‹ L'amie de Noël Trémont, romanChapitre 2 sur 5 · NOËL TREMONT A NANINE SAINTOT · texte numérisé non relu

NOËL TREMONT A NANINE SAINTOT

Paris, o mai 1848.

« La première heure de ma matinée sera pour toi, Nanine chérie, de même que ma première pensée, en m'cveillant dans ma chambre haut perchée, a été également vers toi avec les sonneries des angélus. Comme au temps où j'étais étudiant, j'ai voulu me loger sur la rive gauche. J'ai trouvé a.u quatrième, rue Madame, un petit appartement dont les fenêtres donnent sur les jardins du Luxembourg, et je m'y suis installé presque au débotté. J'y ai repris mes habitudes matinales et j'ai sous les yeux tout un moutonnement d'arbres toufTus.

« Les massifs des marronniers verdoient et fleurissent sur une large étendue, et je puis me croire encore à la Percherie, en entendant de tous côtés

les sifflets des merles et le roucoulement des ramiers. Puis ce mois de mai est exceptionnellement beau et la fête printanière est en parfait accord avec les enthousiasmes et les joyeux espoirs qui me gonflent le cœur. 0 ma mie adorée, quelle grande et magnifique chose que cette première séance de l'Assemblée constituante !... La journée s'annonçait splendide. Le ciel s'était azuré et ensoleillé pour sourire à l'ouverture des travaux de la représentation nationale.

« Dès avant midi, les députés s'étaient rendus au palais Bourbon. L'ancienne salle des séances se trouvant trop étroite pour contenir les neuf cents élus du suffrage universel, on a. construit en hâte, dans la cour du palais, une salle provisoire. Elle est peu commode, mais la nouvelle assemblée y peut tenir à l'aise. Celte première réunion offrait un spectacle émotionnant et tout neuf pour nous autres, gens de la province. Dans une tumultueuse agitation où toutes les conditions sociales étaient confondues, ou sentait vraiment palpiter l'âme de la France entière.

« Les personnalités les plus diverses s'y coudoyaient : les anciens condamnés politiques siégeaient à côté de leurs anciens juges ; des membres de l'Institut, des magistrats, des prêtres se mêlaient à des paysans et à des ouvriers devenus comme eux législateurs. Certains députés des départements de l'Ouest portaient les costumes de leur province, et l'on voyait les vestes brodées, les braies blanches des

Bretons parmi les soutanes violettes des évoques. On se montrait curieusement Béranger, le chansonnier du peuple; la figure tourmentée de Lamennais, la robe blanche du Père Lacordaire ; les orateurs déjà en renom sous Louis-Philippe : Berryer, Montalembert, Odilon Barrot. En présence de ces hommes d'État de l'ancien régime et des jeunes célébrités du parti républicain, mes collègues de la Meuse et moi, nous avions plus que jamais conscience de notre infime obscurité. Perdus dans la foule, nous éprouvions le besoin de nous serrer les coudes. Aussi, sans nous préoccuper des nuances d'opinion, avonsnous marqué nos places les uns à côté des autres.

« Du reste, à cette heure solennelle, il semblait qu'une aube de concorde et d'union se levait sur les représentants du pays. Tous les partis paraissaient oublier leurs anciennes divisions pour ne plus songer qu'à l'avenir de la France. On l'a bien vu aux applaudissements qui ont accueilli la proposition d'un député tendant à déclarer, dès maintenant, que « la république est et restera la forme du gouvernement de la France ». La motion a été votée sans aucune protestation et presque à l'unanimité. Ce n'est pas tout. Vers cinq heures, sur la demande du général commandant de la garde nationale, les membres du gouvernement provisoire se sont rendus sur le péristyle du palais, qui fait face au pont de la Concorde, et toute l'Assemblée les y a accompagnés.

« Ah! ma Nanine, quelle démonstration grandiose, quelle manifestation admirable, quel élan magnifiquement spontané !... Tous les représentants étaient massés sous la colonnade et le long des marches. En face de nous, sur les quais^ sur le pont, sur cette belle place de la Concorde aux eaux jaillissantes, j^Rrmi les arbres des Champs-Elysées et au bord des terrasses verdoyantes des Tuileries, une foule innombrable s'enflait comme les vagues de la mer. Un soleil déjà plus oblique baignait de clarté les myriades de têtes qui grouillaient sur les deux rives de la Seine pareille à une coulée d'argent fondu.

« De toutes les poitrines, des acclamations infatigables montaient dans l'air sonore, et sous la colonnade du palais, les voix unies des représentants y répondaient par des cris de : « Vive la République! » A travers l'espace lumineux, les âmes semblaient fraternellement communier, et comme pour affirmer plus matériellement leur sincère amour de l'union et delà liberté, des députés, le Père Lacordaire entre autres, pressaient à travers les grilles les mains des ouvriers qui se tendaient vers eux. Jamais je n'oublierai cette auguste fin de la journée, où la république a été définitivement consacrée par l'harmonieux accord du peuple et de ses élus.

« Mes collègues et moi, sommes revenus enthousiasmés. Après une si belle journée, nous ne voulions plus nous quitter. Nous avons dîné ensemble; au dessert, nous avons trinqué au souvenir de la

Meuse, et nous nous sommes promis de nous réuftir une fois par semaine chez les Le Faucheux, qui sont confortablement installés rue de Bellechasse, dans un vaste appartement qu'ils louent tout meublé. — Je t'ai associée en pensée àrallégresse de cette jour, née de fête, Nanine chérie! J'aurais souhaité favoir près de moi pour le communiquer mon enthousiasme. Ma joie a été troublée par l'impossibilité où je suis de la partager avec toi... Ah ! je voudrais que la Percherie fût à la portée de la main et que je n'eusse qu'un signe à faire pour voir ta forme bien-aimée s'y glisser dans l'ombre, et pour te serrer contre ma poitrine émue...Mais ces jours de délice reviendront. En ce moment je ne dois plus penser qu'au pays dont je suis le représentant, et qui m'a donné le mandat de constituer un régime de fraternité et de liberté. J'y vais travailler avec amour en pensant à toi, mon unique amie, ma belle républicaine... Car, n'est-ce pas, Nanine adorée, tu l'aimes, toi aussi, la république?... »

Cette grande joie ne devait pas être de longue durée. Treize jours après, Nanine recevait une lettre dont les lignes fiévreuses et désordonnées, les caractères irrégulièrement et hâtivement formés, semblaient avoir été tracés pendant un cauchemar :

« Nanine, ma Nanine, quelle affreuse journée ! L'Assemblée aujourd'hui a été envahie par une bande d'égarés et de forcenés. Comme les récits de l'attentat arriveront dès demain à Juvigny, je veux

lotit de suite te donner de mes nouvelles afin que tu ne te tourmentes point. Rassure-toi donc... Matériellement, je suis sorti sain et sauf de l'orage, mais j'en reste meurtri moralement. Quelle honte et quels désenchantements après les enthousiasmes et les généreux espoirs des premiers jours!

« Dès ce matin, nous nous attendions à des agitations dans la rue, mais non à une émeute. Des mesures avaient été prises pour protéger la liberté de nos délibérations. Vers une heure, tandis qu'un représentant plaidait à la tribune la cause de la Pologne, des rumeurs d'abord sourdes, puis de plus en plus rapprochées, grondèrent au dehors... A ce moment, Le Faucheux, qui est mon voisin, se penche vers moi et chuchote : « Il se passe quelque chose « d'anormal. Les émeutiers s'enhardissent. Qui sait « s'ils n'ont pas déjà pénétré dans le palais? » Je hausse les épaules : « N'ayez pas peur, lui dis-je, « l'accès du pont est défendu par un bataillon de « la garde mobile et toutes les précautions ont été a prises. »

(( Je n'avais pas fini que le questeur Degousée se précipitait dans la salle et s'écriait : « Citoyens, « contrairement aux ordres donnés, le général de « Courtais, commandant en chef, a exigé que la « garde mobile mît la baïonnette dans le fourreau ! » Et c'était malheureusement vrai. La foule des manifestants ayant forcé les grilles, escaladait les marches du péristyle. Déjà quelques énergumènes s'ins-

lallaient dans les tribunes publiques, en agilant des drapeaux et en hurlant : « Vive la Pologne ! » J'en vis même une vingtaine se laisser hardiment glisser le long des colonnes et tomber dans l'enceinte au milieu des représentants abasourdis. Tout à coup un craquement, un fracas d'écluse lâchée, et un flot de clubistes se répand par les portes brusquement ouvertes. Au premier rang, je remarque les agitateurs les plus connus : Blanqui, Sobrier, Huber, Raspail...

« Heureusement, la représentation nationale, indignée, n'a perdu ni son sang-froid ni son énergie. Le questeur Degousée s'élance dans les couloirs et donne l'ordre de réunir sans relard les gardes nationaux des arrondissements les plus voisins. Quelques-uns d'entre nous entourent Louis Blanc, dont on sait l'influence sur les ouvriers, et le pressent d'user de son autorité pour faire entendre raison aux envahisseurs. IJélas! on comptait sans ce malsain amour de la popularité, qui fausse si tristement les caractères. Au lieu d'apaiser les manifestants, Louis Blanc flatte leurs passions et adjure l'assemblée d'écouter la lecture de la pétition que Raspail s'obstine à lire, malgré nos protestations, et qui se termine par une injonction menaçante.

« Blanqui à son tour ose monter à la tribune. Ce petit homme à la ligure énigmatique et ténébreuse agite ses mains gantées de noir, et froidement, d'une voix acerbe, réveille comme à plaisir les haines et les convoitises. La foule devient plus impatiente ; le

président Bûchez est entouré par des inconnus qui s'efforcent de le séparer des autres membres du bureau. Le Père Lacordaire, bien reconnaissable à sa robe blanche, est bousculé par des émeutiers... A travers les clameurs et les invectives, on perçoit cependant au loin le roulement régulier des tambours qui battent le rappel ; mais ce bruit, rassurant pour nous, exaspère les envahisseurs. Le tapage redouble au dedans, le brouhaha de l'émeute trouble les têtes de certains députés de l'extrême gauche.

« Barbes, qui le matin flétrissait la manifestation. Barbes, affolé et grisé, prend la parole : « Citoyens, s'exclame-t-il, il faut que l'Assemblée « vote immédiatement le départ d'une armée pour « la Pologne, et un impôt d'un milliard sur les «riches!... » Une voix de faubourien, une voix éraillée et avinée, l'interrompt : « C'est pas ça, « Barbes, deux heures de pillage!...» Le président tente un dernier effort pour obtenir l'évacuation de la salle, mais le bureau est envahi par les clubistes les plus exaltés, et comme les roulements des tambours se rapprochent, on veut arracher à Bûchez l'ordre de ne plus battre le rappel. Le tumulte devient lamentable, les vociférations redoublent, les motions les plus sauvages se croisent sur les marches de la tribune. Des nuages de poussière planent audessus des têtes, d'épaisses vapeurs obscurcissent l'air. Dans un brouillard tragique, on aperçoit des groupes qui se collettent, des banquettes brisées,

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des drapeaux rouges déchirés, et par instants, autou r du bureau, l'éclat sinistre des sabres et des baïonnettes.

« Les colères grondent comme une tempête ; au milieu de cette foule en démence, le clubiste Huber, avec sa longue barbe et sa tête rasée, se hisse à la tribune et crie d'une voix vibrante : « Citoyens, « au nom du peuple trompé par ses représentants, «je déclare que l'Assemblée nationale est dis- « soute î... »

« C'est le comble. Le président, insulté, frappé, jeté à terre, parvient à se relever et à s'échapper... Je regarde mon voisin Le Faucheux... Il est devenu vert et ne tient pas sur ses jambes. « Nous n'avons « plus rien à faire ici, balbutie-t-il, tâchons de « filer... )) Mais je ne suis pas de son avis, et, comme moi, la plupart de nos collègues restent debout à leurs bancs.

« Il est quatre heures, et depuis près de trois heures, pendant cette tempête, ni les outrages ni les menaces de mort n'ont pu arracher un seul vote contre l'honneur et le bien public à cette jeune Assemblée, composée en grande partie d'hommes inconnus et inexpérimentés... Au milieu des déboires et des tristesses, c'est du moins là un spectacle consolant et réconfortant... Tandis qu'une partie de la foulé, portant Barbes et Sobrier en triomphe, quitte la Chambre pour se rendre à l'hôtel de ville, le demeurant des émeuliers s'agite encore au milieu

de l'hémicycle ; on est en train d'arborer sur le bureau un drapeau surmon'é d'un bonnet rouge. Soudain une rumeur court parmi ces gens furieux : « Voilà la troupe! » Presque au même moment, le "2^ bataillon de la garde mobile et la 1''^ légion de la garde nationale, baïonnette au canon, pénètrent dans la salle aux cris de: « Vive l'Assemblée! » et les émeutiers s'égaillent immédiatement comme une volée de moineaux. Les représentants reprennent leurs places, le ministre des finances monte au fauteuil. Les tambours battent un ban et Duclerc déclare avec énergie : « Au nom du peuple français, « qu'une minorité infime ne déshonore pas, l'Assem- « blée reprend ses travaux... »

« A sept heures du.soir, l'émeute était complètement vaincue sans effusion de sang. N'importe ! c'est un coup fatal porté à la république... Elle s'en remettra, mais l'enchantement de la première heure ne reviendra plus... Je suis rentré chez moi, brisé, déprimé de corps et d'esprit, et je t'écris, ma Nanine, et je t'embrasse tendrement pour consoler mon cœur endolori... Ah! l'amoureuse paix de notre solitude de la Percherie, quand la retrouveronsnous?... »

Ainsi que l'écrivait tristement Noël Trémont, lAssemblée, dans cette échauffourée du 15 mai, laissait un peu de son prestige, mais elle y gagnait plus de cohésion et de clairvoyance. Malheureusement, beaucoup de représentants qui avaient d'abord

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acclamé résoluineiit la république, commençaient à être pris de malaise et de défiance.

— Ça n'est pas fini, disait Le Faucheux à Trémont, quelques jours après l'émeute... La commission executive est trop faible pour venir à bout des difficultés... Paris est furieux, il s'alarme et n'a plus confiance...

— Il faut que tous les hommes de bonne volonté s'unissent dans l'Assemblée pour raffermir le pouvoir et rassurer le pays, répliquait Noël... En quittant Juvigny nous avons promis à nos compatriotes de nous dévouer corps et âme à la république; montrons-leur que nous sommes capables de tenir nos promesses...

Néanmoins il était troublé et pressentait, malgré tout, que le ciel restait lourd d'orages. Le décret de dissolution des ateliers nationaux fut le coup de foudre qui déchaîna la tempête.

Dans la matinée du 23 juin, Noël travaillait près de sa fenêtre ouverte sur le Luxembourg. Son attention fut brusquement détournée par le bruit sourdement rythmé de tambours résonnant au loin. On battait le rappel dans le quartier Saint-Sulpice. Peu après, de l'autre côté des feuillées du jardin, il perçut de confuses clameurs et le tumulte grossissant d'une foule en marche. Inquiet, il acheva sa toilette et se hâta de descendre dans la rue. Les grilles du Luxembourg étaient fermées, il contourna le jardin précipitamment, et, à la hauteur de la rue Soufflot, vit la place du Panthéon noiie de manifestants en rumeur. Au long des rues tortueuses qui, de la montagne Sainte-Geneviève dévalent vers la Seine, des barricades s'ébauchaient.

Des hommes en armes, cjubistes. ouvriers des ateliers nationaux, gardes des faubourgs, agitaient des drapeaux rouges et vociféraient des appels à l'insurrection. Effrayé, Trémont se hâta de gagner le palais Bourbon. Il y trouva l'Assemblée anxieuse et la commission executive affolée. A chaque instant

(les nouvelles plus alarmantes étaient apportées par les estafettes. Le mouvement insurrectionnel s'étendait déjà depuis la barrière d'Enfer jusqu'à la barrière des Martyrs. Le faubourg Saint-Marceau, la place de la Bastille, le Marais, le faubourg Poissonnière, Ménilmontant se hérissaient de barricades. L'agitation devenait générale, et, cette fois, on ne pouvait l'attribuer aux menées d'aucun parti. C'étaitla combustion spontanée de dangereux éléments en fermentation depuis trois mois : sourdes colères provoquées par des promesses trop facilement données et non tenues, amères déceptions, dures misères cachées.

Les haines et les rancunes attisées par les déclamations des clubs et des journaux avaient éclaté soudain et la conflagration était générale. Aux objurgations des députés républicains qui les exhortaient à mettre bas les armes, quelques insurgés répondaient: « Vous ne savez pas ce que c'est que la misère, vous n'avez jamais eu faim ! » Mais la grande majorité demeurait farouchement impassible et ne répliquait que par des coups de fusil.

Dès le i'S au soir, le sang avait abondamment coulé : le général Bedeau, les représentants Dornès et Bixio, le commandant Lefèvre, étaient les uns mortellement, les autres cruellement blessés ; le combat, acharné des deux côtés, avait été interrompu par un violent orage ; il recommençait le lendemain avec une violence plus désespérée et plus sanglante.

L'Assemblée s'était déclarée en permanence ; Noël passa au palais Bourbon une nuit lugubre et sans sommeil. Paris avait été mis en état de siège et tous les pouvoirs étaient concentrés entre les mains du général Gavaignac, devenu chef du pouvoir exécutif. On décida que des représentants nommés par les bureaux se rendraient aux points les plus menacés pour y donner l'exemple de la fermeté civique, et Trémont fut désigné pour accompagner la colonne du général de Bréa, qui opérait dans le douzième arrondissement. Il accepta avec une sombre exaltation cette mission dangereuse. Le grondement du canon, les éclats de la fusillade retentissaient funèbrement dans son âme ; l'atroce spectacle de cette guerre civile où la république et la liberté allaient sombrer, lui donnait le désir ardent d'offrir sa poitrine aux balles fratricides et de mourir en même temps que ses illusions brusquement fauchées en pleine sève.

Le 25, dans la matinée, des nouvelles plus rassurantes parvenaient à l'Assemblée : le clos Saint- Lazare était emporté, l'armée avait détruit les barricades des barrières Rochechouart et Poissonnière ; l'hùtel de ville se trouvait dégagé ; toutefois, l'insurrection se maintenait menaçante au faubourg Saint- Antoine et le long des barrières de la banlieue sud. Sur ce dernier point, le général de Bréa rencontrait une résistance opiniâtre. A la barrière d'Enfer, néanmoins, il avait réussi à parlementer avec les rebelles,

en leur apportant conïme gage de pacification un décret de l'Assemblée qui affectait un crédit de trois millions en faveur des ouvriers' sans ressources. Il résolut de poursuivre son œuvre de conciliation, espérant obtenir le même accueil partout où s'élevaient encore des barricades.

Mais en arrivant à la barrière Fontainebleau, avec Noël Tréniont et deux autres représentants, il se heurta à des adversaires exaspérés et obstinément hostiles. Les têtes des routes étaient barricadées; un formidable mur de pavés s'élevait à l'ouverture du mur d'octroi, contre la grille où une petite porte latérale donnait seule accès dans l'intérieur de la fortification improvisée.

Les insurgés, abrités dans les maisons d'angle ou derrière les meurtrières des pavés, tiraient impitoyablement sur la troupe. Des flocons de fumée, des sifflements de balles, c'était tout; les agresseurs demeuraient invisibles : nul cri, nul enthousiasme, partout la taciturne et farouche énergie de gens résolus à vendre chèrement leur peau.

Le général et les représentants s'étaient arrêtés à quelques centaines de mètres, en avant de la colonne. Un chef de bataillon, envoyé en parlementaire, venait d'être mis enjoué et une balle avait sifflé à ses oreilles. Il se repliait vers son chef en conseillant de renoncer à toute tentative de conciliation. Mais de Bréa, ayant réussi à la barrière Saint- Jacques, se flattait de remporter le même succès à la

barrière Fontainebleau. Suivi de quelques officiers, il persistait à s'avancer tranquillement vers la grille. Derrière la barricade, des voix lui criaient : « Entrez ! on ne vous fera pas de mal ! — Vous voyez, dit-il aux délégués de l'Assemblée, ils se montrent mieux disposés, l'annonce du crédit de trois millions achèvera de les apprivoiser... Venez- vous avec moi?...

— Non certes, répondit un député de la Meurthe, c'est un traquenard, et je me méfie.

— Je vous accompagnerai, moi! » déclara Noël Trémont, et il se joignit à l'état-major du général.

On touchait à la grille, la porte latérale s'ouvrit, laissa passer Bréa et quatre officiers, puis se referma brusquement au nez de Trémont et du reste de l'escorte...

De l'autre côté de la barricade il y eut d'abord un solennel silence; brusquement des vociférations d'hommes et de femmes éclatèrenl au rond-pOint de la place d'Italie ; les clameurs montaient, puis s'arrêtaient comme si elles eussent été coupées par de secrètes délibérations; bientôt elles s'éloignèrent dans la direction du village de Gentilly.

La colonne d'attaque était deineurée immobile sur le boulevard extérieur. Trémont ainsi que ses collègues l'avaient rejointe et ne dissimulaient pas leur inquiétude. A mesure que l'heure avançait, l'anxiété devenait plus douloureuse, l'incertitude plus lourde. On ne savait à quoi se résoudre... Attaquer, c'était

provoquer une sanglante revanche dont Bréa serait la première victime; rester l'arme au pied, c'était encourager les rebelles. Tout à coup, au loin, dans le creux où fumaient les maisons du village, des détonations se succédèrent à de courts intervalles, et un funèbre pressentiment serra le cœur de ceux qui avaient assisté au départ du général.

Peu après, on vit accourir le maire de Gentilly, pâle, consterné, les vêtements en désordre. 11 annonçait que le général, attiré dans un guet-apens, avait été lâchement assassiné, et, n'ayant pu empêcher le crime, il venait se livrer à la place des meurtriers... Immédiatement, l'attaque commença, les barricades furent prises d'assaut; les troupes indignées s'élancèrent sur la route de Fontainebleau... A la tombée du jour, la mort du général de Bréa était vengée et on enlevait à l'insurrection les dernières positions qu'elle occupait encore sur la rive gauche.

Dans le crépuscule, Noël Trémont s'en retournait frissonnant d'horreur et mortellement las. Sa mission de pacification avait misérablement échoué, et il n'avait même pas eu la satisfaction de rencontrer en chemin la mort libératrice qu'il cherchait. liante par un cauchemar de meurtre et de sang répandu, il s'en allait machinalement vers le palais Bourbon pour rendre compte de ses vains elTorts et du lamentable dénouement auquel il avait assisté. A la croisée de la rue de Grenelle et de la rue de Bellechasse, il se heurta contre Le Faucheux qui revenait de la Chambre.

— Eh bien ! s'écria le filateur, bonnes nouvelles... Les émeuliers du faubourg Saint-Antoine parlementent... L'insurrection est écrasée.

— La liberté aussi, murmura Noël d'une voix morne; il raconta les scènes odieuses de la barrière Fontainebleau et la sanglante victoire remportée sur les insurgés.

— Que voulez-vous ? répliqua Le Faucheux, c'est un malheur; du moins le brave général a été bien vengé, et demain nous en aurons Uni avec ces forcenés... Mais qu'avez-vous, mon cher collègue ? vous semblez mal à l'aise et rompu de fatigue.

— Oui, gémit Noël, je suis affreusement las.,, au moral surtout !

— Sacrebleu ! je ne veux pas vous laisser seul avec vos tristes pensées. Venez manger la soupe avec nous, en famille; cela vous remettra, et, après dîner, nous retournerons au palais Bourbon, où nous apprendrons certainement du nouveau. Vous avez vaillamment fait votre devoir; il est temps que vous preniez un peu de repos... Allons, c'est dit, je ne vous lâche pas...

Noël, dans l'état d'esprit où il se trouvait, ne se sentait plus le courage de rester seul. La maison Le Faucheux représentait pour lui un petit coin de Juvigny, et, à cette heure, il avait besoin de respirer un peu de l'air du pays natal. 11 ne formula aucune objection et se laissa emmener.

Les Le Faucheux habitaient un vieil hôtel situé

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entre cour et jardin. Les propriétaires de l'immeuble, ayant émigré au fond de la Bretagne dès le lendemain de la révolution de février, s'étaient estimés fort heureux de tirer parti du rez-de-chaussée en le louant tout meublé à l'un des nouveaux députés. Cet appartement, décoré dans le goût du dix-huitième siècle finissant, avait grand air, bien qu'on y rei^ùt une impression de froid en plein été.

Le mobilier datait du premier empire. Un salon tendu de soie vert pâle ouvrait trois portes-fenêtres cintrées sur un jardin planté de grands arbres, auquel on accédait par un large perron aux marches verdies. Des jasmins grimpaient aux murs et y épanouissaient leurs étoiles blanches. Des marronniers versaient une ombre solennelle sur les pelouses négligées, sur les massifs de rosiers sans fleurs. Au fond régnait une antique charmille percée d'arcades où se dressaient de mélancoliques statues de pierre grise. Les dames Le Faucheux trouvaient cet ensemble un peu mélancolique, mais leur vanité bourgeoise était flattée; elles avaient plaisir à se mouvoir familièrement dans ce milieu aristocratique ; elles se consolaient de la nudité sévère de l'ameublement et des sièges inconfortables, en songeant que des duchesses de l'ancienne cour s'y étaient assises.

— Je vous amène un des héros du jour, dit M. Le Faucheux en entrant dans le salon. Trémont arrive des barricades; il est encore tout poudreux de la

bataille et il a assisté aux dernières convulsions de Témeute.

Les dames s'empressaient autour de Noël qui s'excusait tristement du négligé de sa tenue. La vieille M"'^ des Aubiers, sans lui donner le temps de protester, le mena dans une pièce où il put plonger ses mains et son visage dans l'eau glacée. Avec sa bonne grâce coutumière et s'autorisant de son âge, la bonne dame s'occupa elle-même de réparer le désordre de la toilette du jeune représentant. Réconforté par cet accueil hospitalier, touché de cette sollicitude maternelle, Noël rentra dans le salon avec un sentiment de gratitude et de bien-être. Le diner était servi; il offrit son bras à M"'^ Le Faucheux et s'assit à table à sa droite. De l'autre côté, il avait pour voisine Sabine Le Faucheux, fraîche, blonde et souriante, vêtue d'une robe de mousseline blanche qui faisait valoir ses belles épaules et sa fine taille flexible. Là. les gâteries recommencèrent. Les trois femmes semblaient avoir deviné que la dépression morale dont souffrait Noël Trémont le rendait plus sensible aux attentions, aux blandices féminines, et que c'était le moment ou jamais de captiver son cœur.

M'"*^ des Aubiers évoqua les souvenirs de Juvigny, parla avec bonté de M'"'' Trémont mère, plaignit Noël d'être privé à Paris de cette vie de famille à laquelle ii était habitué; M"^ Hermance Le Faucheux loua le jeune député de sa belle tenue à la Chambre

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el (le la patriotique mission dont il s'était acquitté avec tant (le courage, près des malheureux égarés des barricades; Sabine exprima avec vivacité son admiration, et, comme récompense, prodigua à son voisin les sourires de ses lèvres roses, la cùlinerie de ses regards coulés entre deux longues paupières à demi i'ermées. Lorsqu'on rentra au salon pour le café, elle servit elle-même Noël, revint le débarrasser de sa tasse vide, puis lui posant doucement la main sur le bras, et sans se soucier des autres membres de la famille, elle l'entraîna vers l'une des portesfenêtres.

— Nous avons ici, murmura-t-elle, un coin de jardin assez agréable et je veux vous en faire les honneurs... Venez!

lis descendirent ensemble les degrés du perron et contournèrent lentement la pelouse, sur laquelle le croissant de la lune semait des taches bleuâtres à travers les hautes ramures d'un tulipier.

Un grand silence enveloppait les quartiers de la rive gauche; la fusillade avait cessé partout. Dans ce coin verdoyant et intime, on pouvait oublier un moment l'insurrection encore grondante et les sanglants spectacles de la journée.

— Je suis heureuse, disait Sabine, d'avoir retrouvé ici quelques beaux arbres... Cela ne vaut pas nos bois de Juré, mais tout de même on y respire, et ces vénérables statues de déesses, là-bas, font rêver à un parc du temps jadis...

— Oui, reprenait courtoisement Noël, on s'y croirait bien loin de Paris, et c'est pour moi un délice, après l'horrible cauchemar de la journée, d'y rece-

' voir un si charmant accueil.

— Merci du compliment, mais si notre accueil vous semble aimable, .avouez que vous n"abusez pas de notre compagnie. Depuis tantôt un mois on vous a à peine vu.

— Excusez-moi, tant de préoccupations politiques m'ont absorbé.

— La politique a bon dos, s'écria gaiement la jeune fille, est-ce elle que nous devons accuser, ou bien plutôt votre sauvagerie?... On dirait que nous vous faisons peur...

Noël se défendait mollement. Peu à peu, il subissait, malgré lui, l'attrait de ces yeux câlins qui luisaient dans l'ombre, la douceur, de cette voix fraîche qui l'enveloppait de ses inflexions enjôleuses.

— J'avoue que je suis médiocrement mondain, affirma-t-il, mais ce soir, je serais ingrat de persister dans cette sauvagerie que vous me reprochez, car je dois à votre famille et à vous, mademoiselle, les seules bonnes heures que j"aie goûtées depuis longtemps !

Ils frôlaient à ce moment les épais jasmins qui tapissaient les murs. Sabine haussa son bras nu, cueillit deux ou trois brins fleuris et repartit plaisamment :

— Pour cette bonne parole, vous méritez d'être

décoré... D'ailleurs, vous le méritez aussi pour votre vaillante conduite de la journée... Donnez-moi votre •^i^oulonnière; je vous fais mon chevalier...

Elle piqua en riant les jasmins dans la redingote du député, et, pendant cette opération, Noël eut la sensation voluptueuse d'un bras nu satiné effleurant son visage.

— Trémont, s'écria M. Le Faucheux apparaissant sous la marquise du perron, dix heures sont sonnées, et cette étourdie avec son bavardage vous empêche de remplir vos devoirs parlementaires... 11 est temps de retourner au palais Bourbon.

— Je suis à vous, répondit Noël, un peu confus de s'être laissé si facilement troubler et distraire .. Bonsoir, mademoiselle, et merci.

— Bonsoir, monsieur mon chevalier, à bientôt î répliqua- telle en lui tendant la main.

Après les violents orages, le ciel et la terre paraissent comme lavés, l'air est plus pur et l'on respire plus à Taise. — Quand l'insurrection de juin fut complètement vaincue et qu'un décret de rAssemblée eut confié le pouvoir exécutif au général Cavaignac, il y eut une détente dans tous les esprits et Paris se rasséréna. La correction républicaine et l'honnêteté du général rassurèrent tous les piartis. On se reprit à espérer. Pendant quelques mois il se fit une accalmie ; la grande ville si agitée et si nerveuse sembla vouloir se ressaisir, retourner à son travail, à ses habitudes et aussi à ses distractions.

Le nouveau gouvernement s'efforçait d'encourager ce retour à l'activité commerciale et à la sociabilité. Les réceptions de .Gavaignac à l'Elysée étaient très suivies ; Armand Marrast, devenu président de la Chambre, donnait à Thôlel du quai d'Orsay des bals oti les familles des représentants de la droite et de la gauche se confondaient, heureuses d'v trouver un ressouvenir des fêtes d'autre-

fois. Les théâtres, qui alors ne fermaient pas pendant l'été, voyaient leurs salles se garnir de nombreux spectateurs. Le public parisien, si friand des amusements de la scène, les fréquentait chaque soii"etne boudait plus contre son plaisir.

Noël Trémont lui-même, après deux mois de préoccupations austères et de craintes fiévreuses, éprouvait le besoin de se dissiper et subissait cet entraînement à la joie de revivre. Il s'était lié, pendant les journées de juin, avec un député de la Meurthe^ délégué comme lui pour visiter les barricades, et qui se nomniait M. de Naives. Lorrain d'origine, ce M. de Naives résidait à peine dans le département qu'il représentait. C'était essentiellement un Parisien par ses mœurs, ses habitudes et son caractère. Dilettante par goût, il aimait l'art sans être artiste, les lettres sans jamais se mêler d'écrire ; le plaisir, au fond, seul l'attirait, sans cependant lui faire perdre la tête.

Il gardait toujours et partout son sang-froid. Disert et spirituel, affairé et pourtant ennemi du travail, il possédait une naturelle intuition des questions économiques et financières, sans jamais les avoir étudiées à fond. II avait talé un peu de tout, de la diplomatie, de lindustrie et des opéralions de Bourse. En 1848, la politique l'avait tenté et il était devenu représentant de la Meurthe. Sceptique et frondeur, les principes ne le gênaient pas ; mais il se piquait d'être indépendant et volait

112 LAxMIE DE NOËL TREMONT

tantôt avec la droite,, tantôt avec la gauche, selon sa fantaisie. Au demeurant, très gentleman, très raffiné et très séduisant.

Bien qu'il ne se laissât jamais emballer, l'enthousiasme lui plaisait chez les autres. Il apprécia chez Noël Trémont les qualités qui lui manquaient à lui-même. L'ardeur, la sincérité et l'intégrité de son jeune collègue l'intéressaient. Peut-être même était-il poussé vers lui par un malin désir de communiquer un peu de son scepticisme à ce sauvage républicain, dont il trouvait les convictions trop arrêtées et même un peu enfantines.il prit Noël en amitié et voulut le piloter dans ce mobile et frivole milieu parisien qu'il connaissait, lui, dans les moindres coins, et où Trémont semblait tout d'aoord dépaysé.

Un soir qu'ils étaient allés ensemble au Théâtre- Français, M. de Naives emmena son collègue au foyer des comédiens. Noël, ébaubi par ce spectacle tout nouveau, regardait curieusement s'agiter, sourire, caqueter, converser librement ces artistes célèbres qu'il avait admirés sur la scène, mais qu'il n'avait jamais vus de si près. Naives les lui désignait au passage : Beauvallet, Régnier, Samson, Rachel, M"'' Allan, M"<^' Fix et Augustine Brohan ; il le présentait même à quelques-uns d'enlre eux: « M. Noël Trémont, député de la Meuse... » A un moment où la voix mordante de Naives venait pour la seconde fois de formuler cette présentation, Noël remarqua que son nom, nettement articulé,

semblait éveiller soudain l'attention d'une jeune femme assise solitairement dans une encoignure où elle s'éventait avec nonchalance.

C'était une fille de vingt-quatre ans environ, longue, mince, très blanche ; une figure de vierge fiorentine, encadrée en des bandeaux noirs, avec des yeux noirs presque timides sous les cils baissés. Elle avait brusquement relevé la tête et sa physionomie jusque-là un peu ennuyée exprimait la surprise. Elle hésita un instant, puis se leva et s'approcha avec une nuance rosée sur son lilial visage :

— Monsieur Noël Trémont, murmura-t-elle, vous ne me reconnaissez pas ?

— Non, mademoiselle, répondit-il, étonné.

— Nous sommes pourtant des compatriotes...

M. de Naives intervint et nomma la comédienne.

— M"^ Nerval, pensionnaire de l'Odéon.

— Au fait, reprit-elle en riant, cela ne vous dit rien, c'est mon nom de théâtre... J'ai pourtant été votre voisine, rue des Pressoirs : Lucie Champion... Voyons, rappelez-vous !

Les yeux de Noël s'éclairèrent... Il se souvint de la fille d'un chapelier, son voisin, enlevée à dix-sept ans par un journaliste de passage à Juvigny. L'aventure avait fait du bruit jadis dans la ville... Depuis on n'avait plus entendu parler de Lucie Champion et on l'avait oubliée...

— Eh quoi! s'exclama-t-il, c'est vous, la petite Lucie... la fille du...

Mi L'AMIE DE NOËL TREMONT

— Oui, interrompif.-elle vivement, inutile de le crier sur les toits... On n'en sait rien ici...

— Puisque vous voilà en pays de connaissance, Trémont, déclara avec un rien d'ironie M. de Naives, je vous laisse.., A tout à l'heure, mon bon !... Bonsoir, mademoiselle !

Lucie Champion ou plutôt Lucy Nerval, comme on l'appelait sur l'affiche, fit un signe à son compatriote et l'emmena dans l'encoignure où il l'avait remarquée tout d'abord.

— Là, dit-elle, nous ne serons pas dérangés... Si vous saviez comme je suis enchantée de retrouver un pays et de reparler un peu de l'ancien temps !... Que devient-on à Juvigny ?

— On y mène toujours le même trantran familier... Rien n'est changé depuis...

— Depuis mon escapade, acheva M'"^ Nerval en retroussant lun des coins de sa bouche... C'a été un scandale, hein?... Que voulez-vous? je m'assommais là-bas, et puis j'avais la toquade du théâtre... Le monsieur avec lequel je me suis sauvée me montait la tête en me contant ses histoires de comédiennes, parties de très bas comme moi et récoltant rapidement gloire etargent... Dureste, ils'est très bien conduit... Ilm'a fait entrer au Conservatoire, j'y ai attrapé un second prix et on m'a engagée à l'Odéon... Je joue les ingénues et je plais au public de la rive gauche... Voilà !

— Votre... protecteur a dû être content.

L'AMIE DE NOËL TRE.MONT i\r>

— Je n'en sais rien. Nous nous sommes brouillés dans l'intervalle, répondit-elle en haussant les épaules.

— Et vous ne l'avez plus revu ?

— Non. Le pauvre diable a mal tourné. Il s'est compromis en juin et a été obligé de se réfugier en Belgique.

— Ah ! reprit Noël avec une confuse satisfaction,dont il eût été fort embarrassé de se rendre compte. Enfin, vous êtes arrivée à ce que vous désiriez et vous vous trouvez heureuse '?

— Je devrais l'être, soupira-t-elle, mais avec mon détestable caractère je ne suis jamais contente de ce que j'ai.

• — Pourtant vous ne regrettez pas Juvigny ?

— Eh bien ! si fait... Il y a des heures oii je donnerais je ne sais quoi pour voir nos vignes de la côte Sainte-Catherine et entendre le carillon des cloches de la viHe haute !...

Ce regret si spontané toucha Noël Trémont, car il l'avait parfois éprouvé lui-même. Il regarda plus sympathiquement la comédienne et il fut charmé de l'expression virginale de son visage ; il était émerveillé de la voir si jeune fille, si naturelle, après quatre années passées dans le monde factice du théâtre...

— Je suis étonné, déclara-t-il, que vous vous soyez souvenue de moi... Je vous avoue que, pour mon compte, je ne vous aurais pas reconnue...

— C'est qu'autrefois, quand nous étions voisins, vous méjugiez trop mioche pour faire attention à moi, tandis qu'à mes yeux vous étiez déjà un personnage... On parlait beaucoup de vous, et à mon atelier les grandes filles se penchaient à la fenêtre pour vous voir passer... Alors, vous me trouvez changée?... En bien, ou en mal?... ajoutait-elle avec un sourire au coin des lèvres, tandis quentre les paupières lentement écartées brillaient ses humides prunelles, pareilles à deux cerises noires.

— Je vous trouve charmante ! murmura-t-il, légèrement ému.

Brusquement la batterie d'un timbre tinta pour annoncer la fin de l'entr'acte, et la jeune femme se leva :

— On sonne pour le trois, dit-elle; il faut que je rejoigne les amis qui m'ont amenée... Aurai-je le plaisir de vous revoir, monsieur Trémont ?

— - Hélas ! mademoiselle, mes journées ne m'appartiennent guère, et... vos soirées sont sans doute aussi très prises?.. .

— Pas tant que ça !... Je ne joue pas tous les soirs... Tenez, si vous étiez gentil, vous viendriez dîner avec moi après-demain. J'inviterais deux camarades et nous tâcherions de ne pas trop vous ennuyer.

Avec une intonation gamine, elle ajouta dans le dialecte du Barrois :

— Veidé-ve, disez? (Voulez-vous, dites?)

Ces mots de patois lorrain, modulés par ces espiègles lèvres féminines et vibrant en plein foyer de la Comédie-Franraise, enchantèrent Noël. 11 y trouva une grâce piquante, une familière résonance du parler du pays natal, et se sentit plus disposé à accepter l'invitation.

— Est-ce promis? poursuivait Lucy en regardant càlinement le député.

— C'est promis...

Elle lui donna son adresse et ils se séparèrent avec une poignée de main. En regagnant son fauteuil, Trémont repensa au singulier hasard de cette rencontre, et pendant le reste de la soirée, i! se remémora non sans plaisir les yeux noirs et le virginal profil de l'ingénue.

Le surlendemain, vers six heures, il s'achemina vers le logis de Lucy Nerval. Elle demeurait rue Monsieur-le-Prince, au cinquième. Tout en gravissant un escalier médiocrement tenu, Noël s'étonnait qu'une aussi jolie fille, appartenant au théâtre, fût si modestement logée.

— Cela prouve du moins q.u'elle est honnête, songeait-il, tandis qu'il s'arrêtait sur le dernier palier pour reprendre haleine.

Au coup de sonnette, une petite servante coiffée d'un bonnet berrichon vint ouvrir. A peine le député se trouvait-il dans une étroite antichambre, que la comédienne accourut au-devant de lui. Elle était vêtue d'un peignoir de mousseline fond blanc à

rayures bleues, négligemment noué à la taille et dont les plis amples étoffaient sa mince et svelte personne. Ses cheveux noirs, artistement ébouriffés sur le front, se nouaient en un chignon lâche, tombant très bas sur la nuque.

— Bonjour, monsieur Trémont, s'écria-t-elle, en lui tendant ses deux mains, c'est aimable à vous d'avoir tenu votre promesse... Mes autres invités m'ont manqué de' parole... Tant pis, nous ferons la dînette en tète à tête, et ce sera plus amusant!

Elle l'introduisit dans un minuscule salon tendu de reps gris de lin et décoré de lithographies représentant des comédiens et comédiennes célèbres.

Sur un guéridon, une potiche contenait des roses, qui se mouraient faute d'eau et répandaient un acre parfun,! de fleurs fanées. Dans une encoignure, une étagère servait de bibliothèque à une vingtaine de volumes brochés, aux couvertures fripées. Une robe récemment quittée avait été oubliée sur un fauteuil. Entre les deux fenêtres, un piano droit restait ouvert, et, en l'absence d'un casier, les romances, les cahiers de musique s'empilaient en désordre sur l'entablement. Tandis que Noël inventoriait d'un rapide regard cet ensemble, où tout semblait témoigner du va-comme-je-te-pousse d'une vie aux habitudes nonchalantes et mal ordonnées, Lucy aperçut le vêtement jeté en travers du fauteuil, et appelant la servante berrichonne :

— Naniche, dit-elle, tu me fais rougir, ma fille!...

LA.MIt: DE .\0I:L IRKMONT 119

Emporte-moi celle robe qui n'a même pas été brossée, et surtout ne laisse pas brûler ton poulet !... Dès que tu seras prête, préviens-nous, car je suis sûre que iM. Trémont meurt de faim...

Elle le fit asseoir sur le fauteuil que la bonne venait de débarrasser, et continua :

— Je suis un peu haut perchée, n'est-ce pas?... Mais le loyer n'est pas cher et conforme à mes. maigrea appointements...

Quelques minutes après, la Berrichonne reparut pour annoncer familièrement que la soupe était servie, et Ton passa dans la salle à manger, aussi exiguë que le salon. Par la fenêtre ouverte, on apercevait le moutonnement des arbres du Luxembourg.

— Les pièces sont petites, observa M"^ Nerval, mais la vue est très étendue et ça les élargit... Asseyez-vous là, en face de moi, monsieur Noël ; de votre place, vous pourrez voir tout là-bas les coteaux de Saint-Cloud, et ça vous dédommagera du dîner qui sera peut-être détestable...

Elle ne croyait pas si bien dire. Le potage était froid, le poisson n'était cuit que d'un côté : le service se faisait à la diable. Il n'y avait pas de sonnette, et Luey, pour appeler la petite bonne, frappait dans ses mains ou criait de sa voix de tête : « Naniche ! » à quoi, du fond de sa cuisine, la Berrichonne répondait sans se presser : « On y va ! » Le pronostic de la maîtresse de la maison se vérifia :

le poulet avait eu un coup de feu ; en revanche, il était très dur. Lucy éclata de rire :

— ■ Cette Naniche n'en fait jamais d'autres... Quel dîner !... J'en suis honteuse...

Heureusement elle suppléa à l'indigence du menu par l'enjouement de son humeur espiègle, l'original décousu de sa conversation, la joliesse de son blanc visage dont les lignes si pures, l'expression si chaste contrastaient avec la liberté de ses propos.

— Causons du pays, disait-elle en s'accoudant à la table, je suis si contente d'avoir en face de moi quelqu'un avec qui je puisse en parler à mon aise!... Dans les premiers temps cela me manquait et j'en souffrais plus qu'on ne s'imagine... Naturellement, quand je suis partie avec M. Mauclerc — c'était le nom du journaliste qui l'avait enlevée — mes parents n'ont plus voulu savoir rien de moi... De temps à autre pourtant, je recevais la visite de quelques cousins qui connaissaient mon adresse... Mais Mauclerc se méfiait. Il craignait toujours que, sous prétexte de cousinage, quelque amoureux ne se glissât chez nous. Alors il usait d'un truc ingénieux, il faisait jaser mes visiteurs, et s'il s'apercevait que l'un d'eux n'avait pas l'accent lorrain, il le jetait lestement à la porte...

— Et ça est arrivé ? demanda Noël.

— Quelquefois, répondit-elle en baissant les yeux et en souriant du coin des lèvres.

Noël, un peu choqué, la regardait avec un mélange de curiosité et d'appréhension. Les noires prunelles couleur de cerise sauvage l'attiraient comme un aimant; en même temps, il remarquait combien les coins moqueurs et voluptueux des lèvres retroussées démentaient la virginale candeur du visage aux traits si délicats et purs. Sous une quasi angélique enveloppe, celte absence de principes et de préjugés le déconcertait et le troublait. Toute sa chair frissonna quand Lucy s'appuya sur son bras pour regagner le salon où le café était servi.

— Pauvre Mauclerc, continua-t-elle en riant, il était ridiculement jaloux, il en devenait insupportable... J'ai fini par le planter là afin de pouvoir respirer librement.

— Et depuis ?

— Depuis, répliqua-t-elle en haussant les épaules, j'ai résolu de vivre à ma fantaisie et de ne plus avoir de fil à la patte. Je prends mon plaisir où je le trouve, je fais ce que je veux, j'aime qui m'aime, sans me soucier de ce qui est le passé, sans me préoccuper de l'avenir.

— Vous m'effrayez!... soupira gravement Noël.

— Vraiment!... Voyez-vous, je suis un peu bohème. J'ai des goûts déplorables. Aux menus raffinés des restaurants à la mode je préfère un dîner sous la tonnelle d'une guinguette et je n'ai jamais su faire de l'amour une spéculation. Les camarades se moquent de moi, elles prétendent que je gâche

122 L'AMIE DE NOËL TREÎ.IONT

mon avenir et que je n'entends rien à la vie. Bah ! elle est si courte !

Redevenue silencieuse, elle se bornait à fixer sur son hôte ses longs yeux baignés d'insouciance et de tendresse. Ce regard à la fois langoureux et fouilleur troublait Trémont. Assis près de la jeune femme sur un de ces canapés étroits, à dossier élevé, qu'on appelait des « causeuses », il sentait contre son bras le frôlement du corps onduleux de sa voisine. Depuis son arrivée à Paris, il était demeuré chastement fidèle à Nanine Saintot, et pour un tempérament aussi inflammable que le sien, cette continence voulue était soumise en ce moment aune périlleuse épreuve.

Le désir commençait à brûler le sang de Noël. Sa poitrine s'oppressait. Sans rompre le silence, Lucy continuait à le regarder càlinement, tandis qu'au coin de ses lèvres persistait un sourire mystérieusement provocant. Le député perdait peu à peu la tête; il se dit vaguement que la fuite seule pouvait l'empêcher de succomber, et il se leva pour prendre congé.

— Quoi! protesta l'ingénue, vous voulez déjà partir?

— Il le faut, répondit-il d'une voix mal assurée, j'ai un travail urgent à terminer ce soir. ..

Il serra les mains de M'"^ Nerval et ajouta :

— Adieu, ma chère payse, et merci de tout cœur pour votre charmant accueil... Je garderai le meilleur souvenir de notre soirée...

11 formulait ce compliment d'un air distrait, presque absent... Sa pensée était ailleurs, comme absorbée dans la contemplation des yeux noirs de la comédienne. Celle-ci gardait toujours dans son regard la même attirante caresse ; sur ses lèvres, le même sourire de sphinx.

— Voulez-vous, balbutia-t-il, me permettre de vous embrasser?

Sans parler, elle pencha vers lui son blanc visage; la bouche de Noël se posa sur le haut de sa joue, tout près des paupières frémissantes.

Comme ce baiser se prolongeait, M"^ Nerval devina sans doute que son compatriote était plus ému qu'il ne voulait le montrer, et vivement, passionnément, elle l'embrassa à son tour. Noël eut la sensation d'une fraîche bouche d'enfant s'écrasant comme un fruit mûr sur ses tempes, sur ses yeux,, sur ses lèvres... Complètement grisé, il bégaya :

— Chère... chère petite, quoi, vous m'aimez un peu?

Pour toute réponse elle l'enveloppa de ses bras souples :

— Vous le voyez bien, dit-elle, en redoublant ses caresses.

— Mais, murmura-t-il faiblement, vous me connaissez à peine, vous ne savez pas si...

— Pas de scrupules ! répliqua-t-elle càlinement, je vous le répète : je fais ce que me plaît et j'aime qu'on m'aime.

Il ne résista plus et se laissa aimer...

Quand, fort tard dans la nuit, il sortit du logis de la comédienne et se retrouva sur le pavé de la rue Monsieur-le-Prince, il était encore tout étourdi... La fraîcheur de la nuit le dégrisa, il se ressaisit et, à la pensée de Nanine, un remords le piqua au cœur. Il eut honte d'avoir si facilement succombé et s'indigna contre lui-même. Puis il réfléchit que cette galante aventure, de même qu'elle n'avait pas eu de veille, n'aurait pas de lendemain : « Après tout, pensa-t-il, ce n'est qu'une surprise, « une toquade », comme elle disait là-haut... Cela s'évaporera comme la rosée sur les feuilles au soleil de demain, et mon cœur n'en gardera pas trace... »

Noël Trcmonl se trompait. Son cœur était resté longtemps jeune et très sensible; les impressions reçues s'y marquaient profondément. Chez ces natures-là les défaillances et les chutes morales laissent des traces inefTaçables. Elles altèrent, presque à l'insu du sujet, l'essence même de l'àme, faussent les ressorts de la volonté, et, dans la conduite de la vie, déterminent un changement de direction, d'abord imperceptible, et pourtant chaque jour plus caractéristique. Quand on dévie de la ligne droite, l'écart est au début peu appréciable, mais à chaque pas fait en avant, l'angle aigu devient de plus en plus ouvert, et le nouveau chemin suivi s'éloigne davantage de la route quittée.

Le vin de volupté que Lucy Nerval avait versé à Noël différait autant de l'honnête tendresse de Nanine Saintot qu'une liqueur pimentée au gingembre ressemble peu au généreux et sincère pineau des coteaux de Juvigny. Ce n'en était pas moins un breuvage artistement composé, aux saveurs exquises et capiteuses. La comédienne n'avait pas l'amour

bêle ; elle y mêlait à doses variées une naturelle perversité, une candeur ingénue et une affriolante sensualité. Après avoir bu à cette coupe de plaisir, Trémont, tout en détestant sa faiblesse et en se promettant de ne plus revoir Lucy, éprouvait plus de difficultés à reprendre la vie casanière qu'il avait austèrement menée pendant les premiers mois de son séjour à Paris.

La solitude de ses soirées lui pesait et il les passait de moins en moins dans son appartement de la rue Madame. Il cherchait à se dissiper au dehors; après avoir consacré ses après-midi aux travaux de l'Assemblée oii Ton discutait la nouvelle Constitution, il sentait le besoin de tâter des distractions mondaines et de suppléer à la galante liaison qu'il avait sacrifiée, par un commerce assidu avec un cercle de femmes aimables et élégantes. Il écrivait moins souvent, moins longuement àNanine Saintot; en revanche, il fréquentait plus volontiers le salon des dames Le Faucheux.

La conversation enjouée et légère de la vieille M"'« des Aubiers, les prévenances de la sémillante M'"" Le Faucheux, Fesprit naturel et le charme de Sabine l'attiraient à l'hôtel de la rue de Bellecjiasse. La jeune fille surtout avait le don de l'y retenir. Depuis la rencontre de Lucy Nerval, il était moins choqué des hardiesses et des façons un peu trop libres de M"'' Le Faucheux. Il retrouvait en elle quelque chose de la grâce primesautière et embo-

LAMIK DK NOËL TRÉMONT 127

beliiianLe de la comédienne, et cela lui semblait piquant de continuer en tout bien et tout honneur avec la précoce fille de son collègue, le flirt que M"" Nerval avait si promptement changé en une galante aventure, mais qui, du moins, cette fois, ne ris(|uait pas de finir par un dénouement scabreux.

Cette considération rassurait la conscience du député. Il goûtait un singulier plaisir à prolonger' ainsi innocemment les émotions voluptueuses qui l'avaient séduit au début de sa brève liaison avec Lucy, et ce sentiment, d'une correction douteuse, montrait précisément la marque des ravages que l'amoureuse escapade de M"'' Nerval avait déjà produits dans son équilibre moral.

Il était devenu le cavalier servant de Sabine. On le voyait partout avec elle : aux réceptions de l'Klysée, aux bals de la Présidence, au théâtre. Noël, qui n'avait jamais été ni un mondain ni un danseur, poussait le zèle jusqu'à ouvrir le bal avec M"<= Le Faucheux et à figurer dans un quadrille. M'"^ Le Faucheux, qui n'avait renoncé ni à coqueter ni à plaire, était trop alîairée de son propre plaisir pour beaucoup surveiller sa fille. Elle abandonnait à la grand'mère des Aubiers le soin de la chaperonner, et comme la bonne dame avait la manche large en matière d'éducation, elle obéissait aux caprices de sa petite-fille et lui laissait, la plupart du temps, la bride sur le cou.

Quant au député Le Faucheux, tout en s'efîarou-

chant parfois des audaces de parole et des allures de Sabine, il se prétendait trop absorbé par la direction de ses usines et par ses devoirs parlementaires pour s'occuper de son intérieur. La jeune fille vivait donc à sa guise, et quand elle allait dans le monde, sa famille ne la gênait guère.

Comme elle le disait elle-même irrévérencieusement, elle déposait les auteurs de ses jours au vestiaire en arrivant, et ne les retrouvait qu'à la sortie...

Le reste du temps, elle dansait avec qui lui plaisait,, ou se promenait, escortée de ses cavaliers préférés.

Pour le moment, le favori était Noël Trémont. Elle savait qu'à l'Assemblée, Noël commençait à sortir de la pénombre et à être remarqué. Il ne se hasardait pas encore à la tribune, mais il parlait dans les commissions. Plusieurs fois nommé rapporteur, il avait pu faire apprécier la vigueur de son argumentation et la netteté de son jugement. On le comptait au nombre des jeunes hommes politiques qui donnaient des espérances. La vanité provinciale de Sabine était agréablement flattée de la conquête de ce nouvel adorateur dont elle avait apprivoisé la sauvagerie. Et, de vrai, elle pouvait en être fîère, car Noël s'était métamorphosé. On ne reconnaissait plus guère en lui le solitaire de la Percherie, l'avocat un peu ours qui ne quittait le tribunal que pour se réfugier en pleins bois. Il

avait dépouillé le vieil liomme, et l'enveloppe mondaine dont il s'était revêtu lui allait à merveille.

Cette transformation n'échappait point à la clairvoyance du vieil ami et conseiller de la famille l^e Faucheux, le juge Gorrard, qui avait" profilé des vacances du tribunal pour faire une fugue à Paris, Dès les premiers jours de son installation rue de Bellechasse, le magistrat constata cette rapide évolution; avec son llair de juge instructeur il en chercha la cause et ne fut pas trop étonné de découvrir que la conversion était due à une influence féminine. Sabine fleuretait du reste trop visiblement avec le député pour que le doute fût permis. Un soir que la jeune fille venait de partir pour l'Opéra- Gomique en compagnie de M"'^' des Aubiers et au bras de Noël, M. Gorrard, resté seul dans le salon avec les époux Le Faucheux, dit en clignant de lœil :

— Hé! hé! il me semble que notre farouche démocrate a fait peau neuve et que la société des dames ne l'effraie plus autant... Aurions-nous par iiasard une réédition de la fable du Lion amoureux?

— Amoureux de qui? demanda hypocritement M""^ Le Faucheux.

— Eh! de Sabine, pardi, cela saute aux yeux... Grâce à elle, voilà le lion républicain muselé... En avez-vous profité au moins pour lui rogner les griffes?

130 L'AMIE DE 'SOEL TREMO.NT

— Cela viendra, répondit en riant M. Le Fauclieux; il s'est déjà calmé et a voté avec nous toutes les mesures proposées par Cavaignac.

— Parbleu! le général est lui-même un républicain... Son gouvernement est composé de tous les énergumènes du National et ne me dit rien qui vaille... Si vous le suivez, Dieu sait oii il vous mènera.

— Nous le suivrons sous bénéfice d'inventaire... et aussi longtemps que son concours sera utile au parti de l'ordre... C'est l'opinion du groupe de la rue de Poitiers, auquel j'ai adhéré depuis quelques jours.

— Ah! ah!... Et croyez-vous que le fils du conventionnel Trémont vous emboîtera le pas?

— Nous verrons... Le moment n'est pas encore venu.

— D'ici là, ajouta en minaudant Hermance Le Faucheux, d'ici-là, Sabine et moi, nous travaillerons à lui dessiller les yeux.

— Hum!... Mais si, dans l'intervalle, M. Trémont s'éprend sérieusement de voire fille et vous demande sa main... La lui accorderez-vous?

— Pourquoi pas? répliqua M""^ Hermance, M. Noël appartient à une bonne famille, il a de la fortune et, opinions à part, ce serait un gendre tout à fait acceptable.

— De plus, reprit Le Faucheux, il s'est fait déjà une place au Parlement... On compte avec lui et sur

L'AMIE DE NOËL TREMONT Mil

lui... Supposez que le général Cavaignac soil nommé président de la république, Trémont sera en passe de devenir ministre ou tout au moins sous-secrétaire d'État, et j'aurai grand besoin de son appui pour ma réélection... S'il est mon gendre, la chose ira de soi et je reviendrai avec lui siéger à la Législative.

M. Corrard ébaucha une grimace qui retroussa ironiquement sa lèvre maligne :

— Votre raisonnement est fort joli, objecta-t-il, seulement il a le tort de reposer sur une hypothèse... Quant à moi, plus j'observe le cours des événements, plus j'ai la conviction que le parti de l'ordre ne se décidera pas à choisir Cavaignac pour son candidat. Le général inspire de la méfiance à la bourgeoisie et n'a pas assez de panache pour séduire la masse électorale. Supposez au contraire que le suffrage universel s'éprenne d'un homme plus reluisant et plus populaire, et que le nouvel élu, soutenu par tous les partis monarchiques et par les paysans, gouverne à droite au lieu dincliner ù gauche, la république aurait du plomb dans l'aile et alors Trémont, loin d'être un appui, serait pour vous un gros embarras.

— Oh! dans ce cas, je le lâcherais! affirma héroïquement Le Faucheux.

— Le pourriez-vous? repartit M. Corrard en hochant la tête... Remarquez d'ailleurs que mon hypothèse est tout aussi aléatoire que la vtUre. Par le

temps qui court, tout est possible et je m'attends aux pires insanités... Je pense donc, comme vous, que, le cas échéant, notre jeune député peut devenir un gendre recommandable, et qu'il ne faut pas le décourager... Seulement, tenez-le sans qu'il vous tienne, ne précipitez rien et ménagez-vous une porte de sortie.

— Vous avez raison, mon ami, observa à son tour M""' Hermance, nous né devons rien brusquer dans un sens ni dans l'autre... Du reste, M. Trémont ne s'est pas encore déclaré... Nous ne le tenons pas, et (c'est le cas de le dire) il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir mis par terre...

— Nous l'y mettrons quand nous voudrons! s'exclama M. Le Faucheux: il est amoureux de Sabine, et je trouverai, je vous en réponds, un biais pour l'obliger à se déclarer carrément...

— Soit, interrompit M""® Le Faucheux, mais de toutes façons arrangeons-nous pour ne rien conclure avant l'élection présidentielle...

— Oui, murmura en riant le magistrat, c'est ce que nous appelons au tribunal un expédient dilatoire... Les femmes s'entendent à merveille en procédure matrimoniale, ajouta-,t-il ironiquement, et je m'en rapporte à vous, belle dame, pour mener à bien cette affaire délicate.

Le dimanche suivant, dans l'après-midi, Sabine et M"'^ des Aubiers se rendirent au Château des Fleurs, où avait lieu une fête de charité et où Noël

Tréinont comptait les rejoindre. La réunion était l)rillante, les dames appartenant au monde officiel y figuraient comme quêteuses; les chanteuses de rOj)éra et de l'Opéra-Comique avaient promis de s'y faire entendre sur un théâtre improvisé au milieu de la verdure, et les principaux sujets du corps de ballet devaient y exécuter des danses espagnoles. Trémont attendait Sabine et sa grand'mère à l'entrée du jardin. II les conduisit aux places qui leur étaient réservées et resta près d'elles. M™*' des Aubiers entendit patiemment les premiers numéros du programme ; les grands airs d'opéra l'intéressaient médiocrement, mais les chansonnettes comiques l'amusaient. Les morceaux d'orchestre la laissèrent froide, et quand vint le ballet, elle commença à étouffer des bâillements nerveux. A l'entr'acte, elle déclara qu'elle en avait assez.

— Mes enfants, dit-elle, toutes ces jambes qui se trémoussent me donnent la berlue... J'ai une pointe de migraine et je vais rentrer... Mais je ne veux pas être un trouble^fète... Monsieur Noël, je vous confie Sabine, et vous nous la ramènerez, puisque vous dhiez avec nous... Reconduisez-moi jusqu'à la sortie et je m'en reviendrai à pied.

Llle les quitta, croyant avoir suffisamment rempli ses fonctions de chaperon en leur recommandant d'être sages. Restée seule avec Noël, Sabine prit sans façon le bras du député et manifesta le désir de vagabonder dans les allées. Elle se faisait nommer

les personnages politiques marquants et les gens de théâtre ayant quelque notoriété : les comédiennes surtout; elle voulait connaître leur histoire et leurs aventures. Noël craignait à chaque instant de rencontrer Lucy Nerval au détour dun massif et d'être abordé par elle.

Cela lui gâtait son plaisir ; aussi, après une station au buffet où Sabine but un doigt de Champagne, il insinua qu'il était peut-être temps de partir, et la jeune fille y consentit à condition qu'on ne se presserait pas et qu'on rentrerait à pied rue de Bellechasse. Ils redescendirent donc bras dessus bras dessous l'avenue des Champs-Elysées, le long d'une contre-allée où les ormes versaient leur ombre. C'était l'heure du Bois. Des équipages, remontant l'avenue, se dirigeaient vers l'arc de triomphe. On voyait au soleil briller les harnais des chevaux et chatoyer les ombrelles aux couleurs claires. Les bas côtés étaient pleins de promeneurs. En voyant cette jolie personne, grande, bien faite, aux belles épaules, les hommes se retournaient avec un éclair de convoitise ou d'admiration dans le regard. Des bouffées d'orgueilleuse satisfaction emplissaient le cœur de Noël, tandis que le bras de Sabine serrait plus étroitement le sien.

— On nous croit mariés, disait-elle en riant.

Lorsqu'ils arrivèrent au pont de la Concorde, six heures allaient sonner. Le soleil déjà plus bas éclairait obliquement la Seine mordorée, les grands peu-

LA-MlE Di: iNOKL THKMO.NT 13a

pliers de Virginie penchés sur le cours de l'eau ; les Tuileries et le Louvre, dont les vitres s'empourpraient ; la perspective des ponts et, tout là-bas, dans une buée d'or, la flèche de la Sainte-Chapelle s'élançant élégante et mince au-dessus des maisons teintées de rose.

— Décidément, il fait trop beau pour rehtrer tout de suite, déclara Sabine, prenons le chemin des écoliers.

Ils longèrent lentement le trottoir du quai, furetant dans les boites des bouquinistes ou musardant aux étalages des marchands d'estampes.

Du premier coup, les yeux éveillés de M"'' Le Faucheux tombaient sur les livres défendus ou sur les gravures légères du xvm® siècle.

— L'Escaî'polette f s'écrisiit-eUe, ie la reconnais, elle est dans la chambre de grand'mère ; je raffole de cette envolée de jupes dans les arbresT Le jouvenceau qui regarde ça, tapi dans un coin de pelouse, ne doit pas s'ennuyer L

Ou bien feuilletant du bout de ses doigts gantés un in-octavo relié en veau fauve, elle murmurait :

— Tiens, les Confessions!... Figurez -vous que j'ai toujours eu envie de lire ce livre-là... Nous l'avons dans notre bibliothèque, à Juvigny...

— Ça n'est pas, répliquait Trémont, un livre écrit pour les jeunes filles...

— Vous parlez comme papal... Mais, naïf que vous êtes, c'est précisément pour cela que je grille de le

lire... Eh bien! entre nous, je Fai ouvert une fois en cachette, et j'en ai parcouru uu passage qui m'a fait venir l'eau à la bouche...

Trémont inquiet se demandait déjà quelle page scabreuse avait attiré l'attention de cette curieuse fille, quand elle continua :

— Il s'agissait d'un goûter à la campagne avec deux jeunes filles... Oh! c'était bien innocent... beaucoup plus que je ne l'aurais cru, mais c'était délicieux!,..

Elle fixa sur lui ses grands yeux verts :

— Je parie que je vous scandalise, ajouta-t-elle en riant.

Non, il n'était pas trop scandalisé... émoustillé plutôt par l'imprévu de la promenade, par le charme doré de cette fin de journée, par la légèreté provocante des propos de Sabine. Elle possédait la fraîcheur de la jeunesse en bouton, qui commence à s épanouir, et pourtant elle n'avait rien de la jeune fille telle qu'on la conçoit en province : pas un grain de sensiblerie, rien de l'ingénue qui roucoule des romances et répète des phrases du Journal des Demoiselles. Elle séduisait Noël par cette espièglerie doucement perverse et cette -grâce capiteuse qui avaient déjà enivré le député chez Lucy Nerviil.

Tout en jasant, ils avaient dépassé le quai Voltaire, quand Trémont insinua qu'il était temps de rentrer rue de Bellechasse.

— Vous voyez, dit M"" Le Faucheux en lui serrant

plus tendrement le bras comme pour l'empêcher de rebrousser chemin, vous avez assez de mon bavardage et il vous larde de me réintégrer au domicile paternel.

— Moi, protesta-t-il, si vous saviez, au contraire, combien je suis heureux de cette promenade à nous deux, savourée avec cette liberté qu'on ne trouve qu'à Paris.

— Tout cela est bon pour le discours, répliqua-telle en faisant la moue, si vous aimez les causeries à deux, convenez que vous n'en abusez pas.

— Parce que j'ai rarement l'occasion de me rencontrer seul avec vous.

— ^ Eh bien! cette occasion se présentera demain... Gageons que vous n'en profiterez pas !... Oui, demain, maman va avec grand'mère à Versailles, papa sera au palais Bourbon ; je resterai seule à m'ennuyer dans ce salon empire qui me pousse aux idées noires... Si vous étiez aimable, vous viendriez m'y tenir compagnie vers quatre heures.

— C'est que je suis retenu, moi aussi, à l'Assemblée. Odilon Barrot doit y parler et j'ai promis à mes amis...

— Que vous disais-je ? interrompit-elle d'un ton dépité, vous ne me sacrifieriez ni une séance ni un discours... N'en parlons plus !

Ils regagnèrent silencieusement la rue de Bellechasse ; le reproche avait touché le cœur de Noël. De temps en temps, il regardait Sabine, comme

d38 L'AMIE DE NOËL TREMONT

pour renouer la conversation ; mais elle persistait à baisser le nez et à demeurer muette. 11 ne tint pas contre cette bouderie ; avant qu'ils eussent gagné le seuil de l'hôtel, il était venu à résipiscence et avait quasi promis de faire cette visite qu'on ne lui demandait plus...

A l'Assemblée, on discutait le titre de la Constitution consacré au pouvoir législatif, et à la tribune, Odilon Barrotcombattait l'institution d'une Chambre unique. Le soleil dardait sur la coupole vitrée; l'atmosphère était étouffante et, malgré l'éloquence de l'orateur, plus d'un député somnolait sur son banc. Noël Trémont, en se retournant vers son voisin, M. Le Faucheux, s'aperçut que le collègue n'avait pu résister à l'engourdissante chaleur qui surchauffait rhémicycle. Le dos arrondi, la tète inclinée et les yeux clos, le filateur dormait discrètement. Noël tira sa montre : quatre heures venaient de sonner.

Il se demanda s'il profiterait du sommeil de Le Faucheux pour s'esquiver en douceur et gagner la rue de Bellechasse. Maintenant qu'il avait reconquis son sang-froid, il se reprochait sa faiblesse de la veille et regrettait de s'être étourdiment engagé. D'un autre côté, il songeait que Sabine comptait sur sa visite et qu'il se montrerait peu courtois en la décevant par un faux-bond. Du fond de son banc, dans la lourdeur orageuse de la salle, il se représentait la jeune fille allant et venant à travers le salon

empire, consultant la pendule et s'irrilant déjà contre le retardataire. Bah ! l'hôtel était à deux pas, il n'y ferait qu'une courte apparition, s'excuserait de son mieux et rentrerait au palais Bourbon avant la clôture. Prestement il renferma dans son pupitre ses papiers épars et fila à l'anglaise.

Dans le vestibule de l'hôtel, il demanda pour la forme si ces dames étaient visibles. La femme de chambre, qui le savait un des hôtes intimes de la maison, lui répondit que Mademoiselle était seule au logis, et l'introduisit directement dans le salon où les stores baissés entretenaient une fraîche obscurité. Ses yeux, d'abord éblouis par la lumière du dehors, distinguèrent vite Sabine, accoudée sur les coussins d'une chaise longue et lisant un roman. Elle était vêtue d'une souple robe de soie à mille raies bleues, qui mettait en valeur sa poitrine, ses belles épaules et sa mousseuse chevelure blonde. En apercevant le député, elle jeta son livre en l'air et se leva en s'écriant :

— Un bon point !... Puisque vous vous êtes arraché pour moi à vos devoirs parlementaires, je vous dois une récompense... Je vous ai confectionné une boisson glacée de ma façon dont vous me direz des nouvelles !...

Elle alla chercher un plateau supportant des verres et une carafe frappée, qu'elle remplit avec une sorte de citronnade au vin blanc. Elle installa le tout sur un guéridon, devant la chaise longue :

— Asseyez-vous là, reprit-elle, et rafraîchissezvous.

- Ce n'est pas de refus, répliqua Noël, car notre salle (les séances ressemble à une serre chaude.

— Comment papa supporle-t-il ça ?

— Il dort.

— Que le sommeil l'inspire ! murmura-t-elle plaisamment.

— Elle prépara deux verres, et en offrit un au visiteur,

— Buvez... et asseyez-vous.

— Hélas ! ce sera le coup de l'étrier^ confessa Noël, car il faut que je reparte... Je suis venu entre^ deux votes pour tenir ma promesse et m'excuser...

Sabine fronça les sourcils :

— Vous appelez cela tenir votre promesse?... Eh bien! vous avez de l'aplomb !... Si vous vous en allez, je ne vous le pardonnerai de ma vie.

— Mademoiselle Sabine, je vous jure...

— Asseyez-vous d'abord... Vous vous défendrez ensuite, si vous le pouvez...

Elle fixait sur lui ses yeux rieurs et essayait de leur donner une expression courroucée qui ne réussissait qu'à les rendre plus lumineux et plus provocants. Noël, fasciné par ces attirantes prunelles qui prenaient dans l'ombre des nuances d'émeraude, sentait ses résolutions mollir. 11 s'était docilement assis à l'extrémité de la chaise longue. Il lui semblait maintenant que le palais Bourbon était très

loin et qu'il n'aurait jamais la force d'y retourner à travers les rues brûlées de soleil.

— Avouez pourtant, ■ reprit Sabine de sa voix enjôleuse, qu'on est mieux ici que dans votre fournaise parlementaire. Si vous persistiez à me fausser compagnie, je finirais par m'imaginer que l'Assemblée est un prétexte et que vous avez ailleurs un autre rendez-vous plus agréable et plus tentant.

— ■ Quelle plaisanterie ! répliqua-t-il en secouant la tète, où trouverais-je ailleurs une compagnie plus charmante ? Vous savez, du reste, que je suis un sauvage, et qu'à part votre famille, je ne vois personne ici.

Elle eut une moue incrédule :

— Vous ne me ferez pas croire que vous vivez comme un ermite... Et il y en a d'autres qui ne le croient pas non plus, notamment M. de Naives, votre collègue. Il prétend que votre austérité est une pure légende.

Elle se penchait vers lui en s'accoudant au dossier de la chaise longue, et comme en ce temps-là la mode était aux manches larges et courtes, son bras rond étalait sur l'étoffe vert pâle du meuble sa blancheur ambrée.

— A propos, continua-t-elle en le regardant en dessous, quelle est donc cette petite actrice avec laquelle il vous a rencontré au Français ?

— Lucy Nerval, balbutia Noël en rougissant.

— Parfaitement... Vous êtes tous deux en excellents termes, à ce qu'il paraît.

— Elle est ma compatriote... Le hasard nous a remis en face l'un de l'autre au foyer de la Comédie, et nous ne nous sommes pas revus depuis.

— On la dit très jolie, insista malignement Sabine, et très bonne fille... Elle a le cœur sur la main...

— Où voulez- vous en venir? s'écria-t-il, agacé par celte allusion et aussi par la nécessité où il était de mentir; voilà d'étranges questions dans la bouche d'une jeune fille !

— Je pourrais vous répondre : « Vous vous fâchez, donc vous avez tort!.., » .Mais je conviens que ces choses-là ne me regardent pas... Pourtant, à un certain point de vue, j "aurais quelque droit à vous questionner là-dessus... Car enfin, si je ne m'abuse, vous m'avez fait un doigt de cour, et, hier, pendant cette promenade sur les quais, vous étiez presque tendre... Vous le rappelez-vous, ou l'avez-vous déjà oublié ?...

Sa voix au timbre d'argent clair avait je ne sais quoi d'attristé et d'amical — à la fois reproche et caresse — qui chatouilla délicieusement les oreilles de Noël et pénétra jusqu'au plus intime de son être. Il ne pouvait plus détacher ses yeux de ce bras nu jusqu'au coude dont la blancheur laiteuse tentait ses lèvres. Sa sensibilité s'émut, il subit complètement le charme de cet interrogatoire modulé mélancoli-

quement par une musicale voix de jeune fille, et où sonnait presque un aveu d'amour :

— Dieu me garde de l'oublier ! prolesta-t-il, notre courte promenade a été une des heures les plus douces de ma vie.

— Est-ce bien vrai? demanda-t-elle, tandis que sa tète blonde se rapprochait et qu'elle le regardait droit dans les yeux.

La lueur attendrie de ces yeux verts plongés dans les siens acheva de lui troubler le cerveau.

— Pourquoi doutez-vous de moi? reprit-il, j'étais sincère hier soir en savourant la joie de vous sentir si près de mon cœur, et je le suis aujourd'hui en vous disant que vous êtes adorable...

— Alors vous reslez ?

— Je reste.

— Nous ne sommes plus fâchés et vous êtes toujours « mon chevalier »?

— Vous n'en aurez jamais de plus dévoué et de plus aimant.

— C'est bien, dit-elle d'un ton de reine miséricordieuse, faisons la paix.

Elle lui tendit la main, mais au lieu de la serrer simplement, il se pencha et la couvrit de baisers, puis ses lèvres tentées se posèrent sur le poignet, sur le bras aux rondeurs satinées... Sabine ne bougeait pas et goûtait silencieusement elle-même l'imprévu de cette caresse...

Derrière la chaise longue s'ouvrait une baie com-

muiiiquaiit avec un pelil salon servant de cabinet de travail et que fermait seule une portière à demi relevée. Soudain Trémont sentit la mignonne main captive tressaillir dans les siennes ; il releva la tète, vit les yeux de la jeune fille agrandis par la surprise, et, en se retournant, il aperçut la majestueuse personne de M. Le Faucheux, qui, les bras croisés, Contemplait cette scène significative.

Le député, en s'éveillant sur son banc, avait constaté l'absence de Noël et avait profilé d'une interruption de la séance pour pousser jusqu'à ki rue de Bellechasse. En entrant, il avait appris de la femme de chambre la visile de Trémont et, s'expliquant alors la désertion de son voisin, l'idée lui était venue d'assister incognito à l'entretien des deux jeunes gens. Il avait donc gagné sa chambre par un couloir, puis, suivant l'enfilade des pièces contiguës et marchant à pas de velours, il était arrivé dans son cabinet juste au moment oii la conversation deve-" nait plus tendrement expansive.

— Monsieur mon collègue, commença-t-il avec une gravité sarcastique, je comprends que vous nous ayez faussé compagnie... La besogne parlementaire n'offre pas d'aussi agréables intermèdes...

Sabine s'était rapidement ressaisie ; debout, faisant face à l'auteur de ses jours, elle soutenait vaillamment le regard paternel :

— Papa, dit-elle, ne fais pas ta figure déjuge criminel et ne monte pas sur tes grands chevaux... La

chose est bien simple... M. Noël Trémont m'aime; il venait de me demander la permission de te parler de son amour... Je la lui avais accordée et, dans un élan de contentement, il m'en remerciait en me baisant la main... Yoilà tout.

Tandis que Noël Trémont, stupéfait et moins prompt à reprendre possession de lui-même, admirait le sang-froid avec lequel les femmes les moins expérimentées savent se tirer d'affaire, M. Le Faucheux continuait à froncer les sourcils et s'adressant à sa fille :

— Il suffit, ordonna-t-il, laisse-nous, nous avons à causer, monsieur et moi.

Sabine coula un furtif regard dans la direction du jeune député, puis ébaucha une espiègle révérence et se retira.

Après s'être assuré qu'elle ne demeurait pas aux écoutes, le filateur ferma les portes et revint vers Noël. Il avait décroisé ses bras et, adoptant une autre pose majestueuse, avait passé sa main droite dans l'entrebâillement de son gilet. Bien qu'il affectât des airs de dignité et de pudeur scandalisée, une secrète satisfaction perçait dans sa physionomie.

— Monsieur, commença-t-il, nous voici entre hommes et vous me devez une explication... Je ne m'attendais pas à la scène dont j'ai été témoin, et vous comprendrez ma stupeur et ma légitime indignation. Il se peut que dans le monde parisien, où vous avez vécu plus familièrement que moi, de

pareils écarts, de pareilles privautés soient tolérés ; mais, dans notre vieille bourgeoisie de province, nous avons d'autres principes de moralité; nous élevons nos filles à respecter les convenances et à se respecter elles-mêmes.

Pour que mon enfant, qui a reçu une éducation sévère, se soit oubliée à ce point, il faut qu'elle ait cédé à des moyens de séduction que je qualifierai de... d'abus de confiance... Une jeune fille inexpérimentée peut se laisser égarer, mais un homme, un homme raisonnable comme vous, sait ce qu'il fait... Quelles sont vos intentions? Vous aimez ma fille, à ce qu'il parait?

Noël eut un tressaillement intérieur. Cette question que M. Le Faucheux lui adressait à bon droit, il ne se l'était jamais posée... Aimait-il réellement Sabine ? En sondant brusquement sa conscience, il était obligé de s'avouer avec horreur qu'il n'éprouvait pour la jeune fille aucun sentiment sérieux de tendresse ou même de sympathie.

Jamais il n'avait envisagé la possibilité de faire «rdle sa femme. Il avait simplement obéi à un entraînement passager, à une impulsion déterminée par le manège de coquetterie et les façons provocantes de M"^ Le Faucheux.

Encore sous l'influence de son aventure avec Lucy Nerval et cherchant étourdiment à répandre au dehors un trop plein de sensibilité, il avait pendant quelques jours perdu la tète, perdu la notion de la

148 L'AMIE DE KOEL THEMONT

réalité, et s'était laissé bercer dans un rêve fait de caprice et de sensuelle griserie. Il en était réveillé — brutalement et cruellement — par le solennel interrogatoire de ce père justement irrité.

A mesure que le sang-froid lui revenait, il considérait avec effroi l'extrémité à laquelle il se trouvait réduit. Mis au pied du mur, quel honnête argument pouvait-il invoquer pour se défendre?. . Aucun... Et cependant il fallait répondre... De guerre lasse, il ne put que répéter l'explication inventée ingénieusement par Sabine.

— Mademoiselle votre tille vous a déjà répondu elle-même, dit-il évasivement, et je n'ai à ajouter que l'expression de mes excuses et de ma confusion.

— Ainsi vous aimez Sabine, et vous désirez l'épouser? insista Le Faucheux, en homme pratique et qui tient à mettre les points sur les i.

Noël eut une nouvelle contraction au cœur et un instinctif mouvement de révolte. Mais il était galant homme, il avait conscience de sa faute, et il réfléchit que l'honneur ne lui permettait pas de désabuser le père en rejetant une partie de la responsabilité sur sa propre fille.

Il se fil donc violence et répondit d'une voix morne :

— • Oui, monsieur.

— D'après ce que j'ai pu comprendre, Sabine partage vos sentiments... N'importe, tout cela n'est rien moins que correct, et vous avez tous deux mis la

charrue devant les bœufs... Vous auriez dû comprendre que c'était à moi et à M"'" Le Faucheux que vous aviez tout d'abord à présenter votre requête... Trémont, en l'écoutant, eut une rapide lueur d'espoir.

— Dois je en conclure, murmura-t-il, que ce projet de mariage n'a pas votre assentiment?

— Je ne dis pas cela. . . Incorrection à part, je puis même vous déclarer que je suis très honoré de votre démarche. J'apprécie vos talents et votre caractère, je vous crois un bel avenir, et je ne m'avance pas trop en vous affirmant que M'"*' Le Faucheux partage mes convictions... Mais encore est-il juste qu'elle soit consultée.

— Vous avez raison, monsieur, repartit Trémont en baissant la tête.

Le (ilateur crut voir dans ce geste une expression de découragement et, reprenant son air bonhomme :

— Allons, mon cher, n'ayez pas cette mine navrée... Tout ira bien, et je prévois que ma femme ne fourrera pas de bâtons dans les roues. Elle a, ainsi que ma belle-mère, un faible pour vous, et ces dames seront ravies... Ah ! par exemple, elles mettront probablement à leur consentement une condition, et je vous préviens que je serai de leur avis...

— Une condition ? balbutia Noël, laquelle ?

— C'est que vos projets ne seront pas réalisés

immédialement... Sabine est encore trop jeune et nous désirons ne la marier que dans sept ou huit mois... Vous sentez-vous de force à patienter jusque-là ?

— Oui, monsieur, j'attendrai.

— Alors, tope ! s'écria familièrement Le Faucheux en saisissant la main de son collègue et en la frappant du plat de la sienne avec une énergie de maquignon... Dès maintenant, on vous recevra comme l'enfant de la maison, et vous ne serez pas bien malheureux, puisque vous pourrez faire votre cour à Sabine sous l'œil indulgent de ces dames... Demain, je vous porterai la réponse de M""' Le Faucheux... A demain donc, et sans rancune, mon cher ami !...

11 reconduisit Trémont jusque dans la cour et rentra en se frottant les mains. Le soir même, quand M""' des Aubiers et sa fille revinrent de Versailles, il entraîna sa femme dans la chambre conjugale et lui dit :

— L'affaire est dans le sac... Trémont a fait sa demande et je lui ai promis réponse pour demain... Il se soumet à toutes mes conditions ; je tiens notre homme et désormais nous aurons barre sur lui...

Aa sortir de l'hôtel de la rue de Bellechasse, Noël Trémont, encore abasourdi, la bouche sèche, les tempes serrées, marchait droit devant lui, machinalement, sans parvenir à rassembler et à enchaîner méthodiquement ses pensées. Il se trouva tout à coup quai Voltaire, sur ce même trottoir qu'il avait longe, la veille, en compagnie de Sabine Le Faucheu.x. et où le ciel de septembre lui avait para si léger, la Seine si ensoleillée, l'heure du soir si exquise. Maintenant, ce même paysage lui semblait banal et les détails de cette promenade odieusement vulgaires.

Tandis qu'il en détestait le souvenir, ses idées troublées se clarifiaient peu à peu ; il recouvrait sa netteté d'esprit et pouvait réfléchir à la situation.

Avec quelle rapidité elle s'était modifiée en vingtquatre heures ; avec quelle logique impitoyable les défaillances, d'abord vénielles, avaient engendré des fautes lourdes et amené un dénouement lamentable ! Noël, avec une douloureuse lucidité, se ren-

dait compte des déviations morales qui l'avaient fourvoyé dans ce mauvais chemin : d'abord cette sensibilité maladive qui l'avait poussé à demander aux dissipations parisiennes l'oubli de ses désillusions ; puis la solitude de son logis devenue insupportable, les soirées passées dans le monde ou au théâtre; sa brève aventure avec Lucy Nerval, réveillant une voluptuosité trop longtemps contenue et l'amenant à rechercher dans la société de Sabine les excitations que la politique ne lui donnait plus ; enfin toutes ces aberrations aboutissant à un mariage auquel il n'avait jamais songé et contre lequel son cœur protestait...

Il s'était engagé dans les rues qui remontaient vers le quartier Latin. Le crépuscule descendait lentement sur la ville ; les magasins allumaient leurs devantures et les cafés devenaient plus bruyants ; des couples d'étudiants et d'étudiantes passaient en jetant des éclats de rire, et au milieu de cette joie insouciante dont la tombée du soir emplit la rive gauche,, Noël se trouvait plus déprimé et plus misérable. Après avoir longtemps piétiné à travers la foule, il se sentit les pieds las, le cerveau vide et s'aperçut qu'il n'avait pas dîné. Il traversa le Luxembourg qu'on allait fermer, entra au café de Fleurus et avala distraitement ce qu'il plut au garçon de lui servir ; puis ayant dépêché ce repas comme on achève une désagréable besogne, il se décida à regagner son logis.

LAMIE DE NOËL TREMONT lo3

Dès qu'il eut allumé sa lampe, la première chose qu'il vit sur son bureau fut une lettre timbrée de Juvigny, et sa poitrine s'oppressa tandis qu'il reconnaissait l'écriture de Nanine. Cette lettre arrivait ainsi qu'un remords, pour lui mieux faire comprendre toute l'étendue et tout l'odieux de sa faute. Pauvre Nanine, comme il l'avait négligée depuis deux mois !... Et pourtant, à cette heure, que n'eût-il pas donné pour abolir ces deux înois de folié et revenir au temps heureux des soirées de la Percherie !...

D'un doigt tremblant, il déchira l'enveloppe et lut avec angoisse les quatre pages couvertes d'une écriture serrée. Nanine s'y plaignait doucement du silence de son ami. Depuis la fin de juin, elle n'avait reçu de lui que quelques lettres écourtées :

« Si j'avais le caractère mal fait, m'n'ami, disaitelle, je serais en droit de soulager ma mauvaise humeur en t'adressant un reproche bien mérité : tu devais m'écrire tous les soirs, et c'est à peine si j'ai eu quatre fois de tes nouvelles en huit semaines. Mais j'ai des trésors d'indulgence et je ne suis pas d'ailleurs assez sotte pour croire qu'au milieu de tes occupations, il te reste beaucoup le temps de bavarder longuement avec ta Nanine. Pense seulement à moi et écris de temps en temps quelques lignes pour me rassurer sur la santé. Tous ces bouleversements et toutes ces émeutes me mettent aux. cent coups.

154 L'AMIE DE NOËL ÏRExMONT

Ah ! ce Paris toujours en ébuUition, comme je le maudis de l'avoir pris et comme je serai contente quand tu en auras fini avec ta vilaine politique ! Figure-toi que je lis maintenant les journaux et que je dévore les comptes rendus de l'Assemblée.

)) Les trois quarts du temps je n'y comprends goutte, mais il me semble tout de même que j'y retrouve un peu de toi et cela me fait du bien. Le soir, quand je m'ennuie trop, sais-tu quelles distractions je me donne ?... Je pars à la brume et je vais rôder autour de la Percherie. Je regarde les fenêtres fermées et je soupire en me rappelant le temps où je jetais des poignées de sable contre les vitres... Quand reviendra-t-il, ce temps-là? Quand nous reverrons-nous ? Tous les soirs, je biffe un saint sur le calendrier ; je voudrais d'un trait les effacer tous et être plus vieille de six mois, car certainement dans six mois tu seras de retour, n'est-ce pas? Ah ! quelle fête !... Gomme je grimperai quatre à quatre l'escalier de ton ermitage, et comme je te mangerai de baisers !

)) J'aurais tant de choses à te dire, tant de choses sérieuses et douces à la fois ! Il me tarde tant de me dodeliner dans tes bras ! En attendant, mon bon, mon seul, mon grand ami, je t'envoie toutes les tendresses de mon cœur, toutes les caresses de mes lèvres. Ecris-moi vite, rassure-moi ; dis-moi — non pas que tu m'aimes, je n'en doute pas — mais que, comme moi, tu trouves le temps long et que

L'AMIIÙ DE NOËL TRI;M(KNT loo

lu te dépêcheras de revenir auprès de ta tienne, qui se languit et qui t'adore... «

La gorge de Noël se serra, ses yeux se mouillèrent quand il eut achevé de lire ces quatre pages imprégnées de tendresse, Nanine tout entière s'y redétait comme dans le miroir d'une source sous bois. 11 revit la saine et savoureuse beauté de son amie ; ses yeux bruns riants et purs, sa bouche pareille à un œillet rouge, ses dents blanches, sa ronde poitrine palpitante. Elle lui apparaissait comme la personnilicalion du terroir natal ; elle en avait la grâce robuste, le charme profond, le salubre parfum; elle aimait sérieusement et fortement, et lui-même, au moment de la perdre, sentait mieux combien il lui était attaché et à quels rares trésors d'affection il était obligé de renoncer. Tout son cœur se brisa à l'idée d'une séparation et de la douleur qu'il allait inlliger à cette unique amie. 11 passa une nuit affreuse. Le lendemain, au sortir d"un sommeil fiévreux, quand il achevait à peine sa toilette, il fut surpris par la visite matinale de M. Le Faucheux.

Le gros fllateur arriva les mains tendues et la face épanouie :

— Mon cher ami. dit-il, excusez-moi de vous prendre au saut du lit, mais je n ai pas voulu tarder à vous faire connaître le résultat de mon entrelien avec M""' Le Faucheux... llermance sera heureuse de vous avoir pour gendre ; quant à M'"^ des Aubiers,

elle exulte. Seulement, ainsi que je le prévoyais, ces dames persistent dans leur intention de ne marier Sabine que lorsque nous serons rentrés à Juvigny... Elles vous donneront là-dessus, de vive voix, les explications nécessaires... Venez dîner ce soir avec nous et nous causerons de tout cela en famille...

Après la séance, Noël Trémont reprit, pour se rendre rue de Bellechasse, la même route qu'il avait suivie la veille. Mais dans quelle différente disposition d'esprit il longeait maintenant les vieux hôtels de la rue Saint-Dominique ! Le jour précédent, il y avait cheminé légèrement, avec l'insouciance d'un mondain qui va à un frivole rendez-vous de plaisir. Les coquetteries provocantes de Sabine l'amusaient sans lui paraître tirer à conséquence. 11 en goûtait le parfum capiteux, comme on respire une rose au passage, sans avoir même l'idée de la cueillir. Mais aujourd'hui, il se dirigeait vers le logis Le Faucheux, avec la perspective d'engager sa vie à cette fille trop précoce, qui paraissait si peu faite pour devenir une compagne sérieuse.

Il marchait d'un pas lourd et hésitant ; parfois même il s'arrêtait tout net et songeait : « Rien n'est consommé encore; si je tournais les talons; si, rentré chez moi, j'envoyais ma démission de représentant et je bouclais ma valise pour Juvigny ! » Mais sa naturelle loyauté se révoltait contre l'incorrection du procédé. Il lui était impossible de renon-

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cer au mandat que ses compatriotes lui avaient confié, et d'ailleurs la plus élémentaire honnêteté lui commandait de tenir la parole donnée aux Le Faucheux.

« Je ne suis plus libre, se répondait-il à lui-même, j'ai fait croire à cette jeune fille que j'étais amoureux d'elle et elle a pris au mot cette comédie de la tendresse que j'ai eu la sottise de jouer; je me suis engagé dans une impasse et je n'en puis plus décemment sortir que par le mariage... » Il continua tristement sa route et gravit avec un frisson le perron de l'hôtel.

Dans le jardin où les marronniers se dépouillaient déjà de leurs feuilles rouillées et recroquevillées avant l'heure, il trouva M"'* des Aubiers et M'"" Le Faucheux qui l'attendaient. Elles l'accueillirent avec effusion. La vieille dame lui sauta au cou et l'embrassa.

— Mon cher enfant, s'écria-t-elle, mon gendre nous a tout conté et vous me voyez ravie... Vous êtes le mari que je rêvais pour Sabine... Je suis heureuse de ce nouveau lien qui me rattachera à votre excellente mère.

Et en parlant ainsi elle était sincère, ayant toujours eu un goût très vif pour ce beau garçon, fils de son ancienne amie. M"'^ Hermance le fut moins, mais se montra plus diplomate.

— Cher monsieur, dit-elle en prenant le bras de Trêmont et en l'entraînant un peu à l'écart sous

les arbres, vous ne doutez point, n'est-ce pas, de la joie que j'ai éprouvée en apprenant votre démarche, si flatteuse pour nous?... M. Le Faucheux vous a déjà exprimé noire commune satisfaction, mais je tiens à vous répéter comljien je suis fière de ce projet d'alliance. Je ne pouvais souhaiter un gendre plus accompli, et je suis convaincue que vous ferez le bonheur de ma fille... Je ne comptais pas la marier si vite, elle est encore très jeune. Aussi, vous trouverez bon, j'en suis certaine, que nous ajournions la noce à sept ou huit mois. D'ici là, vous aurez tous deux le temps de vous mieux connaitre et nous pourrons ainsi attendre, pour la célébration du mariage, notre retour à Juvigny. Je tiens à ce que cette cérémonie ait lieu dans notre pays, au milieu de nos parents et amis. M. Le Faucheux voulait publier dès aujourd'hui vos fiançailles ; mais je crois plus sage de ne rien ébruiter encore et je pense que vous serez de mon avis.

Noël répondit qu'il partageait l'opinion de M'^'^Le Faucheux ; il demanda seulement s'il lui était permis de faire connaître dès maintenant à sa mère ses intentions matrimoniales.

— Assurément, déclara M'"'^ Hermance, le secret est pour les étrangers et non pour la famille... M""^ Edme Trémont doit être l'une des premières instruite et consultée...

Ils furent rejoints par M. Le Faucheux et Sabine. La jeune fille coula vers Noël une malicieuse œil-

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lade et lui tendit la main, sans paraître le moins du monde embarrassée. Peu après, on passa dans la salle à manger. En présence des domestiques, on se tint naturellement sur la réserve et la conversation roula sur des généralités ; les nouvelles de lAssemblée la défrayèrent entièrement. Au dessert, seulement, en levant son verre plein de Champagne, M. Le Faucheux lit une discrète allusion à « l'heureux événement » qui venait de se produire.

— Je bois à la révolution... non pas à celle de février, ajouta-t-il avec un gros rire, mais à la salutaire révolution qui s'est produite dans le cœur d'un célibataire de ma connaissance... Je bois aussi aux beaux yeux qui ont opéré cette conversion, et je souhaite que le nouveau converti devienne bientôt tout à fait des nôtres !...

Là-dessus on passa au salon, où une table de whist avait été préparée, et M. Le Faucheux s'y assit pour faire un mort avec M™ des Aubiers et ^me iierniance, afin de ménager indulgemment une occasion de tète-à-tête aux deux jeunes gens. Sabine s'était dirigée vers la porte ouverte sur le jardin, et Noël comprit qu'il ne pouvait s'abstenir de l'accompagner.

Ils descendirent lentement les degrés du perron. Trémont éprouvait une indicible gène à affronter un entretien rendu forcément plus intime par les incidents de la veille. Il redoutait les agaceries provocantes de Sabine et ne se sentait pas de force à

lui donner la réplique. Mais, dès les premiers mots il s'aperçut que M"'' Le Faucheux affectait une retenue dont elle n'était pas coutumière. Maintenant qu'elle avait conquis officiellement un fiancé, il semblait qu'elle jugeât inutile de se mettre en frais de coquetterie. Loin de s'en montrer froissé, Noël se félicita de ce changement d'attitude qui le dispensait de jouer une insupportable comédie sentimentale. Néanmoins, l'embarras du jeune député n'échappa point à l'observation de Sabine, et lorsque, après s'être entretenus de choses indifférentes, ils revinrent vers la rampe du perron, où des orangers s'alignaient dans leurs caisses peintes en vert, elle murmura en posant sa main sur le bras de son compagnon :

— Vous êtes bien taciturne, ce soir, monsieur Trémont... On dirait que vous regrettez ce qui s'est passé hier...

— Moi, mademoiselle, protesta-t-il poliment, comment pouvez-vous croire ?...

— Vrai, interrompit-elle, vous ne m'en voulez pas de l'histoire que j'ai contée à papa pour expliquer la façon un peu vive dont vous avez pris possession de mon bras?

— Oh!... J'aurais mauvaise grâce à m'en plaindre.

— Alors... Vous êtes toujours « mon chevalier » 1

— Toujours, mademoiselle.

Quelques tiges fleuries étoilaient encore le feuil-

lage luisant des orangers; elle en cueillit deux ou trois brins et les passa dans la boutonnière de Trémont :

— En ce cas, cette fois, je vous fais officier... et voici pour l'accolade...

En même temps, elle soulevait vers lui son poignet nu.

— Eh bien, reprit-elle, ne voyez-vous pas que je vous donne ma main à baiser? Ne la dcsirez-vous plus depuis que c'est permis ?

Il s'exécuta et ils rentrèrent. Peu de temps après, Noël se retira, sous prétexte d'un travail urgent à terminer...

Il revint chez lui dans un désarroi plus navrant encore que la veille. Il se prenait en haine et en mépris; il avait honte de la duplicité à laquelle le condamnait la situation fausse où il s'était mis. Tandis qu'il allumait sa lampe, une odeur pénétrante lui monta à la tête et il aperçut à sa boutonnière les fleurs cueillies par M"'' Le Faucheux. Il les arracha et les jeta à terre.

— Je me fais pitié, songeait-il, et je ne me reconnais plus !... Je ne peux pas plus longtemps continuer à mentir aux autres et à moi-même. Que je porte la peine de mes folies, c'est justice, mais que d'autres en pâtissent, ce serait trop odieux!... En dépit des recommandations de M™® Le Faucheux, il y a une personne que je ne dois pas abuser plus longtemps, c'est Nanine... Je veux dès ce soir lui

confesser ma faute et m'hurnilier devant elle...

Il s'assit à son bureau et commença une lettre pour M"** Saintot :

« Ma pauvre Nanine bien-aimée,. écrivit-il, oui, tu as raison : Paris est mauvais pour nous autres gens de la province I... Paris nous prend le corps et l'àme et ne nous les rend que meurtris et défigurés. Je me sens désemparé, je souffre et je ne trouve pas de mots pour t'expliquer honnêtement les causes de ma souffrance. Que ne suis-je avec toi dans notre nid de la Percherie, je te prendrais les deux mains, je poserais mon front contre le tien et je te murmurerais à l'oreille le récit de mes misères ! Je sais à quel point tu es une amie dévouée, tu m'écouterais avec indulgence et tu me prendrais en pitié.

» Mais à la distance où nous sommes l'un de l'autre, les paroles les plus aimantes, les aveux les plus tendres se gèlent dans le trajet et risquent de froisser l'amie qui les lit, glacés, sur le papier oii ils sont tombés pourtant avec des larmes brûlantes. Je tremble de te chagriner, ma chère enfant, et en même temps je sens que je serais impardonnablement coupable de te laisser ignorer des choses qui me tourmentent. Avant de te confier ma peine, je veux néanmoins que tu saches de quel prix inestimable ton affection est pour moi, et que tu sois bien persuadée que je n'ai d'amour que pour toi seule... »

Arrivé à cet endroit de sa lettre et au moment de

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faire sa douloureuse confession, Noi-l eut conscience du coup qu'il allait porter. Il comprit combien la blessure serait plus atroce, ainsi reçue à dislance. Il vit la pauvre fille lisant sa lettre dans la solitude, n'osant crier sa peine, et obligée de dévorer ses larmes. Non, c'était par trop cruel et l'amour qu'il avait pour Nanine lui imposait d'autres devoirs. Il reprit sa plume et tout d'un élan il ajouta.:

« Après avoir bien réfléchi, mon adorée, je préfère te dire tout de vive voix. La roule de Paris à Juvigny n'est pas si longue, et je me décide à faire le voyage pour te voir, pour te confier cœur contre cœur tout ce que je voulais l'écrire. Les mots me viendront plus facilement lorsque je serai près de toi ; ils l'attendriront mieux et seront peut-être moins pénibles à entendre. Je partirai dans deux jours, et sitôt arrivé, je te donnerai rendez-vous à la Percherie. A bientôt donc, toi, mon seul amour, mon unique tendresse, je te serre tristement dans mes bras et l'envoie mes meilleurs baisers.

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