s'efforçant de perfectionner sa femme ! Dans F idée de rendre sa rivale plus digne d'amour et de respect, Camille voyait une grandeur mélancolique qui la consola presque de son chagrin.

Chez eux, M. et madame Frogé attendait F enfant prodigue en retard. La salle à manger, bien close, avec sa lampe de cuivre bien brillant, avait son air de bonne humeur ordinaire , sauf que les chardonnerets dormaient profondément. Un bon feu ronflait dans le poêle, un poêle à niche peint en vert avec un dessus de marbre noir, comme on en faisait autrefois; sur le marbre, dans une serviette, se réchauffaient des marrons. Des marrons, les premiers de F année ! une surprise que Sébastien avait rapportée à Isabelle. Isabelle Favait accueillie avec joie, mais les marrons menaçaient de refroidir complètement, et la joie s'était éteinte. Jamais, depuis qu'elle était avec eux, Camille ne s'était fait attendre ainsi. A six heures, elle apparaissait toujours, plus ou moins sérieuse, — d'autres auraient dit maussade, — mais elle était là !

— Dis donc, Belle, fit timidement Fex-professeur, est-ce qu elle va se mettre à ne plus rentrer pour dîner à pre'sent ?

Belle haussa les épaules et s'appliqua à couper nerveusement en quatre une imperceptible croûte de pain tombe'e sur son assiette.

— Veux-tu que je te dise? dit enfin madame Frogé, voyant que la miette de pain ne se laisserait pas re'duire en fractions aussi minimes, je vais faire servir la soupe.

— Non, non, attends ! implora le bon Se'bastien, cela lui porterait un coup, si elle nous trouvait en train de manger ! Il lui est peut-être arrive' quelque accident 1

— Les accidents, Se'bastien, quand il en arrive, on vient toujours vous pre' venir et vous rapporter les personnes; j'ai cousu l'adresse de Camille à tous ses pardessus, de sorte que, même si on lui volait son porte-monnaie où elle a des cartes, on saurait où nous trouver. Et puis... tout ça, c'est notre faute, s*e'cria la bonne dame, e'clatant enfin ; nous lui avons permis de sortir seule le jour, elle a pris la permission de sortir seule le soir, et un de ces quatre matins

elle ne rentrera plus du tout, que quand ça lui fera plaisir !

— Oh ! Belle ! fit M. Frogë abasourdi par tant d'éloquence et effraye' par tant de séve'rite'.

— Oui, mon ami ! c'est comme jeté le dis ! Camille est une originale ! Elle ne fait rien comme personne, et tout cela finira par quelque désagre'ment. Je suis lasse de ses fantaisies, et il faudra bien qu elle s'en corrige.

Madame Frogé saisit la sonnette d'une main tremblante d'indignation.

— Apportez la soupe ! cria-t-elle d'un ton përemptoire à la vieille cuisinière sourde.

— Mais, madame, mademoiselle n'est pas rentre'e...

— Apportez la soupe ! recria madame Frogé. Elle avait l'air si imposant que la vieille femme

se retira. L'instant d'après elle re'apparut, le visage bouleverse'.

— Madame . . . disait-elle .

— Un malheur, s'e'cria madame Frogé en se levant tout à coup, la serviette à la main ; Sébastien moins leste appuya les deux mains sur le bord de la table pour se lever.

— Oui, madame, mais ce n est pas ma faute... C'était une soupe à l'oseille... et la soupe à Foseille n'aime pas à être re'chauffe'e... la soupe a tourne , madame ! oh ! mais tout à fait ! ça n'est plus que de l'eau ! Qu'est-ce qu'il faut faire ?

Madame Frog^é avait repris sa place, et Se'bastien avait ôte' ses mains de dessus la table.

•^ Nous nous passerons de soupe ! conclut la tante Belle, heureuse d'en être quitte à si peu de frais, après ce qu'elle avait redoute'.

— Pas de soupe ! Seigneur Dieu ! dîner sans soupe! g^émit le vieux cordon bleu. Si vous vouliez , madame, je vous ferais bien vite une bonne petite soupe à Foig^non...

• — Pas de soupe ! proféra madame Frogé : apportez le rôti I

La mort dans l'âme, la cuisinière retourna à son fourneau.

— Il me semble, Belle, fit timidement observer Sébastien, qu'on pourrait bien faire une petite soupe à l'oignon, ce n'est pas long...

— Je veux bien, mon ami, répondit son épouse avec douceur; mais si elle rentre pendant ce temps-

là, elle croira que nous n'avons pas eu Tennui d'at' tendre à cause d'elle!

Sébastien ne souffla plus mot, et le rôti parut. Au moment où madame Froge' enfonçait le grand couteau dans la viande saignante, la sonnette retentit, et l'instant d'après Camille entra dans la salle à manger.

— Vous êtes à table? dit-elle d'une voix lasse'e.

— A l'heure qu'il est ! repondit la tante Belle, sans quitter des yeux la fourchette à de'couper.

— Est-il si tard? fit Camille avec indifférence. Se'bastien la regarda et remarqua sa pâleur ; une

légère toux, provoquée par la chaleur de l'appartement, secoua les épaules de la jeune fille ; elle tournait le dos, en déposant son pardessus ; d'un clignement d'yeux, il l'indiqua à sa femme. Celle-ci, soigneuse de sa dignité, jeta un regard rapide à Camille, et le grand couteau trembla légèrement dans sa main.

I ' — D'où viens-tu? demanda-t-elle d'un ton moins sévère.

— J'ai donné mes leçons, répondit la jeune fille d'un air distrait.

— Si tard?

— Je me suis arrête'e à reg^arder couler F eau, re'pliqua-t-elle de cette voix endormie que lui inspirait rindicible ennui de cette maison, pourtant si douce et si hospitalière.

Les époux e'changèrent un nouveau regard, et la tante Belle passa à Camille son assiette servie.

— Mon Dieu! pensa Sébastien, elle ne s'aperçoit seulement pas qu'on ne lui a point donné de potage ! Que lui est-il arrivé ?

Camille mangeait lentement, par contenance, et certainement, comme le pensait son oncle, elle ne s'était pas aperçue de l'absence du potage. Que lui importait un mets de plus ou de moins ! Le vieux Frogé se sentit l'âme émucc,

— Tu as eu froid, n'est-ce pas? lui dit-il avec bonté.

— Oui, mon oncle.

— As-tu toussé en venant ? demanda Isabelle.

— Oui, ma tante.

Camille se rappela le sombre endroit du quai, les lumières reflétées dans l'eau grise et terne ; la pensée du désespéré qui viendrait finir là sa mal-

heureuse vie lui revint avec force, et elle frissonna.

— Tu es malade ? demanda madame Froge' avec inte'rêt.

— Je le suis toujours.

Cette re'ponse laconique froissa les sentiments affectueux de la bonne dame.

— Ce n est pas une raison pour nous faire attendre à r heure des repas, dit-elle avec une le'gère nuance d'indignation. Cela gâte l'estomac, et ton oncle ne peut pas supporter ces changements dans ses habitudes. Aujourd'hui, grâce à ta promenade, nous nous sommes passés de soupe...

— Pourquoi donc, matante? demanda Camille avec un e'tonnement très-naturel.

— Parce que le potage avait tourne' à t' attendre; la soupe à l'oseille ne souffre pas de ces retards !

Camille pensa qu'il était fort regrettable que la soupe à l'oseille fût si susceptible ; mais, heureusement pour elle, elle garda dans son âme le secret de cette remarque malsonnante. Son silence calma un peu sa tante, qui acheva de reprendre sa sérénité en mangeant. Quand repas fut terminé, madame

Frogé annonça qu'elle ferait faire un \\eu de thé, — autant pour en régaler Sébastien, qui en était extrêmement friand, avec de la crème et beaucoup de sucre, — que pour réchauffer Camille, qui ne paraissait pas avoir reconquis son équilibre.

— Eh! Belle, dis donc, cela remplacera le potage^ fit M. Frogé d'un air content, quand il entendit donner cet ordre ; seulement, au lieu de l'absorber au commencement du diner, nous le prendrons à la fin!

Le bon vieillard était si content qu'en passant auprès de Camille, il faillit lui donner une petite tape d'amitié ; mais il se retint en songeant qu'après l'incartade de sa nièce, il convenait de garder plus de sérieux. La nappe fut enlevée, un plateau fit son apparition, avec trois jolies tasses blanches à filets d'or en porcelaine de Sèvres, marquée au chiffre de Louis-Philippe ; — ce service était pour Sébastien Frogé un certificat de courage civil ; après les journées de 1848, il l'avait acheté chez un revendeur, à qui une âme timorée l'avait cédé, pour se défaire de cette pièce compromettante. Sébastien portait haut la tête quand il parlait de cette emplette :

— Les barricades fumaient encore, monsieur! disaitil en terminant son re'cit.

Madame Froge', tout en faisant les préparatifs de cette g^âterie, ne pensait qu'à une chose : pourquoi Camille avait-elle cet air à la fois navre' et héroïque ? Il devait s'être passé quelque chose d'extraordinaire ! Mais comment l'apprendre ? Une idée lui vint ; à la vérité, c'était une idée élémentaire, mais elle n'en était pas moins lumineuse; d'ailleurs, les idées lumineuses ne sont -elles pas pour la plupart élémentaires ?

— N'est-il venu personne, aujourd'hui? demandât-elle à la cuisinière sourde, au moment où celle-ci apportait l'eau chaude.

— Plaît-il ! demanda la vieille, qui mit sa main en cornet, car madame Frogé avait parlé bas, exprès probablement.

— M. Mirmont est venu ce matin pendant que vous étiez sortis tous deux, répondit Camille, non sans déplaisir, mais poussée par le sentiment du devoir.

Cette fille étrange, qui payait sa conscience de si mauvaises raisons, n'eût voulu ni mentir, ni même

dissimuler ; elle ne perdait le sens du juste que lorsqu'il s'agissait de son amour.

— M. Mirmont ! ce matin ! C'est impossible ! s'e-crièrent les deux e'poux ensemble. A cette heure-là, ajouta Se'bastien, il devait être à son bureau.

— Il n'y était pas, je vous le certifie, répondit Camille, qui ne put s'empêcher de sourire à la remarque de son oncle.

— Et qu'est-ce qu'il voulait? demanda madame Froge'.

— Il voulait me demander en mariage, répondit la jeune fille, dont la mauvaise humeur revint aussitôt, en songeant aux reproches qu'elle allait essuyer.

— Eh bien?

Les deux e'poux retinrent leur haleine après cette question, pour mieux entendre la réponse ; mais madame Froge', dès lors, avait peu d'espoir, car sa nièce n'avait pas la figure d'une jeune personne qui épouserait Gustave Mirmont.

— Je l'ai refusé, répliqua laconiquement Camille. Si prévue que fut la réponse, le coup était rude,

et nos amis en furent désarçonnés, au point que la tante Belle oublia de recouvrir sa théière.

— Refusé, Camille, tu as refuse' cet homme-là.

— Oui, ma tante, à mon grand regret ; mais je ne Taime pas. Recouvrez donc votre thé, ma tante, il ne vaudra plus rien.

Machinalement, madame Froge' obéit à sa nièce, puis elle répéta :

— Refuser cet homme-là ! Mais, Camille, tu as perdu la tête !

— C'est vraisemblable, répondit la jeune fille; mais que voulez- vous que j'y fasse ! J'ai grand mal à la tête, je vais aller me coucher.

— Non pas, Camille, dit. Sébastien, attends un peu.

Le bonhomme, grandi soudain par l'autorité paternelle qu'il venait de revêtir, avait parlé d'un ton si peu en harmonie avec sa bonhomie ordinaire que sa nièce surprise le regarda fixement.

— Nous t'avons donné beaucoup de liberté, Camille, trop peut-être, je commence à m'en convaincre; mais ce n'est pas une raison pour traiter à la légère une chose aussi sérieuse que ton établissement. A la mort de ton père, c'est nous qui t'avons appelée auprès de nous , assumant ainsi toute la res-

ponsabilité paternelle ; nous avons cherche' à t'e'tablir. M. Mirmont est un parti bien au delà de nos espe'rances, il n a aucune tare, rien dans sa personne ne peut motiver de re'pugnances ; tu es certainement libre de refuser sa main , mais au moins dois-tu nous donner une bonne raison à l'appui de ta re'solution. Camille éprouva pour son oncle un respect nouveau, ne' spontanément du ton qu'il prenait avec elle, et c'est avec une véritable défe'rence qu'elle lui re'pondit :

— Mon cher oncle, l'amour ne se commande pas : je n'aime pas M. Mirmont.

— Cela ne suffit pas , Camille , insista madame Frogé ; l'estime et l'amitié' peuvent souvent remplacer l'amour.

La jeune fille eut bien envie de leur donner la vraie raison de son refus; en avouant qu'elle en aimait un autre, ne se débarrasserait-elle pas de ces fâcheuses instances? Mais elle réfléchit et se dit que ce serait le signal d'une nouvelle persécution ; elle se décida à g^arder le silence.

— Tu nous caches quelque chose, reprit Sébastien toujours grave; jusqu'ici nous avons respecté ton

secret, mais nous avons maintenant droit à le connaître, puisqu'il met ton avenir en question.

— Mon oncle, repartit Camille, je n ai pas de secret qui puisse mettre mon avenir en question; je vous jure que si je refuse M. Mirmont, ce n'est pas parce que je de'sire en épouser un autre; je pense que cette assurance vous suffit ; j'ajouterai même que si je voulais me marier, je n'aurais aucune raison pour refuser la main de votre ami.

Cette réponse ambig^uë prit au dépourvu les deux vieillards, qui se regardèrent et ne surent que re'pondre. Cependant madame Frogé, plus habile, insista encore.

— Tu t'ennuies avec nous, Camille, c'est clair comme le jour; pourquoi n'acceptes-tu pas un mari qui te ferait une belle position dans le monde et qui te procurerait mille satisfactions d'amour-propre et de luxe que tu ne peux avoir chez nous ?

— Je ne me marierai pas par ambition, ma tante, répondit la jeune fille. Et maintenant, si vous voulez me donner une tasse dethe',je l'accepterai avec plaisir.

Sa tante lui donna la tasse de thé demande'e ; mais la gaieté et la confiance ne revinrent plus autour de la

table. Les époux sentaient bien qu'ils ne comptaient pas dans la vie de leur nièce, et qu elle les acceptait tout au plus comme des ne'cessités.

En disant des ne'cessités, nous ne voulons point conclure que Camille n'eût aucun attachement pour ces vieillards, si bons et si affectueux; mais il est des nécessités que Ton finit par aimer; on a une sorte d'affection pour les objets dont on se sert journellement, pour son logis, ses meubles, ses livres surtout ; c'est un attachement de cette espèce qui liait Camille à ses vieux parents , et quelquefois elle les trouvait bien incommodes.

Quelques instants après, dès qu'elle le put décemment, la jeune fille se retira. Au moment où elle s'approchait pour lui dire bonsoir, Sébastien, profitant de ce que sa femme remettait en place le fameux service , se pencha vers sa nièce pour l'embrasser et lui dit à l'oreille :

— Surtout, Camille, ne t' attarde plus; ce^i fait trop de chag^rin à ta tante.

La jeune fille sourit et se retira. Elle avait à peine atteint la porte de sa chambre que la tante Belle la rejoignit.

— Écoute, Camille, lui dit Texcellente femmme en lui prenant la main, je t'en supplie, ne nous donne plus d'inquie'tude ! Tu ne peux pas te figurer le mal que cela fait à ton oncle î

— Soyez tranquille, ma tante, re'pondit mademoiselle Froge'.

Isabelle revint auprès de son mari, le cœur serre', et en le regardant attentivement, elle vit bien qu il e'prouvait la même impression.

— Si seulement, soupira Se'bastien, elle nous avait dit qu elle nous aime, qu elle se trouve bien auprès de nous l

— Camille ne ment jamais, re'partit madame Frogé avec un peu d'amertume; pourquoi dirait-elle ce quelle ne pense pas?

Ils soupirèrent de concert; c'est une manière d'être moins malheureux, quand on s'aime.

— Sais-tu , Belle , reprit Se'bastien après un moment de réflexion, je commence à croire que Camille n'est pas si parfaite?

— La pauvre enfant ! re'pondit sa femme le cœur gros de tristesse.

Madame Brëcart était assise dans son petit salon, auprès d'un feu aimable, enterré sous les cendres chaudes, un de ces feux de bois qui durent toute r après-midi sans qu'on ait besoin d'y toucher et qui vous inspirent les pense'es les plus ag^réables. Paul e'tait retourné à ses devoirs; elle l'avait bien et dûment empaqueté, et de sa fenêtre, elle avait suivi des yeux la voiture qui l'emportait, car elle ne l'eût pas laissé sortir à pied; ensuite, après s'être assurée que Félix, fort sérieux, bâtissait des constructions importantes avec une foule de morceaux de bois, sous l'œil attentif de sa bonne , devenue sa bonne après avoir été celle de sa mère, madame Brécart s'était enfin installée dans un bon fauteuil, afin de terminer une superbe tapisserie commencée depuis long^temps et destinée à faire un écran pour la cheminée de son mari.

Que d'événements depuis le jour où elle avait reçu par la poste, à Saint-Martin, cette tapisserie échan-

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