‹ L'amie de Noël Trémont, romanChapitre 1 sur 5 · L'AMIE · texte numérisé non relu

L'AMIE

PUKMIÈUE PARTIE

Pourquoi les détails de cette lointaine histoire me reviennent-ils aujourd'hui plus vivaces et plus précis qu'autrefois ? La vieillesse approchante a-telle, comme une grâce d'état, le don d'évoquer avec plus d'intensité les impressions et les émotions des jours de notre enfance? A mesure que nous nous acheminons vers le déclin, nous revoyons certainement plus en relief les choses et les personnages qui, à l'aube de notre vie, ont gravé leur empreinte dans la molle substance de notre âme. Pourtant, il y a, je crois, encore une autre raison de cette soudaine et spéciale résurrection du passé. — Si les événements que je veux conter se représentent maintenant plus impérieusement à ma mémoire, c'est qu'il existe une inquiétante analogie entre les temps troublés et nuageux où nous sommes, et

l'époque agitée où ont aimé et souffert les acteurs de ce drame intime. J'ai pu observer aVec les yeux très ouverts d'un adolescent de quinze ans une bonne part des faits et gestes de ces héros bourgeois ; j'ai été instruit du surplus de leurs aventures par des amis qui avaient reçu leurs confidences. Aujourd'hui que tout ce monde provincial est mort, je cherche, à l'aide de mes propres souvenirs et de ce que m'ont raconté les contemporains, à recomposer une histoire fort peu romanesque, mais ayant l'intérêt de tout ce qui est sincère et qui a été vécu.

Le 25 février 1848, au collège de Juvigny, — classe de troisième, professeur : M. Dordelu, — nous étions en train d'expliquer le premier- chant de VIliade. Mais l'explication se traînait péniblement. Le gros de la classe semblait médiocrement préoccupé du sort de la belle Ghryséis ravie par Achille aux pieds légers. Une visible distraction égarait notre esprit, et le sec M. Dordelu, long comme un jour sans pain, paraissait lui-même penser à tout autre chose qu'à la colère de Thétys. Nous savions que depuis deux jours on se battait à Paris, et nous étions impatients d'apprendre les nouvelles apportées par le courrier. En ce temps-là, Juvigny ne connaissait encore ni le chemin de fer ni le télégraphe électrique. Un service de diligences reliait seul notre chef-lieu à la capitale, et les dépêches

officielles arrivaient par la malle, dont les quatre chevaux galopants et tout fumeux s'arrêtaient vers une heure devant la maison du maître de poste. Agités sur nos bancs, les yeux tournés vers la grande baie vitrée qu'assombrissait déjà un ciel pluvieux, nous attendions, nous autres externes, le moment de la sortie, trop lente à venir.

Enlin la voix grêle de l'horloge sonna quatre heures, et la cloche du collège annonça la clôture de la classe. M. Dordelu rassembla ses livres et nous nous précipitâmes en désordre vers le porche qui ouvrait sur la côte des Prêtres. Gomme nous descendions la pente caillouteuse qui mène à la place de la Couronne, j'aperçus sur la muraille de l'école communale une large affiche blanche, en tête de laquelle on lisait en gros caractères :

« Plus de Bourbons ! Vive la République ! » Suivait une proclamation annonçant le départ de Louis-Philippe et la constitution d'un "gouvernement provisoire, composé de citoyens dont les noms plus ou moins connus s'étalaient en belle vue: « Dupont de l'Eure, Arago, Garnier-Pagès, Lamartine, Ledru- Rollin, » et tout au bas : « Albert, ouvrier ». Parmi les curieux attroupés autour de l'affiche, d'autres rumeurs circulaient encore : le peuple en armes s'était emparé des Tuileries ; le Roi, après avoir abdiqué en vain en faveur du comte de Paris, avait été obligé de s'enfuir et il errait à cette heure sur la côte normande; le préfet de Juvigny était destitué et

son remplaçant, un ancien rédacteur de la Réforme^ venait de s'installer à l'hôtel de la Préfecture ; on se proposait, le soir même, d'allumer sur la place de la municipalité un colossal feu de joie pour célébrer la chute du tyran et l'avènement de la Liberté.

Ce feu de joie faisait déjà flamber mon imagination. D'instinct et par avance, j'étais tout acquis aux institutions républicaines. Cette soudaine révolution enchantait mon esprit amoureux de nouveauté. Ces grands mots sonores : « Droits du peuple, Liberté reconquise », me grisaient comme un vin pur. Il me semblait que la ville entière devait partager mon ivresse, et l'idée ne me vint pas un instant que mon père, fonctionnaire de l'administration des finances, fût moins prompt à s'enthousiasmer du nouveau gouvernement. Je gagnai en courant notre maison, j'entrai triomphalement dans le bureau paternel, puis jetant mes livres sur une table, je m'écriai :

— Plus de Bourbons !... Vive la République !

Les commis, courbés sur leurs registres, relevèrent la tète et me regardèrent en riant sous cape ; mais mon père, lui, ne se dérida pas. Son visage demeurait soucieux. Il rajusta ses lunettes bleues et dit brièvement :

— Veux-tu bien te taire !... Depuis quand les gamins s'occupent-ils de politique?... Tu ferais mieux de songer à tes versions... Allons, installe-toi dans ton coin, et ne nous empêche pas de travailler...

Il connaissait les nouvelles, puisqu'il ne manifes-

LAMIE DE NOKL TRKMONT 5

tait aucun étonnement et ne demandait aucune explication; néanmoins, ce cliangement de régime, qui me mettait en joie, lui inspirait plus d'inquiétude que d'enthousiasme. Je m'assis, fort désappointé, devant une petite table où s'empilaient mes dictionnaires, et je me mis nonchalamment à la besogne. Les plumes recommencèrent à courir sur le papier et leur léger grincement accompagna en sourdine les discrets ronflements du poêle de faïence. A cinq heures, les commis enlevèrent leurs manches de lustrine, plièrent bagage et s'esquivèrent en nous souhaitant le bonsoir. Dans le bureau, tapissé de registres et éclairé par une lampe carcel, je restai en tête à tête aA'ec mon père. J'aurais bien voulu le questionner, mais il ne paraissait pas disposé à se prêter à mes interrogations. La mine sévère avec laquelle il lisait son journal, son front barré de plis verticaux, l'expression chagrine de ses lèvres pincées n'avaient rien d'encourageant.

Du reste, nous ne demeurâmes pas longtemps seuls. Au bout d'un quart d'heure, on heurta à la porte et un visiteur emmitouflé dans un manteau humide, coifTé d'un chapeau mou, parut dans rentrebâillement.

— Bonsoir, monsieur le contrôleur ! dit une voix au timbre sonore, une voix à la fois chaude et musicale, peut-on entrer?

— Comment donc, maître Trémont, vous êtes le bienvenu !

Le personnage se débarrassa de son manteau et de son feutre, et je reconnus l'avocat Noël Trémont, un ami de notre famille, dont mon père estimait grandement le talent et le caractère.

M. Noël Trémont était un homme de trente-deux ans, assez robuste, bien taillé et bien proportionné ; la poitrine large, le teint olivâtre, les cheveux châtains frisant naturellement, la bouche aimable et charnue. Il avait de beaux yeux bleus, bien fendus et très lumineux; un nez long aux ailes mobiles, un front large et lisse. Sur son visage scrupuleusement rasé, on lisait à plein la loyauté, la franchise, la spontanéité. Il vous donnait l'impression d'un bon fruit, sain, savoureux, sans nœuds et sans tares.

Il s'assit près du poêle, à côté du bureau paternel, appuya contre la faïence tiède ses bottes mouillées, et dit de sa voix joviale :

— Eh bien ! monsieur Hussenot, vous savez les nouvelles?

— Je viens de les lire dans VEcho de l'Est, répliqua mon père... Vous devez être content, maître Trémont, vous la tenez enfin, la république de vos rêves !

— Oui... Elle nous est arrivée un peu plus tôt que nous le pensions... Mais l'enfant n'en est pas moins viable et bien constitué.

— Hum !... pourvu que ce ne soit pas un enfant terrible!...

LAMIE DE NOËL TRllMONT 7

— Vous êtes un trembleur, monsieur Hussenot... Les noms des membres du gouvernement provisoiie devraient vous rassurer... Voyons, Dupont de l'Eure, Arago, Lamartine sont des hommes d'État sensés, généreux, animés des meilleures intentions...

— Possible, murmura sceptiquement mon père, mais il y a aussi Ledru-Rollin, un agitateur, et un certain Albert, « ouvrier », qui ne me dit rien qui vaille.

— Il fallait bien donner satisfaction au peuple qui a versé son sang sur les barricades, en faisant entrer au pouvoir des hommes en qui il a confiance. Voudriez-vous qu'on fit une république sans républicains?

— Oh ! moi, je me serais parfaitement contenté d'une régence avec Tadj onction des capacités.

— Ça n'était plus possible... L'entêtement de Guizot avait exaspéré les esprits les plus modérés, et le flot populaire a tout emporté... La république est née fatalement de cette tempête, elle va rasséréner les cœurs comme un arc-en-ciel après l'orage. Elle invile à l'union tous les hommes de bonne volonté, elle a la fraternité pour devise, et elle tend les mains à toutes les nations opprimées.

— Voilà justement ce que je redoute... Quand les digues sont rompues, qui sait jusqu'où l'inondation portera ses ravages et où elle s'arrêtera? Cela peut nous amener la guerre à l'extérieur et, pour sûr, de fâcheux bouleversements ù l'intérieur... Déjà notre

préfet est révoqué et on lui a donné un successeur...

— C'était logique... Je viens de voir le nouveau commissaire du gouvernement. .. Un brave homme très sage, très pondéré, un peu naïf m.ème.,. Il m'avait mandé à la préfecture pour savoir ce que je voulais être.

— Ha ! ha ! Et quelles fonctions avez-vous acceptées?

— Aucune... J'ai répondu : « Monsieur le commissaire, je suis avocat et veux rester avocat... Je ne demande qu'à vivre tranquille au coin de mon feu... J'ai aimé la république sans arrière-pensée d'intérêt, et je la servirai d'autant mieux que je resterai indépendant. »

— Vous avez eu tort, maître Trémont... Si tous les républicains honnêtes suivent votre exemple, nous serons gouvernés par les autres, et alors, gare le désordre et le gâchis !

— N'ayez crainte, repartit Noël Trémont en riant, je n'aurai pas beaucoup d'imitateurs... II y a des gens qui sont nés pour devenir des hommes politiques, pas moi... Je n'ai ni la souplesse ni l'adresse nécessaires pour ce métier-là. Nous aurons toujours assez de fonctionnaires et je ne me sens nullement le désir d'aller grossir le troupeau. Je demeurerai dans mon pays, j'userai de mon influence locale pour faire aimer la république et pour préparer les élections qui seront prochaines... Nous aurons le suffrage universel, vous le savez?

— Hélas 1 chuchota mon père.

— Les masses populaires qui vont être appelées à voter sont très novices... Elles auront besoin d'une éducation préalable, et c'est aux vrais républicains qu'il appartiendra de porter la lumière dans ces âmes encore ignorantes de leurs droits et de leurs devoirs... Nous les amènerons ainsi à nommer des députés honnêtes, foncièrement patriotes, sincèrement amis du peuple et de la liberté.

— • Ainsi soit-il ! soupira mon père ; je vous envie, cher monsieur... D'abord, vous avez le privilège de voir les choses en beau, et de plus vous avez la chance d'être inde'pendant ; peut-être même est-ce cette dernière condition qui vous rend si optimiste... Nous autres pauvres fonctionnaires, en ces temps incertains, nous ne sommes guère sûrs de pouvoir dormir sur nos deux oreilles... Est-ce que vous retournez ce soir à la campagne ?

— Nenni,je soupe et je couche à Juvigny, chez ma mère ; mais dès demain je reprendrai le chemin de la Percherie ; avec mes goûts rustiques je ne me plais guère que là... Bientôt l'hiver tirera à sa fin, et là-bas, je serai tout porté pour la passe des bécasses... Bonsoir, monsieur Hussenot.

Il avait coiffé son feutre, revêtu son manteau et il se dirigeait déjà vers la porte, quand il se ravisa et revint vers le poêle :

— A propos, dit-il, j'oublie un des motifs de ma visite... Vous savez, monsieur Hussenot; encore que

j'aie refusé les offres du commissaire du gouvernement,je n'en suis pas moins en bons rapports avec lui... Peut-être même, ajouta-t-il en souriant finement, cela me met-il en meilleure posture près des autorités... Si donc il vous survenait quelque ennui de ce côté-là, ne vous gênez pas, envoyez-moi un mot à la Percherie et je serai tout à votre service.

— Merci, maître Trémont, vous êtes un brave homme !

A part moi, dans mon coin, je trouvais aussi que ravocat réalisait Fidéal du républicain loyal et généreux; je n'osais lui témoigner directement mon admiration, mais je m'agitais sur ma chaise et je feuilletais bruyamment mon dictionnaire afin d'attirer son attention. Il finit par s'apercevoir de ma présence :

— C'est votre garçon ? demanda-t-il à mon père.

— Oui, c'est mon fils Marcel, qui est en train de préparer ses devoirs, à moins qu'il ne pense à tout autre chose... Tenez, c'est un de vos coreligionnaires ; lui aussi est républicain.

Noël Trémont éclata de rire, puis, me frappant légèrement sur l'épaule :

— Quel âge as-tu, mon camarade?

— Quinze ans, monsieur Trémont, répondis-je en me levant.

— C'est le bel âge pour semer afin de récolter plus tard... Travaille, mon garçon, pour devenir un homme, et puisque tu aimes la république, dépèche-

toi d'acquérir tout ce qu'il faut pour la servir utilement... C'est sur toi et sur les enfants de ton âge que nous comptons pour faire fleurir la liberté... Mais c'est assez bavardé et voici l'heure du souper... Bonne chance, mon petit ami. Rebonsoir, monsieur Ilussenot, et souvenez-vous que je suis tout à votre discrétion.

Noël Trémont appartenait à une vieille famille du Barrois. Son père, Edme Trémont, député de la Meuse à la Convention, l'avait eu sur le tard, en 1814. Proscrit au retour des Bourbons, le conventionnel était mort en Belgique en 1821, et Mme Trémont, après avoir partagé l'exil d& son mari, était revenue se fixer à Juvigny pour se vouer complètement à l'éducation de l'orphelin. Elle avait une imagination ardente, une volonté énergique et un esprit très libre. Dès le principe, l'enfant fut élevé à chérir la mémoire du défunt. A dix ans, on le mit au collège du chef-lieu. Il s'y montra un élève laborieux et brillant. L'instruction classique aftina sa vive intelligence et développa les idées libérales dont il avait été nourri dès le berceau.

Un séjour de cinq ans à Paris, oîi il suivait les cours de la Faculté de droit, les amitiés contractées au quartier lalin, les questions brûlantes agitées dans ce milieu jeune et enthousiaste affermirent davantage sa foi républicaine. Quand il eut passé son doctorat et qu'il revint tout bouillant de ferveur

dans sa petite ville endormie et routinière, il s'étonna d'être à Juvigny le seul représentant des opinions progressistes, et il étonna bien davantage encore ses compatriotes en leur prêchant la bonne parole. Peu s'en fallut qu'on ne le regardât comme un cerveau brûlé, et lorsque, une fois inscrit au barreau local, il plaida sa première cause, tout d'abord le président du tribunal lui fit grise mine et le regarda de travers.

Toutefois, quand on eut entendu sa parole chaude et communicative, on s'aperrut bien vite que Noël Trémont n'était pas seulement un avocat éloquent, mais encore un dialecticien habile, un juriste remarquablement documenté, un orateur à la fois savant, spirituel et persuasif; on comprit qu'on avait affaire à un esprit supérieur et les préventions s'évanouirent. La dignité, la correction et la simplicité cordiale du jeune avocat achevèrent de ramènera lui les récalcitrants. En moins de trois ans, il prit la tête du barreau de Juvigny. Les clients abondaient dans son cabinet, il avait l'oreille du tribunal, le bruit de ses plaidoiries se répandait au delà des limites du département, et on le tenait en sérieuse estime à la cour de Nancy, où plusieurs fois déjà il avait été appelé pour défendre des clients du dehors.

La vieille M™' Trémont s'enorgueillissait du succès de son fils, mais lui ne s'en grisait pas. Bon camarade avec ses confrères, il ne partageait néan-

moins ni leurs plaisirs, ni leurs préjugés, ni leurs habitudes. Très jaloux de son indépendance, il fréquentait peu la société locale. Il avait des goûts simples, menait une vie retirée et studieuse à côté de sa mère, dans l'antique maison familiale qu'ils habitaient tous deux, rue des Pressoirs. Les seules distractions qu'il se permettait consistaient à passer de temps à autre une semaine entière hors de la ville, dans une maison de campagne située au village de Savonnières, à une petite lieue de Juvigny. Cet héritage paternel qu"on appelait la Percherie, se composait d'un modeste pavillon et d'un hectare de vergers et de prés jouxtant la rivière d'Ornain. On y était à un quart d'heure de la forêt. Noël aimait cette demeure isolée entre cour et jardin.

Élevé à la Jean-Jacques, il pouvait y satisfaire librement sa passion pour la nature et y travailler avec plus de liberté d'esprit. Les retraites mystérieuses qu'il faisait à la Percherie prêtaient, il est vrai, à des commentaires plus ou moins charitables, mais il n'en avait cure et demeurait indifférent aux commérages des gens de Juvigny. Dans cette solitude, sa sauvagerie se sentait à l'aise. Là, en toute saison, il partait dès le matin pour les bois, arpentait, bâton en main, les tranchées du Haut-Juré, s'intéressait aux moindres détails de la vie forestière, ne rentrait qu'à midi et passait le- reste de sa journée à lire ou à étudier ses dossiers. Ce genre de

vie lui plaisait tellement que, n'eût été le remords de laisser sa mère trop esseulée, il aurait vécu à la campagne des mois entiers.

En quittant le bureau de mon père, Noël Trémont traversa rapidement la place de la Municipalité, où une foule de badauds surveillaient les préparatifs du feu de joie, et se rendit directement chez lui. La maison de la rue des Pressoirs était une vieille bâtisse du dix-septième siècle, comprenant deux corps de logis reliés par une cour intérieure. Dans l'arrière-bâtiment se trouvaient la remise, les greniers et la fotilerie, destinée aux opératic^ns de la vendange; la cour était égayée d'un massif d'arbres verts; l'habitation proprement dite donnait sur cette cour et sur la rue. On y accédait par un vestibule humide, dallé de pierres verdàtres, et on entrait tout de go dans un petit salon où se tenait d'ordinaire M"^*^ Trémont.

Cette pièce, comme du reste toutes celles de la maison, gardait la physionomie des années lointaines où le conventionnel Edme Trémont y avait amené sa jeune femme. On n'y avait nullement sacrifié au goût moderne. Le meuble de velours réséda datait de la fin du règne de Louis XVI, la glace de la cheminée était surmontée d'un trumeau où s'encadrait une bergerie peinte par un artiste local ; aux murs tapissés d'un papier à ramages s'alignaient quelques portraits de famille, et, en belle lumière, notamment, un pastel ovale repré-

sentant le conventionnel Trémont, cheveux poudrés, visage rasé, habit couleur cannelle et gilet à la Robespierre.

En ouvrant la porte du petit salon, Noël aperçut sa mère assise à sa place favorite, dans une bergère tendue de gros de Tours, près d'un guéridon qui supportait une lampe au globe dépoli. Ayant devant elle un de ces dévidoirs que nos aïeules appelaient « une giroinde », elle s'occupait à enrouler autour d'un peloton les fils d'un écheveau de laine.

M™° Edme Trémont, maigre, sèche, assez grande, se tenait très droite et ne perdait pas un pouce de sa taille. Sous un bonnet de dentelle garni de rubans pensée, ses cheveux blancs encore très drus frisottaient au-dessus du Iront bombé et leurs coques soyeuses adoucissaient les lignes du visage aux pommettes saillantes, au nez effilé, aux lèvresrentrées. Les sourcils demeurés noirs dessinaient leur arc très net au-dessus de deux beaux yeux bleus, lumineux et vifs comme ceux de Noël. Une ruche de tulle cachait les rides du cou; une douillette de soie grise drapait le corps mince de cette vieille dame aux traits expressifs, qui avait dû être jolie en son temps et qui gardait encore dans l'ensemble de sa personne soignée une grâce sobre et énergique.

— Bonsoir, maman, dit l'avocat en mettant un baiser sur le front maternel.

— Bonsoir, mon //, répondit-elle, je t'attendais

LA.MIK DK .NOKL l'RKMONT 17

avec impatience, il parait qu'il y a du nouveau?...

— Quoi ! reprit Noël en riant, vous êtes déjà au courant?...

— Je ne sais rien que ce que m'ont a|)pris les domestiques, mais lu vas tout me conter pendant que nous mangerons... car le souper est servi et Bastiçnne est venue deux fois voir si tu étais rentré...

Elle sonna. La servante Bastienne, dont l'âge déclinant s'harmonisait avec l'aspect vieillot du logis, ouvrit la porte de communication, enleva la lampe, et M"'" Edme Trémont, s'appuyant au bras de son fils, se dirigea vers la salle à manger.

Cette pièce, qui prenait jour sur la cour, était entièrement lambrissée de boiseries peintes en gris, à l'exception de deux panneaux où des natures mortes avaient été brossées sommairement par un artiste du cru. La table était dressée devant un poêle de faïence bleue, qui ronflait doucement; la mère et le fils y prirent place en face l'un de l'autre.

— Est-il vrai que la république ait été proclamée? demanda M'"*^ Trémont.

— Parfaitement, répliqua Noël.

Et il raconta l'envahissement de la Chambre, l'installation du gouvernement provisoire... Il cita les noms des principaux membres : Arago, Lamartine...

— Lamartine! interrompit dédaigneusement la veuve du conventionnel, un poète, c'est-à-dire un endormeur...

— Il y a aussi des hommes d'action : Ledru- Rollin, Marie, Garnot...

— J'ai connu autrefois un Carnot qui fit partie du Comité de Salut public.

— Le Garnot d'aujourd'hui est son fils, dit Noël.

— Espérons qu'il n'aura pas dégénéré... Le père, Lazare Garnot^ était un grand administrateur et un caractère énergique. On l'appelait « l'organisateur de la victoire ». Les hommes nouveaux auront fort à faire pour égaler leurs pères de 9:2...

— Ge sont, je crois, dMionnètes gens et de bons patriotes... Du reste, ils ne garderont pas longtemps le pouvoir... Leur mission consistera surtout à préparer l'élection d'une Assemblée nationale appelée à constituer la république.

— Eh ! soupira M""' Trémont, cette mission précisément exige de l'activité, du tact et de l'énergie... Gomment se comporteront les nouveaux électeurs, s'apprivoiseront-ils facilement à l'idée de vivre en république? Quels députés choisiront-ils ?... Tout cela, mon cher enfant, c'est l'inconnu... Il faudra compter avec l'hostilité des anciens partis, avec les passions populaires qu'on vient de soulever brusquement.

A ce moment, à travers la pluie qui fouettait les vitres, le vent d'ouest apporta des clameurs humaines, quelque chose comme un air belliqueux, entonné par des centaines de voix triomphantes.

M™* Trémont prêta l'oreille.

L'AMIE DE NOËL TRÉxMONT 19

— Ce sont, expliqua Noël, les gens qui ont allumé sur la place un feu de joie pour fêter la Révolution... Ils chantent la Marseillaise...

— Oui, reprit la mère en secouant la tète, aujourd'hui tout est à la joie... Mais demain on se trouvera face à face avec des difficultés sérieuses... Et toi, NoL'l, dans la circonstance, que vas-tu faire ?

— Moi, maman ?

■ — Oui, loi, quelle position prendras-tu?

— Je vous répéterai ce que j'ai répondu tantôt au commissaire du gouvernement : je resterai ce que je suis, et je mettrai mon influence au service de la république^

— Naturellement... Mais dans cette république qui vient de naître, le fils du conventionnel Trémont a un rôle à jouer, et ce rôle ne peut être purement passif... Ta place est à cette Assemblée nationale dont tu parlais tout à l'heure et qui sera chargée de donner une constitution au pays...

— Moi député? protesta-t-il en riant... Je ne me sens pas l'étoffe d'un représentant du peuple... Je suis un sauvage, moi, et je n'ai pas la souplesse qu'il faut pour me plier aux manœuvres parlementaires... Je veux conserver mon indépendance.

— Ton indépendance ! repartit M""" Trémont avec un mouvement d'humeur... Je crains bien qu'elle ne soit déjà entamée à ton insu... Je te connais, mou fi!... Parmi beaucoup de belles qualités tu as deux gros défauts : tu te défies trop de toi-même, et la

sensibilité, chez toi, remporte sur la réflexion; dans la conduite de ta vie, tu obéis plus volontiers au sentiment qu'à la raison... Prends garde, Noël, continua-t-elle en le menaçant du doigt, ta persistance à te tenir à l'écart, à vivre en sauvage, finira par me faire croire que tout n'est pas faux dans les propos des caillettes de Juvigny, et qu'il y a là-dessous quelque histoire de femme...

Une rougeur monta aux joues olivâtres de l'avocat:

— Vous aussi, maman, murmura-t-il en essayant de plaisanter, vous ajoutez foi à ces ridicules commérages ?

— J'aimerais au contraire à les réduire à néant... Mais, en te voyant si peu ambitieux, si désireux de conserver ce que tu appelles ta liberté , je me demande parfois si quelque liaison mystérieuse ne motive pas cette invraisemblable indifl"érence ?

— Ne cherchez pas si loin, maman, répliqua-t-il évasivement; vous avez tout à l'heure touché du doigt la véritable raison de mon peu d'ambition : je me défie de moi-même...

— Et pourquoi cette défiance ? se récria M"'^ Trémont avec vivacité. Rien ne la justifie... Par ton travail et tes dons naturels, tu as conquis au barreau une des premières places ; lu es non seulement un habile avocat d'afl'aires, mais un orateur éloquent, tu es connu et apprécié dans tout le département...

— Oui, interrompit Noël ironiquement, je suis ce

qu'on appelle « un grand homme de province » ; mais, à Paris, ces célébrités de clocher se perdent dans la foule des intelligences, comme des ruisseaux dans la mer. On peut être un bon avocat et devenir un médiocre politicien. Si j'étais élu à l'Assemblée, je rencontrerais là-bas, parmi mes collègues, des juristes éminents, des hommes d'État rompus au maniement des afTaires publiques, des orateurs fameux, près desquels je ne serais qu'un petit garçon. Il n'y a pas de comparaison possible entre le cercleétroit dans lequel nous nous agitons à Juvigny, et le large horizon lumineux de Paris... Me voyez-vous abordant la tribune parlementaire et y échouant piteusement?... Non, je ne veux pas prêter à rire à mes compatriotes et leur donner la joie de voir leur grand homme se transformer tout à coup en personnage muet, dès qu'il aurait touché le seuil du palais Bourbon !

— Ton père, objecta fièrement M™*= Trémont, n'avait ni ta notoriété ni ta culture d'esprit, et cependant personne ne s'est avisé de rire de lui à la Convention.

— Je crois bien, on n'était pas alors d'humeur à rire et on ne songeait qu'à sauver sa tète.^.. Mais les temps sont changés.

— Les temps pourront redevenir sombres, déclara nettement la veuve, et un bon républicain se doit à son pays... J'aime à penser que tu réfléchiras encore.

De nouveau, la rafale pluvieuse apporta jusque

dans la salle à manger des lambeaux de la Marseillaise, entonnée par la foule qui manifestait autour du feu de joie.

— Républicain, je le suis et je le prouverai, affirma Noël. — Il leva son verre et le choqua légèrement contre celui de M°^^ Trémont. — Je bois à la république nouvelle et aussi à vous, ma bonne mère!... Je vous promets que vous n'aurez pas à rougir de votre fils... je pèserai sérieusement le pour et le contre, et pour mieux réfléchir, je partirai demain pour la campagne.

— Tu vas t'enterrer à la Percherie? dit sa mère avec une nuance d'amertume.

— Oui, ces premiers jours de transition procureront des loisirs au tribunal, et j'en profiterai pour respirer au grand air... La solitude est favorable à la méditation... Bonsoir, maman î

Si Noël Trémont avait compté profiter de son séjour à la Percherie pour courir les bois, il fut déçu, car pendant les dernières journées de février le temps devint tout à fait mauvais. Dès l'arrivée, l'avocat fut obligé de se claquemurer dans son cabinet de travail, n'ayant pour toute distraction que la claire flambée des bûches de hêtre empilées dans Tàtre et, à travers les vitres ruisselantes, le spectacle de la campagne trempée par une pluie battante. De loin en loin, sur la route boueuse, une charrette passait dans un éclaboussement d'eau, et c'était tout. Vers le crépuscule, la femme du jardinier, chargée de son ménage, vint allumer la lampe et dresser le couvert. Il dîna solitairement et rapidement. Sitôt le repas achevé, il renvoya la ménagère, qui habitait une maisonnette isolée au fond du jardin, et se mit à lire au coin du feu.

Néanmoins, il n'était pas si absorbé par sa lecture qu'il ne prêtât attention aux bruits du dehors. De temps à autre il quittait des yeux son livre, dressait l'oreille... Toujours le même clapotement monotone

sur la roule déserte, la même mélodie pleureuse du vent d'ouest dans les peupliers. Au village, à peine si deux ou trois lumières clignotaient dans la nuit noire. Les paysans se calfeutraient chez eux par cet affreux temps où l'on n'eût pas mis un chien à la porte.. . Tout d'un coup l'éparpillement d'une poignée de sable lancée contre la vitre tintante fit tressaillir Noël qui se leva^ saisit la lampe et se hâta vers le vestibule du rez-de-chaussée. Avec précaution il déverrouilla la porte de la rue et l'ouvrit toute grande :

— Entrez vite ! chuchola-t-il.

Au milieu d'une rafale de pluie, une forme féminine, enveloppée dans une mante à capuchon, se précipita à l'intérieur et s'élança en riant vers l'escalier du premier étage. Quand, les verrous de nouveau poussés, Noël regagna son cabinet, il trouva la visiteuse qui s'était déjà débarrassée de sa cape mouillée et qui se tenait au milieu de la pièce, les cheveux envolés, les yeux luisants sous les cils humides, les lèvres rieuses...

— Un vrai temps d'amoureux, hein, m'n'ami ? s'écria-t-elle.

— Nanine chérie, répliqua l'avocat très tendrement, comment vous êtes-vous décidée à venir malgré l'averse?... Pourvu que vous n'ayez pas attrapé du mal !...

— D'abord, répliqua-t-elle en lui tendant les bras, ne me dis pas « vous » et embrasse-moi !

Il la serra contre sa poitrine et, pendant un bon moment, ils savourèrent silencieusement le délice de la première étreinte ; puis la jeune femme se dégagea, s'approcha du feu et, penchée vers la glace, répara lestement le désordre de sa coilîure.

Elle était charmante ainsi : point trop grande, la taille souple et bien prise^ la jupe bouffant sur les hanches arrondies,' la poitrine ronde également et légèrement palpitante ; le cou blanc, bien dégagé, supportant une petite tête aux cheveux noirs frisottants. Tout en elle révélait une nature saine, aimante, enjouée et parfaitement équilibrée : les grands yeux bruns imbibés de tendresse, le teint frais, les joues pleines, les lèvres spirituelles, un peu charnues, s'entr'ouvrant sur des dents éblouissantes. Elle pouvait avoir vingt-deux ans et sa jeunesse épanouie, souriante, faisait penser à un paysage printanier illuminé de soleil.

L'instinct maternel de M""^ Edme Trémont ne s'était point trompé. Le goût de Noël pour la solitude et l'indépendance n'était pas purement désintéressé et il y avait une histoire de femme dans la vie de l'avocat. Depuis neuf mois, Nanine Saintot et Noël Trémont s'aimaient en secret, et il y en avait bientôt six que la jeune femme s'était complètement donnée.

L'année d'avant, un lundi de Pentecôte, Noël avait par hasard rencontré Nanine à une de ces fêtes moitié profanes, moitié religieuses, qu'on nomme dans

le Barrois des « rapports » et qui se tiennent en forêt, près de quelque source renommée pour ses vertus miraculeuses. Le « rapport » de la fontaine d'Etue, ayant lieu en plein été, à quelques kilomètres de la ville, était l'un des plus agréables et des plus fréquentés. Toutes les grisettes de Juvigny y venaient goûter et danser sur l'herbe. Noël Trémont, après avoir couru les bois de Savonnières pendant toute la matinée, était tombé vers une heure au milieu de la fête et, se sentant l'estomac creux, avait cherché à déjeuner dans un des cabarets dressés en plein vent sous la feuillée. Mais la tente était bondée ; une seule place demeurait libre à une table déjà occupée par Nanine et sa jeune sœur ; l'avocat demanda et obtint la permission de s'y asseoir.

Il n'avait jamais vu ses voisines, mais celles-ci le connaissaient de réputation, et, très flattées de l'avoir pour commensal, s'étaient mises en frais pour lui. Tout en mangeant côte à côte, on avait causé. Les grisettes de Juvigny sont assez expansives. Nanine était jolie et intelligente ; Noël la mit à l'aise. Elle lui conta qu'elle avait perdu ses parents de bonne heure et qu'elle était restée seule au monde avec une sœur de quatorze ans à peine. Déjà habile couturière et ayant recueilli quelque argent dans la succession paternelle, elle avait acheté un petit fonds et s'était établie à son compte.

Ses afTaires prospéraient, la clientèle arrivait peu à

r.AMil-: DI-: NOi:r. thkmont 27

peu et, en somme, elle se trouvait contente de son sort. Au sortir du déjeuner, on s'était promené de comjiagnie autour des boutiques; Noël avait offert une tournée de chevaux de bois à la sœur cadette, et à l'aînée, quelques bibelots en souvenir de la fête ; puis il les avait reconduites jusqu'à la lisière du bois; on s'était quitté très bons amis, et Trémont était revenu charmé par la joliesse, l'entrain et l'es- I)ril naturel de Nanine Saintot.

A quelque quinze jours de là, il advint que Nanine eut un procès avec l'un de ses fournisseurs. Elle songea à aller demander conseil à l'avocat célèbre, dont elle avait eu la chance de faire la connaissance au « rapport » d'Etue. Noël se chargea volontiers de son affaire ; mais l'examen du dossier et la nécessité d'obtenir des renseignements supplémentaires amenèrent plusieurs conférences avec la jolie plaideuse. A chaque visite, Noël prenait plus d'intérêt à la conversation de sa cliente et se sentait plus ému par ses yeux bruns

Jusque-là, la femme n'avait joué qu'un rùle très secondaire dans son existence. A Paris, il avait eu de courtes liaisons avec des filles dont la vulgarité, la sottise ou l'insignifiance le dégoûtaient rapidement. Son cœur sensible rêvait d'amours passionnées et se rebutait, n'ayant pu réaliser son rêve. Depuis son retour à Juvigny, il était demeuré chaste, ce qui n'est pas si difficile qu'on le croit pour certaines âmes délicates, en province, où les occasions de

plaisir sont rares et souvent peu tentantes. Mais, après plusieurs tête à tête avec Nanine, il sentit peu à peu le désir d'être aimé lui monter au cerveau comme l'odeur des jacinthes au printemps.

De ces entretiens grisants et familiers, qu'il rendait fréquents sous d'ingénieux prétextes, il sortait de plus en plus troublé. La jeune fille s'apercevait elle-même de ce trouble ; elle y goûtait une douceur infinie et inconsciemment cherchait à le provoquer. Elle devinait le penchant irrésistible qui entraînait vers elle le fils Trémont ; elle était fière d'être aimée par l'avocat célèbre dont toute la ville parlait, et dans son propre cœur, lentement, suavement, l'amour s'infiltrait comme une onde amollissante.

Le procès fut gagné. Quand Nanine vint remercier Noël et lui témoigner sa reconnaissance, celuici murmura d'une voix entrecoupée : « Ne me remerciez pas, j'aurais voulu que ce procès ne se terminât point.... Maintenant qu'il est fini, je n'aurai plus d'occasions devons revoir, et j'en suis profondément triste... )) En même temps, leurs regards se rencontraient, se fondaient voluptueusement : « Pourquoi si triste ? » balbutiait-elle sans trop savoir ce qu'elle disait. Il lui avait pris les mains ; loin de les lui retirer, elle étreignait nerveusement les siennes, et brusquement ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

Ainsi commença leur amour. Ils se rendaient par-

faitement compte des périls d'une pareille liaison dans une petite ville comme Juvigny. Mais ils ne pouvaient se passer de se voir. Alors il fut convenu que Noël écrirait à Nanine chaque fois qu'il irait passer une semaine à la Percherie, et (|u'elle s'arrangerait pour l'y rejoindre à la nuit close, après la fermeture du magasin. Ces visites, prudemment espacées, ne se prolongeaient guère après minuit; mais les heures d'amour ainsi dérobées, ces heures rares et brèves, avaient une saveur exquise et, depuis six mois, les deux jeunes gens, se croyant bien cachés dans leur solitude de la Percherie, jouissaient en pleine sécurité du bonheur de s'aimer.

Tandis que Nanine, penchée vers la glace, refrisait du doigt ses boucles humides, Noël posa un long baiser sur sa nuque ambrée et tendre :

— Je t'adore ! murmura-t-il, mais tu es glacée, ma pauvre mignonne !

Il la fit asseoir dans une spacieuse bergère et empila des bûches sur le brasier.

— Tes bottines sont trempées, continua-t-il.

Il courait au cabinet de toilette, rapportait des pantoufles de velours, et délaçant lui-même les bottines mouillées, il la déchaussait, présentait à la flamme les pieds moites de son amie et les introduisait dans les pantoufles fourrées. Nanine le laissait faire et, chatouilleuse, jetait de nerveux éclats de rire.

— Je m'en veux, reprit Noël, de te faire courir les chemins par ce vilain temps.

— Bah ! répliqua-t-elle, c'est un temps à souhait, au contraire, pour aller à un rendez-vous... On ne risque pas d'être rencontrée sur la route... J'ai renvoyé mes ouvrières à sept heures. Nous avons soupe en poste, ma petite sœur et moi. La pauvre Rose dormait debout ; je l'ai couchée en lui disant que j'avais une course pressée, et, enveloppée dans ma grosse cape, j'ai pris la poudre d'escampette... Pour gagner Savonnières, je n'ai pas mis plus d'une demi-heure; je filais comme une hirondelle et je ne sentais pas la pluie, je t'en réponds !.,. J'avais trop grande hâte de vous voir, monsieur!... Surtout après ces événements qui ont mis la ville sens dessus dessous... Ce soir, malgré l'averse, on a encore allumé un feu de joie sur la place de la Samaritaine et tout le faubourg de Véel est en rumeur,.. En revanche, les bourgeois ne sont pas trop rassurés, ni moi non plus, je l'avoue... Tout ça me fait peur...

— Trembleuse ! dit l'avocat en souriant.

— Ce n'est pas pour moi que je tremble, m'n'ami ; la politique, moi, je m'en moque, mais j'ai peur que tu n'ailles te fourrer dans cette bagarre !

— Dieu m'en garde!... Poui-quoi as-tu de pareilles idées ?

— Parce que je connais tes opinions et parce que, dans la ville, on parle déjà de toi pour être quelque

chose dans le nouveau gouvernement... Fonctionnaire, député, que sais-je ?

— Pourquoi pas minisire tout de suite ? répliqua Noël railleusement.

Il s'était posé à côté d'elle dans la large bergère, et leurs deux corps se touchaient.

— Tu te moques de moi, reprit Nanine, et tu as raison... Il ne m'appartient pas de me mêler de tes affaires... Mais je suis si heureuse de te posséder à moi toute seule, que j'ai toujours peur de te perdre.

— Tu n'es pas ambitieuse, loi, tu es tout le contraire de ma mère. . .

La jeune femme tressaillit et une lueur d'inquiétude attrista ses yeux bruns.

— Tu vois, soupira-t-elle, en se serrant plus étroitement contre son ami, ta mère y a pensé... Elle veut que tu deviennes un personnage, en attendant qu'elle te marie à quelque fille riche.

L'avocat secouait la tête en manière de protestation.

— Ne dis pas non... C'est le rêve de toutes les mères... Je ne m'illusionne pas et je sais bien que je ne puis prétendre à te garder toujours... Mais, du moins, que cette chose-là arrive le plus tard possible et que, jusque-là, on nous laisse tranquillement savourer notre bonheur, nous deux !

Noël lui ferma la bouche avec un baiser.

— Je n'aime que toi, s'écria-t-il, tu es ma mienne et je n'ai d'autre ambition que de te conserver près

32 LAMIE DE NOËL TREMONï

de moi... Ne te mets donc pas martel en tête, ma mignonne Nanine... J'ai répondu à ma mère ce que je réponds à tous ceux qui me parlent de devenir un homme politique... « Je veux rester dans mon coin, et mon indépendance mest plus chère que tout... » Et pour toi, mon amie, j'ajoute ce que je ne puis pas dire aux autres : c'est qu'il y a une chose qui m'est plus chère que mon indépendance : mon amour pour ISanine adorée...

Nanine, rassérénée par cette déclaration, s'était blottie contre la poitrine de Noël, et, passant son bras autour des épaules de l'avocat, elle se dodelinait doucement comme une enfant câline, en murmurant à mi-voix :

— Tu as bien raison, va, m'n'ami, personne ne t'aimera plus que ta Nanine et jamais tu ne trouveras ailleurs autant de tendresse et de joie qu'entre mes bras. Je suis à toi corps et âme et serai toujours heureuse de te rendre heureux... Quand lu voudras de moi, tu n'auras qu'à me faire un signe et j'accourrai dans notre nid de la Percherie, où nous sommes si bien l'un à l'autre. Fi de la politique!... C'est un métier maussade... Toi, tu es beau, tu es jeune ; attends pour te donner un pareil tintouin que tu aies des rides et des' cheveux blancs... D'ici là, mon Noël, ne demandons au monde que de ne pas s'occuper de nous et de nous laisser vivre heureux à notre guise ! . . .

L'avocat se grisait de ces caressantes paroles que

L'AMIE I)K NOKL TRK.MONT 33

Nanine lui versait comme un vin pur et délicieux. Au dehors, la pluie battait les vitres, la rafale sifflait dans les arbres, et Noël goûtait le charme de cette tendresse robuste et voluptueuse ; il songeait, comme le poète latin, qu'il ne fut jamais douceur pareille à celle de serrer dans ses bras une maîtresse aimée, tandis qu'on entend autour de la maison bien close la rude musique du vent d'hiver.

— Nanine, répéta-t-il en resserrant son étreinte, je t'aime!... Tu es ma joie, tu es ma vie, et nous ne nous quitterons jamais I

Et Noël Trémont était sincère à ce moment. L'amour dont son cœur débordait lui semblait inépuisable. Soulevé par un flot de tendresse au-dessus des réalités terrestres, il se sentait capable de résister à tous les assauts, de vaincre tous les obstacles...

L'effervescence produite par la révolution de février dans les faubourgs de Juvigny devenait contagieuse. Elle s'était communiquée à nos jeunes cerveaux de collégiens. Chaque jour, à l'ouverture des classes, nous entrions dans la cour en braillant la Marseillaise^ et le belliqueux refrain entonné en chœur se poursuivait jusque dans les salles d'étude. Le sévère Dordelu lui-même, craignant de se compromettre par un violent rappel au respect de la discipline, n'arrivait à obtenir le silence qu'en déclarant que la Marseillaise était un chant admirable, mais que nous la gâtions par nos fausses notes. A la sortie, nous arborions des cocardes tricolores et, le soir, nous inventions d'ingénieux prétextes pour assister aux séances tumultueuses des clubs qui venaient de s'ouvrir au faubourg de Gouchot et à la ville haute. Nous avions même fondé une association républicaine, dont les réunions avaient lieu chaque jeudi dans le grenier d'un de nos condisciples, et où il était sérieusement question de publier un journal manuscrit qui devait s'appeler : « la Voix du Peuple ».

LAMIH UE iXOEL TRKMONT 35

En attendant, nous lisions assidûment les gazettes locales et nous écoutions avec ébahissement les harangues naïvement incendiaires qui éclataient comme des bombes dans l'atmosphère fumeuse de la remise où se tenaient les réunions populaires. Il y avait là surtout un tisserand nommé Haquart — long, maigre, aux joues creuses, au teint hâve, aux yeux luisants, au menton agressif, terminé par une barbiche rousse en pointe — dont l'éloquence rageuse faisait merveille. J'admirais fort sa faconde virulente, assaisonnée d'un accent lorrain aux intonations traînantes et narquoises. Mais, dans le courant de mars, les clubs de Paris nous expédièrent un délégué chargé de chauffer à blanc le républicanisme provincial, et du coup le prestige du tisserand Haquart fut éclipsé. Le nouveau venu, envoyé par le club des Droits de l'Homme, répondait au nom d'Agricol Capdenas.

C'était un Méridional souple et vibrant, à la voix chaude, au geste expressif, très maître de lui avec des apparences de fougueuse exaltation. H avait l'esprit délié, la langue bien pendue, un visage orné d'une belle barbe noire, éclairé par des yeux lumineux et rusés. Dès qu'il parut à la tribune, sa parole tonitruante nous enflamma, et, pour ma part, je fus tout à fait séduit. Ce Provençal, verveux et matois, avait l'art de subjuguer les foules simplistes. H savait, à son gré, les retenir ou les déchaîner. Je me souviens d'un incident qui marqua mieux quelle

influence il avait gagnée sur le populaire de Juvigny, et qui accrut encore mon engouement.

Le gouvernement provisoire, sous la pression des clubs qui prêchaient l'émancipation des peuples et demandaient la délivrance de la Pologne, avait toléré la création d'une « légion polonaise » où s'étaient enrôlés autant d'ouvriers faubouriens que de Slaves authentiques. Pour se débarrasser de ces tumultueux légionnaires, on leur avait délivré des feuilles de route pour la frontière, et ce fut ainsi que d'étape en étape ils firent, un jour de la fin de mars, leur entrée à Juvigny. Ils étaient uniformément vêtus de courtes blouses grises serrées à la taille par une écharpe rouge, et coifl'és d'un chapeau tyrolien. Leur défilé dans les rues du chef-lieu fut sensationnel. Dès le soir, ils se rassemblèrent sous les fenêtres du citoyen Agricol Gapdenas, qui était allé les recevoir à l'entrée de la ville et auquel ils désiraient faire une ovation. Naturellement, une foule curieuse s'attroupa dans la rue Entre-Deux-Ponts, où le délégué des clubs parisiens occupait une chambre meublée.

Je revois encore la scène comme si elle s'était passée hier. La journée avait été quasi printaaière et la soirée était tiède. Le ciel commençait à s'étoiler et dans la demi-obscurité crépusculaire on distinguait le bataillon aux blouses grises, massé sur le trottoir, et les groupes de plus en plus denses et houleux des curieux qui affluaient sur la chaussée. Pour saluer le délégué, les légionnaires entonnaient

LAMIE Dl^ NOËL TRKMONT 37

par intervalles le chœur des Girondins ou des chants populaires de Pierre Dupont. Beaucoup d'entre eux avaient de belles voix, bien timbrées, et ces chœurs, nouveaux pour nous, montant gravement et harmonieusement dans la nuit, remuaient profondément l'àme de la foule.

L'une des fenêtres du second s'ouvrit; Capdenas apparut et sa silhouette robuste s'enleva en noir sur le fond éclairé de la chambre. De sa voix claironnante, il remercia les enfants de la Pologne qui allaient bravement briser les fers de leur patrie asservie. Il modula deux ou trois phrases ronflantes sur l'indépendance des nationalités et sur les peuples « qui sont pour nous des frères ».

Sa harangue fut accueillie par des applaudissements et des cris de : « Vive Capdenas ! » Mais lui, d'un geste hiératique, imposa le silence et reprit solennellement : «Citoyens, criez : Vive Ja liberté! Vivent les immortels principes de la Révolution ! Ne criez pas : Vive un homme ! Les hommes passent, les principes restent! » Alors ce fut du délire. Les bravos roulaient comme un tonnerre. Quant à moi, je ne me possédais plus, j'étais pris d'un bel enthousiasme pour cet homme à principes, si virilement éloquent et si désintéressé. A la fin, les enfants de la Pologne se mirent en marche et regagnèrent militairement leur auberge située dans les faubourgs; mais en s'éloignant, ils reprirent le Chant des Girondins et longtemps encore on entendit dans la nuit le chœur

invisible qui répétait : « Mourir pour la patrie !... ».

Cette démonstration populaire me laissa une poétique et vivace impression, mais en même temps elle jeta une vague inquiétude parmi les paisibles bourgeois de la localité, qui s'effrayaient de ces agitalions de la rue et y voyaient comme un renouveau des troubles et des excès de 1793.

Je retrouvai l'écho de ces appréhensions dans le salon des Le Faucheux, une des familles le plus en vue de ma ville natale.

Mon père y allait jouer le whist une fois par semaine, et il m'emmenait sous prétexte de m'initier de bonne heure aux manières de la belle société, mais surtout, je crois, pour m'em pêcher de vagabonder le soir dans les rues.

M. Le Faucheux avait fait sa fortune dans les cotons et possédait deux ou trois usines au bord de la rivière qui passe à Juvigny. Il habitait rue du Bourg, avec sa belle-mère, sa femme et sa fille, une maison spacieuse et confortable, où il aimait à recevoir la fleur du panier de la société bourgeoise. Il avait été conseiller général sous Louis-Philippe, se piquait d'idées libérales et visait à la députationau moment où éclatait la révolution de février. C'était un gros homme très actif, malgré un commencement d'obésité, affectant une rondeur et une bonhomie sous lesquelles se dissimulaient l'àpreté au gain et des roueries de vieil avoué. En affaires, il était très retors, mais son intelligence s'arrêtait là ; cerveau

étroit, peu cultivé, il avait l'esprit lourd et manquait de conversation. Son prestige d'homme riche et son désir de se montrer hospitalier n'eussent pas suffi à attirer chez lui les notabilités du cru, et à les y retenir; heureusement, les maîtresses du logis, sa belle-mère, sa femme et sa fille connaissaient à fond et pratiquaient à merveille l'art de recevoir les gens et de rendre un salon agréable.

M"^'' des Aubiers, mère de M™^ Le Faucheux, était une petite vieille de soixante-cinq ans, alerte, mignonne et spirituelle. Sous ses boucles blanches, ses vifs yeux noirs gardaient une flamme de jeunesse; Elle n'avait jamais été jolie, mais elle possédait de la grâce, du naturel et cet attrait particulier aux femmes qui ont beaucoup aimé, qui leur donne du charme, même aux heures du déclin. On prétendait que feu M. des Aubiers n'avait pas eu trop à se louer de sa fidélité conjugale etqu'elle avait conservé fort tard son penchant pour le plaisir. C'étaient d'anciennes histoires et elle se les faisait .pardonner par son esprit bienveillant et son humeur enjouée, jyiiiie Hermance Le Faucheux frisait la quarantaine, mais elle ne le laissait point voir. Grande, souple, pulpeuse, blanche et blonde avec des yeux bruns enjôleurs, une bouche souriante, elle avait plus de beauté, mais moins de franchise que sa mère. Elle aimait la toilette, la portait avec une rare élégance, et sa maturité était encore très séduisante.

De même que M™« des Aubiers, elle avait fait par-

1er d'elle et on lui reprochait de pousser la coquetterie au delà des limites permises. Toutefois, dans son ardeur pour le fruit défendu, elle mettait plus de réserve et aussi plus de calculs intéressés. La •fille, M'"^ Sabine, avait hérité de la beauté blonde de sa mère et de l'esprit naturel de son aïeule. A dix-huit ans, elle était parfaitement formée, svelte avec une taille flexible, de jolies épaules qu'elle aimait à montrer, un teint éblouissant et des yeux verts très câlins. Primesautière, peu timide, elle excellait dans l'art de fleureter. Elle avait cela dans le sang, comme sa mère et sa grand'mère ; chez ces trois femmes, la coquetterie et l'amour du plaisir semblaient le résultat d'un long atavisme.

Ainsi douées et attirantes, elles avaient su faire de leur salon un centre de réunion très envié. Elles recevaient chaque semaine, donnaientde bons dîners, faisaient entendre de bonne musique. Aussi leurs invitations étaient-elles fort convoitées. La meilleure société de Juvigny : — magistrats, ingénieurs, chefs de service, banquiers, — se rencontrait chez elles tous les samedis.

Mon père m'y amena peu de temps après le passage du bataillon de la légion polonaise. Pour un garçon de quinze ans, ce salon, si bien fréquenté qu'il fût, offrait de médiocres attractions. Je n'étais pas d'âge à ce qu'on s'occupât de moi. Mlle Sabine Le Faucheux me traitait comme une quantité

négligeable et gardait toutes ses attentions pour les jeunes fonctionnaires en vedette.

Mon père jouait au whist, et je serais resté fort esseulé, si Ton n'avait organisé une table de trente et un, où l'on daigna m'iiisérer entre le vicaire de Saint-Antoine et la femme d'un notaire. A dix heures, on servit le thé; peu à peu les simples relations prirent congé, et l'on se retrouva entre intimes.

La conversation devint alors plus familière et plus confiante. Gomme on continuait à ne point s'inquiéter'de moi, je m'étais isolé dans un coin ; accoudé à la table de jeu, je feuilletais un livre illustré, mais je n'en prêtais pas moins l'oreille aux propos des graves personnages qui faisaient cercle autour des dames Le Faucheux. On s'entretenait des derniers événements qui avaient agité Juvigny et on se lamentait sur le mauvais esprit de la classe ouvrière.

— Les choses prennent une fâcheuse tournure, dit M. Le Faucheux, la plupart des fabriques chôment et les gens des faubourgs passent leur temps dans la rue, en proie aux excitations des orateurs des clubs. Le commissaire du gouvernement manque de poigne et d'autorité; cet énergumène de Capdenas est plus maître que lui dans la ville. Si le parti de l'ordre ne réagit pas, les élections seront détestables... Heureusement, plusieurs de mes anciens collègues du conseil général ont pensé comme moi qu'il était urgent d'organiser la défense et d'élever tribune contre tribune... Nous avons fondé un jour-

'ii L'AMIE DE NOËL TREaMONT

nal ; il sera le porte-parole des libéraux qui, comme nous, acceptent la république, mais réprouvent le désordre. Nous avons un jeune rédacteur plein de fougue et de talent qui clora le bec aux rouges et tricotera les côtes de Capdenas...

— Mauvais moyen ! interrompit un des interlocuteurs, qui sirotait sa tasse de thé, appuyé contre la cheminée.

C'était un des juges du tribunal, un monsieur Corrard, renommé pour son intransigeance et son esprit caustique.

— Comment, mauvais ? se récria Le Faucheux, très piqué, vous m'étonnez, monsieur Corrard... Seriez- vous, par hasard, converti aux idées révolutionnaires ou auriez-vous peur?

— Je nesuis niuntrembleur ni un converti, loinde là, répliqua le juge en coulant un regard ironique vers le maître du logis ; mais je suis d'avis, comme La Fontaine, que rien n'est dangereux comme les amis maladroits. En politique, il faut user de diplomatie et se souvenir qu'on prend plus de mouches avec du miel qu'avec du vinaigre. Si vous heurtez de front les passions de la foule, vous l'exaspérerez et vous ferez fausse route. Vous voulez, n'est-ce pas, vos amis et vous, poser votre candidature aux élections pour la Constituante ? Il y a neuf députés à élire et vous tenez à figurer parmi eux, eh bien ! mettez en tète de votre liste un homme connu, dont

'honnêteté et le républicanisme soient au-dessus de

tout soupçon et dont le nom s'impose à tous les électeurs... Grâce à cette manœuvre, la tête emportera le corps, et vous aurez chance de passer presque tous à la suite.

— lia! ha! ricana M. Le Faucheux, visiblement humilié, un républicain connu et honnête? Où irezvous chercher ce merle blanc?

— Il est trouvé, riposta le magistrat en clignant de l'œil, c'est M. Noël Trémont... Il jouit d'une grande popularité dans le département, et, s'il se présente, il sera nommé à coup sur...

— Trémont ?... un exalté... il nous compromettra :

— Il vous sauvera, au contraire, et quand vous siégerez à la Constituante, ce sera affaire à vos amis et à vous, ajouta le juge, avec un malin coup d'œil circulaire, de le circonvenir et de le compromettre...

— M. Corrard parle d'or, approuva la belle M"^" Le Faucheux, et il est plus clairvoyant que vous tous... Servons-nous de la popularité de M. Trémont, ce sera un bon tour à jouer aux démocrates de la préfecture...

— Et puis, observa M"'*^ des Aubiers avec un sourire, Noël est beau garçon, encore qu'un peu ours, et vous aurez là un député très décoratif, si vous savez l'apprivoiser.

— Grand'mère ! s'exclama Sabine avec son aplomb coulumier, si lu veux, nous nous en chargerons!...

— Mon enfant, gronda M. Le Faucheux, ce que tu

dis est incorrect et déplacé... En pareille matière, les petites filles n'ont pas voix délibérative... Enfin, mon cher Corrard, puisque vous avez les dames pour vous, soit, notre journal poussera la candidature de M. Trémont.

— Fort bien! répondit le juge, mais là encore, tout est dans la manière de s'y prendre... Il ne s'agit pas de lancer la députation comme un pavé à la tète de notre jeune maître... D'abord, messieurs, et vous, mesdames, il est bien entendu que tout ceci doit rester entre nous... Il importe que l'affaire soit menée en douceur et que personne ne se doute de nos intentions... Le Faucheux, votre rédacteur estil intelligent?

— Il a été prix d'honneur au concours général.

— Bah! la belle affaire... On peut êtr3 fort en thème et rester un parfait imbécile, riposta M. Corrard en haussant les épaules... Envoyez-moi votre homme demain matin, je le ferai causer et nous nous concerterons sur la marche à suivre...

Là-dessus on se sépara. Quand nous fûmes seuls dans la rue avec mon père, il me serra le bras :

— Marcel, murmura-t-il, tu as entendu ce qui s'est dit là-haut?

— Moi, répondis-je évasivement, je lisais et je n'ai saisi que quelques mots par-ci par-là.

— Eh bien ! tâche de les oublier et d'avoir bouche cousue. Tu me compromettrais gravement si tu t3 laissais aller à quelque sot bavardage...

Le journal fondé par M. Le Faucheux et ses amis avait pour titre : le Républicain libéral. Il se déclarait à la fois l'adversaire de VEcho, vieil organe réactionnaire, et du Patriote, qui représentait le radicalisme des républicains rouges. Sa politique se maintenait dans les tons gris-perle; elle risquait par conséquent de déplaire aux conservateurs, sans séduire les masses populaires qu'attirent de préférence les couleurs violentes et les opinions excessives. Le rédacteur de cette feuille juste milieu était un grand jeune homme précocement chauve, à la barbe blonde soigneusement peignée, à la tenue correcte et à la tournure distinguée. Bien que les Le Faucheux l'eussent surtout choisi pour sa belle mine, il se trouva, contrairement aux préventions conçues par M. Corrard, être un garçon d'esprit, très insinuant et très apte à s'assimiler les idées d'autrui. Stylé par le juge, il commença immédiatement la campagne dont le plan avait été arrêté dans le salon de son patron.

Les élections, d'abord fixées au 9 avril, puis ajournées par un décret arraché à la faiblesse du gouvernement provisoire, devaient avoir lieu défini- . tivement le 23 du même mois. Il n'y avait donc pas de temps à perdre, et il fallait mettre vivement les fers au feu. Dès le surlendemain de la soirée à laquelle j'avais assisté, \e Républicain libéral publia un article de tète dans lequel on démontrait la nécessité de nommer à l'Assemblée constituante des hommes nouveaux, dévoués à l'idée républicaine, mais dont l'intégrité ne pût être suspectée. Suivait le portrait du député idéal, tel que le comprenait l'auteur de l'article : il devait être un enfant du pays, à la fois jeune par l'âge et mùr par l'esprit; il devait se recommander au choix des électeurs, non seulement par la solidité de ses convictions, mais par des qualités brillantes, par Thonorabilité de sa famille, une situation indépendante et une honnêteté indiscutée.

On ne citait aucun nom, néanmoins le portrait était si ressemblant qu'on n'hésitait pas à reconnaître Noël Trémont dans le croquis habilement fait de ce phénix des représentants. Le numéro suivant contint un examen préalable des notabilités locales qui paraissaient pouvoir être proposées aux électeurs ; on y insinua, en passant, à titre de vœu purement platonique, qu'il serait désirable de voir figurer en tête de la liste une personnalité aussi caractéristique que celle du fils de l'ancien conven-

L'AMIE DE NOËL TRIl.MONT 47

tiounel. Enfin, quelques jours après, sous la rubrique : « Les Enfants du pays », le Républicain libéi'al consacra trois de ses colonnes à une étude biographique, très louangeuse, de l'avocat Noël Trémont.

Agricol Capdenas, qui n'était pas un sot, suivait avec une attention inquiète ce travail de cheminement. L'insistance avec laquelle le journal de Le Faucheux s'occupait de Trémont lui était suspecte. Sachant par la préfecture que l'avocat avait formellement refusé de se mêler à la lutte électorale, il avait lui-même préparé une liste de républicains avancés, choisis dans toutes les villes du département, en tète de laquelle son propre nom figurait en vedette.

Il ne se dissimulait pas que cette liste, fùt-elle appuyée par les clubs et les journaux de son parti, serait difficilement imposée aux populations rurales. Elle ne contenait pas de personnalités éclatantes et n'inspirait qu'une confiance médiocre à la masse électorale, dont l'éducation lui semblait encore imparfaite. Que serait-ce si les modérés s'emparaient du nom populaire de Noël ïrémont, pour donner du prestige à leur propre liste ?... La manœuvre était très adroite et il importait de la déjouer au plus vite...

J'avais coutume, au sortir du collège, entre quatre et cinq heures, d'aller avec des camarades flâner sur la place de la municipalité. Depuis que les usines chômaient, on était sûr d'y rencontrer des

groupes d'ouvriers en train de causer politique. Ces conciliabules en plein air piquaient autrement ma curiosité que les leçons du professeur Dordelu sur l'accentuation grecque, et je ne manquais pas de faire un crochet pour traverser la place soit à l'aller, soit au retour. Un après-midi — c'était, je crois, dans les premiers jours d'avril — j'eus la bonne fortune de me trouver dans le vestibule de l'hôtel de ville au moment où Capdenas, Haquart et cinq ou six de leurs amis discutaient bruyamment au bas de l'escalier qui conduisait à la mairie. Agricol Capdenas tenait à la main un numéro du Républicain libéral et en commentait la lecture :

— Cette fois, disait-il de sa voix cuivrée, les modérés démasquent leurs batteries ; vous le voyez, ils posent carrément la candidature du citoyen Trémont.

— Parbleu! s'écriait le tisserand Haquart avec des intonations traînantes, les loups ne se mangent pas entre eux, les bourgeois finissent toujours par s'entendre... Ce Trémont est un traître, je m'en étais douté...

Capdenas haussa les épaules :

— Vous avez la langue trop prompte, citoyen Haquart!... On n'accuse pas un homme ainsi à la légère... Qui vous dit que l'avocat ait été consulté?... Moi, je ne le crois pas... Le fils du grand conventionnel Trémont n'est pas un homme à marcher la main dans la main avec des exploiteurs comme

Le Faucheux et sa clique... Seulement, ces gens-là sont de fins renards, ils se servent de son nom, à son insu, pour le compromettre...

— Alors, ajouta un des assistants, c'est une manigance dégoûtante !

— Oui, reprit le Méridional, c'est une manœuvre perfide... Je la dénoncerai ce soir au club... Mais je ne me bornerai pas là et je réserve aux gens du Républicain libéral un plat de ma façon qu'ils ne dégusteront pas sans faire de grimace...

— Quel plat? demanda Haquart.

— C'est mon secret, répliqua Capdenas d'un air de pince-sans-rire, et si je vous le disais ce ne serait plus un secret... Je vais d'abord aller aux renseignements, et si, comme je le soupçonne, M. Trémont a été engagé à son insu, je ferai au club une motion qui portera un coup droit à nos adversaires... Donc, rendez-vous, ce soir, à Gouchot.

Je m'étais glissé au plus épais de l'attroupement formé sur le seuil de la mairie. J'étais fier de me trouver en compagnie d'Agricol Capdenas et de figurer parmi ses familiers. Quant à ceux-ci, pas plus que les intimes du salon Le Faucheux, ils ne semblaient se soucier de ma présence, et ils s'expliquaient ouvertement devant ce gamin de quinze ans qui ne comptait pas pour eux. Mais leurs paroles ne tombaient point dans l'oreille d'un sourd, et je me promis bien de ne pas manquer à la réunion du soir, au club de Couchot...

Quand ils se séparèrent, je m'en revins lentement par la rue du Bourg, afin de passer devant le magasin tenu parNanine Saintot. Depuis quelque temps, je me sentais attiré vers cet atelier de confections, situé au rez-de-chaussée d'une maison bâtie à l'angle d'un canal de dérivation qui alimentait plusieurs usines du quartier ; et je dois confesser que la politique n'entrait pour rien dans cette nouvelle préoccupation. A mesure que mes quinze ans s'épanouissaient, je devenais plus sensible aux grâces de la beauté féminine et les jolis minois de jeunes filles commençaient à me troubler plus que de raison. En allant au collège ou en en sortant, je ne résistais pas à la tentation de longer la rue du Bourg et de jeter un furtif regard de convoitise vers le vitrage du magasin Saintot.

Derrière les carreaux très limpides, j'apercevais de jeunes visages d'apprenties penchées sur leur besogne, et, parmi elles, je cherchais surtout le fin profil de Rose Saintot, la sœur cadette de M"^Nanine. Encore qu'elle ne fût guère plus âgée que moi, Rose était déjà très séduisante et développée comme une petite femme. Ses cheveux châtains, frisottants ainsi que ceux de sa sœur, faisaient ressortir la blancheur de sa peau, la mignonne forme de son nez retroussé, la rougeur de ses lèvres appétissantes et l'éclat rieur de ses yeux bruns. Je ne lui avais jamais parlé, j'ignorais même si elle me connaissait de vue ; mais j'avais pour elle une platonique ten-

L'AM[E DE riîOEL TREMONT 51

dresse, et je lui lançais au passage des regards énamourés, tout en tremblant que sa grande sœur ne surprit ces timides œillades et ne s'en formalisât.

Ce soir-là, j'en fus pour mes irais : Rose s'était sans doute absentée et sa place dans l'encoignure du vitrage était vide. En revanche, je remarquai M'"^ Nanine assise à une fenêtre ouverte qui donnait sur le canal, et je me hâtai de fder, de peur que la sœur aînée ne devinât le motif qui me ramenait si souvent aux entours du magasin de confections.

Mais en m'esquivant, je ne pus m'empècher de remarquer l'expression de béate rêverie qui éclairait doucement le visage de M"® Saintot. Accoudée à l'appui de la fenêtre, elle regardait sans le voir le jardinet d'en face, suspendu en terrasse au-dessus du canal, et semblait sourire à son rêve intérieur. Hélas! la pauvre Nanine ne se doutait guère qu'à ce même moment les deux partis qui divisaient la ville étaient en train de machiner chacun de leur côté un coup de théâtre qui allait troubler son bonheur... Grâce à une adroite combinaison, elle était parvenue, la veille, à consacrer une partie de sa journée. et toute sa soirée, à son ami Noël Trémont, dans la solitude de la Percherie.

Pendant l'après-midi, ils s'étaient promenés brasdessus, bras-dessous, à travers les bois de Savonnières, qui commençaient à verdir. Ils avaient ensemble assisté avec délectation à l'ouverture du printemps, épiant l'éclosion des premiers muguets.

écoutant la chanson réveillante des merles, se grisant des langueurs tièdes du soleil d'avril. Au soir, ils avaient soupe entête à tête dans le cabinet de travail de Noël et s'étaient enivrés d'amour jusqu'à minuit. Nanine avait trouvé l'avocat plus tendre, plus passionné et plus que jamais décidé à se tenir à l'écart. Aussi, au lendemain de cette journée de délice, se sentait-elle en proie à un voluptueux engourdissement.

Elle avait fui l'atelier bourdonnant du bavardage des ouvrières et s'était retirée dans sa chambre pour s'isoler et savourer plus à son aise les souvenirs heureux rapportés de la Percherie. Elle se rappelait les propos attendris de Noël, elle se remémorait les effusions et les sensations exquises de !a veille, et le clair susurrement du canal la berçait dans sa souriante sérénité. Les choses, autour d'elle, paraissaient s'associer à sa joie, à sa confiance dans l'avenir : l'eau courante reflétait le limpide ciel d'avril et bleuissait à mesure que le jour tombait; les cloches de la ville haute et de Saint-Antoine semaient parmi l'air tranquille les tintements argentins des Angélus; des narcisses jaunes et des primevères s'épanouissaient dans les plates-bandes du jardinet d'en face, et au fond de la chambre close s'exhalait, comme un rappel de félicité, l'odeur mielleuse et pénétrante d'un bouquet de coucous, cueilli dans les bois de Savonnières...

Tandis que Nanine rêvait à sa fenêtre, oubliant

L'AMII'l DE NOËL TREMONT 5:i

les réalités de l'atelier et l'approche même du souper, que la petite sœur Rose cuisinait dans l'arrière-boutique, les cloches s'étaient tues, le crépuscule estompait d'un velours bleuâtre les toits des maisons, et des groupes d'ouvriers descendus de la ville haute et du faubourg de Véel, s'acheminaie-nt vers le club installé dans une foulerie du quartier de Couchot. Moi-même, après avoir partagé le dîner de famille, je songeais à filer à l'anglaise, dès que mon père aurait îe dos tourné. Gomme il ne bougeait pas, je m'avisai tout à coup que j'avais besoin de consulter les notes d'un camarade pour compléter ma rédaction d'histoire, et grâce à cet ingénieux mensonge, je pus gagner la rue au moment où huit heures sonnaient à la tour de IHorloge.

Le faubourg de Couchot était heureusement peu éloigné de notre maison. Nous n'en étions séparés que par la rivière et par le pont Notre-Dame. Le club s'ouvrait en face d'un rond-pointoù verdoyaitun vigoureux arbre de la Liberté planté en 179:2. C'était sans doute en raison de ce souvenir révolutionnaire qu'on avait choisi pour lieu de réunion la foulerie dont j'ai parlé. — On y entrait tout de go par une porte cochère dont l'un des battants restait entrebâillé, et l'on se trouvait dans un spacieux rectangle, très insuffisamment éclairé par de rares quinquets fumeux. Au fond, on apercevait les massifs profils d'un vieux pressoir, sur l'entablement duquel on avait établi une estrade en planches où siégeait le

ai L"AMIE DE NOËL TREMOXT

bureau et où se dressait la tribune. Le sol inégal était de terre battue. Au long des murs, de vastes cuves et des piles de tonneaux arrondissaient leurs . profondeurs sonores. Au-dessus, une charpente toulTue enchevêtrait ses poutres frangées de toiles d'araignées, et tout cet appareil rustique : murailles, cuves, tonneaux et madriers, exhalait encore l'odeur vineuse des vendanges dernières.

Quand j'arrivai, une foule très mélangée et bruyante se bousculait dans le large espace compris entre le pressoir, les piles de futailles et l'alignement des cuves. On y voyait en majorité des tisserands du faubourg de Véel, des ouvriers fîlateurs, des vignerons, qui avaient amené avec eux leurs femmes et leurs filles, comme à une partie de plaisir. Gà et là, des bourgeois aux mines circonspectes se dissimu- laient dans les encoignures, tandis que devant le pressoir, en belle vue, se montraient les têtes de colonne du parti avancé : imprimeurs, journalistes, candidats aux futures élections.

Les quinquets accrochés aux solives, les deux lampes du bureau ne laissaient tomber que de maigres lueurs sur ce public houleux, coiffé de casquettes ou de feutres mous. Mais si les têtes demeuraient noyées dans une ombre maussade, la gaieté française ne perdait pas ses droits. En guettant l'apparition des orateurs, les assistants trompaient les ennuis de l'attente par de bruyantes « dailleries » lancées à pleine voix dans le patois du cru, et qui

L'AMIE DE NOËL TREMONT oo

provoquaient de goguenardes répliques, soulignées par de gros éclats de rire...

Je tentais de pénibles efforts pour me faufiler à travers les groupes compacts qui se coudoyaient, lorsque j'aperçus deux ou trois camarades de classe, qui s'étaient perchés à chevauchons sur le bord d'une Guve; grâce à leurs indications et à l'aide de leurs bras charitablement tendus, je parvins à escalader l'énorme futaille et à me hisser près d'eux. J'étais à peine installé que le président déclara la séance ouverte et donna la parole au citoyen Capdcnas.

Agricol, leste comme un chat, grimpaà la tribune, et en attendant que le silence s'établît, il s'y promena en lissant d'une main sa barbe assyrienne et en agitant de l'autre un journal qui n'était autre qu'un exemplaire du Républicain libéral.

— Citoyens, s'écria-t-il de sa voix de clairon, je gravis ce soir les marches de cette tribune populaire pour vous signaler une perfide manœuvre de la réaction et pour crier ici bien haut': « A bas les masques! » Impuissants à combattre avec leurs propres armes, vos exploiteurs essaient de compromettre la République en faisant croire qu'ils ont l'appui de quelques-uns de nos frères. Une feuille de chou, qui s'intitule \e Républicain libéral, a l'audace d'affirmer que le citoyen Noël Trémont est son candidat à la députation. C'est un odieux mensonge... Je me suis assuré aujourd'hui que ce pur démocrate n'ajamais pactisé avec l'infâme réaction. Il demeure.

ferme comme un roc, attaché aux convictions républicaines qui sont les nôtres. ,

Un tonnerre d'applaudissements salua cette déclaration. Puis quand les derniers bravos se furent envolés parmi les solives de la charpente, Agricol froissa le journal dans ses mains, le roula en un tortillon, le lança avec dédain à ses pieds et reprit violemment :

— Je méprise ces calomnies et voici le cas que j'en fais!... Mais il ne suffit pas de démasquer les réactionnaires et de leur mettre le nez dans leur ordure^ il faut prendre des mesures énergiques pour que le scandale ne se renouvelle pas... Je vous convoque donc, je convoque vos amis, je convoque tous les patriotes de Juvigny à se réunir demain, à deux heures après midi, sur la place de la Municipalité, pour y prendre des résolutions définitives, en vue des prochaines élections à la Constituante...

— Pourquoi pas ici même? objecta une voix, pourquoi pas dans cette enceinte où nous sommes chez nous?

— Pourquoi? répliqua victorieusement Capdenas, parce que nous ne devons pas imiter les bourgeois qui trament leurs complots dan.s des caves ! Nous devons agir ouvertement et délibérer à la face du grand soleil printanier qui nous éclaire. Le verdict du peuple doit être rendu en plein air, en pleine place publique. Ce sera une manifestation éclatante qui rejettera dans l'ombre les reptiles, ennemis de

la démocratie et de la liberté. Ainsi, c'est bien compris, rendez-vous demain, à deux heures, devant l'hôtel de ville... Citoyens, vive la Républi(|ue!

— Je mets aux voix la motion du citoyen Capdenas, dit le président ; que ceux qui veulent l'adopter lèvent la main.

La motion fut votée par acclamation. Puis le bureau, sur un mot d'ordre chuchoté par Agricol, se hâta de déclarer la séance levée et la foule tumultueuse se répandit dans la rue en chantant la Marseillaise...

Le jour indiqué pour la manifestation Capdenas tombait un jeudi. Ce fut fort heureux pour M. Dordelu et pour la discipline universitaire, car nous avions résolu, mes camarades et moi, de rater la classe plutôt que de manquer au rendez-vous. A deux heures tapant, nous étions sur la place de la Municipalité et nous nous y trouvions en nombreuse compagnie. Le coup avait porté. Non seulement les habitués ordinaires des clubs de Couchot et de la ville haute s'empressaient de répondre à l'appel, mais les boutiquiers, les petits rentiers, les gens les plus indifférents en matière politique s'étaient rendus à la convocation, quelques-uns par simple curiosité, beaucoup parce que le nom de Noël Trémont avait été prononcé.

De toutes les rues avoisinantes des groupes d'hommes et de femmes se mêlaient dans le rectangle caillouteux que bordaient deux rangées de tilleuls rabougris. Il faisait un joli temps clair, rafraîchi par un léger vent d'est, et c'était un amusant spectacle que le grouillement de cette foule multicolore sur la

L'AMIE DE ÎS'OEL TREMONT hO

place ensoleillée d'où l'on apercevait, en ainphithéàlre, la massive tour de l'Horloge, le couvent des Dominicaines et les toitures étagées des maisons de la ville haute.

A l'heure dite, on vit sortir de la mairie Agricol Capdenas et ses amis. Il y eut un mouvement de satisfaction qui se traduisit par un concert d'exclamations, puis on s'écarta, afin de livrer passage aux clubistes! Pour la circonstance, Capdenas s'était sanglé dans une redingote noire et portait un chapeau haut de forme. Il se dirigea lentement vers le centre de la place, où l'on avait d'avance roulé un camion emprunté à un aubergiste du voisinage; puis il se hissa sur cette plate-forme improvisée et y demeura un moment, les bras croisés, attendant que le silence se produisît. Quand toutes les bouches furent closes et toutes les tètes attentives, il salua d'un coup de chapeau circulaire les masses des assistants, et sa voix chantante monta dans l'air sonore.

— Mes amis, s'écria-t-il, au nom de la République, je vous remercie d'avoir en si grand nombre répondu à notre convocation. Vous avez compris que l'heure était sonnée des énergiques et patriotiques résolutions, et vous avez voulu manifester avec unanimité votre attachement aux idées de liberté et de progrès. L'heure est grave, en effet, la date des élections approche, et la réaction relève la tète ; nous avons donc pensé qu'il convenait d'arrè-

ter librement, de concert avec vous, les grandes lignes du programme démocratique.

« Loin de nous l'intention d'imposer dès maintenant à votre choix une liste de candidats ; ce serait prématuré et trop présomptueux de notre part. Mais nous avons le devoir de vous faire connaître nos vœux et de vous dire : « Citoyens, si vous « tenez à faire de bonne besogne, cherchez d'abord « parmi vous une personnalité dans laquelle s'incar- « nera le programme républicain, et qui éclairera comme un phare lumineux vos résolutions futures ». Or, cette personnalité éclatante, vous l'avez déjà nommée dans le fond de votre cœur. Il y a à Juvigny un homme d'un talent hors ligne, d'un républicanisme sans tache, d'une honorabilité intacte, qui, par une modestie exagérée^ s'est tenu jusqu'à ce jour en dehors des luttes politiques.

« Cet homme, qui est un pur et dont le père a été jadis votre représentant à la Convention, vous le connaissez tous : c'est le célèbre avocat Noël Trémont... (Oui ! oui ! bravo !) Eh bien ! mes amis, ce citoyen intègre, il faut que nous allions le chercher dans sa retraite, il faut qu'il figure en tête de notre liste républicaine, il faut qu'il soit présenté au choix des électeurs par l'unanimité des habitants de Juvigny ! Je vous propose donc de vous rendre sur-le-champ avec moi au domicile de Noël Trémont, afin que nousobtenions delui qu'il consente à nous représenter à l'Assemblée constituante... »

La voix de Capdenas fut couverte par un orage d'applaudissements. On trépignait, on criait : « Vive Trémont! Oui, oui.. . chez Trémont ! «

Capdenas, qui avait sauté au bas du camion, se trouva brusquement soulevé par des centaines de bras et poussé eu avant dans la direction de la rue des Pressoirs. En un clin d'œil, la place fut évacuée et, derrière le tribun, la foule s'engouffra dans la' rue. trop étroite, dont tous les habitants s'étaient mis aux fenêtres. Les plus indifférents s'émouvaient à l'idée d'avoir pour député l'avocat si populaire. Ce n'étaient plus seulement les politiciens des clubs, c'était la ville tout entière qui s'enthousiasmait et acclamait Noël Trémont.

M'"^ Trémont mère, ayant fait sa sieste quotidienne, venait de pénétrer dans son petit salon, et, assise devant sa table à ouvrage, s'apprêtait à reprendre son tricot, quand son attention fut violemment attirée par le brouhaha croissant de la rue. En même temps, on sonna à la porte d'entrée et la vieille Bastienne effarée apparut sur le seuil 'Ui salon réséda :

— Madame, murmura-t-elle, voilà des messieurs qui demandent à vous parler... Je ne sais pas ce qui se passe, mais il y a dans notre rue plus de mille personnes qui crient le nom de ]\L Noël... C'est pire qu'une inondation et jeu ai les sangs tournés. . . Que faut-il répondre ?

— Faites entrer ces messieurs, dit la veuve du conventionnel.

Gapdenas fut immédiatement introduit. Il avait au préalable eu le soin de se faire accompagner par des délégués adroitement triés sur le volet et représentant à peu près toutes les classes de Juvigny. 11 y avait autour de lui des ouvriers, des commerçants, un ou deux employés et quelques membres avancés du conseil municipal. Quand la porte se fut refermée sur cette délégation et tandis que bruissait au dehors l'émotion de la foule, Agricol s'inclina respectueusement et dit :

— Madame, pardonnez-nous de vous déranger... Au nom de la ville entière, au nom de tous ces citoyens dont les acclamations onl dû parvenir jusqu'à vous, nous venons demander à M. Noël Trémont, au fils du conventionnel Trémont, d'accepter la candidature à la députation... Il est trop bon citoyen pour ne pas déférer au vœu unanime des habitants et il considérera, j'en suis certain, l'acceptation du mandat populaire, non seulement comme un honneur, mais comme un devoir.

Les yeux bleus de la veuve du conventionnel étincelèrent ; elle redressa sa maigre taille et répliqua gravement :

— Je vous remercie, messieurs. Je suis très honorée de votre démarche... Dites-le bien à tous ceux qui vous ont envoyés près de nous... Je ne puis m'engager au nom de mon fils absent ; mais

L'AMIE DE iNOEL TREMONT 63

Noël est en ce moment à Savonnières, dans sa maison de la Percherie, à une petite lieue d'ici. Allez l'y trouver, exposez-lui le désir de ses concitoyens. Je connais trop mon fils pour n'être point sûre qu'il saura faire son devoir.

Les délégués saluèrent la vieille dame et se retirèrent. Avant qu'ils eussent quitté la maison, on savait déjà au dehors que l'avocat était en villégiature à la Percherie. La nouvelle circulait avec la vélocité d'un courant électrique ; sur toute la longueur de la rue, des voix criaient: «A Savonnières!... Il est à Savonnières... Allons le chercher!... » Et de nouveau, avec un bruit d'écluses rompues, le torrent humain se précipitait vers l'extrémité de la rue des Pressoirs, pour se répandre ensuite sur la promenade des Saules qui menait directement à la maison de campagne des Trémont.

Voyant la foule lancée et jugeant qu'elle ne s'arrêterait plus, Capdenas, qui avait son idée, prit le temps de passer chez un loueur de voitures et d'y faire atteler une Victoria dans laquelle il s'installa à côté du cocher, II put ainsi devancer la troupe des manifestants, qu'il rejoignit au tournant de l'auberge de la Bonne Friture. Pendant le trajet, le flot s'était encore grossi, entraînant avec lui la population valide de tous les logis situés sur son passage. Une fois dans la campagne, les gens, grisés de plein air et de soleil, avaient coupé des

branches vertes aux arbres, cueilli des rameaux d'aubépines épanouies, et, le long de la route, on voyait s'avancer une interminable procession verdoyante et fleurie, qui entonnait des chants patriotiques et, de temps à autre, s'interrompait pour crier : « Vive Trémont ! »

Du fond de son cabinet de travail, Noël Trémont perçut dans l'éloignement les clameurs de cette foule chantante, et tout d'abord il s'en inquiéta peu. Depuis un mois, on était habitué à ces démonstrations bruyantes. Presque chaque jour, sous prétexte de plantation d'arbres de la Liberté, les populations des villages voisinaient les unes avec les autres et venaient fraterniser au cabaret. Il allait reprendre sa lecture interrompue, quand les rumeurs se rapprochèrent et il lui sembla qu'elles s'accroissaient autour de sa maison. Au même instant, des pas gravirent l'escalier, on heurta à sa porte, et comme il s'était levé pour ouvrir, il se trouva en présence d'Agricol Gapdenas, suivi des principaux délégués :

— Citoyen Trémont, dit tout d'une haleine le tribun, nous sommes allés chez vous pour vous porter les vœux de vos concitoyens... Madame votre mère nous a appris que vous étiez à Savonnières et nous venons vous y chercher. Les habitants de Juvigny désirent tous vous avoir pour leur député à la Constituante et j'ai été chargé de vous transmettre leur requête...

La physionomie de Noël s'était rembrunie et il paraissait médiocrement satisfait de cette proposition si brusquement formulée.

— Messieurs, répondit-il, votre démarche me touche; toutefois je ne puis que vous répéter ce que j'ai dit au commissaire du gouvernement : Je suis dévoué à la République, mais je la servirai d'autant mieux que je serai indépendant. Je ne puis accepter le mandat que vous voulez bien m'offrir.

— Je comprendrais votre hésitation si nous étions seuls à vous l'offrir, répliqua impétueusement Capdenas, mais il ne s'agit pas de nous, humbles individualités sans importance 'et sans autorité. Ce sont les désirs du peuple que nous vous transmettons.

D'un geste rapide il entraîna l'avocat vers la fenêtre qu'il ouvrit toute grande :

— Tenez, poursuivit-il, regardez... La ville entière est là qui vous prie d'être son représentant!...

Involontairement Noël s'était penché. Il vit onduler sous le soleil cette foule bigarrée, expansive, qui s'entassait des deux côtés de la route et se perdait tout là-bas dans un pli du terrain. Les talus étaient escaladés par des grappes de curieux, les vergers voisins étaient envahis. Les mains agitaient des branches vertes, les chapeaux volaient en l'air, les voix clamaient: «Vive Tré-

mont ! » Gapdenas n'avait pas menti : tout Juvigny était là, gesticulant, applaudissant et comme soulevé par un irrésistible enthousiasme.

Les plus rapprochés interpellaient joyeusement l'avocat; les plus éloignés, ne pouvant rien voir, se contentaient d'entonner des couplets de la Marseillaise. L'air était plein de chants, d'acclamations et de frissons de verdure. Sur ces milliers de têtes, Noël sentait l'àme de sa ville natale frémir et planer. Une puissance magnétique se dégageait de ces masses vibrantes et lui gagnait le cœur. Il se troublait, il était attiré vers elles par une sorte de vertige ; en même temps, à la pensée qu'elles avaient fait une lieue pour venir le chercher, des boulîees d'orgueil lui montaient au cerveau.

Il songeait à son père Edme Trémont ; assurément, si le conventionnel avait vécu il lui aurait ordonné d'obéir au vœu populaire. 11 se disait encore qu'en refusant le mandat qu'on lui offrait, il assumait une dangereuse responsabilité. A défaut de lui, on pouvait choisir quelque ambitieux médiocre ou nuisible; il était donc tenu, sinon par goût, du moins par patriotisme, de déférer au désir de ses concitoyens...

Agricol, après avoir désigné d'un geste très ample la marée montante des manifestants, fit un signe pour réclamer le silence :

— Mes amis, s'exclama- t-il, par un excès de modestie, le citoyen Trémont hésite encore... Dites-lui

L'AMir: Dl:: NOËL TREMONT 67

donc bien que vous le voulez et que vous ne voulez que lui !..

— Oui,, oui!... crièrent des centaines de voix, il nous le faut... Vive Trémont!

— Vous les entendez!... reprit victorieusement Capdenas en se tournant vers l'avocat, c'est à vous de leur répondre...

. — Gliers concitoyens, commença alors Noël, très ému, vos acclamations me remuent le cœur jusqu'au fond... Vous savez combien je vous aime et combien je vous suis dévoué... Mais je vous avoue que je n'avais jamais songé à l'honneur d'être votre député... Laissez-moi le temps de réfléchir aux devoirs qu'un pareil mandat m'impose... Dès demain vous aurez ma réponse.

— Non! non!... Tout de suite, répondit-on en chœur du dehors.

— Ne nous refusez pas, ça ne serait pas gentil ! ajouta la voix claire d'une jeune femme.

— Venez-en avo nous! (Venez avec nous!) cria en patois un vigneron.

— Oui, oui, venez, nous avons promis à votre maman de vous ran^ener en ville !...

— Vous ne pouvez pas les laisser partir sans vous, reprit Agricol; allons, un bon mouvement !... J'ai en bas une voiture attelée qui vous conduira jusqu'à votre domicile... Permettez-moi de les rassurer d'un mot, sans quoi ils sont capables de rester ici jusqu'à demain matin...

Et sans attendre l'assentiment de Noël, il se pen cha à la fenêtre :

— Mes amis, proclama-t-il de sa voix la plus tonitruante, le citoyen Trémont descend avec moi et nous rentrerons tous ensemble à Juvigny.

— Bravo ! Vive Trémont !

Entraîné par ce diable d'homme, Noël n'eut que le temps de donner quelques instructions au jardinier. On monta dans la Victoria, tandis que la foule se remettait en marche aux sons de la Marseillaise, et on reprit la route de la ville.

Enveloppée devant et derrière par le flot qui ruisselait bruyamment de chaque côté, la voiture s'avançait au pas. A chaque instant, (^e droile et de gauche, des manifestants plus démonstratifs y jetaient des rameaux verts et des branches de cerisier en fleurs. A l'entrée de Juvigny, près de la caserne du Pointdu-Jour, on fut brusquement arrêté par un remous occasionné par de nouvelles masses de curieux qui allaient au devant de la manifestation.

Effrayé par les bousculades et les clameurs, le cheval s'ébrouait, se cabrait, dressait les oreilles. Capdenas sauta à terre, chuchota quelques mots aux gens de l'entourage et en Un clin d'œil le cheval fut dételé, emmené sous les arbres, tandis qu'à sa place, dans les brancards, vingt gaillards vigoureux s'installaient. Par derrière, dix autres poussèrent à la roue. Aux cris de : « Ça y est !... En route !... » et avant que Noël pût protester, la Victoria fila.

LAMIE \)E NOKL TRKMO.NT 60

traînée par cet attelage improvisé, précédée et suivie d'une formidable lioule humaine, et l'avocat fut emporté triomphalement vers son logis, tandisqu'aux fenêtres, spontanément pavoisées, des applaudissements éclataient, et qu'une fanfare assemblée en hâte exécutait la Marseillaise .

Dans la cour de la maison, Noël fut reçu par sa mère qui avait fait monter de la cave deux futailles de vin du cru et qui distribuait des verres à la ronde.

— Madame, s'exclamèrent les délégués, nous vous ramenons M. Noël... Nous l'avons converti et il sera notre député !

La vieille dame était transfigurée et rajeunie. Elle sauta au cou de son fils et l'embrassa.

— A la bonne heure, mon /?, ton père serait fier de te voir !

Elle lui présenta un verre plein :

— Bois à la santé de ces braves gens.

Tout ébaubi encore, Trémont leva son verre :

— Merci, mes amis, et vive la République !

Le premier qui s'élança pour trinquer fut Agricol Gapdenas.

— Citoyen Trémont, déclama-t-il, je vous salue au nom de la démocratie... Nous allons vous laisser prendre en famille un peu de repos... Mais nous comptons sur vous, ce soir, au club de Gouchot, où les frères et amis seront heureux de vous souhaiter la bienvenue.

En même temps, il lui tendit la main. Obligé de

répondre à l'étreinte de cet étranger cauteleux et bavard, en qui il devinait un ambitieux vulgaire, une sorte de courtier électoral équivoque, Trémont et nun avant-goût des compromissions et des écœurements de la politique, et une première goutte d'amertume se mêla au vin d'orgueil qui l'avait un moment enivré...

Le surlendemain, le whist réunissait comme d'ordinaire les invités des Le Faucheux. Dans le salon, où mon père m'emmena avec lui, on ne parlait que de la manifestation de l'avant-veille ; le nom du triomphateur était sur toutes les lèvres.

— Ce Capdenas nous a coupé l'herbe sous le pied, disait M. Le Faucheux, avec un rire jaune.

— Oui, reprenait ironiquement le juge Gorrard, les oies ont conduit Trémont au Gapitole... Mais ce n'est pas une raison de jeter le manche après la cognée... Capdenas, qui est un malin, a gagné la première partie; à vous de mieux jouer la seconde...

— Y en aura-t-il une seconde ? balbutia le filateur très déconfit. A votre avis, mon cher cousin, que devons-nous faire ?

— Maintenir M. Trémont sur votre liste... De cette façon, il sera l'élu de tous et vous conserverez vos chances, car les autres noms de la liste des démocrates effrayeront les électeurs... Vous passerez, vous et vos amis, à la suite de l'avocat, et quand il sera votre collègue, ces dames sauront bien vous aider à rogner les griffes du lion... Il y a là-dessus une

LAiMIK \)V: NOËL TREMONT "1

fable de La Fontaine que je vous engagea médiler...

— Oui, interrompit M"^ Sabine avec un malicieux clignement d'œil, le Lion amoureux... Je le sais par cœur...

Amcur est un étrange maître ; Heureux qui peut ne le connaître Que par récit, lui ni ses coups...

— Sabine ! murmura M. Le Faucheux, choqué.

— Bah ! reprit la grand'mère, M™"^ des Aubiers, la chère enfant ne le connaît que « par récit », fort heureusement. Néanmoins, la fable a du bon et nous en ferons notre profit.

Emporté par le courant populaire qui l'avait arraché à sa solitude et le roulait dans ses eaux troublées, Noël Trémont, pendant les trois jours qui suivirent, eut à peine le temps de s'inquiéter de iSanine Saintot. Les présentations aux clubs de la ville basse et de la ville haute, les visites des journalistes, la rédaction et la publication d'une profession de foi, absorbaient toutes ses heures. Parfois, dans les moments de répit, il se èentait pourtant une piqûre au cœur et un remords, en songeant au triste désenchantement de son amie.

Comment supportait-elle une si cruelle déconvenue? Quel jugement sévère et douloureux elle devait porter sur ce manque de parole, sur ce soudain reniement qui allait bouleverser leur vie à tous deux!... Au commencement de la semaine, il put enfin se ressaisir et se réfugier à la Percherie, où il se hâta de donner rendez-vous à Nanine. Il ne doutait pas de l'empressement de la jeune femme, et, le lendemain soir, penché à la fenêtre de son cabinet de travail, il l'attendait avec une anxieuse impatience.

LAMIi: 1)K NOËL TRÉMONT 73

Huit heures avaieat sonné et la nuit succédait au crépuscule; une nuit sans lune, dont l'obscurité était encore accrue par le voisinage des peupliers et des saules du jardin. Mais l'ombre de cette clémente nuit d'avril semblait toute vibrante de frissons subtils. Des odeurs de sève venues de la forêt prochaine s'y mêlaient aux parfums des arbres fruitiers épanouis, et un rossignol chantait dans les massifs du verger. Noël respirait les haleines printanières, et, parmi les sourdes rumeurs du village assoupi, suivait les modulations infiniment variées de l'oiseau chanteur. 11 se rappelait combien de fois déjà, accoudé à cette même fenètpe, il avait savouré la poésie de ces nuits d'avril, et une mélancolie le prenait, à la pensée que peut-être élait-ce pour la dernière fois que, dans ce milieu familier, il assistait aux fêtes du renouveau.

Un pressentiment lui disait que la triomphante luanifeslalion du précédent jeudi avait fermé pour lui le cycle des années paisibles et des saisons heureuses. Tandis que les bravos et les acclamations de la foule retentissaient encore à ses oreilles, Noël entrevoyait dans la nuit une nouvelle existence qui s'ouvrait sur un inconnu plein de périls mystérieux, et cette appréhension de l'avenir ajoutait un trouble plus poignant aux émotions de l'attente.

Un léger bruit de pas lit grincer le sable de la route. Une forme féminine, émergeant de l'ombre, se dirigea vers la Percheric et s'arrêta en face de la fenêtre où rêvait Noël. Ce dernier reconnut Nanine :

— Je descends! chuchota-t-il en réponse à la toux discrète par laquelle la jeune femme annonçait son arrivée.

L'instant d'après, Nanine disparaissait derrière la porte, entrebâillée, puis rapidement refermée. Elle se jeta au cou de l'avocat et une muette étreinte, une embrassade passionnée, les tint un instant accolés l'un à l'autre... Ce fut seulement après que Noël eut quasi porté dans ses bras son amie, jusqu'à la pièce du premier étage, qu'ils rompirent le silence :

— Ma pauvre chérie, murmura humblement Trémont, pardonne-moi!...

Nanine lui ferma la bouche avec un baiser, puis s'efforçant de trouver des intonations joyeuses :

— Mes compliments, monsieur le député ! s'écriat-elle d'une voix espiègle...

— Ne te moque pas de moi, Nanine, supplia-t-il, tes railleries me sont mille fois plus pénibles que les reproches que tu as le droit de m'adresser...

— Des reproches ! répliqua-t-elle, en prenant son air le plus dégagé, me crois-tu assez sotte pour ne pas me rendre compte des choses, ou assez personnelle pour ne songer qu'à moi?... Je sais parfaitement que tu étais sincère lorsque tu désirais rester en dehors de la politique, et je comprends aussi que tu aies changé d'avis, parce que tu ne pouvais faire autrement. Il aurait fallu un cœur de rocher pour résister à un entraînement pareil, et tu n'es ni un roc ni un marbre, mon cher bien-aimé !

L'AMIE UE NiiKL TRE.MONT 73

Tout eu riant, elle le poussait vers le large fauteuil où ils avaient coutume de s'asseoir, et l'entourait de ses bras. Noël, qui s'attendait à une scène de larmes, fut doucement surpris de la résignation enjouée de sort amie ; dans son inconscient égoïsme de mâle, il ne soupçonna pas que cet enjouement n'existait qu'a la surface, et il sut gré à Nanine de se montrer à la hauteur des circonstances.

— Etait-ce assez beau, cette journée de jeudi? continuait la jeune femme en se pelotonnant contre Trémont et en le câlinant... Pigure-toi que je ne me doutais de rien ; je piochais à l'atelier sans lever la tète, parce que nous avons toujours plus de besogne aux changements de saison... C'est seulement en reconduisant une cliente, que j'ai vu la rue du Bourg pavoisée. Alors j'ai envoyé une ouvrière aux nouvelles, et elle nous a tout raconté. . . Ah ! m'n'ami, comme j'étais fière de ta gloire et que j'avais de peine à dissimuler mon émotion devant toutes ces petites pestes d'apprenties, qui me répiaient (me regardaient en dessous) avec leurs jeux écarquillés!... Le lendemain matin, je me suis jetée sur les journaux, tu penses!... et je les ai dévorés... Je me disais : « Celui pour lequel tous ces drapeaux tricolores claquent au vent et pour lequel la ville est sens dessus dessous; l'homme qu'on est allé chercher de force à Savonnières et qu'on a ramené en triomphe, c'est mon ami, c'est mon Noël à moi... J'avais le cœur gonflé d'orgueil en songeant que moi, pauvre

7G LAMIE UE NOËL TREMOiNT

petite bécasse, j'étais distinguée et aimée par ce héros du jour... Je me sentais si ravie, si enthousiasmée, que je ne pensais même pas aux conséquences de la manifestation, au jour si prochain, hélas ! où Paris me prendra mon mien et me le gardera peut-être à jamais...

Elle s'arrêta. En dépit de ses courageux efforts pour paraître contente, un sanglot se nouait dans sa gorge. Noël la souleva dans ses bras et la regarda bien en face. Le cabinet de travail restait enlénébré, mais la baie de la fenêtre ouverte encadrait un morceau de ciel limpide oij scintillaient des étoiles. A la faveur de ces tremblotantes lumières d'astres, le jeune avocat vit les yeux de Nanine scintiller à leur tour comme d'humides étoiles et il reconnut que des larmes les mouillaient. Il comprit alors Théroïque dissimulation de son amie, la délicate supercherie à l'aide de laquelle elle essayait de lui donner le change. Il fut navré, et, en même temps, un mouvement de sensibilité et d'admiration le jeta aux pieds de la jeune femme :

— Ma Nanine, murmura-l-il en lui baisant les genoux, tu vaux mille fois mieux que moi!... Tu ris par bonté, afin de me cacher combien je L'ai fait souffrir... Mais, ma pauvre enfant, je devine ta peine et cela redouble mes remords...

Elle le força de se lever et le ramena à son côté :

— Tais-toi, m'n'ami, ne me fais pas pleurer. Je ne veux pas !

Hélas ! c'était jilus fort qu'elle ; la source, longtemps comprimée, avait jailli et coulait maintenant silencieusement sur ses joues. Les lèvres de Trémont burent avidement ces chères larmes et y puisèrent une recrudescence de tendresse. Il prodigua à Nanine les caresses les plus passionnées, et tout en la dodelinant comme une enfant, il lui répétait :

— Ne te désole pas, ma chérie, jamais je ne t'ai si fortement aimée, et la politique ne m'empêchera pas de t'aimer toujours davantage. D'ailleurs, je ne suis pas encore nommé...

— Oh ! tu le seras, affîrma-t-elle dans un dernier sanglot, tout le monde est pour toi.

— Eh bien ! en admettant que je sois député, je t'emporterai dans mon cœur à Paris et je penserai constamment à toi.

Nanine hocha sceptiquement la tête.

— Ne doute pas de moi, je te le défends ! Je t'écrirai chaque jour, je te tiendrai au courant de tout ce qui se passera... Et puis, mon mandat ne sera pas éternel... Une fois la Constitution votée, je te reviendrai...

— Oh 1 ils ne te lâcheront pas, ils seront trop heureux de t'avoir là-bas, et qui sait?... l'ambition te gagnera...

— Oui, je serai ambitieux... pour toi, pour toi seule... Tout en faisant mon devoir, si j'acquiers à Paris plus d'influence et plus d'autorité, je m'en

servirai pour imposer aux autres ma volonté, pour dire au monde : « Voici mon amie Nanine, que j'aime et que je veux épouser... Je reviendrai mettre mes succès à tes pieds, et pour me rendre heureux, tu n'auras qu'à les ramasser et à devenir ma femme, à la face du soleil !

Nanine lui noua les bras autour du cou, et rassérénée, s'écria en riant :

— Bah ! ne voyons pas les choses de si loin ! Tout ce que je te demande, c'est, comme tu le promets, de m'emporler dans ton cœur là-bas, et de me rapporter le lien aussi tendre, aussi sincère qu'au départ... En attendant, mon grand homme, aimons-nous bien et profitons des heures qui nous restent pour nous le prouver... L'avenir ne nous appartient pas, m'n'ami, le présent seul est à nous... Retenons-le dans nos mains comme je le tiens serré dans mes bras, et savourons-le sans en perdre une miette...

Un long silence emplit la pièce enlénébrée, un amoureux silence que traversa seule l'infatigable sérénade du rossignol. Perché sur un des saules du j ardin, il jetait dans la nuit tiède d'avril ses trilles, ses roulades, ses soupirs passionnés, et son chant de noces semblait bercer aux entours la terre alanguie de volupté... Les heures s'écoulèrent. Un coq claironna dans un poulailler du voisinage ; tout au loin, d'autres coqs lui répondirent au fond de quelques fermes essaimées à l'orée du bois... Et ce fut très tard après minuit, que Nanine, encapuchon-

née dans sa mante et reconduite par Noël, songea à reprendre le chemin de Juvigny...

Les élections eurent lieu le 29 avril. Ainsi qu'on l'avait prévu, le nom de Noël Trémont sortit en tête^ avec une avance de plus de deux mille voix sur les autres candidats désignés par le scrutin. Les pronostics du juge Corrard se vérifièrent également : M. Le Faucheux et cinq de ses amis appartenant au parti conservateur libéral furent nommés à la suite. L'opinion républicaine ne se trouva donc représentée que par Trémont et par un député franchement radical. Pour célébrer son succès, le filateur donna une grande soirée à laquelle Noël fut invité et où il crut devoir faire acte de présence, pour ne point se séparer de ses collègues, dès le début.

Les maîtresses du logis l'accueillirent comme le roi de la fête. En le félicitant de son éclatant succès, la vieille M""* des Aubiers lui rappela adroitement qu'elle avait été jadis une amie de pension de M""^ Edme Trémont ; elle formula discrètement le vœu que, malgré les différences d'opinion — d'ailleurs très légères — cette ancienne intimité servît de lien entre le jeune député et M. Le Faucheux, lorsqu'ils siégeraient ensemble à la Constituante. Pour donner plus de valeur à cette aimable insinuation, M"^ Sabine prodigua à Noël ses sourires les plus enjôleurs, et M"'' Le Faucheux ajouta :

— Oui, nous avons l'intention de nous fixer à Paris, pendant la durée de la session, et de faire de

noire salon un centre de réunion pour tous les collègues de mon mari. Ils y retrouveront sur un terrain neutre l'esprit et le souvenir de notre cher Barrois. Nous serons heureux, monsieur Trémont, de compter au nombre de nos amis celui de nos compatriotes que le suffrage universel a placé en tête de la députation du département...

Le lendemain, chacun fit ses préparatifs de départ. On n'avait pas de temps à perdre, l'Assemblée devait se réunir dans les premiers jours de mai. Pendant la soirée Le Faucheux, les députés qui y assistaient convinrent de retenir d'avance une des diligences Laffilte et Gaillard, qui passaient à Juvigny dans la matinée, et de partir tous ensemble, le l*^'" mai, pour la capitale. Dès que cette résolution fut annoncée par les journaux, la population s'émut et décida, à son tour, de conduire solennellement ses nouveaux élus jusqu'à un carrefour de la route de Paris, connu sous le nom du Poteau. La musique de la garde nationale promit son concours ; les réunions populaires locales devaient y figurer drapeau en tête; enfin, tout se préparait pour faire aux députés un cortège digne d'eux.

Naturellement, nous autres collégiens, nous ne pouvions manquer à la fête, bien qu'elle dût avoir lieu à l'heure de la classe. Aussi, le l"' mai, dès avant huit heures, nous nous réunîmes devant le porche du collège. Comme on voulait procéder régulièrement, on choisit dans chaque classe un externe

suffisamment décoratif et on chargea les délégués d'aller parlementer avec le principal, afin d'obtenir pour la circonstance une matinée de congé. Notre requête mit dans un cruel embarras le pointilleux fonctionnaire de l'Université. Il avait bonne envie de refuser net, mais il craignait que ce refus ne semblât une tentative d'opposition réactionnaire. Pris entre le fétichisme de la règle et la peur d'une disgrâce, il' répondit en biaisant que le recteur seul pouvait accorder un congé. « Toutefois, ajouta-t-il d'un ton rogue, si messieurs les externes, autorisés par leurs familles, croient devoir manquer la classe, je leur laisse la responsabilité de cet acte d'indiscipline...»

Nous n'en demandions pas davantage, et, pareils à une bande de merles en goguette, nous prîmes notre volée à travers les rues herbeuses de la ville haute.

Le temps était à souhait. « Un temps de demoiselles », comme on dit chez nous ; ni pluie, ni vent, ni soleil. De légers flocons de nuages blancs s'effilochaient sur le bleu pâli du ciel, des haleines de lilas et d'aubépine parfumaient l'air, et, à la lisière des bois du Juré, on entendait les appels sonores du coucou. Tout en longeant allègrement l'allée de tilleuls qui débouchait près du Poteau, je me figurais la tête du farouche Dordelu faisant la classe devant des bancs vides. J'étais doublement réjoui de cette fugue qui me dispensait d'une explication de V Iliade et m'ofl"rait l'occasion de manifester mon indépendance. Je me sentis plus heureux encore,

quand nous arrivâmes au lieu du rendez-vous, et quand j'aperçus, au premier rang des curieux, Nanine Saintot avec sa jeune sœur Rose.

La foule grossissait à chaque minute ; elle s'éparpillait par petits paquets sur l'herbe, dans les friches et sous l'ombrage des saulaies qui verdoyaient aux quatre angles du carrefour. Adossées au dernier tilleul de l'allée, les deux sœurs regardaient du côté de la route et se serraient silencieusement la main. Il me sembla que M'^® Nanine était très pâle. Les rubans et les coques roses de son bonnet aux brides envolées accusaient encore cette pâleur. Quant à Rose, qui accaparait surtout mon attention, elle me parut plus jolie que jamais, avec ses épais cheveux châtains, bouffant en bandeaux de chaque côté des joues, ses yeux ingénus, son nez retroussé et son teint frais, que je comparais mentalement aux délicates nuances des pommiers en fleurs. L'odeur des lilas, les rossignolades des oiseaux, la vue de la jeune fille m'avaient mis en verve. Je respirais de l'amour dans l'air, la poésie du printemps me montait au cerveau, et, tandis qu'on attendait le cortège, l'idée me poussa de rimer une ode en l'honneur de l'objet de ma platonique tendresse. Je vins facilement à bout des deux premiers vers :

Rosinette est vermeille et blanche Comme en mai la fleur du pommier...

mais je ne pus jamais trouver les deux rimes cor-

respondanles; d'ailleurs, les fanfares d'une musique militaire qu'on entendait au bas de la côte et qui annonçaient l'approche de la diligence, m'ôtèrent le loisir de terminer la strophe...

Pendant que les accords des cuivres jouant le Chant du départ nous arrivaient par lambeaux, la foule s'était massée dans les fossés ou juchée sur les talus. Toutes les têtes se tournaient vers la route déclive, encaissée dans des vergers en pente et noyée dans une ombre bleue. Bientôt, les uniformes des musiciens de la garde nationale émergèrentd'un tournant. Les hommes avaient leurs instruments sous le bras et s'épongeaient le front avec sollicitude.

Leurs pantalons blancs tranchaient sur la jeune verdure un peu crue. Leur chef les groupa sur un tertre qui surplombait au-dessus de la route et où ils achevèrent de reprendre leur souffle en attendant la diligence, dont on entendait par intervalles les roues grinçantes et les claquements de fouet. A cet endroit, la montée est roide ; les chevaux allaient au pas. On aperçut enfin la capote de l'impériale pavoisée de couleurs tricolores. Une rumeur courut dans les groupes, et au signal de la grosse caisse, la musique attaqua les premières mesures du Chœur des Girondins. En même temps, les mouchoirs s'agitaient comme des ailes de papillon et des centaines de voix entonnaient à l'unisson :

« Mourir pour la patrie !... »

8i L'AMIE DE NOËL TREMONT

La diligence fît halte au sommet de la côte. Les députés occupaient le coupé et Fintérieur; leurs têtes se montraient aux portières et saluaient en signe de remerciements. Après avoir échangé quelques mots avec Le Faucheux, Noël Trémont escalada lestement les marchepieds menant à l'impériale, et là, encadré dans les drapeaux flottants, debout près du postillon, dominant la foule et les cimes moutonnantes des taillis, il fit un geste pour demander le silence aux musiciens et aux chanteurs improvisés.

— Oui, mes amis, s'écria-t-il, « mourir pour la patrie », c'est le sort le plus enviable après qu'on a vaillamment lutté pour la défendre... Ce sera notre devise à Paris, où vous nous envoyez. Fiers de notre mandat, nous le remplirons avec zèle jusqu'au bout. Nous nous dévouerons corps et âme à la république et nous saurons mourir pour elle s'il le faut !

D'enthousiastes acclamations approuvèrent ces mots lancés d'une voix pleine et virile. Puis les cuivres se mirent à ronfler, les mouchoirs s'agitèrent de nouveau, au milieu d'un redoublement de hurrahs ! Pendant cette brève allocution, Nanine Saintot, immobile, la tête penchée en avant, les narines palpitantes, fixait avidement les yeux sur Noël et semblait boire ses paroles. Tout à coup les claquements de fouet éclatèrent dans l'air matinal, le postillon sonna du cor, les chevaux prirent le trot et la diligence fila rapidement sur la route en pente.

Hlanche comme un lis, IS'anine regardait la voilure s'enfuir dans un nuage de poudre, et moi je regardais avec amour le joli profil de Rose... Quand la poussière elle-même se fut dissipée sur la route vide, quand les dernières acclamations se furent envolées vers les grands bois, la foule s'écoula lentement dans la direction de la ville ; les musiciens de la garde nationale remballèrent leurs instruments dans les étuis de toile cirée; mais nous autres, collégiens, grisés d'émotion et non encore rassasiés de bruit, nous nous en revînmes bras dessus, bras dessous, tenant toute la largeur de la route et braillant de toute la force de nos poumons :

Mourir pour la pairie !...

Page 1