‹ L'amie de Noël Trémont, romanChapitre 5 sur 5 · IJ · texte numérisé non relu

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qui se morfondaient sur la place, demeuraient muets ; de temps en temps des tlocons de neige mouchelaient de blanc le velours du velum, les tentures rouges, et la maussaderie du temps augmentait encore la froideur morne de la foule.

Quand la cérémonie fut achevée, Noël Trémont, qui regagnait tristement le pont de la Concorde, sentit un bras se poser sur le sien et, en se retournant, reconnut son collègue M. de Naives.

— Eh bien, dit le représentant de la Meurthe, de son ton légèrement ironique, que pensez-vous de la petite fête ?... Ça manquait d'entrain, ne trouvezvous pas? Plus de vivats enthousiastes, plus de chants héroïques !... Ce bon peuple qui s'égosillait jadis en notre honneur, m'a paru tiède pour la charte de la nouvelle république...

- — Le souvenir des combats de juin le hante, soupira Noël, et il n'a plus le cœur à chanter.

— Oui, reprit M. de Naives, le peuple est désabusé et le bourgeois s'inquiète. La Constitution les laisse froids et leur esprit est ailleurs ; tous pensent à ce président de la république que le suffrage universel va élire. C'est l'inconnu, et chacun se demande où l'on prendra cet homme qui sera maître de nos destinées pendant quatre ans?...

Sera-t-il Dieu, table ou cuvette?...

— 11 me semble, répliqua Noël, que le choix est tout indiqué.

— A moi aussi... Seulement, il s'agit de savoir si votre indication est la même que la mienne... J'en doute un peu... Tel que je vous connais, ô naïf républicain, je parie que vous songez à Cavaignac !

— Naturellement... 11 a fait ses preuves au pouvoir, il est honnête et sincère ; il a l'estime de tous et le prestige des services rendus...

— Prestige médiocre, interrompit de Naives en haussant les épaules ; les foules sont ingrates par essence, et elles oublient vite ceux qui les ont sauvées... Voyez Lamartine... Le général déplaît aUx ouvriers qui ne lui pardonnent pas la répression de juin, les paysans l'ignorent, les conservateurs se méfient de ses opinions trop carrément républicaines... Il n'aura pour lui que les libéraux vertueux... et ça ne fait pas une majorité !

— Qui donc Tobliendra, cette majorité?

— Un homme, peut-être inférieur au général, mais possédant une qualité essentielle qui manque à celui-ci : la popularité... Je veux parler de Louis- Napoléon Bonaparte,

— Allons donc ! protesta Noël, ce n'est pas sérieux... L'homme de Boulogne et de Strasbourg! Un garçon qui ne sait pas dire deux mots et qui, lorsqu'il parle, a encore sur les lèvres l'accent du pays étranger où il a été élevé... Un intrus, en somme, dont les aptitudes sont douteuses et le caractère équivoque !

— Tout ce que vous voudrez... Mais cet intrus a

le prestige du nom. Il résume en lui la tradition révolutionnaire et les victoires de l'Empire ; tout ce qui plaît aux masses, tout ce qui les a fait se courber sous le talon de l'oncle, qui représentait la gloire, la force et le principe de l'égalité. Le prince aura pour lui les paysans qui ont conservé le culte légendaire de Napoléon, les ouvriers qui se souviennent qu'il a été socialiste, les bourgeois qui ont besoin d'être rassurés par un pouvoir fort, et les conservateurs monarchiques qui espèrent pouvoir gouverner sous son nom. Il aura même des alliés parmi les républicains, et si vous étiez sage, mon cher, vous lui donneriez l'appui de votre voix et de votre influence.

— Moi, s'écria Noël indigné, jamais !

— Vous aurez tort... Voyez-vous, le pays ne s'entichera jamais d'un régime tel que le concevaient les hommes du 24 février. Il est déjà soûl des grands mots de liberté et de fraternité. La liberté, il l'a vue fleurir dans les clubs, et la fraternité, il l'a vue noyée dans le sang des insurgés de juin. La seule chance de durée qu'ait votre république, mon cher Trémont, c'est de s'incarner dans un homme qui lui donnera la sécurité, le panache et le bien-être..-

— Et qui la ramènera à l'empire, comme l'oncle, dont ce neveu veut jouer le personnage, avec le génie en moins... Grand merci !... Et voilà votre idéal, à vous, monsieur de Naives ?... Vous comptez marcher avec Louis-Napoléon?...

— En plein, mon cher ami, et je regrette que vous ne soyez pas des nôtres.

— Non seulement je ne serai pas des vôtres, mais si votre homme arrive au pouvoir, vous me verrez dans les rangs de ses plus violents adversaires.

— Vous, dit railleusement de Naives en posant sa main sur l'épaule de Trémont, avec toute voire candeur, vous finirez dans la peau d'un insurgé !

Et il ajouta, tandis qu'un sourire désabusé effleurait ses lèvres ironiques :

— Un jour, quand je serai ministre du Prince- Président, je vous trouverai de l'autre côté d'une barricade, et je serai obligé de vous faire déporter à Lambessa... Allons, sans rancune î... J'espère que je réussirai mieux près de votre collègue Le Faucheux...

Ils se quittèrent à l'extrémité du pont, et Noël rentra chez lui, irrité par la perspective que ces paroles demi-convaincues et demi-gouailleuses lui laissaient entrevoir. Le scepticisme blagueur de M. de Naives l'agaçait et le troublait. Au retour de sa fugue à Juvigny, il s'était rejeté avec plus d'ardeur dans la politique, afin de se distraire de son chagrin et de ses remords. Vainement, là-bas, il avait cherché à revoir Nanine ; vainement il lui avait écrit pour la supplier de venir à un nouveau rendez-vous. Il avait dû repartir sans rien savoir d'elle, et, depuis sa réinstallation à Paris, les lettres adressées à M"^ Saintot étaient restées sans réponse.

Il devenait évident que la jeune fenuïie, justement indignée, était résolue à rompre toutes relations.

Dans la situation fausse où il se trouvait, Noël aurait dû accepter cette rupture silencieuse, sinon avec joie du moins avec une résignation reconnaissante, puisque seule elle lui permettait de remplir sans une odieuse duplicité les nouveaux engagements contractés envers les Le Faucheux. Mais non, il ne pouvait se résigner à n'être plus rien pour Nanine. En son for intérieur, l'amour persistant protestait et se révoltait. Il y avait en lui quelque chose de brisé ; son cœur n'était plus entier ; il se sentait amoindri, à demi déraciné et déchu, et c'était pour se dissimuler cette mortifiante déchéance qu'il essayait, malgré ses désenchantements, de reprendre goût aux luttes parlementaires, à la politique pour laquelle il avait sacrifié le calme bonheur d'autrefois...

Quelques jours après la fête de la Constitution, en sortant de la Chambre, il alla chez les Le Faucheux, et trouva Sabine seule au coin de la cheminée flambante du salon empire.

— Venez vous chauITer, dit la jeune fille en le voyant entrer ; par ce froid noir où Ion devrait aimer à se rôtir au coin du feu, toute la maisonnée est dehors : maman et grand'mère sont en visite chez des amis, et papa assiste à une réunion à laquelle l'a convoqué M. de Naives... Nous resterons

seuls jusqu'à sept heures et personne ne viendra nous déranger.

Noël eût préféré le contraire. Depuis son retour, le laisser-aller du lèle-à-lête avec Sabine lui était encore plus pénible. Obligé de se montrer aimable, il se mettait l'esprit à la torture pour maintenir la conversation dans un juste milieu qui ne fût ni trop banal ni trop intime. Cette fois, l'allusion à M. de Naives lui fournit un prétexte pour faire dévier tout naturellement l'entretien vers les préoccupations du moment.

— M. de Xaives, demanda-t-il, est donc maintenant en relations suivies avec votre père ?

— Ça en a l'air... Il a dîné hier à la maison et, pendant toute la soirée, .ces messieurs ont parlé de l'élection du futur président... Je m'ennuyais à avaler ma langue... Mais vous le connaissez aussi M. de Naives... 11 est de vos amis, je crois; comment n'avez-vous pas été également convoqué?

— Oh! dit Noël, nos relations sont purement mo ndaines, et nous n'avons pas en politique les mêmes manières de voir... De Naives intrigue en faveur de Louis-Napoléon; il se serait bien gardé de m'inviter à la réunion, car il connaît mon peu de s ympathie pour son candidat.

— Et pourquoi donc le prince ne vous est-il pas sympathique ?

— Précisément parce qu'il est prince, et que c'est là son seul mérite.

— C'en est un très sérieux, à mon point de vue.

— Ho ! ho ! murmura Trémont avec un sourire ' dédaigneux, vous aussi, vous êtes napoléonienne?

— Dame ! je vous avoue qu'un prince comme chef de l'Etat ne me déplairait point... Il aurait forcément une sorte de cour, il donnerait des fêtes et ça serait plus gai...

— Tout se résume pour vous en une question de bals et de violons...

Il cherchait à pousser la discussion sur ce terrain. Gela le dispensait de faire du sentiment et de trouver des douceurs qu'il se sentait incapable de murmurer même du bout des lèvres ; et cela lui permettait également de découvrir combien lesprit de sa fiancée était frivole et superficiel. Elle avait, d'ailleurs, l'humeur conlre-disante et s'échautTait à mesure que Noël combattait avec plus de vivacité son engouement. Elle déclarait que seul Louis-Napoléon avait du prestige et du géiiie ; son admiration s'étendait jusqu'aux amis du prétendant. Elle trouvait M. de Naives un parfait gentilhomme, distingué, spirituel, tout à fait séduisant, en dépit de ses quarante ans, de sa calvitie et de sa réputation de viveur.

Sur ces entrefaites, M. Le Faucheux arriva. Il avait l'œil allumé, la démarche solennelle et lamine d'un homme qui vient de prendre une grande décision.

— Eh bien, interrogea Trémont, il parait que

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M. de Naives a eu l'idée de vous convoquer à une réunion oii ses anriis devaient discuter le choix d'un candidat à la présidence ?... A'ous avez toujours soutenu le général Cavaignac, monsieur Le Faucheux ; j'espère bien que vous continuerez à lui accorder votre confiance ?...

— Mon cher collègue, répondit le filateur avec une pompeuse gravité, je puis vous affirmer que nous avons abordé la question sans passion ni parti pris. Nous n'avons envisagé que l'intérêt du pays. Il s'agissait de savoir si nous voterions pour un nom ou pour une épée. Certes, le général Cavaignac est un honnête homme et un brave militaire, mais sa bonne volonté et son énergie sont paralysées par ses amis du National, qui l'entourent et le compromettent. Ni le Parlement ni la nation n'ont confiance en ces gens-là. Ils affaiblissent le gouvernement et nous avons besoin d'un pouvoir fort.

Le prince Louis-Napoléon, au contraire, n'est inféodé à aucun parti. Il représente les idées d'ordre et d'autorité qui nous sont chères ; il a de plus l'auréole de gloire qui s'attache à la famille des Bonaparte. Nous avons donc décidé que nous voterions pour un nom, c'est-à-dire pour le prince dans lequel se résument tous les grands souvenirs qui font battre encore le cœur de la France...

— Bravo, papa! s'écria Sabine en embrassant Le Faucheux, tout fier d'être venu à bout de sa laborieuse période.

— Et VOUS, mon cher Trémont, reprit le filateur, ne vous rendrez- vous pas à l'évidence ?

— Non, répliqua froidement Noël, je resterai fidèle au soldat modeste, au bon serviteur de son pays, qui a eu la dictature et n'en a jamais abusé... Je me souviendrai que je suis le fils du conventionnel Trémont et je voterai pour le fils du conventionnel Cavaignac...

— Tant pis ! repartit Le Faucheux, vous serez, mon cher, l'avocat d'une cause perdue... Restez-vous à dîner avec nous?

— Merci, pas ce soir... Je ne serais pas a la hauteur de votre enthousiasme...

Noël Trémont s'éloigna en songeant avec humeur au brusque revirement de son futur beau-père et au fossé que les divergences d'opinion allaient élargir entre eux. Il se demandait si sa mère n'avait pas eu raison, et si, après avoir sacrifié à ce mariage toutes les inclinations de son cœur, il n'allait pas encore être obligé de lui immoler ses convictions républicaines...

Ainsi que l'avait prédit M, de Naives, à mesure que la date de l'élection présidentielle approchait, les chances du général Cavaignac déclinaient, et les partisans de Louis-Napoléon devenaient plus nombreux. Les journaux du parti conservateur se ralliaient à la cause du prince. Après avoir hésité, les chefs de l'opposition dynastique, Thiers, Mole, Montalembert, le maréchal Bugeaud, se prononçaient également en sa faveur.

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Dès le 10 décembre, jour du vote, il n'y avait plus de doute sur le succès de la candidature napoléonienne. Le dépouillement demanda plus d'uue semaine. Ce ne fut que le '20 décembre que le député Waldeck-Rûusseau proclama les résultats qui donnaient la victoire au neveu de l'Empereur. Immédiatement après, Cavaignac remit à la Chambre ses pouvoirs ; puis Louis-ISapoléon, en habit noir et portant sur sa poitrine la plaque de la Légion d'honneur, monta à la tribune et, dans un discours très adroitement mesuré, déclara qu' « il verrait des ennemis de la patrie dans tous ceux qui tenteraient de changer par des voies illégales ce que la France a établi ». Il ménagea les conservateurs et les républicains, sans cependant s'engager à fond, et une partie de la Chambre l'applaudit.

— Hein ! murmura Le Faucheux à son voisin Trémont, tandis que les dernières acclamations s'éteignaient, Louis-Napoléon, cinq millions et demi de suffrages, qu'en dites-vous?

— Je dis, répliqua Noël, que les peuples oublient avec la même lâcheté le bien ou le mal qn'on leur a fait... Nous avons payé par des ruisseaux de sang et deux invasions la gloire de l'oncle ; nous verrons ce que l'ambition du neveu nous coûtera...

A Juvigny, on était en pleine mauvaise saison ; cette année, l'iiiver s'annonçait comme devant être particulièrement maussade. Le travail ne reprenait que lentement dans les fabriques. Les événements politiques agitaient les esprits et les empêchaient de songer au plaisir. La préfecture ne donnait pas de jjals et les familles aisées s'abstenaient également des festivités que ramène ordinairement l'approche de Noël. Les fonctionnaires se tenaient prudemment à l'écart. Chacun restait chez soi et restreignait sa dépense. Les dames se résignaient à perler leurs toilettes de l'année précédente, ce qui créait des loisirs forcés aux modistes et aux couturières. Le magasin de « modes et confections » de la rue du Bourg, bien qu'il fût le mieux achalandé, se ressentait également de cette atonie commerciale; mais Nanine Saintot semblait demeurer indifférente à la crise dont se lamentaient tous les boutiquiers de la localité. D'autres soucis plus cruels la tourmentaient.

Depuis la nuit de septembre où elle s'était enfuie

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de la Percherie, elle avait été la plus misérable des créatures. L'amour passionné conçu pour Noël ; les bonheurs de cet amour partagé, devenus une habitude; la confiance et l'admiration que son ami lui inspirait; tout ce qui faisait l'intérêt et le délice de sa vie, tout ce qui excusait à ses yeux la faute commise, tout cela venait de sombrer en quelques minutes.

Elle était pareille au naufragé qui a vu coulera pic le vaisseau contenant sa fortune, et qu'une lame rejette meurtri et nu sur les rochers. Les journées et les nuits qui suivirent furent atroces. Obstinément cloîtrée dans sa chambre, à la grande stupéfaction de l'atelier, elle était en proie à des alternatives de lièvre et de torpeur.

On ne comprenait rien à sa maladie ; d'aijleurs elle ne voulait pas de soins et interdisait même à Rose l'accès de sa chambre. Pourtant la robustesse de sontempéramenttriompha delà prostrationoù l'avait jetée le désespoir. Son énergie eut raison de ses nerfs; elle se dit que les gens forcés de travailler pour vivre et faire vivre les autres n'ont pas le droit de s'abandonner à la douleur. Elle recouvra en même temps la faculté de pleurer et, après une salutaire crise de larmes, elle reparut un matin à l'atelier pâle encore au sortir de cette agonie, mais bien décidée à renfermer son deuil au plus profond de son âme et à n'en rien laisser voir à personne.

Son amour était mort, elle le croyait du moins et

s'efforçait de n'y plus penser. Elle eût désiré élever un mur infranchissable entre les tendresses d'autrefois et le désert de sa vie actuelle. Parmi tous les débris du naufrage quelque chose surnageait : — le sentiment de sa maternité. Elle était grosse des œuvres de Noël, et quelque effort qu'elle fit pour arracher le père de sa mémoire, l'enfant s'agitait dans son sein comme pour lui rappeler les nécessités et les devoirs imposés par sa venue prochaine. Celui-là, elle avait le ferme propos de l'aimer, de l'élever et de le garder pour elle seule.

Elle devait donc avant tout se préoccuper de sa propre santé, afin de redevenir vaillante et de pouvoir nourrir par son travail le futur nouveau-né. Autre préoccupation et non des moins graves : d'après les calculs de Nanine, l'événement attendu se produirait vers la fin du prochain mois de janvier et il était de toute impossibilité que l'accouchement eût lieu à Juvigny. Il fallait que les clientes, les ouvrières et Rose surtout ignorassent la faute commise et ses conséquences. Plus tard, on verrait à tout avouer à la sœur cadette, quand elle serait en âge de comprendre. Pour le monient, il importait d'éviter un scandale et de s'arranger en sorte que la chose fût tenue aussi secrète que possible.

Toutefois Nanine ne se dissimulait pas qu'elle ne pouvait agir seule et qu'il lui fallait trouver une personne sûre qui l'aiderait de ses conseils et de son affection. Après y avoir longuement réfléchi, elle

fixa son choix sur Héloïse, sa première ouvrière. « La grande Héloïse » — ■ comme on l'appelait à l'atelier— courait sur ses vingt-cinq ans. Elle était bonne fille et témoignait de l'amitié à sa patronne. Ayant fait son apprentissage à Paris elle connaissait mieux la vie, et Nanine avait quelques raisons de croire qu'un gros chagrin d'amour lui avait rendu le cœur plus indulgent. Elle résolut donc de s'ouvrir à la « première », et pour gagner sa sympathie, de lui donner tout d'abord une sérieuse niarque de confiance.

Un soir, elle la pria de monter dans sa chambre et quand elles furent seules :

— Héloïse, commença-t-elle, vous m'avez toujours été dévouée ; vous êtes une travailleuse et une excellente vendeuse ; si notre chiffre d'affaires a constamment été en progrès, c'est grâce à vous pour une bonne partie... Aussi ai-je l'intention de vous témoigner ma reconnaissance en vous donnant un intérêt dans la maison... Si vous le voulez bien, à partir du 1^'' janvier, vous serez mon associée...

Les yeux d' Héloïse s'illuminèrent. Elle avait toujours rêvé de devenir patronne et l'offre de M""^ Saintot lui allait droit au cœur. Elle se jeta au cou de Nanine, l'embrassa avec effusion et s'écria :

— Merci, mademoiselle ! C'est gentil à vous d'avoir confiance en moi... Je vous promets que vous ne vous en repentirez pas et que vous n'aurez point affaire à une ingrate... Vous pouvez compter sur

moi comme sur un caniche et je ne demande qu'une occasion de vous prouver mon attachement...

— Cette occasion, reprit Nanine, se présentera ' plus tôt que vous ne pensez... Écoutez-moi... Depuis

quelque temps, je suis tracassée au sujet de ma santé... J'ai fréquemment des malaises qui me mettent dans l'impossibilité de travailler.

— Vous ne vous soignez pas assez, mademoiselle... Pourquoi ne consultez-vous pas un médecin?

— Parce que, répondit M"° Saintot, d'une voix étouffée et en baissant les yeux, parce qu'il ne pourrait rien me dire que je ne sache déjà... Je ne m'abuse pas sur mon genre de maladie... Ma chère amie, je suis enceinte.

— Ah ! mon Dieu ! murmura Héloïse en joignant les mains.

— On ne se doute de rien ici, poursuivit courageusement Nanine, et vous êtes la première personne à laquelle j'ose en parler...

— Mais, hasarda timidement la « première », le père de l'enfant !

— Le père de mon enfant ignore ma situation, et pour des raisons que je ne puis dire, il ne la connaîtra jamais.

Héloïse restait silencieuse et l'étonnement lui écarquillaiL les yeux.

— Je ne vous le nommerai pas, c'est inutile, reprit la jeune femme sans s'apercevoir qu'un éclair d'in-

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telligence, allumant les prunelles de sa confidente, semblait indiquer qu'elle était déjà fixée sur la personnalité de ce père mystérieux ; — qu'il vous suffise de savoir que je l'ai beaucoup aimé et qu'il s'est éloigné de moi pour toujours.

— Oui, soupira Héloïse, c'est la même éternelle histoire et les hommes ne valent pas cher !...

Mais, ajouta-t-elle, si jusqu'à présent vous avez réussi à cacher votre état, ma pauvre amie, il arrivera pourtant un moment où il deviendra trop visible. Y avez-vous songé ?

— J'y songe jour et nuit, et c'est précisément sur ce point que je veux vous consulter... Pour la tranquillité de ma sœur, pour la respectabilité de notre maison, il est absolument nécessaire que je dissimule jusqu'au bout et que je fasse mes couches ailleurs qu'à Juvigny... Il doit y avoir dans une grande ville comme Nancy, par exemple, des établissements convenables, où l'on peut demeurer comme pensionnaire jusqu'après l'accouchement et recevoir tous les soins nécessaires.

Héloïse réfléchit un moment, puis releva vivement la tète :

— Parfaitement, répliqua-t-elle, et voici, je crois, comment il faudra procéder... Je connais en ville un jeune médecin qui débute et qui se nomme le docteur Pointel ; il est très serviable et très discret... Je vous l'amènerai et, naturellement, nous le mettrons dans la confidence, mais on peut se fier à lui

et il sera tenu d'ailleurs par le secret professionnel... Il inventera une maladie qui vous servira de prétexte à garder la chambre et à échapper ainsi à l'inquisition des gens trop curieux... Dans combien de temps attendez- vous votre délivrance?

— Ce sera, je pense, pour la fin de janvier.

— Eh bien ! nous voici en novembre, vous demeurerez claquemurée jusqu'aux environs de Noël. A cette époque-là, Pointel ordonnera un séjour dans une maison de santé, pour y suivre un traitement spécial, et il nous indiquera à Nancy l'adresse d'une sage-femme recommandable... Je vous y conduirai moi-même, à la fin de décembre, et vous y resterez jusqu'à ce que vous soyez complètement rétablie... Là-bas, ni vu ni connu ; seule je serai dans le secret et vous pouvez compter sur ma discrétion...

Les deux femmes s'embrassèrent de nouveau avec des larmes et se séparèrent satisfaites l'une de l'autre. Nanine se félicitait de s'être assuré l'assistance d'une amie; maintenant, les difficultés qui l'avaient effrayée lui paraissaient moins formidables et elle voyait l'avenir moins en noir. Quant à Héloïse, enchantée de sa nouvelle situation, elle était fière de se trouver mêlée à cette romanesque histoire d'amour.

Le programme fut exécuté de point en point. Le docteur Pointel, amené et mis au courant par l'ouvrière, diagnostiqua ostensiblement une maladie d'estomac qui exigeait un repos absolu. Quand on

atteignit les derniers jours de décembre, il déclara que l'afTeclion de la malade exigeait un traitement spécial d'un mois au moins dans une maison de santé. Escortée par Iléloïse, Nanine prit la diligence qui faisait le service de Juvigny à Nancy, et arriva au petit matin dans la maison d'accouchement, où sa chambre était retenue. La « première » l'installa elle-même, veilla à ce qu'elle se trouvât commodément dans son nouveau gîte, puis après avoir réconforté de son mieux la patiente et lui avoir souhaité bon courage, elle revint prendre la direction de l'atelier et consoler Rosine, qui ne pouvait s'habituer à l'absence de sa grande sœur.

La première semaine passée à Nancy fut affreusement triste. La maison était tranquille et correctement tenue ; mais la malade y vivait en sauvage, fuyait la compagnie des autres pensionnaires et se confinait dans sa chambre. Cette pièce offrait un aspect froidement banal avec ses rideaux de damas lie de vin, ses sièges de velours rouge râpé, son parquet si soigneusement ciré que les meubles s'y reflétaient comme dans une glace. Étendue devant la cheminée décorée d'une pendule d'albâtre et de vases de fleurs artificielles sous globe, Nanine songeait douloureusement aux malheureuses femmes, esseulées et délaissées ainsi qu'elle, qui s'étaient succédé dans ce même refuge et y avaient remué les mêmes pénibles souvenirs, souffert les mêmes angoisses de l'attente.

Le temps était clair; une forte gelée avait durci les chaussées de la ville des Ducs. Un pâle soleil d'hiver rosait les toits saupoudrés de givre. En cette fin de décembre où la population a coutume de se répandre au dehors pour faire emplette des cadeaux du nouvel an, le quartier avait une animation inaccoutumée. Des passants plus nombreux piétinaient le pavé sonore ; on entendait au loin des appels de clairons et des musiques militaires. Tsanine se rappelait avec un serrement de cœur que, l'année précédente, elle avait passé toute la journée de la Saint- Sylvestre, à laPercherie, à côté de Noël. Puis, brusquement, sa pensée déviait et elle se demandait quelles peines lui réservait celte nouvelle année qui allait commencer.

Elle était ordinairement vaillante et sa constitution solide, bien équilibrée, aurait dû la rassurer. Elle avait, comme on dit, «une belle grossesse ». Mais, ainsi que toutes les femmes soumises pour la première fois à une pareille épreuve, elle attendait avec un vague effroi cette crise mystérieuse de la maternité. Son imagination créait d'alarmants fantômes, elle se tourmentait à prévoir les pires éventualités : — Si elle allait mourir en couches et si son enfant lui survivait... Il se trouverait nu et misérable dans ce triste monde et Noël, ignorant son existence, ne pourrait même pas lui venir en aide. Alors elle se reprochait d'avoir cédé à un stupide sentiment de colère et d'orgueil et de s'être renfer-

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mée dans un silence cruel, qu'elle n'avait pas le droit de garder.

Prise de terreur, elle se résolut à préparer pour Trémont une lettre qui ne lui serait remise qu'au cas d'un accident mortel.

Dans ce testament d'amour, avec une candeur touchante, elle avouait à Noël ses scrupules, son orgueil entêté et ses tardives appréhensions. Son cœur s'y épanchait. Ses prières et ses maternelles recommandations s'en allaient vers l'ami d'autrefois avec des accents d'adorable tendresse. Quand elle eut fini d'écrire, cacheté l'enveloppe et rédigé la suscription, elle se sentit plus calme et attendit avec moins d'anxiété l'heure de la délivrance.

Cependant, si chargés d'ennuis, si maussades qu'ils fussent, les jours s"écoulaient et on atteignait la fin de janvier. Par une matinée grise et pluvieuse, les grandes douleurs commencèrent et on appela le médecin de la maison, La sage-femme ne quittait plus la chambre et prodiguait les lieux communs de sa verbeuse faconde pour exhorter Nanine à la patience. Vers six heures, à la lueur fumeuse des lampes, l'enfant vint au monde et jeta dans l'air humide son premier vagissement.

— Madame, dit la matrone, c'est un garçon!

— Tant mieux I soupira Nanine, les filles sont trop malheureuses...

Après avoir un moment contemplé « son fils »,

elle reposa sa tête sur l'oreiller et y demeura abattue et somnolente.

Dès qu'elle eut repris un peu de force, on se mit en quête d'une nourice. Le médecin amena une robuste et saine paysanne, qui habitait un village à mi-chemin de Nancy et de Juvigny et qui promit de bien soigner le nourrisson. Le lendemain, on le déclara à l'état civil sous les noms de « Germain- Noël, fils de Nanine Saintot et de père inconnu ».

La convalescence fut rapide. Au bout de douze j ours, Nanine, complètement rétablie, écrivit à Héloïse qu'elle avait résolu de hâter son retour. Elle s'arrêta vingt-quatre heures dans le village de la nourrice, afin de s'assurer que l'enfant ne manquait de rien. Elle le trouva vigoureux et de belle venue, le mangea de caresses et repartit pour Juvigny où elle arriva à la nuit.

Le lendemain matin, elle faisait sa rentrée à l'atelier. Tout en la complimentant sur sa bonne mine, les ouvrières l'accablaient de questions, dont quelques-unes ne laissaient pas d'être gênantes. Même la jeune femme croyait deviner dans ces interrogations une étrange insistance frisant l'indiscrétion ; elle surprenait dans les yeux fixés sur elle de furlives lueurs d'incrédulité, et comme un malin désir de l'embarrasser. Ces mêmes regards fouilleurs, ces mêmes sous-entendus inquiétants, elle les remarquait chez les clientes du magasin, dont l'obséquieuse curiosité la rendait confuse, et comme les

consciences troublées s'efïarouchent facilement, elle se demandait si elle n'avait pas été trahie, si son aventure n'était point déjà ébruitée.

Ilélas ! si bien gardé que soit un secret, il en transpire toujours quelque chose. Il n'est point de ilacon si hermétiquement bouché qui ne laisse s'évaporer quelques gouttes du parfum subtil qui y est enfermé. — Nanine avait-elle été reconnue par une des pensionnaires de la sage-femme ? Iléloïse avaitelle étourdimentconlié l'histoire à quelque indiscret ami ?... On ne l'a jamais bien su. Toujours est-il que dans Juvigny on commentait peu charitablement celte mystérieuse absence, et qu'une vague rumeur d'accouchement clandestin associait au nom de Noël Trémont celui de M''" Saintot.

Le 28 janvier 1849, à l'heure mêmeoii lui naissait un fils, Noël Trémont montait à la tribune de l'Assemblée et combattait l'urgence d'un projet de loi présenté par le ministère et supprimant les clubs. Dans un langage à la fois modéré et d'une dialectique serrée, Noël critiquait la mesure proposée par le chef du cabinet; il démontrait qu'elle était attentatoire au droit de réunion, vexatoire et inutile, et qu'elle n'aurait d'autre résultat que d'irriter les républicains, auxquels le gouvernement du Prince- Président semblait prodiguer ses méfiances. Son discours fut très applaudi, et par 418 voix contre 342, l'urgence fut rejetée.

Cet échec exaspéra les députés ministériels et le soir du vote, à son entrée chez les Le Faucheux, Noël fut accueilli par d'ironiques protestations :

— Tous mes compliments! lui dit avec humeur M. Le Faucheux, vous avez fait aujourd'hui de belle besogne!... L'extrénîe-gauche jubile et Ledru-RoUin a profité de votre succès pour demander la mise en

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accusation du ministère... Avouez que vous espériez renverser le cabinet!...

— Non, répondit Trémont en riant, nous ne voulons pas la mort du pécheur... Nous nous sommes bornés à lui adresser un avertissement salutaire.

— Nous connaissons ça, s'écria à son tour M. de Naives ; cela s'appelle « donner une leçon au pouvoir... ». Le tout est de savoir si le Président sera d'humeur à accepter la leçon , de la part d'une Assemblée qui a épuisé son mandat.

— L'Assemblée, répliqua Noël, est seule maîtresse de fixer le terme de ce mandat.

— Elle ferait mieux, repartit railleusement de Naives, de s'en aller de bonne grâce au lieu de lasser l'opinion publique... Il ne manquera rien à sa gloire si elle sait abdiquer à propos... '

Lt, en effet, malgré les résistances de la gauche, on pressentait que l'heure de la séparation était prochaine. Le 14 février 1849, sur la proposition du représentant Râteau, l'Assemblée, sans enthousiasme, fixa le jour oîi cesseraient ses pouvoirs; elle décida qu'elle céderait la place à de nouveaux mandataires, après le vote de la loi électorale.

Bien que les discussions parlementaires de chaque jour affirmassent de plus en plus nettement les différences d'opinions existant entre Trémont et Le Faucheux, Noël continuait à se montrer assidu aux soirées de la rue de Bellechasse. Quelque vives que fussent ses répugnances politiques, il ne se recon-

naissait pas le droit de revenir sur la parole donnée et de modifier son attitude envers Sabine. Du reste, M"'^ Hermance Le Faucheux et M""" des Aubiers le traitaient toujours en enfant de la maison. Elles semblaient, au contraire, redoubler d'aménité et de cajoleries, à mesure que le fîlaleur, subissant l'influence de M. de Naives, inclinait davantage vers la droite ministérielle et donnait des gages au petit groupe de députés qu'on désignait sous le nom de « parti du Prince-Président ».

Vers le milieu du mois d'avril, comme on se préparait déjà aux nouvelles luttes électorales, et comme les Le Faucheux parlaient de se réinstaller à Juvigny pendant toute la période qui précsderait le vote, Sabine, un soir, prit Noël Trémont à part et de sa voix la plus caressante lui dit :

— Venez, descendons au jardin... Nous allons partir dans deux ou trois jours; qui sait si nous reviendrons ici?... Il se peut que mon père ne soit pas réélu et alors, adieu Paris!... Je vous avoue que ça me fait gros cœur de quitter ce vieil hôtel que j'avais d'abord pris en grippe, et qui maintenant m'est cher pour toutes sortes de raisons... N'êtesvous pas de mon avis'?... Ne sentez-vous pas une pointe de tristesse, en pensant que nous ne reverrons plus ce jardin où nous avons passé de si bonnes heures ?

— Si fait, répondit Noël étonné de la voir devenue si sentimentale, mais je croisque vous vous alarmez inu-

LAMI1-; Di: NOIIL TRÉMOXT 215

tilement M. Le Faucheux sera certainement

renommé.

— Cela dépendra beaucoup de vous.

— De moi ?

— Certainement, vous êtes très populaire à Juvigny, et si vous voulez, comme l'an dernier, faire cause commune avec mon père et ses amis, leur élection est assurée.

— C'est que, objecta Noël avec embarras, les cir- ■ constances ne sont plus tout à fait les mêmes.

— Enefret,repritSabineencoquetant, lan dernier, nous nous connaissions à peine, tandis qu'aujourd'hui nous nous aimons... C'est, permettez-moi de le dire, une raison de plus pour que vous deveniez noire allié.

— Je suis désolé, répliqua-l-il avec ennui, que vous mêliez la politique à une question de sentiment... Vous me forcez de vous rappeler que depuis six mois les convictions de votre père se sont modifiées dans un sens diamétralement opposé aux miennes, et qu'aujourd'hui nous votons l'un contre l'autre...

— Bah! insinua la jeune fille, les convictions parlementaires, on sait ce qu'en vaut l'aune... Voyons, soyez gentil et galant... Il se peut que papa ait tort, mais vous qui êtes un homme sensé, montrez-vous supérieur à de pareilles faiblesses; ne mettez pas dans la même balance vos préférences politiques et l'affection que vous avez pour moi.

— Je vous en prie, n'insistez pas, déclara-t-il

nettement, je me CFoirais indigne de vous si je consentais à jouer ce rôle-là.

— Alors, repartit-elle d'un petit ton sec, c'est que vous ne m'aimez pas!...

Noël se retira froissé de cette intervention de Sabine; il la soupç>)nnait d'agir à l'instigation de M"^" Le Faucheux, et il se félicitait d'avoir coupé court à ces tentativesindiscrètesimais il avait compté sans l'obstination têtue du filateur. Celui-ci revint à la charge dès le lendemain, soit qu'il ignorât l'insuccès de la démarche de sa fille, soit qu'il se flattât de mieux réussir. — Au sortir de la séance, il entraîna Trémont sous les arbres de l'esplanade des Invalides.

— Mon cher ami, commença-t-il d'un ton confidentiel, je suis chargé pour vous d'un message... Nos collègues de la Meuse se sont réunis hier en conférence... Je parle, naturellement, de ceux qui ont des opinions modérées, et non de cet énergumène de Granger, qui siège à l'extrême-gauche... Avant de se séparer, ils ont résolu de se représenter en bloc devant les électeurs. Ils seraient très honorés si vous les autorisiez à joindre votre nom aux leurs, ainsi qu'au mien, et à figurer en tête de notre liste.

— Mon cher Le Faucheux, répondit Trémont, je suis touché de l'honneur que vos collègues et vous voulez bien me faire; mais je me suis expliqué assez nettement, et vous me connaissez assez pour être fixé sur mon intransigeance. Je ne mettrai mon nom que

L'AMir^ DE N0I:L THKMONT 217

sur une liste composée de républicains ; or, presque tous ces messieurs sont bonapartistes. Je me compromettrais eu leur compagnie et je les compromettrais inutilement. Ne comptez pas sur moi.

— Alors vous préférez faire campagne avec les radicaux et les socialistes?

— Pas plus avec ceux-ci qu'avec vos amis... Si je ne trouve pas dans le déparlement six bons patriotes qui pensent comme moi, et comme moi veulent défendre la république, je me présenterai seul et les électeurs jugeront s'ils doivent me continuer leur confiance...

— C'est de la folie 1 s'écria M. Le Faucheux, en haussant les épaules. . . et vous vous exposerez à recevoir des horions à droite et à gauche, car il ne faut pas vous faire d'illusions : si vous n'êtes pas avec nous, vous serez contre nous, nous vous traiterons en ennemi et c'est la guerre.

— La guerre, soit, mon cher Le Faucheux, laissezmoi du moins espérer que nous combattrons à armes Courtoises...

Ils se quittèrent froidement et, le lendemain, Noël partit pour Juvigny.

S'il avait espéré retrouver les esprits dans la même situation où il les avait laissés au mois davril 18 i8, il eut dès les premiers jours d'amères désillusions. Dans les villes et dans les campagnes du département, on eût cherché en vain la trace des beaux enthousiasmes et de la confiance naïve qui

s'étaient manifestés lors de la nomination de l'Assemblée constituante. Les paysans avaient sur le cœur les augmentations d'impôts décrétées par le gouvernement provisoire., les commerçants rendaient la république responsable de la stagnation des affaires, les bourgeois s'effaraient et demandaient aux vieilles doctrines monarchiques une sauvegarde contre les menaces des révolutionnaires.

— Mon /?, dit M""^ Trémont, en accueillant Noël dans le petitsalon familier où tant de fois ils s'étaient réconfortés ensemble, au souvenir des grands événements de 1792, mon /?, les temps sont mauvais et je commence à croire que le peuple n'était pas mûr pour la république que nous avions rêvée. Il n'y a plus de place ici que pour les réactions aveugles ou les passions violentes. Comment — toi qui es un homme loyal et pondéré — pourras-tu manœuvrer entre ces courants contraires? Les gens du parti de l'ordre ont une telle peur qu'ils ont reculé de trente ans en arrière et sont revenus aux idées de la Restauration.

Quant aux radicaux, ils viennent de fonder un comité démocratique et social, qui a accouché d'une liste de candidats où figurent en première ligne le tisserand Hacquart, l'ancien délégué des clubs, Agricol Gapdenas et cinq autres braillards aussi avantageusement connus... Tu n'as rien à faire avec ces gens-là; mais entre les réactionnaires et les exaltés, je cherche les éléments d'un parti repu-

blicain si'TÏeux, et je ne te cache pas que tu auras grand'peine à les réunir... Néanmoins, ce n'est pas l'heure de se décourager et le fils d'Edme Trémont ne doit pas jeter le manche après la cognée.

Une tournée à travers le département acheva de dessiller les yeux de Noël, en lui montrant combien les prévisions de sa mère s'accordaient avec la réalité. Il visita des amis politiques qui, en avril 1848, avaient chaudementsoutenu sacandidature. C'étaient des médecins, des avocats, des maîtres de forges, dévoués aux idées libérales et ayant une situation indépendante. Tous lui firent le meilleur accueil, mais tous déclinèrent ses propositions. Aucun ne se souciait de se hasarder avec lui dans la lutte électorale.

— Mon cher, lui avoua un des usiniers de la vallée de la Saulx, si je me présentais, je serais certain d'être combattu par tous les gros bonnets de la contrée, et je ne serais sûr d'avoir pour moi ni mes ouvriers, ni aucun des gens qui vivent de mon usine... A l'heure qu'il est, les partis extrêmes ont seuls chance de passionner la masse des électeurs. Tous ceux qui ne seront pas embrigadés par la réaction voteront pour la liste des socialistes, et les républicains libéraux seront laissés pour compte comme des marchandises ayant cessé de plaire. Vous, avec votre nom et votre popularité, vous pouvez encore tenter l'aventure... Allez de l'avant, nous vous soutiendrons de notre mieux; mais nous autres, nous

nous exposerions à un échec toujours ridicule et|, de plus, nous risquerions de nous meltre à dos nos meilleurs clients, dont nous avons grand besoin...

Rentré à Juvigny, Noël se décida donc à se présenter seul, sans se réclamer d'aucun comité. Il rédigea une courte profession de foi qu'il fit imprimer et répandre dans tous les cantons. Elle était ainsi conçue :

« Chers concitoyens,

« En avril 1848, vous m'avez envoyé, par vos suffrages presque unanimes, à l'Assemblée constituante où j'ai fait mon devoir de bon républicain. Aujourd'hui, comme il y a un an, j'ai le même amour pour la République, l'ordre et la liberté. Vous me connaissez tous, vous savez que je n'ai point varié. Si vous me jugez encore digne de votre confiance, prouvez-le moi en me renouvelant un mandat que j'ai toujours rempli en patriote et en honnête homme,

« Vive la République ! »

L'ouverture de la période électorale secouait moincnlanément la somnolence de Juvigny. — J'étais alors en seconde avec un professeur moins féroce que Dordelu et qui nous laissait volontiers la bride sur le cou. Nous en profilions, quelques-uns de mes camarades et moi, pour nous mêler plus que jamais de politique. Mes opinions n'avaient pas varié; au contraire, à mesure que la République perdait do son crédit dans le milieu où je vivais, je devenais par esprit de contradiction un démocrate plus fervent.

J'avais surtout gardé une chaleureuse admiration pour Noël Tr'émont, qui réalisait à mon sens le type du républicain idéal, — éloquent, séduisant et intègre. — Aussi m'étais-je promis de servir sa cause et de faire pour lui une active propagande. L'un de mes condisciples était fils du typographe qui avait imprimé la profession de foi de Noël. Nous emportions chaque jour des centaines d'exemplaires de cette lettre et nous employions nos heures de loisir à les répandre à travers les campagnes environnantes.

Le "mois de mai avait débuté par uu retour de froidure. II gelait blanc le matin et, dans la journée, un vent aigre poussait de gros nuages pluvieux sur un ciel brouillé de gris et de bleu. Insensibles aux menaces atmosphériques, nous nous en allions par les routes où de légers tourbillons de poussière tournoyaient au-dessus de la verdure des jeunes blés. Arrivés à un village, nous entrions bravement dans chaque maison et nous offrions à la maîtresse ou au maître du logis un exemplaire de la profession de foi; nous nous faisions souvent rabrouer et mettre à la porte comme de simples « camps-volants )>; parfois, cependant, au nom de Noël Trémont. on daignait nous accueillir; nous chantions les louanges du candidat, on convenait avec nous qu'on ne pouvait trouver un plus brave homme, mais que tout de même, il était l'ami des gens qui avaient établi l'impùt des quarante-cinq centimes et, « voyez-vous, concluait-on, de ces députés-là, nous n'en voulons plus ».

Nous ne nous en revenions qu'après avoir distribué tous nos placards; nous les glissions sous les portes des maisons closes et, s'il nous en restait, nous les accrochions en belle vue aux arbres de la route. Après ces tournées plus ou moins accidentées, nous n'étions pas éloignés de nous considérer comme des héros et nous ne doutions pas que le succès ne couronnât nos efforts.

L'attitude de Noël Trémont encourageait nos con-

LAMIE Dl'; NOr.L TRIIMONT 223

viciions. Il tenait crânement tète à la meute des aboyeurs de droite et de gauche; dans les réunions publiques, sa chaude éloquence entraînante avait facilement raison des attaques et des critiques. Les déclamations apprises par cœur et récitées avec emphase par M. Le Faucheux; le bagout méridional, creux et sonore, d'Agricol Capdenas, ne résistaient pas à la dialectique émue et sobre de Noël, qui Unissait toujours par réduire ses adversaires au silence.

Ceux-ci, pénétrés delà vérité de cet axiome : « Les mots s'envolent, les écrits reste^it w, se rattrapaient dans leurs journaux. Il n'y en avait que deux à Juvigny : VEcho, qui était l'organe des conservateurs, et le Patriote qui professait les opinions radicales les plus avancées. Trémont n'avait pas jugé à propos de créer une nouvelle feuille destinée à soutenir sa candidature, et ce fut un tort, car les dfeux partis se vengèrent de.leur insuccès dans les réunions publiques, en dénigrant à l'envi leur ennemi commun.

C'était la guerre, comme l'avait déclaré M. Le Faucheux, et dans ce cas les belligérants estiment que tous les moyens sont bons pour triompher. Au début, le journal de la droite y mit des formes et enveloppa de doucereuses précautions oratoires ses articles agressifs; mais à mesure que la lutte se prolongeait, on perdait le sang-froid et les attaques devenaient plus blessantes. Un jour r£c/io, à bout d'arguments, ne trouva rien de mieux que d'évoquer la mémoire du conventionnel Edme Trémont et de

rappeler que le père du candidat actuel avait eu sa part dans les mesures les plus odieuses prises par le Comité de salut public. « Bon chien chasse de race, continuait le rédacteur de l'article; que les électeurs seméflent!... Avec ses faux airs de modération, M. Noël Trémont a du sang de révolutionnaire dans les veines. . . »

— C'est une abomination ! s'écria M""" Edme Trémont, après la lecture de cet entrefilet ; je suis révoltée quand je pense que le journal qui publie ces infamies est écrit sous les inspirations de M. Le Faucheux. . . de l'homme dont tu devais épouser la fille ! . . . Je ne consentirai jamais à ce que tu entres dans la famille de ces gens-là !

— Rassurez-vous, maman, quelle que soit l'issue de la lutte, les Le Faucheux comprendront qu'il n'y a plus d'alliance possible entre nous, et dès le lendemain du vote j'irai dégager ma parole.

Au fond, il n'était pas fâché de cet incident qui lui fournissait un prétexte honnête pour renoncer à un mariage, auquel il avait été entraîné uniquement par un scrupule de délicatesse et de loyauté.

— Ne répondras-tu pas à ce journaliste ? reprit la veuve.

— Ce serait lui faire trop d'honneur, répliqua-t-il fièrement, ces sottises-là sont méprisables... Elles n'atteignent pas la grande mémoire de mon père, et quant à moi, ayant toujours agi sincèrement, j'ai la conscience en repos. . .

LAMIK DE ZsOEL TREMONT 225

— Tant mieux ! murmura pensivement M'"" Trémont, car avec ce système de basses injures, qui déshonore la presse; à une époque où le moindre écrivailleur peut se permettre d'outrager les morts et de fouiller dans les affaires privées des vivants, il est bon de n'avoir rien à se reprocher...

Le Patriote, organe de la république sociale, n'avait qu'une clientèle restreinte, mais il compensait la médiocrité de son tirage par la violence de la polémique et la qualité rare des invectives. Son rédacteur principal, Agricol Capdenas, avec ses allures tapageuses de matamore, excellait dans l'invention des histoires scandaleuses destinées à augmenter la vente au numéro. Il nourrissait contre Trémont une haine de choix, d'abord parce que le fils du conventionnel, en rompant avec les candidats d'extrême gauche, leur enlevait une bonne part des voix républicaines, et puis parce que Noël ne l'avait jamais pris au sérieux. De toutes les offenses, le dédain est celle que nous pardonnons le moins.

Blessé dans sa féroce vanité de tribun, Capdenas se vengeait en prenant constamment à partie, dans sa feuille, le candidat républicain libéral. Tantôt il l'accusait d'avoir marché en juin avec les troupes de Cavaignac contre les barricades, et « trempé ses mains dans le sang du peuple ». Tantôt il le représentait comme un faux frère, « qui s'était servi de la république comme d'un marchepied pour satisfaire ses visées ambitieuses et ses goûts d'aristocrate».

Le silence méprisant de Noël exaspérait la colère et l'audace de Capdenas, et chaque jour ses articles devenaient plus venimeux.

Un après-midi, en ouvrant le Patriote, Trémont remarqua un entrefilet composé en italiques et intitulé : « Un homme intègre. » Ses yeux furent attirés par son propre nom impriuié en gros caractères» et il lut ce qui suit :

« Il y a de prétendus démocrates qui doivent surtout leur réputation d'amis du peuple au goût fort vif qu'ils ont pour les jolies filles du peuple. H y a aussi des personnages dont on célèbre les vertus intègres, et dont Taustérité n'e?t qu'un trompe- , l'œil. En rentrant chez eux, ils la déposent comme un paletot au vestiaire, et se rattrapent à huis, cios en chiffonnant sans vergogne les jupes de la morale.

« On nous contait hier, à ce propos, l'histoire d'un de ces hommes austères, défenseur de la veuve et de l'orphelin, à cheval sur les principes et renommé pour la pureté de ses mœurs. Cet avocat, chargé des intérêts d'une ouvrière orpheline, jeune et jolie, n'aurait pas hésité à se payer de ses honoraires en nature et ù séduire sa cliente à peine majeure. Les gens de robe ont les manches larges et. la conscience à l'a- . venant. Qu'en pense le citoyen Noël Trémont, qui est bâtonnier de l'ordre et qui lui aussi passe pour un modèle d'intégrité?... Si la chose l'intéresse, nous tenons la fin de l'histoire à sa disposition. »

Noël bondit. Cette fois, la flèche empoisonnée le

touchait à l'endroit sensible ; elle faisait saigner les fibres les plus délicates de son cœur. Il empocha le journal afin qu'il ne tombât pas sous les yeux de M'"" Edme Trémont, et s'élança dans la rue. Il savait qu'à cette heure-là Capdenas siégeait aux bureaux du Patriote et y donnait ses audiences. Il l'y trouva, en effet, occupé à vider des chopes et à jouer au rams avec son comité de rédaction. L'apparition inattendue de Trémont fut sensationnelle. Capdenas pâlit et se leva en sursaut.

— Monsieur, demanda Noël en tirant le journal de sa poche et en mettant l'entrefilet sous le nez du coupable, connaissez-vous l'auteur de cet article?

Résolu à faire bonne contenance aux yeux des frères et amis, et se dressant sur ses ergots, Agricol répliqua :

— Oui, citoyen, certainement je...

— Eh bien! interrompit le député, je vous charge de lui dire qu'il est un drùle et de lui administrer ceci...

En même temps il gifla Agricol et se retira sans que les assistants stupéfaits eussent eu le temps de se mettre en travers.

Capdenas avait une horreur instinctive des coups ; mais l'outrage ayant été public, il était forcé pour l'honneur du parti de demander une réparation. Il se décida donc à envoyer ses témoins à Noël Trémont. Celui-ci les attendait et les mit en communication avec deux de ses amis. Après de

brefs pourparlers, il fut convenu que le secret serait rigoureusement gardé, et que le duel aurait lieu au pistolet, le lendemain matin, dans une clairière des bois du Petit-Juré.

A l'heure dite, les deux adversaires et leurs témoins, assistés d'un médecin, se rencontrèrent au lieu du rendez-vous. C'était une friche grise enclavée en des taillis de chênes et de bouleaux qui commençaient à verdoyer. Il avait été arrêté que les combattants, placés à vingt-cinq pas, auraient la faculté d'en faire cinq en avant et de tirer à volonté. Au signal donné, ils déchargèrent presque simultanément leur pistolet : la balle de Gapdenas alla se perdre dans les arbres de bordure ; celle de Noël érafla assez rudement l'épaule du tribun qui, du coup, s'évanouit. On le transporta dans une ferme voisine et on l'y pansa. Après examen de la plaie, le médecin reconnut que les chairs seules avaient été meurtries et que le blessé en serait quitte pour cinq ou six jours de repos.

Le lendemain, le Patriote publia en tête de ses colonnes l'avis suivant :

« Nos lecteurs seront privés pendant quelques jours de la collaboration de notre rédacteur en chef. Insolemment provoqué, le citoyen Agricol Gapdenas a relevé le gant et est allé sur le terrain. Il a bravement essuyé le feu de son adversaire et noblement payé de son sang son attachement aux principes de la république démocratique et sociale. Mais que les

L'AMIE DE iXOEL TREMONT 229

réactionnaires, les faux républicains ne se hâtent pas de triompher ! La blessure est en voie de guérison. Petit bonhomme vit encore, et l'ami Capdenas le prouvera avant peu aux ennemis politiques qui croyaient se débarrasser de lui par ce coup de Jarnac. Le peuple, qu'il a héroïquement défendu, saluera cette victime du devoir social et lui marquera sa sympathie au jour prochain du vote. »

En effet, dans les faubourgs ouvriers, cette légère éraflure posa Capdenas en héros et lui gagna plus de partisans que ses articles les plus violents et ses discours les plus enflammés. En revanche, on sut mauvais gré à Noël de ne pas s'être montré plus généreux. On lui reprocha d'avoir abusé de son adresse bien connue à la chasse et au tir pour blesser cruellement ce pauvre diable de journaliste qui, de sa vie peut-être, n'avait tenu en main un pistolet.

Quelques jours après, le 13 mai, les élections eurent lieu. Le vote se faisait alors au canton, et dès le premier soir, je pus me faufiler dans la salle de la mairie où l'on procédait au dépouillement. Je suivais ardemment le travail des scrutateurs, et je constatais avec joie qu'à chaque table le nom de Noël Trémont venait fréquemment sur les lèvres des gens qui lisaient les bulletins.

Pour le canton de Juvigny, la victoire semblait devoir rester aux républicains, et à mesure que les corbeilles se vidaient, les figures inquiètes des con-

servateurs prenaient des expressions consternées. Il fallut déchanter, lorsque, le lendemain, on connut le résultat des votes pour le surplus du département: M. Le Faucheux et ses amis, nommés à une forte majorité, battaient à plate couture les candidats du comité Capdenas ; quant à Noël Trémont, il suivait de très loin ses concurrents plus heureux, avec 9 000 suffrages demeurés fidèles. Mais, pour lui, envoyé un an auparavant à la Constituante par 40 000 voix, cet échec était bien plus significatif et bien plus humiliant que la défaite du parti de l'extrême gauche.

Lorsque vers onze heures du soir, le filateuretson ami le juge Corrard quittèrent la préfecture, où le recensement des votes venait d'être achevé, Le Faucheux, humant à pleins poumons l'air frais de la rue, dit d'un ton contrit et papelard :

— Ce i>auvre Trémont, je le plains tout de même !... Il doit maintenant se mordre les doigts de ne point m'avoir écouté...

— Ces gens-là, répliqua sèchement le juge, ne se mordent jamais les doigts... Comme tous les pécheurs endurcis, ils croient seuls posséder la vérité absolue, et sont tout prêts à recommencer leur besogne diabolique. Maintenant que vous avez bataille gagnée et que voilà les républicains enfoncés, vous renoncerez, je suppose, à marier Sabine à ce fils de conventionnel.

— Assurément... Toutefois, je suis assez embar-

rassé pour rompre... L'échec de Trémont ne peut honorablement me servir de prétexte ; j'aurais l'air d'avouer que ce projet de mariage n'était qu'une manœuvre électorale.

— Je suis de votre avis, il ne faut jamais être maladroit... Mais, ajouta le juge, en clignant de l'œil, si vous êtes en peine de trouver un honnête motif de rupture, moi, j'en ai un à vous offrir, qui coupera 'court à toutes les difficultés et vous permettra d'évincer tout net ce futur gendre compromettant.

En même temps, il se penchait vers son compagnon et lui coulait dans l'oreille deux ou trois mots qui firent sursauter Le Faucheux ébahi.

— Pas possible ! murmura-t-ii, en êles-vous sûr?

-^ Mon cher, repartit le magistrat, on n'est pas juge d'instruction depuis dix ans, sans avoir à sa disposition une petite police bien informée... Je suis parfaitement sûr de mon fait, et je vous donnerai des détails circonstanciés, tout à l'heure, quanti no-us serons en lête-à-tète avec M"''^ Le Faucheux... car c'est elle qu'il faudra charger de dénouer la chose. Les femmes sont plus aptes que nous autres à ces missions diplomatiques. M™'^ Hermance saura congédier Trémont en douceur et prévenir un éclat préjudiciable à l'établissement de Sabine... Je suppose qu'elle n'est pas encore couchée ?

— Nenni, elle attend mon retour pour connaître les résultats officiels.

— Eh bien, nous voici à votre porte... Je vais monter avec vous et nous arrêterons ensemble le programme de l'exécution.

Un peu avant la fin du déjeuner de midi, tandis que Noël s'entretenait avec sa mère du résultat général des élections, Bastienne lui remit une lettre pressée que venait d'apporter un domestique en livrée. Trémont décacheta nerveusement ce billet imprégné d'une odeur de patchouli, le parcourut d'un regard rapide et dit, après le départ de la servante :

— Eh bien, maman, j'avais raison ! Les Le Faucheux s'exécuteront d'eux-mêmes. Voici ce que m'écrit M""" Hermance :

« Cher monsieur,

« Nous repartons demain pour Paris, et avant de quitter Juvigny, je désirerais beaucoup vous voir, afin de causer amicalement et sérieusement d'un sujet qui nous intéresse tous deux. Vous seriez infiniment aimable de passer à la maison aujourd'hui avant 2 heures ; c'est le moment où vous auriez le plus de chance de me trouver seule. Tous mes

meilleurs souvenirs à madame votre mère et croyezmoi votre très affectueusement dévouée.

« Ilermance Le Faucheux. »

— Que tout ça est galamment troussé ! murmura ironiquement M"'^ Trémont, on dirait un billet doux!...

— L'aiguillon est sous les fleurs, repartit Noël en souriant mélancoliquement ; pour qui connaît la dame, il est évident qu'elle a trouvé le mo3'en de me signifier décemment une rupture, et qu'elle m'enguirlande de phrases aimables, afin d'amortir le coup... Je vais faire en hâte un bout de toilette et j'irai la mettre tout à fait à son aise.

— Oui, dépèche-toi, mon fi !... Lamer déboire des élections nous aura, au moins sur un point, été profitable... Il nous débarrasse d'un projet de mariage que je n'acceptais qu'avec répugnance, vu les opinions et les mœurs de la famille... Va, dégagetoi sans scrupule, puis viens vite m'apprendre que tout est fini et bien fini...

Une heure sonnait, quand la femme de chambre, avec une sournoise obséquiosité, introduisit Noël Trémont dans le petit salon qui servait de boudoir à M""' Le Faucheux. A la vue du visiteur^ M"^ Hermance se leva, alla vers lui les mains tendues, et tout en étreignant les siennes, s'écria d'un ton de condoléance, imprégné de câlines douceurs :

LAMFE DE NOKL TRlvMONT 23o

— Merci, cher monsieur, d'avoir si vite répondu à mon appel !...

— Je voulais, murmura un peu ironiquement Noël, être l'un des premiers à vous féliciter du succès de M. Le Faucheux.

— Oui, la victoire est complète... Seulement, notre joie a été troublée par l'ingratitude des électeurs... M. Le Faucheux avait toujours espéré se retrouver avec vous à l'Assemblée législative ; vos débuts avaient été si éclatants, votre place y était si bien marquée !...

— Dans la vie parlementaire, madame, il faut s'attendre à de pareils mécomptes.

— G'eat le mauvais côté de la politique ! soupira jyjine Hermance en faisant asseoir Trémont auprès d'elle ; si seulement pour nous consoler, nous avions l'assurance que rien ne sera changé dans les projets que nous avions formés ! Malheureusement, de ce côté-là aussi, nous avons notre part de désillusions et j'ai une désagréable nouvelle à vous annoncer. Certaines considérations nous obligent à retirer la parole que nous vous avions donnée. En vérité, je ne sais comment vous expliquer...

— Ne prenez pas tant de peine, madame, interrompit sarcasliquement Noël, pour me faire part d'une rupture que je prévoyais... Je comprends qu'en ma qualité de républicain blackboulé par le suffrage universel, je serais pour vous un gendre trop compromettant.

— Oh! se récria-t-elle avec une indignation fort bien jouée, pouvez-vous nous croire capables d'une pareille petitesse?... Nous avons l'esprit trop large

' pour ne pas mettre les questions de sentiment audessus des questions de partis... Non, si nous nous voyons forcés, M. Le Faucheux et moi, de renoncer à un projet d'établissement qui nous souriait, c'est pour des raisons de convenance d'un ordre beaucoup plus grave.

— Des raisons... plus graves ■?répéta-t-il; lesquelles?

— Ai-je besoin de vous les dire ?... Ne les devinez-vous pas?... Voyons, mon cher Trémont, j'arrive à un âge où l'on peut s'expliquer franchement sur certaines choses scabreuses... De plus, je comprends et j'excuse bien des faiblesses humaines... enfin je ne suis pas de ces prudes qui jettent les hauts cris dès qu'il s'agit d'une aventure galante... Pourquoi n'avez-vous pas été plus franc avec moi'.'... Avec Sabine, vous ne pouviez, naturellement, hasarder une confession de ce genre; mais, quand il s'est agi de mariage, pourquoi ne m'avezvous pas avoué que vous aviez une maîtresse?...

— Madame !

— Pourquoi, insista M""^ Hermance, ne m'avezvous point parlé d'une liaison déjà ancienne et qui durait toujours?

— Parce que, répliqua-t-il en rougissant, ayant l'intention de la rompre, il me semblait inutile de trahir un secret qui ne m'appartenait pas.

LA.MIl': \)E NOi:[- TliKMONT 2;j7

— Et celle inlenlion, reprit M""^ Le Faucheux avec incrédulilé, prélcndez-vous l'avoir mise à exécution?

— Oui, madame, bien qu'il m'en coûtât... J'ai eu le triste courage de me séparer d'une personne de grand cœur, qui m'avait donne les gages de la plus sérieuse all'eclion...

— Elle vous avait même donné un enfant, à ce qu'il parait! interrompit durement son interlocutrice.

— Un enfant:' prolesta-t-il abasourdi, c'est faux !

— Tout mauvais cas est niable. Et pourtant nous possédons là-dessus des renseignements précis... Mais n'insistons pas ; Je comprends combien cet entrelien doit vous être pénible, et je veux l'abréger... Tout ce que je retiens de cette histoire, c'e&t que vous aviez une liaison, et que vous la regret tez...

— Certes !

— Cela suffit, n'est-ce pas'? pour vous expliquer la nécessité où nous sommes de laisser sans suite un projet auquel vous paraissez vous-même disposé à renoncer.

— Oui, madame ; j'étais venu chez vous moimême pour vous rendre votre entière liberté et vous prier de me rendre la mienne... A'^oilà qui est fait... Il ne me reste plus qu'à vous présenter mes hommages et à me retirer...

Il salua et sortit. Lorsqu'il fut dans la rue, il

respira d'abord plus facilement, à la pensée que cette ennuyeuse affaire venait enfin de se terminer à la satisfaction de tous. Il était libre!... L'idée de rentrer en grâce auprès de Nanine illumina joyeusement son esprit; mais en même temps, comme un nuage assombrit tout à coup une campagne ensoleillée, sajoiefut obscurcie, noyéedans le trouble que lui causait l'insinuation injurieuse, lancée, à dessein certainement, par M"'*" Le Faucheux : « Elle vous a même donné un enfant !... w

Un enfant?... Ainsi le bruit de celte prétendue paternité courait dans Juvigny et il était le seul à n'en rien savoir? La réputation de Nanine se trouvait compromise, et il devenait inconsciemment le complice de cette rumeur calomnieuse, en la laissant se répandre à travers la ville!... Il n'y avait là évidemment qu'une méchanceté inventée par des ennemis politiques, colportée par les langues peu charitables des commères du pays... Et pourtant la femme du filateur avait parlé de renseignements précis... Mots en l'air... Si Nanine, lors de leur dernière entrevue, en septembre, eût été tourmentée par la crainte d'une grossesse possible, elle n'eût pas manqué de l'en instruire.

Au contraire, non seulement elle n'avait rien dit, mais ses précédentes lettres ne contenaient pas la moindre allusion qui pût trahir une appréhension semblable... Noël fouillait avidement dans ses souvenirs afin d'y découvrir quelque indice révélateur...

Et voilà que lentement, douloureusement, de menus faits qui avaient autrefois passé inaperçus lui revenaient en mémoire et prenaient soudain une signiflcation inquiétante. Il se rappelait un passage de la lettre reçue le soir même de son aventure avec M"'^ Le Faucheux, et où il y avait cette phrase : « J'aurai tant de choses à te dire, tant de choses sérieuses et douces à la fois ! »

Il se remémorait aussi l'essouftlement de Nanine au haut de l'escalier de la Percherie ; elle s'était plainte de ne pouvoir plus monter sans avoir des palpitations, et l'instant d'après, elle lui avait dit à brûle-pourpoint : « Regarde-moi bien... Ne me trouves-tu pas changée ? » A ce moment-là, préoccupé lui-même de la mauvaise nouvelle qu'il allait annoncer, il n'avait pas été frappé de- ces minces incidents, qui aujourd'hui, rapprochés et mis en lumière, acquéraient une tout autre valeur.

L'âme pleine de doute, l'esprit en désarroi, Noël regagna précipitamment son logis, où il trouva M"**" Edme Trémont assise dans le salon réséda.

— Ho ! ho ! s'écria-t-elle en le voyant entrer, tu as la mine consternée, mon fi !... L'entretien a-t-il tourné au drame et n'as-tu pu réussir à te dégager!

— Si fait, répondit-il en s'asseyant avec accablement près de sa mère, je suis libre, mais l'épreuve a été plus pénible que je ne l'avais pensé !... Les Le Faucheux, pour se dégager, n'ont pas pris pour préiexte mon échec et nos dissenti-

ment's politiques ; ils ont motivé leur refus sur des considérations intimes, qui me touchent personnellement et qui m'ont douloureusement troublé.

La veuve regarda fixement son lils et hocha la tète :

— Explique-toi plus clairement, mon ami ; je suis en ce moment comme le dindon de la fable, je vois bien quelque chose, mais je ne dislingue pas très bien...

— Écoutez, maman, murmura-t-il avec un soudain élan d'expansion et en se blottissant près d'elle sur le canapé, je veux me confesser à vous et décharger ma conscience...

M'"'^ Edme Trémont passa son bras maigre autour du cou de son fils, et avec le même geste attendri dont elle usait quand il était petit, elle l'attira près de sa poitrine :

— Oui, soupira-t-elle, dégonfle ton cœur, mon //... Il y a longtemps que je l'attendais, ta confession ; mais comme tu restais concentré en toi-même, je respectais ton silence... Même entre les mères et les enfants, la confiance ne se commande pas ; elle se donne à son heure, et je vois avec plaisir que ton heure est venue...

— D'abord, continua Noël, permettez-moi de remonter à un temps où je n'appartenais pas à la politique militante et où je vivais heureux dans mon coin... A cette époque, j'avais une liaison avec une personne qui n'était pas de ma condition, mais

L'AMIE I)K iS'OEL TRI:M0NT 24|

qui méritait toute mon admiration et toute mon estime. Nous nous aimions tendrement...

— Je le savais, interrompit la mère, et je vais même te dire son nom .• elle s'appelle Nanine Saintot et elle tient un magasin de confections rue du Bourg... Tu vois que ton secret était celui de la comédie... Seulement je croyais que ta nomination à la Constituante avait coupé court à ton amourette. Je me souviens même, lorsque cette singulière idée d'épouser la petite Le Faucheux poussa dans ton cerveau, je me souviens parfaitement d'avoir fait allusion devant toi à la nécessité de n'entrer dans le mariage que libre de tout engagement antérieur ; à quoi tu repartis : « Rassurez- vous, le jour où j'épouserai M""^ Le Faucheux, je le ferai avec le cœur absolument libre... »

— Je m'en souviens aussi, et je ne vous trompais pas. J'avais précisément fait le voyage de Juvigny pour voir Nanine et la préparer à une séparation prochaine.

— Et tu lui as ainsi annoncé ton mariage tout de go !

— Presque...

— Vous autres hommes, même les meilleurs, vous avez de cruelles façons d'agir avec les femmes I... Qu'a-t-elle répondu?

— Qu'elle n'avait jamais eu la prétention de me garder toujours, qu'elle ne serait point un obstacle à mon mariage et que j'étais libre... Apres quoi elle

s'est enveloppée dans sa cape ; sans vouloir écouler mes excuses ni mes supplications, elle s'est enfuie. J'ai eu beau lui écrire, mes lettres sont restées sans réponse et je n'ai plus entendu parler d'elle...

— A la bonne heure, elle est Hère, cette petite elle a du caractère et du cœur!... De ce temps-ci ce ne sont pas des denrées qui courent les rues..

La vieille dame s'arrêta un moment, puis reprit:

— Et avant de te quitter, elle ne t'a rien dit. tu n'as rien vu pouvant te faire supposVr qu'un changement venait de s'opérer en elle et qu'elle était...

— Enceinte ! s'exclama Noël en tressaillant ; vous aussi, maman, vous avez entendu parler de celte grossesse, que je n'ai connue tout à l'heure que par une allusion brutale échappée à M"'* Le Faucheux ! Et vous y croyez !

M"'^ Edme Trémont haussa les épaules :

— Le bruit s'en est répandu en ville cet hiver. Quand on me l'a rapporté, j'ai d'abord été incrédule ; je me disais : mon fils est trop honnête pour persister dans ses idées de mariage, sachant que cette fille l'a rendu père, et j'ai cru à une de ces méchancetés gratuites qui poussent comme de mauvaises herbes dans les petites localités... Pourtant on citait des faits qui me rendaient perplexe ; pendant tout le mois de décembre, M"'' Saintot s'était confinée dans sa chambre, sous prétexte d'une maladie mystérieuse; sous ce même prétexte, on l'avait envoyée à Nancy dans une maison de santé, d'où

LA.MIK l)i; N(»I:L THK.MONT 243

elle était revenue en l'évrier fort bien portante ; or cette maison de santé se trouvait être tout bonnement une maison d'accouchement... Il y avait là des présomptions singulièrement concordantes et ton silence a commencé à me paraître suspect. Vraiment, Noël tu ne te doutais de rien?

— De rien absolument, et maintenant encore tout cela me semble inadmissible... Pourquoi Nanine, qui m'ainîait et avait confiance en moi, m'aurait-elle caché son ét;it :'

— Pourquoi'.' répéta pensivement la veuve, ah! voilà... Comme dit Pascal : « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. m La jeune femme est orgueilleuse... Peut-être allait-elle tout te déclarer, quand tu lui as brusquement annoncé ton intention de le marier... Alors son cœur prêt à s'ouvrir s'est vivement refermé, comme une fleur froissée, et par (ierté autant que par générosité, elle s'est refusée à peser sur tes résolutions; il lui a répugné de devoir à ta pitié ce qu'elle eût accepté joyeusement de ton amour... Il y a encore de ces natures peu ordinaires... Elles sont rares, mais ta Nanine me paraît en être une...

— Oui, elle a une âme peu commune et tout ce que vous me dites, maman, augmente mon trouble et mes remords... Je ne puis demeurer dans cet état d'incertitude; il faut que je sorte de ce cauchemar qui m'angoisse, il faut que je cherche la vérité et que je la découvre !...

244 L'AMIE DE NOËL TRi:.MONT

— C'est ton devoir, répliqua M""' Trémont laconiquement.

— Je l'accomplirai jusqu'au bout et vous n'aurez pas à rougir de votre fils... Maman, s'écria-t-il en se levant et en jetant ses bras autour du cou maternel, dites que vous ne doutez pas de moi et que vous me croyez toujours un bonnète bomme !...

— Oui, répondit la veuve en l'embrassant, j'en suis sûre... Mais les bonnètes gens peuvent commettre de lourdes sottises, et tu en es la preuve... Fais ce que tu dois, mon //, et, quoi qu'il arrive, tu me trouveras toujours ici pour le réconforter et L'aimer...

Plus Trémont y réfléchissait, plus les rumeurs relatives à cette obscure question de paternité Jui semblaient contradictoires et inquiétantes ; plus aussi il devenait convaincu que Nanine seule pouvait le tirer d'anxiété.

Il lui fallait donc à tout prix avoir un entretien avec M"*^ Saintot. Mais par quel moyen amener la jeune femme à lui accorder une entrevue?... Ecrire par la poste, c'était s'exposer à ce que la lettre eût le sort des précédentes et qu'on n'y répondit pas. D'ailleurs, quel endroit assigner comme rendezvous f M"'' Saintot ne voudrait jamais consentir à recevoir Noël à son propre domicile, sous l'œil de sa jeune sœur. Quant à la Percherie, elle évoquait maintenant des souvenirs trop pénibles pour qu'on pût songer à la proposer comme lieu de réunion.

Fort embarrassé, Trémont se risquait parfois le soir à rôder, ainsi qu'une âme en peine, aux environs du magasin Saintot. Tantôt il apercevait le vitrage éclairé , les silhouettes mouvantes des ouvrières affairées, et il se renfonçait prudemment

dans l'ombre, afin que sa présence ne fût point compromettante ; tantôt, lorsqu'il arrivait, le magasin était déjà plongé dans l'obscurité, les volets étaient clos ; une seule lumière, étoilant la fenêtre qui donnait sur le canal, indiquait que Nanine avait regagné sa chambre et qu'elle n'en sortirait plus...

Or, à cette même époque, les élections à la Législative m'ayant moi-même fortement désillusionné, j'avais préféré à la politique des occupations d'un ordre plus sentimental, et j'étais revenu à mes premières amours pour la sœur cadette de Nanine, qui embellissait chaque jour. En cette saison, les bals des Saules attiraient chaque dimanche, sur la promenade, la plupart des ouvrières de Juvigny, et de plus, chaque soir, la Foire de mai, qui battait son plein, rassemblait autour des baraques de saltimbanques et des échoppes de la place Municipale, toute la jeunesse flâneuse et avide de plaisir.

Entraînée par ses amies du magasin, Rose se hasardait parfois au bal du dimanche, et souvent dans la soirée, après la fermeture de l'atelier, elle obtenait la permission de se promener en même compagnie, à travers les allées de la Foire. J'avais profité, de ces aubaines pour lier plus ample connaissance avec la jolie blonde aux yeux rieurs. J'étais son cavalier servant, son danseur favori ; je me ruinais pour elle en chevaux de bois, en sucres d'orge et en pains d'épices ; entre deux quadrilles ou deux tournées de jeux de bagues, je lui glissais

une timide déclaration; alors, roulant sévèrement ses beaux grands yeux, elle me ré{X)ndait que j'étais hardi c»imnie un page, que si je continuais sur ce Ion elle me planterait là, car elle ne voulait point d'amoureux... Je n'en tirais rien davantage, mais je trouvais cela charmant, et pourvu qu'elle me permît de lui faire ma cour, je me tenais pour salifiait.

Un soir, tandis (jue je quittais le champ de foire en sa société et que je la ramenais chez elle, je me rencontrai, à l'angle de l'hôtel de ville, nez à nez avec M. Noël Trémont. Quand, après avoir déposé Rose à la porte de son domicile, je m'en retournai à la maison, je me jetai de nouveau dans les jambes de Tavocat, qui surgit tout à coup de l'ombre d'une rue ti'ansversale. Il ne parut nullement étonné de me voir; au contraire, on eût dit qu'il m'attendait. Du reste, pendant les élections, nous étions devenus plus familiers; il avait deviné mon admiration, me savait gré de la campagne électorale faite à sou service et metraitaitamicalement, cedonlj'étais très fier.

— Bonsoir, Marcel, murmura-t-il, je suis bien aise de te retrouver... Ah ça ! mon gaillard, il parait que tu fais la cour à la petite sœur de M"*^ Saintol '?

— Pourquoi pas ? répliquai-je en me rengorgeant, elle est fort gentille et nous sommes de bons camarades.

— Tant mieux, reprit-il en baissant le ton, tu pourras me rendre un service, tu es même le seul à qui je puiss3 le demander.

— Je suis à votre disposition, monsieur Noël, trop heureux de vous être bon à quelque chose 1

. — Voici...

Il toussa comme pour s'éclaircir la voix et poursuivit plus confidentiellement encore :

— Pour des raisons trop longues à t'expliquer, j'ai besoin de causer avec M"^ Nanine Saintot ailleurs que chez elle... J'ai là en poche un billet par lequel je la prie de m'assigner un rendez-vous. Es-tu assez bien avec Rose pour obtenir qu'elle remette cette lettre entre les mains de sa grande sœur?

Je savais, comme tout le monde, que M. Trémont avait un tendre pour Nanine, et sa démarche ne m'étonna pas trop ; je me trouvai même très flatté qu'il eût besoin de mon intermédiaire. Seulement je doutais que Rose se prêtât volontiers à cette combinaison. Elle ne se laissait pas facilement embobeliner et quand elle avait dit non, c'était non.

— J'essaierai, monsieur Nocl ; donnez-moi votre billet et je m'acquitterai de la commission.

— Quand? interrogea- t-il impatiemment en me remettant la lettre.

— Dès demain... Je dois aller avec Rose à la représentation des Lamberti... Ça finira vers dix heures... Soyez ici à dix heures et demie, et je vous dirai si j'ai réussi...

— C'est bien, mon camarade, merci d'avance!... Le lendemain à l'heure indiquée, je retrouvai

M. Trémont au même tournant de la rue Traversière.

L'AMIE OE X0I;L TUIl.MONT 2^9

— I-^h bien ? chuchota-t-il en m'apercevant.

— Eh bien! répondis-jc tout déconlit, voici votre billet... La petite n'a rien voulu entendre... Au premier mot que j'ai hasardé, elle m"a envoyé promener, elle m'a même vertement rabroué en me demandant pour qui je la prenais... Bref, j'ai échoué...

A la lueur d'un bec de gaz, je distinguai le vjsage consterné de l'avocat. Sa déconvenue me fit de la peine et j'ajoutai pour le réconforter :

— Ne vous désolez pas, monsieur Noël, il n'y a rien de perdu... Tandis que la petite jacassait comme une pie avec ses amies, il lui a échappé de dire que M"* Nanine devait aller demain soir, au coup de neuf heures, essayer elle-même un corsage chez une cliente qui demeure tout en haut de la Côte du Collège... Ça n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd et je me suis promis de vous en prévenir, afin que vous en fassiez votre profit... A neuf heures, la Côte est tout à fait déserte et vous pourrez causer tout à votre aise...

— C'est bien, répliqua- t-il d'une voix un peu étranglée, merci, mon garçon, et surtout motus, n'est-ce pas?... Que tout ra reste entre nous !...

Le lendemain, un peu avant que le timbre grêle de l'horloge annonçât neuf heures aux habitants du quartier. Noël Trémont longeait la façade du collège, rasait les murs et se dissimulait sous la voûte enténébrée du porche. Il se rappelait le temps de son enfance où, conscient d'un devoir mal fait, il

S.iO LAMIE DE NOËL TREMONT

frissonnait, au même endroit, à la perspective dune retenue, et ses peurs d'autrefois lui semblaient enviables en comparaison de l'angoisse qui luiétreignait la poitrine, tandis qu'il attendait le passage de Nanine Sain tôt.

Comme je l'avais prévu, la Côte était solitaire et la nuit sans lune y étendait une ombre propice. Au delà des jardins en pente, le faubourg de Véel semblait endormi, et, dans le silence de la gorge étroite, on entendait distinctement la musique amoureuse d'un rossignol niché à la lisière des vergers, tout là-bas, au-dessous des vignes de Corotte. Au sommet du clocher en aiguille, perché à chevauchons sur la toiture du vieux collège de Gilles de Trêves, neuf heures sonnèrent, et pendant que le dernier tintement argentin s'envolait, mêlé aux roulades lointaines du rossignol, un pas léger fit grincer le gravier de la montée. Avec un violent battement de cœur, Noël distingua une élégante silhouette féminine qui émergeait d'un tournant obscur et se rapprochait rapidement du porche où l'avocat se tenait en observation.

La passante, coiffée d'une fanchon de dentelle, tenait à la main un carton carré oblong, noué par une courroie et tout à fait semblable àceux dans lesquels les couturières portent les commandes aux pratiques. De son pas leste et rythmé, elle glissait le long du mura hauteur d'appui quisépare la chaussée des jardins en contre-bas; de sorte que le haut

L'AMI i: l)i: NOËL TRL.MONT i>ôl

(le son buste el sa tête, dépassant le parapet, se détachaient nettement sur le ciel plus clair.

Il n'y avait pas de doute : c'était bien Nanine. D'un clin d'œil, NoiJl reconnut cette démarche familière, celte taille souple, ce spirituel profil, qu'il n'avait pas revus depuis la triste soirée de septembre, mais qui restaient ineffaçablement gravés dans son cœur. II laissa la jeune femme dépasser le portail du collège, puis, sortant doucement de l'encoignure où il s'était blotti, il marcha hâtivement derrière M"'' Saintot. En s'apercevant que quelqu'un la suivait, celle-ci pressait le pas. Au même moment, elle s'entendit appeler par une voix suppliante :

— Nanine ! . . . Nanine 1

Elle reconnut cette voix qui 1 interpellait, tressaillit et se retourna. Tous deux demeuraient immobiles l'un en face l'autre, et l'émotion leur coupait la parole.

— Vous ?... murmura enfin Nanine, pourquoi m'avez-vous suivie '.'... Que me voulez-vous ?

— Je désirais vous parler, Nanine, et je n'avais que ce moyen; pardonnez-moi de l'avoir employé... Si je vous avais écrit, ma lettre aurait eu probablement le même sort que les autres, el serait restée sans réponse.

— Assurément.

— Vous êtes cruelle, mais je n'ai pas le droit de me plaindre de votre indifférence; je l'ai méritée... Pourtant, il y a certaines choses qui nous inléres-

2b2 L'AMIE DE NOËL TREMONT

sent tous deux et qui ne peuvent vous laisser insensible... Malgré nos précautions, notre amitié d'autrefois n'est pas restée ignorée. A notre insu, le public a associé nos deux noms dans ses suppositions malveillantes. On m'accuse de vous avoir rendue mère et de m'être soustrait aux conséquences de cette paternité irrégulière ; on prétend que vous avez un enfant et que vous l'élevez en cachette... Vous comprenez ce que j'ai dû souffrir quand j'ai appris indirectement unesi étrange nouvelle... Je vous en supplie, dites-moi qu'elle est fausse et qu'on nous calomnie tous deux !

Nanine s'accota au mur, et regardant fixement Noël, répondit :

— C'est la pure vérité.

— J'ai un enfant, s'écria-t-il, et je n'en ai rien su!... Quand nous nous sommes revus, en septembre, vous étiez grosse et vous ne m'en avez pas averti !... Oh ! Nanine, Nanine, pourquoi n'avezvous point parlé ?...

A ce reproche jeté avecun accent navré, M'^'Saintot répliqua railleusement :

— Pourquoi?... Parce qu'étant obligé d'honneur, ainsi que vous me l'avez déclaré, à réparer vos étourderies par un mariage, vous auriez été fort empêché si je vous avais annoncé une aussi désagréable nouvelle... J'aurais eu l'air d'exercer sur vous une pression, comme ces filles qui vont porter leur enfant sur les marches de l'église où l'on doit marier

LAMir: DE NOFL TREMONT 233

celui qui les a abandonnées... Dieu merci, j'ai plus de dignité que ca!... Du moment où je pesais pour vous si peu que vous étiez prêt à me sacrifier à je ne sais quelles raisons de convenance ou de gloriole, c'est que vous ne m'aimiez pas beaucoup, n'est-ce pas?... Et alors à quoi bon vous révéler un secret qui vous aurait gêné ?... Non, je me suis pçnsé : je le garderai pour moi seule ; quand l'enfant viendra, je rélèverai à ma guise, il n'appartiendra qu'à moi, il n'aimera que moi et ce sera ma vengeance !...

— Vous vous êtes, en effet, noblement vengée, Nanine... Mais aujourd'hui que ce mariage dont vous parliez est rompu, aujourdliui que je suis libre..., montrez-vous généreuse, laissez-moi prendre ma part de responsabilité... Dites-moi où est notre enfant, afin que je m'attache à lui et que je l'aime à mon tour !

— A votre tour ? repartit Nanine, sarcasliquement, je n'en vois pas la nécessité !... Comment, j'aurai supporté sans me plaindre tous les tracas qui ont précédé la naissance; je me serai mis le cerveau à l'envers pour que ni ma sœur, ni ma maison n'aient à subir les conséquences de mon aventure ; je me serai dépaysée pour accoucher, j'aurai connu toutes les misères des maternités clandestines, et maintenant que je peux respirer à l'aise et goûter enfin un peu de joie, vous voudriez en prendre votre part? Diriger cet enfant à votre guise et en tirer vanité peut-être?... Non, certes, il s'est passé de père jus-

lo

qu"à présent, il s'en passera encore. Mes affaires vont assez bien pour qu'il n'ait pas à pàtir el pour . que je puisse l'élever convenablement... ïl esta moi ; je le garde... N'insistez pas, vous perdriez votre temps!...

Elle s'était remise à marcher en secouant nerveusement son carton. Il la suivait humblement et cherchait un dernier moyen de l'attendrir:

— Nanine, reprenait-il, vous êtes impitoyable... Vous ne voyez pas combien je souffre ! Est-ce que vraiment vous uè m'aimez plus ?

Elle fut remuée par ce cri de détresse, et elle tourna vers lui un regard moitié tendre et moitié moqueur :

— Avouez quej 'en aurais bien le droit !...Mais non, l'amitié qui nous a liés était trop solide,, il en restera toujours quelque chose... Sachez-le, etque cela vous tienne l'esprit en repos. Me voici à la porte de ma cliente, allez-vous-en ; il est inutile que les gens nous voient ensemble.

— Nanine, supplia-l-il,, laissez-moi une parole d'espoir, je suis si malheureux !...

— Bah ! vous vous consolerez avec vos succès d'avocat et avec la politique... Dès qu'on leur refuse quelque chose, les hommes se plaignent d'être malheureux... Au fond, Us n'en croient pas un mot...

— ^ Ainsi, vous êtes sans pitié ?... Vous m'abandonnez ?

— Non, murmura-t-elle en détournant la tête, le jour où vous seriez vraiment malheureux, sérieuse-

LAMIIi !)]•: NOCL TRll.MoNT •2:,:,

meut dans la peine, ce jour-là, vous retrouveriez la Nanine d'autretois... A présent, laissez-moi... Bonsoir, monsieur Noël !

Elle s'arrêta devant l'une des premières maisons de la rue du Baile, poussa vivement une porte entrebâillée et disparut dans les ténèbres du couloir.

L'ingratitude des électeurs, le. rôle équivoque que lui avaient fait jouer les Le Faucheux, et surtout l'échec de sa démarche près de Nanine, devenue impitoyable, poussèrent Noël Trémontau pessimisme et à la misanthropie. Il reprit sa place au barreau et recommença à plaider ; mais il ne retrouva plus ni dans le public,, ni près des juges, la confiance et le prestige d'autrefois. Depuis ses premiers succès, les dispositions des esprits s'étaient profondément modifiées et la ville était divisée en deux partis irréconciliables.

Les élections à la Législative avaient envoyé au Palais Bourbon plus de cinq cents députés conservateurs : légitimistes, amis de la monarchie de Juillet ou bonapartistes. L'extrême-gauche n'avait pu faire passer que cent quatre-vingts députés, tous exaltés, pleins de méfiance et de rancunes, et suppléant au nombre par la violence ; les républicains modérés avaient été les plus éprouvés dans la lutte : soixantedix à peine revenaient occuper un siège à la nouvelle Assemblée, et en face de la majorité compacte

L'AMIi: DE ^'OEL ÏRKMONT 257

des conservateurs, médilant déjà des lois de réaction destinées à rendre leur victoire plus décisive encore, ces soixante-dix députés delà nuance Cavaignac se trouvèrent forcément rejetés vers la montagne et obligés de faire cause commune avec les socialistes pour défendre la république menacée.

Dans les départements, comme à Paris, le vent était aux résolutions extrêmes. Un cbangement caractéristique se produisait dans l'àme de la société provinciale. Jusqu'alors dans nos provinces de l'Est, on était resté assez indifférent en matière religieuse. Employés, commerçants, magistrats, professeurs, se montraient peu dévots et peu pratiquants. Mais à mesure que la majorité de la nouvelle Assemblée paraissait disposée à combattre plus énergiquement les institutions et les hommes de Février 1848, le mouvement réactionnaire s'accusait plus ouvertement à Juvigny et l'on voyait les pratiques pieuses revenir à la mode.

Sur les tables des salons, il était de bon goût de mettre bien en évidence des brochures contre les libres-penseurs. Dans la principale église de la ville, un Père Jésuite prêchait une retraite et anathématisait chaque soir, du haut de la chaire, les journalistes, les philosophes et les poètes contemporains. Il attirait un nombreux auditoire d'hommes et de dames, et l'on citait les noms des belles pécheresses ou des notables bourgeois qu'il avait ramenés dans le giron de l'Église.

Déjà aigri par ses déconvenues personnelles, Noël s'irritait de ces volte-faces de gens dont il avait connu les opinions libérales et hardiment indépendantes. Dans la classe bourgeoise à laquelle il appartenait et même chez les petits commerçants, il observait celte peur irraisonnée, ces efTaremenls de moutons de Panurge qui suggestionnent les foules et les poussent irrésistiblement du côté où elles devinent l'autorité et la force. Partout où Trémont se montrait, il sentait la méfiance sourdre autour de lui. Dans les endroits publics, chez le libraire de la place Municipale, au tribunal, parmi les avoués elles avocats ses confrères, on se taisait à son arrivée ou Ton changeait de conversation.

Gel état de suspicion où on le tenait avait le don de l'exaspérer et de lui faire perdre la notion des nuances, le goût de la modération. On savait qu'à raison de ses opinions républicaines, il était devenu peu sympathique aux magistrats assis ou debout. Déjà, le juge Gorrard, en sa qualité de royaliste intransigeant, avait déclaré tout haut, en parlant de lui: « Qu'un homme qui voit faux en politique, ne

peut avoir le jugement sain en droit civil » Aussi

bien des clients timorés hésitaient-ils maintenant à confler à Noël leurs procès. Peu à peu, au lieu de se consacrer presque spécialement aux questions d'affaires, il se mita plaider de préférence les procès de presse.

Il n'avait que l'embarras du choix, car depuis les

LA.MIK 1)H iNOKL TRKMONT 2o'J

aflTaires de Rome el réchaufTourée du 13 juin 1849, les parquets étaient devenus fort sévères et lesjournaux d'extrême-gauche voyaient grêler sur eux les poursuites pour délits de presse. Dans la région lorraine, Noël Trémont devint l'avocat attitré de tous les journalistes traînés à la barre du tribunal. La plupart du temps ses clients étaient condamnés, mais ses plaidoiries avaient un retentissement qui centuplait l'elTet de l'article incriminé. Elles étaient reproduites par toute la presse montagnarde : chaque procès était le prétexte d'une agitation locale et d'une ovation pour l'avocat.

Insensiblement, à ce régime, le fossé qui séparait socialistes et républicains se comblait ; on fraternisait à la table des banquets démocratiques ; rouges ou bleus, animés de la même haine contre les monarchistes, se serraient la main et finissaient par oublier les différences d'opinion qui les avaient fait jadis lutter comme des frères ennemis. Après le vote de la loi du lu mai 1850 sur l'enseignement, et de la loi du 31 mai sur le suffrage universel, l'union fut (léfinitivement conclue entre les républicains de toute nuance, et une entente commune s'établit pour lutter avec acharnement en faveur de la république, contre les coups d'Etat royalistes ou bonapartistes, dont la préparation était annoncée.

Vers la fin de I8o0, le Palriote fut traduit en cour d'assises « pour excitation des citoyens à la haine des uns contre les autres » . Noël alla défendre

260 L'AMÎE DE NOËL TRE.MOXT

à Saint-Mihiel Agricol Capdenas, qui, malgré sa plaidoirie très éloquente, attrapa trois mois de prison. Après l'arrêt de la cour le condamné etravocat s'embrassèrent en plein prétoire, et ce jour-là Trémont, en subissant l'accolade de son ancien adversaire, put mesurer la distance qu'il avait franchie depuis les élections du 13 mai 1849.

Irrités des agissements de plus en plus hardis du parti bonapartiste, les républicains avaient décidé de se préparer secrètement à la bataille, en vue des éventualités de l'époque où cesseraient les pouvoirs du président actuel, et où on prévoyait la possibilité d'un coup de force. Le parti démocratique tout entier avait flétri la mutilation du suffrage universel. Il ne jugeait pas politique, pour le moment, de faire appel à l'insurrection, mais il se réservait pour l'échéance de 18b2.

Etroitement liés les uns aux autres, les députés de la Montagne tenaient de fréquents conciliabules et, après avoir formé ostensiblement une association ayant pour but la défense de la Constitution, songeaient à agir sur le pays tout entier au moyen de sociétés particulières, fonctionnant secrètement dans chaque département et s'étendant comme un invisible réseau sur l'ensemble de la France.

Noël Trémont fut pressenti par quelques-uns de ses anciens collègues de la gauche pour savoir s'il consentirait à se charger d'organiser dans la Meuse un groupement analogue, ayant des ramifications

dans les principales localités, et correspondant avec un comité régional qui lui-même obéirait aux ordres du comité central établi à Paris. Il répondit probablement à ces ouvertures d'une fa^on affirmative, car, à partir du mois de septembre 1850, il parut fort alTairé, s'absenta souvent et vécut plus que jamais à l'écart.

Du reste, à ce moment-là, la manie des sociétés secrètes devenait contagieuse ; nous autres, collégiens à peine sortis de la classe de rhétorique, nous étions travaillés par ce même désir déjouer aux C«rio»ar?'. Un jour, mon camarade, le fils de l'imprimeur, vint me trouver et, m'entraînant à travers champs, me communiqua un projet éclos dans la cervelle d'un grand diable d'Alsacien qui se nommait Ilœllig et sortait de philosophie. Il ne s'agissait ni plus ni moins que de fonder une association dans le genre de celle des « Saisons » et de recruter parmi nos camarades un noyau d'affiliés fervents et discrets. Il tombait à pic. J'étais moi-même devenu républicain d'extrême-gauche. Je ne lisais plus que des histoires de la Révolution, des traités d'économie sociale et des journaux avancés ; — les Montagyiards d'Esquiros, V Histoire de dix ans (\q Louis Blanc, les Voix de Prison et les Paroles d'un croyant (le Lamennais étaient mes livres de chevet. Je ne me permettais d'autres romans que ceux de George Sand et d'Eugène Sue. Bref, j'étais tout à fait à point pour mon apprentissage de conspirateur.

L'organisation imaginée par Ilœllig ne manquait pas d'ingéniosité. La société dont je faisais partie ne comprenait que cinq membres, mais chacun de ces compagnons pouvait à son tour former un groupe distinct de quatre autres associés, ignorant l'existence du premier, avec lequel communiquait seul le président fondateur, — et ainsi à l'infini. Chaque groupe avait son existence indépendante et cependant recevait sans s'en douter l'impulsion du groupe supérieur. Si par hasard la police mettait la main sur l'une de ces petites sociétés, il lui était impossible de remonter plus haut, le fil conducteur se trouvant rompu. Naturellement, chaque compagnon jurait obéissance passive et discrétion absolue au président. Le serment se prêtait sur deux poignards disposés en croix.

De plus, chacun s'engageait à verser un sou par semaine à la caisse sociale et à se rendre, au premier appel, aux réunions du comité des cinq. Tout cela avait une couleur mélodramatique qui plaisait à mon esprit romanesque, et ce fut avec enthousiasme que je m'affiliai à ce conventicule, qui s'intitulait : « Les Vengeurs de l'avenir. » Les convocations, écrites à l'encre rouge, timbrées d'un sceau qui représentait un niveau égalitaire coifTé d'un bonnetphrygien,nous étaient remises à l'improviste, de la façon la plus mystérieuse, par un inconnu qui nous les glissait dans la main et disparaissait ensuite sans desserrer les lèvres. Depuis, j'ai fortementsoup-

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(jonné cet Hœ!lifi\ qui nous présidait et avait déjà de la barbe au menton, d'ap{)ai'tenir à un groupe plus sérieux, dont il recevait le mot d'ordre et qui l'avait cbargé de recruter des auxiliaires parmi les jeunes étudiants, faciles à endoctriner et à utiliser au cas d'un mouvement révolutionnaire.

Nous nous réunissions hors de la ville, du- côté de la plaine de Véel, dans un enclos fort solitaire où n'aboutissait aucun chemin, et où l'on n'arrivait qu'après avoir rranchi deux ou trois" haies et autant de petits murs en pierres sèches.

Je vois toujours cet enclos qui depuis a été défriché et a perdu sa physionouiie romantique. — Un taillis de saules et de sapins, fourré en dessous de broussailles inextricables, le séparait de la route la plus proche et le masquait au regard des rares passants. Quand on avait escaladé |)lusieurs haies et cheminé entre les ronciers du taillis, on atteignait une dépression de terrain, une sorte d'entonnoir dont les lianes étaient plantés de vignes revenues à l'état sauvage et où, tout au fond, une maisonnette étroite, trapue, au toit de tuiles brunes, semblait avoir poussé dans le sol spongieux comme un champignon énorme.

Un sentier en zigzag, à deun envahi par les pampres, dévalait jusqu'à cette masure. La porte était fermée par une vieille serrure dont la secrète combinaison était connue du seul Hœllig. Quand on l'avait ouverte., on se trouvait dans un trou noir.

uniquement éclairé par une meurtrière pratiquée dans le mur; il y avait là des bancs, une table et, . en sous-sol, une petite cave où nous cachions de la poudre et des balles !...

Cette poudre, nous la fabriquions nous-mêmes, d'après une formule apportée parlloellig, qui suivait un cours de chimie. Nous pilions séparément le charbon, le soufre et le salpêtre et nous les mélangions ensuite après de scrupuleux dosages. Je doute fort cependant que le mélange fût suffisamment explosible ; mais nous étions très fiers du résultat obtenu, et cette minutieuse fabrication occupait, avec la lecture de brochures révolutionnaires, les heures que nous passions chaque semaine dans la masure de la plaine de Véel. Nous la quittions séparément et furtivement ; Ilœllig, resté le dernier, fermait soigneusement la porte et nous nous en revenions, par des chemins détournés, chacun chez nous, bien persuadés que nous étions en train de sauver la République.

Un soir d'octobre 1850, je reçus une convocation pour le lendemain jeudi, dans l'après-midi ; comme c'était jour de congé, je partis de chez moi de bonne heure, afin d'arriver l'un des premiers au rendezvous. Il faisait un de ces temps mous et pluvieux assez fréquents à l'arrière-saison et qu'on appelle « des temps dé vendanges ». Les vignes néanmoins étaient déjà dépouillées et la population vaquait dans ses fouleries aux opérations de la mise

en cuve et de la pressée des raisins. Dans les rues, une odeur vineuse s-'exlialait des caves et imprégnait l'air. En pleine campagne, il bruinait ; les routes détrempées avaient été ravinées par le récent passage de lourds béions chargés de vendange et les pieds s'engluaient dans l'argile rouge des terres défoncées. Les vignes étaient solitaires. Un silence mélancolique tombait avec la pluie sur les taillis de saules qui s'etTeuillaient et où, de loin en loin, montait le délicat gazouillement dun rougegorge.

J'avais déjà franchi les haies et contourné les ronciers du petit bois d'où s'envolaient des bandes de verdiers, lorsque, ayant atteint la lisière des saules et la marge de l'entonnoir encore tout verdoyant de vignes folles, je distinguai à travers la brume une silhouette masculine qui sortait de la maisonnette et remontait par le sentier en lacets. Je crus que c'était le grand Hœllig qui nous avait devancés ; je descendis donc précipitamment pour le rejoindre et à un détour de la grimpette boueuse, je tombai sur M. Noël Trémont en personne...

Au premier moment, il parut encore plus étonné que moi de la rencontre. Ses sourcils se froncèrent, il me toisa d'un coup d'œil soupçonneux, et dit enfin d'un ton maussade :

— Gomment, c'est toi?... Que diantre fais-tu ici?

— Mais, répondis-je assez embarrassé, vous le voyez, monsieur Noël, je me promène...

Sa physionomie ouverte prenait une expression de défiance de plus en plus marquée :

— Tu choisis un singulier temps et un singulier endroit pour te promener !... Ah ! çà, ajouta-l-il durement en me serrant le bras, est-ce que par hasard tu m'espionnerais ?

— Moi ! protestai-je, indigné, moi, monsieur Noël?... Je vous aime trop et je me respecte trop pour être capable d'une pareille vilenie !...

Il comprit à mon accent et à mon émoi que j'étais sincère.

— Voyons, continua-t-il en se radoucissant, réponds sans barguigner... Cette escargotière, où nous sommes, n'est pas un lieu de promenade, et tu venais ici pour d'autres raisons ?

— C'est vrai.

— ■ Lesquelles? ... Tu peux parler à cœur ouvert, je ne te trahirai pas...

— Eh bien, monsieur Noël... Mais, de grâce, gardez-moi le secret... Je venais retrouver mes amis du groupe des « Vengeurs de l'Avenir »... C'est ici que nous nous réunissons...

Il réprima très vite une soudaine envie de rire et répliqua étourdiment :

— Comment, toi aussi, tu es affilié à une société secrète!... Mais, petit malheureux, s'écria-t-il aussitôt avec colère, tu n'as donc pas réfléchi que tu jouais là un jeu dangereux?... Non pas pour toi, qui as encore du lait derrière les oreilles, mais pour

LAMIK !)!•: NOËL TRK.MONT 267

ton père, mon ami Ilussenot, qui est fonctionnaire !... Suppose que la police apprenne que tu te mêles de conspirer contre le gouvernement, c'est ton père qui paiera les pots cassés. On le rendra responsable de tes enfantillages et on le brisera comme un verre !... Allons, poursuivit-il en m'empoignant par le bras et en me faisant remonter vivemer.t la pente des vignes, assez de ces plaisanterieslà !... Tu connais ton chemin, décampe lestement et ne remets plus les pattes dans ce guêpier!...

— Mais, objectai-je, pris de scrupules, si je ne reviens plus, que penseront les compagnons?... Ils me regarderont comme un traître, monsieur Noèl!...

Il haussa les épaules :

— Les compagnons !... Est-ce que votre président n'est pas un grand gaillard barbu qui se nomme Hœllig?

Je fis un signe affirmalif.

— Eh bien ! rassure-toi, je me charge d'arranger la chose avec lui... Retourne chez toi tranquillement.

Nous étions arrivés à la lisière de la saulaie et j'allais lui obéir, quand il me retint par le bras :

— Tu es encore au collège, je suppose ? -r- Oui, je vais entrer en philosophie.

— Raison de plus pour t'occuper de Ion baccalauréat au lieu de courir les aventures... Et quand lu seras bachelier, que comptes-tu faire ?

— Je voudrais écrire, monsieur Noël, devenir auteur... Cette idée me trotte depuis longtemps dans la tête.

— C'est une idée comme une autre; seulement il te faudra rudement travailler, si tu veux réussir à quelque chose... Deviens un auteur, si tu peux... Mais, pour Dieu, ne t'occupe pas de politique... C'est un trop triste métier!

Un sourire lui effleura ses lèvres, il me caressa doucement l'épaule et me poussa vers le taillis :

■ — C'est une besogne misérable ! répéta-t-il avec la grimace de quelqu'un qui vient d'avaler une drogue nauséabonde... Allons, bonsoir, tourne les talons et tâche d'oublier que tu m'as rencontré

Avec cet égoïsme inné chez les enfants, je n'avais pas pensé un seul instant aux graves ennuis que mes fiasques de carbonaro pouvaient attirer à mon père. L'opportune intervention de ?\'oël Trémont me mit du plomb dans la tête. Je renonçai à fréquenter le gronpe des « Vengeurs de l'Avenir « et je crois bien que notre Société cessa de fonctionner, car, à dater de ce jour-là, je ne reçus plus de convocation.

D'ailleurs, les vacances avaient pris fin, j'étais entré dans la classe de philosophie et la préoccupalion du baccalauréat pour le mois de juillet suivant m'agitait suffisamment pour me distraire de la politique. Mon nouveau professeur, M. Leglève, était un homme froid, correct, scrupuleux, qui n'admettait les utopies d'aucune sorte et se serait cru déshonoré s'il eût apporté dans son enseignement le moindre grain de poésie ou le plus petit mot pour rire. 11 croyait à la philosophie éclectique de M. Cousin et nous l'ingurgitait à hautes doses.

Sa figure glaciale, coupée par de rigides favoris, ne souriait jamais. Il montait en chaire à huit

heures, faisait son cours jusqu'à dix, sans une digression reposante, sans une lueur, sans une saillie. Tant d'austérité me lassa et je cherchai au dehors quelque diversion consolante. J'avais promis à M. Trémont de ne plus me mêler de politi(jue, mais . je n'avais pas juré de couper les ailes à ma fantaisie. L'horreur de la « raison pure » me rejeta tout entier vers les spéculations sentimentales. Les émotions de mon apprentissage dans, le métier de conspirateur m'avaient un instant distrait de mon amour platonique pour Rose Saintot; j'y revins avec plus d'entêtement lorsque le printemps de I80I commença de verdoyer dans les vergers qui bordent la promenade des Saules.

Cette année de philosophie, qui s'était annoncée d'une façon si maussade, n'évoque maintenant en moi qu'une succession d'images joyeuses et de frais souvenirs. Elle me rappelle l'éclosion de ma première jeunesse et tous les éblouissements, tous les enivrements qui accompagnent l'avril de la vie. J'entends encore résonner à mes oreilles ce préhide de la dix-huitième année, dont la musique était semblable à des choeurs harmonieux d'oiseaux, exécutant dans la forêt l'ouverture du printemps.

Je retrouvais Rose chaque dimanche au bal des Saules. Nous dansions ensemble ; ensemble nous devisions sous les ombrages des tonnelles.

Elle entrait alors dans sa dix-huitième année et devenait tout à fait une jeune fille, physiquement et

L'AMli: 1II-: yOEL TIU:.MONT 271

inlcIlecLiiellemeut. Elle était complètement formée et avait, comme sa sœur, une naturelle vivacité d'esprit. Son imagination s'éveillait, son cœur aussi. Elle se montrait plus sensible à mes attentions et me savait gré de la persistance avec laquelle je lui faisais ma cour. A la vérité, elle ne me permettait aucune de ces privautés qui peuvent incliner un amoureux à croire que son amour est partagé. Elle ne m'avait jamais accordé le moindre baiser, et comme elle me devinait très timide, elle se sentait fort en repos de ce côté-là. Mais ses poignées de main étaient plus douces, plus prolongées, et elle me choisissait de préférence pour son cavalier.

Je lui prêtais des romans qu'elle dévorait en cachette et de plus si, matériellement, je demeurais très réservé, je me rattrapais en rimant des sonnets et des élégies où je célébrais sa beauté, où je lui déclarais toute l'ardeur de « ma flamme ». Ces vers écrits pour elle la rendaient très fière et, tout en ayant l'air d'en rire, elle les collectionnait précieusement. Quand je lui glissais dans la main le billet qui contenait mes rimes, elle le serrait furtivement dans son corsage et m'en remerciait par nn regard plus tendre, qui me mettait le cœur en fête.

Cette délicieuse éclosion du premier amour allégeait notablement l'ennui des dissertations philosophiques et des théorèmes de géométrie. Nous atteignîmes ainsi le mois de juillet, et je m'en allai à Nancy subir les épreuves du baccalauréat. Je n'étais

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pas trop rassuré. Les dissipations de l'été, le souvenir de tant de soirées employées à rimer et à galantiser, ne laissaient pas de me donner de cruelles appréhensions. Mais il y a un Dieu pour les amoureux et je fus plus chanceux que sage. Les examinateurs me reçurent avec la mention : « Assez bien! » et je m'empressai de reprendre la diligence pour annoncer la bonne nouvelle à ma famille.

J'étais bachelier, c'est-à-dire débarrassé des entraves universitaires, et j'avais en perspective trois beaux mois de vacances, où l'on me laisserait souffler en liberté avant de m'obliger à me prononcer sur le choix d'une carrière. Je m'en revins à Juvigny plus amoureux que jamais et nous -continuâmes, Rose et moi, à dévider ingénuement le fil d'or de notre mutuelle tendresse. Les occasions de rencontre ne nous manquaient pas. En cette saison, les bals champêtres se multipliaient et Rose trouvait toujours moyen de s'y rendre en compagnie de quelques-unes des ouvrières du magasin. Une fois même, M'^'' Nanine Saintot l'y accompagna.

C'était en septembre, le dimanche de la petite Notre-Dame. J'ai déjà dit, je crois, qu'à cette époque, la fêle patronale du village de Combles attirait hors de la ville la jeunesse des deux sexes. On dansait tout l'après-midi dans une friche située à l'prée du bois, non loin de ce carrefour du Poteau où jadis Noël Trémont avait passé en triomphateur.

Etait-ce ce lointain souvenir qui avait suggéré à

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Naninc l'idée de venir à la fête avec sa petite sœur? Ou bien tout simplement cette tiède journée d'automne lui avait-elle donné le désir d'une promenade au grand air? Je ne sais, mais lorsque je rejoignis Rose sur la pelouse, M"* Saintot aînée était au premier rang des spectateurs.

Nous dansâmes un premier quadrille, puis un second. L'orchestre, composé de deux crins-crins et d'une clarinette, n'était guère enlevant. Mais nous avions dans le cœur une divine musique qui nous rendait légers comme des oiseaux et nous soulevait de terre. L'odeur automnale des grands bois, la tiédeur de ce soleil d'arrière-saison, une insconsciente pointe de volupté aussi nous montaient au cerveau. Nos yeux brillaient, nos mains s'unissaient plus étroitement; nous sautions gaiement sur l'herbe, tout entiers à cette griserie du plein air et de la jeunesse, sans nous douter que notre exubérance amusait le cercle des curieux.

Les gens raisonnables nous contemplaient d'un regard plus ou moins charitable, et l'on nous désignait du doigt.

— Voyez-vous, disait une commère, ces deux tourtereaux?... S'en donnent-ils, du plaisir!

— Les connaissez-vous ? demandait une autre; ils ne se quittent pas et se mangent des yeux.

— Ils sont gentils tous les deux et ça fait une jolie paire d'amoureux.

Nanine entendait ces réflexions et bien d'autres

encore; tant qu'à la fin cela lui porta sur les nerl's. Au moment où, entourant de mon bras la taille de ma danseuse, je me préparais pour la fig'ure du galop. M"* Saintot s'élança brusquement au milieu du quadrille, dénoua rudement notre étreinte et, me séparant de Rose, elle dit à sa petite sœur interdite :

— En voilà assez, n'est-ce pas?... Ne me force pas à faire un esclandre. Rentrons chez nous... J'ai à te parler...

En même temps elle entraînait Rose sur la route, et avant de m'être remis de mon ahurissementj jeus le désagrément de les voir disparaître dans la direction de Juvigny.

Pendant le trajet, elles demeurèrent fort silencieuses. Rose boudait et marchait en traînant les pieds. Nanine, les sourcils froncés, méditait sans doute sur la façon dont elle s'y prendrait pour confesser sa jeune sœur. Du Poteau pour aller jusqu'au haut de la rue du Bourg, il ne faut guère que vingt minutes. Elles arrivèrent un peu essoufflées d;evant le magasin. M"*" Saintot fit passer sa cadette la première, puis, refermant soigneusement la porte, l'introduisit dans l'atelier désert.

— Maintenant nous allons nous expliquer, murmura-t-elle entre ses dents serrées; je déteste les scènes en plein air, et je ne me souciais pas de mettre les badauds dans la confidence de ton équipée... Ah ! çà, tu t'es donc laissé enjôler par le fils Ilussenot ?

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— Je ne me laisse enjôler par personne, répliqua Rose avec humeur. M. Marcel s'est toujours conduit fort convenablement' avec moi, sans ça il y a longtemps que je l'aurais remis à sa place..,

— Il y a longtemps'?... Alors ce n'est pas d'aujourd'hui ?...

— Tu penses ! Si je l'avais vu aujourd'hui pour la première fois, c'est pour le coup que tu pourrais me reprocher d'être trop familière...

— Depuis combien de temps donc cela dure-

t-ii ■:

— Depuis deux ans à peu près.

— Je tombe de mon haut, en vérité !... Comment ! voilà deux ans que ce morveux te fait la cour !... Tu est joliment cachottière I...

— Cachottière?... Peut-on dire! protesta Rose, vexée ; cela se passait au vu et au su de toutes ces demoiselles qui vont au bal ; nous ne nous cachions pas et nous n'avions, du reste, rien à caclier... M. Marcel était très gentil, très réservé, et jamais il ne s'est permis la moindre inconvenance...

— Pourtant, interrompit ironiquement >'anine, je suppose que lorsque vous étiez ensemble, vous ne passiez pas votre temps à réciter des patenôtres... Ça n'en avait pas l'air, du moins, cet après-midi, au bal de Combles !... Et, naturellement, il t'a dit qu'il t'aimait ?

— Dame, oui!... Il me l'a même écrit dans des vers qu'il faisait exprès pour moi.

— Des vers, mazelte !... Et qu'est-ce qu'il chantait dans ces rimailleries-là ?

— Il disait qu'il m'adorait, que c'était pour toujours et qu'il n'aurait pas de plus grand bonheur que de passer sa vie avec moi.

— Et tu l'as cru? s'exclama Nanine en haussant les épaules.

— Je l'ai cru, parce qu'il me semblait que je valais la peine d'être aimée sérieusement... Pourquoi m'aurait-il menti?

— Pourquoi ? Parce que, pour tous ces petits messieurs, des ouvrières comme nous ça n'existe que comme passe-temps et comme amusettes... Il se moque de toi!

— Non... Il ne ressemble pas aux autres et il a du cœur.

— Il a dix-huit ans, et à cet àge-là on se monte facilement la tête ; mais, enfin, admettons qu'il pense ce qu'il dit et qu'il t'aime sincèrement, où ça te mènera-t-il, ces belles amourettes?... A te faire montrer au doigt et à commettre quelque sottise... Ne te rebilTe pas !... Si tu l'aimes, tu lui donneras chaque jour un peu plus de toi-même, jusqu'à ce que tu lui abandonnes tout le. reste et que la dernière faute soit commise... Alors, quand il s'agira de réparer ta faiblesse par un mariage, plus personne !... Ces jeunes gens ne se marient qu'avec des filles de leur monde, et tu seras plantée là... C'est toujours ainsi que ça finit, et je pourrais t'en citer

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un exemple tout récent... L'histoire s'est passée sous mes yeux... Une couturière comme nous aimait passionnément un de ces messieurs de la société, qui prétendait, lui aussi, la chérir de tout son cœur... Et celui-là, c'était un homme !... Ton collégien ne lui allait pas à la cheville... Beau, séduisant, occupant une position brillante... La jeune femme ne sut pas lui résister, elle devint enceinte... Or, le jour même oîi elle allait lui déclarer la chose, l'homme est venu lui annoncer qu'il était obligé de la quitter pour faire un mariage de convenances... La pauvre est restée avec sa honte et ses beaux yeux po.ur pleurer. . .

— Possible, répondit Rose avec un sourire incrédule, mais je saurai me faire aimer, moi ; s'il y a des femmes qu'on abandonne, je ne serai pas de celles-là...

— Tu te crois une exception !... s'écria Nanine impétueusement, moi aussi, je croyais en être une...

— Toi ?... C'était toi '.* murmura Rose suffoquée ; oh! ma pauvre grande!

— C'était moi, reprit l'aînée en baissant la tête ; j'aurais désiré te le laisser ignorer plus longtemps, mais au risque de rougir devant toi, ente voyant exposée aux mêmes dangers, j'ai tenu à t'éclairer sur le résultat inévitable de pareilles faiblesses...

— Tu as un enfant? soupira Rose en saisissant les mains de sa sœur, où est-il '.'

— A la campagne, où je le fais élever et où je vais le voir tous les mois.

— Pourquoi ne l'as-tu pas gardé ici ?

— Parce queje ne voulaispas que les conséquences de ma faute rejaillissent sur toi et sur la maison.

— La faute, ce n'est pas toi qui l'as commise, et personne n'aurait le front de te la reprocher... 0 ma Nanine, amène-nous l'enfant!... Je l'aimerai comme je t'aime, ma chère grande, et il me guérira de mes folies...

Rose s'était élancée vers Nanine ; elle la serrait dans ses bras, elle la couvrait de baisers, et blotties l'une contre l'autre, dans la solitude de l'atelier qui s'enténébrait, les deux sœurs restèrent à pleurer...

Pendant ce temps, moi, j'errais dans les bois de Combles, maudissant ma mauvaise fortune et très inquiet sur le sort de Rose. Je me reprochais d'avoir affiché ma petite amie en public, d'avoir allumé la colère de la sœur aînée et d'être responsable des suites de cette malencontreuse affaire. Je ne connaissais M"^ Saintot que de réputation. Elle passait pour être fort vive, emportée même et pour avoir la main leste. Je voyais déjà Rose giflée, tenue en charte privée et soutirant mille peines à cause de moi. Je ne rentrai chez nous qu'à la brune, je mangeai mon souper du bout des dents ; pendant toute la nuit, je ne songeai qu'au moyen de désarmer la colère de Nanine et de réhabiliter la pauvre enfant que j'avais compromise.

Quand je me levai, le lendemain matin, j'étais décidé à me dévouer et à prendre tout sur moi. Je lis un bout de toilette et, à dix heures, je poussai bravement la porte du magasin de la rue du Bourg.

Au tintement de la sonnette, quelqu'un se leva dans l'atelier, l'huis s'entrebâilla et ce fut la grande Héloïse qui se présenta pour me recevoir. Elle me toisa d'un regard moqueur et me demanda avec un ironique sourire au coin des lèvres, si je venais pour commander une robe.

— Non, répondis-je décontenancé, je désirerais parler à M'"' Saintot en particulier.

— C'est différent, murmura-t-elle ; en ce cas, veuillez vous asseoir, je vais prévenir mademoiselle.

Elle se dirigea vers un arrière-magasin, puis au bout de deux minutes qui me semblèrent interminables, elle reparut, toujours imposante :

— Ayez l'obligeance de me suivre, dit-elle en m'introduisant dans une étroite salle à manger où je trouvai Nanine en peignoir du matin, et où « la première » nous laissa en tête-à-tête.

- — C'est vous, monsieur? commença M"* Saintot en fronçant les sourcils, je suis fort aise de vous voir... Asseyez-vous et expliquez-moi d'abord l'objet de votre visite...

Bien que je me sentisse un frisson dans le dos et qu'une pénible émotion m'étranglât la voix, je pris

mon grand courage et lut exprimai combien j'étais confus et désolé de l'histoire de la veille. Je protestai énergiquement de l'innocence de Rose et de la correction de sa conduite. Moi seul étais coupable ; j'avais eu le tort de la compromettre par mes assiduités. Bien que nous n'eussions l'un et l'autre rien à nous reprocher, j'avais été égoïstement imprudent, je n'avais pas su résister au plaisir de causer avec Rose et à la tendre inclination qui m'entraînait vers elle.

Nanine m'écoutait en hochant la tète , tandis qu'une imperceptible moue d'incrédulité retroussait ses lèvres rouges.

— Ainsi, conclut-elle quand j'eus fini, vous aimez ma petite sœur ?

— Oui, mademoiselle.

— Et où ça vous mènera-t-il ?

— A aimer, répliquai-je sentimentalement. N'estce pas la plus grande joie de la vie i

— Savoir... Comptez-vous épouser Rose ?

— Je ne demanderais pas mieux, repris-je interloqué, mais je n'ai que dix-huit ans...

— J'entends bien, vous êtes trop jeune, vous n'avez pas de position, vous ne pouvez songer à prendre femme, et le reste, et le reste... Puis, quand vous aurez une position, dans cinq ou six ans, votre famille ou vous trouverez que Rose n'est pas un parti sérieux, et vous la planterez là.

— Oh ! mademoiselle...

— Parfaitement... Dans tous les cas, Rose n'a pas le temps d'attendre votre bon plaisir ou celui de votre famille, et elle n'est p:is d'humeur, en attendant, à se laisser montrer au doigt... Par conséquent, mon bel ami, je vous prie de ne plus tournailler autour d'elle et de garder vos soupirs et vos vers pour d'autres clientes...

— Vous me défendez de la revoir'?... m'écriai-je.

— Je vous le défends, répéta très nettement Nanine... Cherchez des aventures ailleurs et laisseznous tranquilles !

— C'est bien, lui dis-je en me levant d'un air tragique, je sais ce qu'il me reste à faire.

— Cela vous regarde.

— Je me jetterai dans la politique... je m'affilierai à une société secrète, et j'y risquerai ma tète... comnie Noël Trémont !

A ce nom, M"" Saintot pâlit légèrement :

— M. Trémont, murmura-t-elle à voix basse, n'est pas un écervelé comme vous... Où avez-vous pris qu'il court de pareils risques?... D'où le savezvous ?

— Je le sais, répliquai-je, parce que, l'autre soir, j'ai entendu le juge Corrard parler de lui chez mon père : « C'est le plus dangereux de tous, disait-il, mais nous le tenons, il conspire avec les rouges, et je n'attends qu'un mot du parquet pour le mettre sous les verrous !... »

— Sachant cela, votre devoir était de prévenir

M. Trémont, repartit-elle dune voix tremblante ; pourquoi ne l'avez-vous pas fait?

— J'ai essayé, mais je n'ai pas pu le joindre... Il est presque toujours absent.

— Il faut guetter son retour, déclara-t-elle impérieusement, ou tout au moins prévenir sa mère... Allons, ajouta-t-elle avec une impatience nerveuse, ne restez pas là à me regarder comme un hébété... Montrez que vous êtes un garçon sérieux et remuezvous... Yous devriez déjà être parti !...

Elle me poussait vivement vers la porte et, avant d'avoir eu le temps de l'implorer une dernière fois en faveur de Rose, je me trouvai dans la rue.

Cependant les événements se succédaient rapidement. L'horizon politique s'ennuageait. Ainsi qu'une planète désorbitée, le monde parlementaire se sentait précipité vers un inconnu mystérieux et menaçant. Le Prince-Président avait profile des vacances pour changer son ministère, constituer un parti militaire et rassembler autour de lui un étal-major de hauts fonctionnaires civils tout dévoués à sa cause. Lorsque l'Assemblée législative se réunit le 4 novembre 1851 et qu'elle entendit la lecture du message présidentiel, elle comprit qu'elle s'était donné un maître.

Des rumeurs de coup d'Etat circulaient parmi les groupes elTarés. La droite monarchiste essayait de se ressaisir et devenait agressive; la gauche, obéissant à ses rancunes plutôt qu'à un véritable esprit politique, volait tantôt avec la droite contre Louis- Napoléon, et tantôt avec le gouvernement contre les monarchistes. Les séances devenaient orageuses; les discussions, dégénérant en altercations violentes et en tumultes scandaleux, ell'rayaient la bourgeoi-

sie de province, déjà lasse du régime parlementaire, et la poussaient à se jeter, affolée, dans les bras d'un sauveur qui la protégerait contre les émeutes . aussi bien que contre les luttes énervantes des partis extrêmes.

On entendait souhaiter tout haut dans les salons l'intervention d'un dictateur qui «jetterait cette Chambre par les fenêtres ». On se répétait un mot de M. de Naives, qui, interrogé sur l'imminence d'une dissolution de l'Assemblée, avait répondu : « Je ne sais qui donnera le coup de balai, mais je m'arrangerai pour être du côté du manche. » Ce coup de balai, chacun l'attendait et en fixait déjà approximativement le jour. Seuls, avec cet aveuglement qui perd les gens passionnés, les chefs des partis de droite et de gauche niaient la possibilité d'un coup de force.

Noël Trémont, de plus en plus sauvage et maussade, semblait partager cette incrédulité. Bien qu'il s'absentât fréquemment, j'avais pu enfin le rencontrer et l'informer des propos tenus par le juge Corrard. 11 n'en fît que rire :

— Merci, mon camarade, me répondit-il ; d'abord, ces gens-là ne sont pas encore nos maîtres, et puis ils n'oseraient pas!... Il passera de l'eau sous le pont avant qu'ils se décident à me boucler...

Un matin de décembre, le 3, je crois, je sortais de chez moi pour m'approvisionner de cigares, quand je fus arrêté par un attroupement qui barrait le trot-

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loir au coin du corps de garde des Vétérans. Des curieux aux dos arrondis jouaient des coudes, se poussaient l'épaule, tendaient le cou et piétinaient dans la boue, sous un ciel gris d'où tombaient par moments des flocons de neige fondante. Sur le mur noirci du corps de garde, au-dessus des tètes, il y avait deux affiches blanches. Je m'approchai et pus lire sur la première, au bas d'un décret de dissolution de l'Assemblée, ces phrases qui me firent l'ellet d'un coup de poing dans l'estomac :

« L'Assemblée est devenue un foyer de complots... Elle encourage toutes les mauvaises passions; elle compromet le repos de la France : je l'ai dissoute et je rends le peuple juge entre elle et moi... » C'était signé : « Louis-Napoléon Bonaparte. » A côté de cette proclamation, la circulaire du préfet s'étalait comme un commentaire brutal. Elle disait : w Vous continuerez à rester calmes ; mais si des manifestations hostiles se produisaient, de quelque nature qu'elles fussent, de quelque part qu'elles vinssent, j'userais sans hésiter des pouvoirs qui me sont donnés, car aujourd'hui plus que jamais, il faut que les méclianls tremblent et que les bons se i^assurent. »

Les gens lisaient cela sans piper, secouaient silencieusement la tète et s'éloignaient. Tout mon jeune sang républicain bouillonnait : « Ainsi, pensai-je indigné, l'attentat est commis, l'Assemblée est chassée^ la liberté succombe sous un nouveau 18 bru-

maire ?...» Je rebroussai immédiatement chemin et je retournai dans le bureau de mon père, oîi j'avais commencé mon apprentissage administratif. Je projetais de mettre les commis au courant de ce qui se passait et de leur communiquer les idées de révolte qui fermentaient dans mon cerveau en ébuUition. Mais au moment où, tout flambant de colère, je poussais violemment la porte, j'aperçus un gendarme installé près du poêle. L'aspect du soldat aux buffleteries jaunes me jeta une douche.

Je me souvins que j'avais été affilié à la société des « Vengeurs de l'Avenir», et mon imagination travailla là-dessus. On avait, sans doute, perquisitionné dans la maisonnette perdue au fond des vignes de Véel, mis la main sur les listes des compagnons ; mon nom y figurait et on venait m'arrèter. .. Je m'avançais déjà avec un air de dignité résignée, mais avec une peur du diable qui me tortillait les entrailles, quand je vis le gendarme tendre avec •un bon sourire une pile de gros sous au commis chargé de la vente du timbre. — Fausse alerte, l'homme au baudrier jaune venait tout simplement acheter une feuille de papier timbré.

La nouvelle du coup d'Etat -s'était rapidement propagée à travers la ville, et il faut avouer que presque partout elle était reçue avec satisfaction. Chez les gens du monde, comme chez les commerçants, l'approbation était plus vive que le blâme. Les républicains seuls étaient attérés. Mais comme

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ils étaient peu nombreux et qu'ils avaient alTaire à un préfet à poigne, ils rongeaient leur fiein en silence. Ils ne désespéraient pas cependant et comptaient sur un brusque soulèvement de la nation exaspérée.

Les journaux locaux étant soumis à une censure rigoureuse et la plupart des feuilles parisiennes étant suspendues ou arrêtées à la poste, on ne connaissait les nouvelles que par les communications officielles de la préfecture. Néanmoins, de confuses rumeurs se répandaient sourdement : des voyageurs racontaient que l'attentat présidentiel n'avait point jpartout été accueilli avec la même indulgence. Ils parlaient d'une protestation de l'Assemblée illégalement dissoute; ils annonçaient que certains départements du Sud-Est étaient en pleine insurrection et que les faubourgs de Paris se couvraient de barricades. En recueillant ces bruits mystérieusement colportés, les gens du parti avancé reprenaient courage et se leurraient encore d'une prochaine revanche...

Bien qu'on s'occupât très peu de politique dans le magasin de « Modes et Confections » de la rue du Bourg, on y avait appris avec émotion les événements de la veille. Les ouvrières de l'atelier étaient toutes bonapartistes; elles ne cachaient pas leur joie et auraient volontiers crié : « Vive l'Empereur !» si la grande Héloïse ne les avait vertement rappelées à l'ordre. Involontairement Xanine songeait à Noël;

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depuis son entretien avec moi. elle s'alarmait facilement et se demandait si la situation de chef de Topposition locale, n'exposait pas Trémont à de sérieux dangers. Heureusement pour elle, les détails de la besogne journalière ne lui permettaient guère de laisser vagabonder son imagination.

Ce même jour, à trois heures après midi, elle devait se rendre pour un essayage chez une de ses principales clientes, M""^' du Ilautoy, femme du procureur de la République, qui habitait rue des Sœurs- Claires, non loin de la rue des Pressoirs. Quand elle arriva au logis du magistrat, la dame n'était pas encore rentrée et la femme de chambre la pria d'attendre dans la salle à manger, qui communiquait par l'une de ses extrémités avec un petit salon servant de cabinet de travail au procureur.

Comme un poêle, allumé depuis le malin, entretenait une chaleur égale et douce dans cette salle, on laissait ouverte la porte de communication, et une épaisse portière retombée servait seule à isoler les deux pièces l'une de l'autre.

A peine installée, ÎSanine surprit le bruit d'une conversation assez animée, qui avait lieu dans le cabinet de travail. Elle n'y prit point garde to'ut d'abord, mais brusquement le nom de Noël Trémont, prononcé par l'un des interlocuteurs, lui ht dresser l'oreille. Inquiète, elle se rapprocha de la portière et elle entendit le procureur répondre d'un ton ennuvé :

— Pourquoi vous acharnez-vous ainsi, monsieur Corrard?... Trémont est un honnête homme, un esprit modéré, et au lieu de le tracasser, il serait plus sage de tâcher de le gagner à la cause de l'ordre.

— Je vous répète, répliquait Corrard de sa voix singulièrement mordante, qu'il est devenu un sectaire, et le plus dangereux de tous, précisément à cause de cette fausse réputation d'honnêteté et de modération. Je sais pertinemment qu'il est affilié à la Société des Droits de l'Homme... A cette heure, lui et ses amis n'attendent qu'un signal venant de Paris pour soulever les passions révolutionnaires dans le département. Un bon mandat d'arrêt nous permettra de le mettre à l'ombre et de nous débarrasser ainsi du chef de la bande... Pourquoi hésitezvous à faire un exemple et à requérir contre lui "?

— Parce que je n'ai reçu aucune plainte et qu'une arrestation dans ces conditions serait illégale.

— Illégale !. .. Quand il s'agit de sauver la société en péril, il faut, comme l'a dit le Prince-Président, sortir de la légalité pour rentrer dans le droit...

Je puis vous affirmer que Trémont a été dénoncé au préfet et qu'il figure sur la liste des gens à arrêter immédiatement.

— Si vous en êtes sûr, M. Corrard, parlez vousmême au préfet, il a pleins pouvoirs et si vous m'apportez un ordre de lui, je m'exécuterai.

— Eh ! cet ordre, je l'aurais déjà, si le préfet

n'était en ce moment occupé à exiger des fonctionnaires une adhésion spontanée au nouveau gouver nement. Mais en vous quittant je vais retourner à la Préfecture; puisqu'il vous faut une réquisition, je vous l'apporterai dès ce soir, et demain matin, les gendarmes pourront empoigner notre homme au saut du lit...

Nanine sentait ses tempes se serrer et une soudaine terreur lui glacer le sang. Elle n'en écouta pas. davantage, sortit de la salie à pas de velours, se glissa dans l'antichambre et informa la servante qu'elle avait oublié une garniture au magasin, qu'elle Fallait quérir et reviendrait avant la nuit. Puis elle s'éloigna en hâte et gagna la maison de ,Noël, aussi vite que purent le lui permettre ses jambes chancelantes. Elle donna son nom à la vieille Bastienne et demanda à parlera M™^ Edme Trémont. Celle-ci était étendue sur une chaise-longue dans le salon réséda. Depuis le commencement de l'hiver elle souffrait de rhumatismes et ne pouvait marcher. En entendant annoncer M"® Saintot, elle tressaillit et ordonna de la faire entrer.

— Excusez-moi, mon enfant, de ne pas me lever, dit-elle à la tremblante Nanine, je suis percluse... Asseyez-vous et remettez-vous^ je vois à votre visage que vous avez quelque chose d'important à me communiquer... Et il faut bien qu'il s'agisse de choses graves, pour que vous vous soyez décidée à venir chez des gens dont vous n'avez 'pas à vous louer...

Je sais tout et vous pouvez parler à cœur ouvert.

— C'est très grave, eu effet, madame, répondit Naiiine en rougissant... Il s'agit de la liberté et peut-être de la vie de monsieur votre fils...

Et tout d'une haleine, elle raconta en ses moindres détails l'entretien qu'elle avait surpris chez M. du Hautoy. La vieille dame écoutait avec une apparente impassibilité, mais l'extraordinaire lueur de ses yeux devenus d'un bleu foncé trahissait une attention fiévreuse. Quand M"« Saintot eut achevé, elle lui tendit la main :

— Merci, mon enfant, vous nous rendez le bien pour le mal; vous êtes, comme je l'avais toujours pensé, une fille vaillante et de grand cœur... Ainsi, le juge Corrard veut livrer mon fils aux hommes du Deux-Décembre?... Cela ne m'étonne pas, c'est un fanatique et les libéraux lui sont odieux. Il en arrivera à ses fins et je suis sûre d'avance que les gendarmes sonneront chez moi demain matin. Seulement, ils ne trouveront pas Noël. Il est à la Percherie.

— Madame, murmura Nanine d'une voix suppliante, vous n'avez pas de temps à perdre... Il faut prévenir immédiatement votre fils afin qu'il puisse profiter de la nuit pour gagner la frontière !

— Oui, certes... Mais qui le préviendra? Je suis impotente et d'ailleurs, si l'on me voyait, moi qui ne bouge jamais, sortir en voiture nuitamment, on clabauderait, cela donnerait l'éveil aux gens de la Préfecture, on me suivrait et Noël serait pris au gîte.

Elle réfléchit un moment et fixa sur M"® Saintot ses beaux yeux bleus qui eurent soudain une expression de maternelle tendresse :

— Non, reprit-elle, il n'y a qu'une personne qui puisse prévenir mon fils sans attirer l'attention, et qui puisse le décider à partir, c'est vous, ma chère!... Suivez jusqu'au bout le bon mouvement qui vous a amenée ici et achevez votre œuvre... C'est une mère qui vous en prie...

— Je vous obéirai, madame, déclara Nanine en se levant très résolue; j'irai ce soir à la Percherie.

— Merci encore!... Êtes-vous obligée de rentrer chez vous avant de partir?

— Oui, madame... D'abord afin de détourner les soupçons, il faut que je passe chez M"*® du Hautoy, qui m'attend pour son essayage. Ensuite, je dois revenir au magasin, trouver un prétexte pour motiver mon absence et prendre des dispositions pour le cas où je serais retenue là-bas plus longtemps que je ne le prévois.

— Très bien... Pendant ce temps, Bastienne ira chez un loueur auquel Noël a rendu quelque service et qui lui est tout dévoué... Cet homme attellera ses deux meilleurs chevaux à sa voiture la plus légère et la mieux fermée... Je pourrais même vous faire prendre rue du Bourg, sitôt la nuit tombée.

— Gardez-vous en bien! s'écria Nanine, c'est pour le coup que les voisins ouvriraient l'œil et bavarderaient. Non, recommandez à votre loueur d'être

avec sa voilure, vers huit heures, à cent pas environ de la Percherie et de nous y attendre... Quant à moi, je me rendrai là-bas à pied, je connais le chemin et je n'ai pas peur.

— Soit, c'est plus sûr, en effet!... Attendez!

Elle détacha une petite clef du trousseau pendu à à sa ceinture, se tourna vers un chiffonnier placé derrière elle, ouvrit un tiroir et y prit une liasse de billets de banque qu'elle tendit à M''*^ Saintot :

— Noël peut avoir besoin d'argent, vous lui remettrez cela de ma part... Encore une prière... Promettez-moi de ne le quitter que lorsqu'il sera de l'autre côté de la frontière belge!

— Je vous le promets.

— Allons, ajouta la vieille dame d'une voix étranglée par une émotion contenue, venez m'embrasser, mon enfant.

Tout d'un élan, Nanine se précipita à genoux; ^jme Xrémont la serra dans ses bras et posa, frémissantes, ses lèvres fanées sur les joues et le front de la jeune femme :

— Vous rendrez ces baisers tout chauds à Noël, murmura-t-elle, tandis que ses yeux se mouillaient; vous lui direz que je vous ai donné toute ma confiance et mon affection... Maintenant, ma chère fille, parlez et que Dieu vous conduise I...

Après un dîner sommaire dont la femme du jardinier venait d'emporter la desserte, Noël Trémont allait et venait tristement dans son cabinet de travail de la Percherie. Sous l'abat-jour très bas, la lampe semblait vouloir ménager toute sa clarté blonde pour les livres et les papiers épars sur le bureau. Hors ce coin de table, le reste de la pièce demeurait dans une demi-obscurité. Sur les chenets, les bûches à demi consumées s'écroulaient lentement et parfois la chute du brasier illuminait d'un rouge éclair les hautes travées de la bibliothèque et les solives du plafond. Au dehors, le vent du nord-ouest soufflait bruyamment; après les ondées neigeuses de l'après-midi, le ciel s'était nettoyé; de longs nuages noirs y couraient encore., comme de sauvages .troupeaux chassés par un invisible berger, mais l'on y voyait par intervalles scintiller plus vivement les étoiles.

Tandis que la rafale gémissait dans la cage de l'escalier, Noël méditait douloureusement sur les événements de la journée : — la nouvelle du coup

L'AMIE DE ÎVOEL TRKMONT 295

d'État éclatant dès l'aube, comme un sinistre tocsin; la Constitution déchirée, l'Assemblée dispersée, les troupes fanatisées se ruant sur Paris, la moitié de la France en état de siège...

Néanmoins, il ne pouvait croire au succès de ces coupe-jarrets qui assassinaient nuitamment la liberté au coin d'une rue. Il était impossible qu'après le premier moment de stupeur, le pays ne se réveillât point et ne fit pas rendre gorge à la poignée d'aventuriers installés à l'Elysée !... Déjà on annonçait que des barricades s'élevaient dans les faubourgs et sur les boulevai'ds. Le peuple aurait certainement raison de cette échauffourée, digne pendant de celle de Strasbourg !

L'avocat s'était retiré à la Percherie, afin de rester plus facilement en communication avec ses amis politiques. Il avait été convenu qu'au premier signal, il irait se joindre à eux pour tenter un coup de main sur la préfecture et donner ainsi le bon exemple aux républicains clairsemés dans le département. Trémont se tenait prêt. Peu lui importait de risquer sa tête, maintenant que sa vie était manquée; il n'avait plus autour de lui que des ruines : ambitions déçues, illusions écroulées, amours mortes. Nanine l'avait repoussé, elle lui refusait même la consolation de connaître leur enfant, dont elle revendiquait la possession exclusive.

La seule personne qui eût pu rattacher Noël à l'existence était M""^ Edme Trémont; mais sa mère

partageait toutes ses convictions ; la première, au milieu des incertitudes de l'heure présente, elje lui eût conseillé d'aller de l'avant, de se sacrifier pour la république ainsi que l'eût fait son père le Conventionnel...

Entre deux bourrasques, l'avocat distingua le timbre clair de l'horloge qui sonnait huit heures au clocher de l'église. Il se rassit dans le large fauteuil placé au coin de la cheminée et demeura rêveur devant le brasier qui s'affaissait et se couvrait de minces pellicules blanches. Des souvenirs^ évoqués par les capricieuses lueurs de la braise, montaient doucement dans son cerveau. Il se reportait à quatre années en arrière, à l'époque heureusp où la politique ne l'avait pas encore jeté hors de sa voie, ou son amour pour Nanine s'épanouissait en toute sécurité comme un bouquet de roses franches dans la tiédeur d'une nuit de juin. Il se remémorait avec mélancolie le trouble délicieux aveclequel il comptait lesminutes précédant l'arrivée de la jeune femme à la Percherie et l'excitation joyeuse qui le secouait de la tête aux pieds, lorsqu'il entendait tinter contre la vitre la poignée de sable lancée par Nanine...

A ce moment, un coup de vent plus fort ébranla le faîte de la toiture, et à travers la rafale, comme un mystérieux rappel des soirs fortunés d'autrefois, de minces graviers résonnèrent sur les carreaux de la croisée.., Noël tressaillit. Ce n'était sans doute qu'une chute accidentelle de plâtras détachés par le

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vent ; pourtant ce pouvait être aussi le signal convenu avec les compagnons de la Société des Droits de l'Homme? A tout hasard, dans l'incertitude, il descendit à tâtons les marches de son escalier, longea le corridor et enlr'ouvrit avec précaution la porte d'entrée. Mais à peine cette porlefut-elleentre-bàillée, qu'une main nerveuse la poussa violemment; dans l'encadrement de la baie, une forme féminine apparut, enveloppée dans une cape noire, et se précipita vers le maître du logis qu'elle serra convulsivement dans ses bras en murmurant :

— Oh! m' n' ami, m' n' ami, c'est moi!...

Noël sentit un instant la tète lui tourner... Non, il n'avait pas d'hallucination; c'était bien Nanine qu'il croyait perdue, Nanine retrouvée par enchantement! Pendant quelques secondes, leurs corps ne firent plus qu'un et leurs lèvres se confondirent. Puis brusquement Trémont verrouilla la porte refermée ; avec une hâte craintive, il entraîna la jeune femme et, comme au temps jadis, la porta dans ses bras jusqu'au sommet de l'escalier. Quand ils furent rentrés dans la chambre, il enleva l'abat-jour de la lampe et contempla avec un extatique ravissement M"^ Saintot qui s'était débarrassée de sa cape.

— 0 ma bien-aimée, s'écria-t-il en se tournant vers elle et en la pressant contre sa poitrine, tu me reviens, tu m'as pardonné?...

— Oui, répliqua-t-elle fébrilement, les dangers que tu cours m'ont fait tout oublier... Ne t'avais-je pas

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promis que le jour où tu serais vraiment dans la peine, tu me reverrais auprès de toi?... Ce jour-là est arrivé...

— Moi, dans la peine! prolesta Noël avec exaltation, je n'ai jamais été aussi heureux... Il n'y a plus de peine pour moi, maintenant jque tu m'es rendue!...

— Hélas! repartit Nanine, ne t'illusionne pas... Tu n'as jamais été plus près d'un réel danger... On t'a dénoncé à la Préfecture, le jugeCorrarda obtenu contre toi un mandat d'arrêt et demain matin les gendarmes viendront te chercher... J'ai su tout ça tantôt par un miraculeux hasard; j'ai couru chez ta mère qui m'a priée d'aller t' avertir à la Percherie... Et me voici... Maintenant, dépêchons, nous n'avons pas une minute à perdre...

— Ma pauvre Nanine, soupira-t-il en la couvrant de baisers, ne t'ai-je donc retrouvée que pour être obligé de m'arracher de tes bras?... Enfin, je partirai du moins avec la consolation d'avoir obtenu ton pardon, regagné ton amour, de t'avoir serrée contre mon cœur. Ce sera ma joie unique si les argousins de Bonaparte m'emmènent en prison !...

— En prison ! se récria M^'® Saintot, mais je ne veux pas que tu y ailles et tu n'iras pas !.. Ecoute, tout est prévu : — à cent pas d'ici une voiture fermée, attelée de deux bons chevaux, conduite par un homme sûr, t'attend à un détour de la route. Les nuits d'hiver sont heureusement longues. Quand les

gendarmes, ayant déjà perdu du temps rue des Pressoirs, arriveront à la Percherie, toi, tu auras atteint Verdun. Là, le conducteur changera de chevaux et filera dans la direction de Montmédy... Avant qu'on ait prévenu par un exprès les autorités de là-bas, tu auras gagné la frontière et tu seras sauvé...

— Oui, répliqua Noël avec un triste sourire, un beau rêve, mais irréalisable!... Le devoir m'attache ici... Les amis politiques qui ont lié leur sort au mien comptent sur moi. Je les attends à la Percherie d'un moment à l'autre, et je ne puis les abandonner... Ce serait une trahison.

— Ah ! par exemple, s'exclama Nanine révoltée, elle est trop forte celle-là!... La politique t'a déjà fait assez de mal pour que tu y renonces définitivement. . . Ton devoir est ailleurs, près de ton fils et de la femme que tu prétends aimer...

— Mon fils'?... répéta-t-il...

Un sentiment de joie et d'orgueil le transfigurait soudain et le remuait jusqu'au fond des entrailles.

— C'est donc un fils, Nanine?... Tu me permets de le connaître enfin, et de m'occuper de lui?

— Non seulement je te le permets, mais je veux que tu vives pour lui... Et le seul moyen, c'est de t'échapper d'ici, c'est de fuir sans hésiter un instant...

— Ce sera tout de même une désertion... Qu'en pensera ma mère?

— Ta mère!... Mais c'est elle qui t'ordonne de partir, reprit Nanine en fouillant dans son corsage, et la preuve c'est qu'elle m'a chargée de te remettre

' cet argent pour la route.

Elle lui tendit la liasse de billets, qu'il regarda un moment avec attendrissement.

— Chère femme, reprit-il, elle a pensé à tout... Ainsi, elle consent à ce que je m'en aille sans la revoir ?

— Elle m'a donné pour toi ses plus chauds baisers, et je te les ai apportés... Je lui ai promis de ne pas te quitter avant que tu aies passé la frontière.

— Oh ! Nanine, murmura-t-il complètement retourné, vrai, tu partiras avec moi?

— Crois-tu que j'aurais le cœur de te laisser t'en aller tout seul sur le chemin de l'exil? .. Mais tu es donc absolument aveuglé par ta maudite politique ? Tu ne comprends donc pas que je t'aime passionnément, que je n'ai jamais cessé de te chérir, même au plus fort de tes folies et de tes mauvaisetés ?.. A l'heure où j'étais le plus abandonnée, au moment d'accoucher là-bas, à Nancy, c'est à toi que je pensais et, craignant d'y rester, c'est à toi que j'envoyais mes dernières tendresses et mes dernières recommandations... Je te montrerai ma lettre, un jour, je l'ai gardée... Oui, m'n'ami, nous nous en allons ensemble, et quand tu seras sain et sauf en Belgique, je ne me séparerai de toi que pour quelques jours ; j'irai tranquilliser ta mère, arranger mes

affaires avec Héloïse, prendre mon iils dans son village, et je te l'amènerai là oii tu te seras installé... Il y aura encore du bonheur pour nous, va, mon Noël adoré... Nous vivrons une nouvelle vie à nous trois, unis à jamais pour les bons et les mauvais jours, dans la joie comme dans la douleur... Et je serai ta tienne pour toujours !

Des baisers encore , silencieux et mouillés de larmes, puis Noël coiffa son feutre, s'enveloppa dans son manteau et, jetant un rapide coup d'œil circulaire sur la pièce, oîi le feu se mourait :

— Peut-être, observa-t-il, faudrait-il prévenir la jardinière de mon départ?

— Nenni, répliqua prudemment Nanine, il faut au contraire laisser tout ici comme si tu devais y revenir demain... Les gendarmes guetteront ton retour, et cela nous fera gagner du temps.

— Eh bien ! partons !

Il prit la lampe pour éclairer son amie et ne la souffla que lorsque Nanine fut dehors ; puis il ferma la porte, empocha la clef, et bras dessus, bras dessous, ils cheminèrent sur la route. Gomme M"® Saintot l'avait annoncé, ils trouvèrent le conducteur et son attelage à cent pas plus loin. L'homme, en les apercevant, sauta de son siège et ouvrit la portière. Il parut étonné de voir deux voyageurs là où il n'en attendait qu'un.

— G'est-il vous, monsieur Noël ? demanda-t-il.

— Oui, Rouyer, oui, mon brave !

— Eh bien, montez vivement avec votre dame. Nous n'avons pas le temps de nous amuser si nous voulons être à Verdun au petit jour... Votre maman, • qui est une femme de précautions, a logé dans le coffre une valise de linge et des provisions... Vous ne manquerez de rien en route... Vous y êtes?... Bon, maintenant démarrons !...

Il grimpa sur le siège, fouetta les chevaux, et 1 attelage fîla dans la direction de Juvigny pour reprendre, au pont de la Rochelle, la grande route de Verdun.

Noël avait passé son bras autour de la taille de Nanine et, blottis l'un contre l'autre, ils regardaient silencieusement les arbres de bordure fuir de chaque côté du coupé noyé dans l'ombre. On traversa Naives déjà endormi, puis Rumont, Rosne, Erize ; on trotta au milieu de grands plateaux nus que balayait le vent du nord-ouest. A la fin, emmitoufflés dans les couvertures, bercés par le roulis du coupé, les deux voyageurs s'endormirent épaule contre épaule, et ne se réveillèrent qu'au petit matin, en vue des remparts de Verdun. Le conducteur stoppa un moment pour exposer ses projets à Noël :

— Je vais m'arrêter chez un loueur de mes amis, qui me donnera des chevaux frais. Pendant ce temps vous déjeunerez dans le coupé, je casserai une croûte et nous repartirons avant que les gens d'ici soient seulement sortis de leur lit...

Le programme fut exécuté ponctuellement. A midi ,

la voiture entrait à Damvillers ; trois heures après, laissant Montmédy sur la çjauche, elle gagnait la frontière par Grand- Verneuil et Ecouviez; à la tombée du jour, elle s'arrêtait devant une auberge de village à Lamorteau. On était en Belgique.

— Vous voici rendu, monsieur Noël, annonça le conducteur ; je vas transporter votre bagage à l'hôtel, puis, avec votre permission, je m'en retournerai sans débrider jusqu'à Montmédy, où nous coucherons, mes chevaux et moi... Il ne me reste plus qu'à vous souhaiter bonne chance et bonne nuit...

— Attendez, Rouyer, dit Nanine, je repars avec vous...

Elle sauta au cou de Trémont et ils s'embrassèrent amoureusement.

— Au revoir, m'n'ami, murmura-t-elle ; je vais rassurer ta mère... Ecris-nous dès que tu seras installé à Bruxelles. J'irai t'y rejoindre avec ton fils.

Elle remonta dans le coupé qui reprit le trot. Du seuil de l'auberge où commençaient pour lui les jours d'exil, Noël suivit du regard, aussi loin qu'il le put, le profil de son amie penchée à la portière et agitant la main, puis tout disparut noyé dans les cendres grises du crépuscule...

Trois ans après, ayant terminé mes études de droit, j'avais obtenu de ma famille le viatique nécessaire pour une excursion en Belgique. A Bruxelles, ma première visite fut pourNoël Trémont. Il habitait une

confortable maison dont les fenêtres donnaient sur le parc Léopold. M'"' Saintot et lui étaient mariés depuis plus de deux ans déjà. M™'' Edme Trémont avait retrouvé assez de forces pour faire le voyage et s'établir près des deux époux, mais à cet âge on ne se déracine pas sans danger ; peu de temps après elle tombait malade et mourait dans les bras de ses enfants. M. Trémont s'était rapidement créé à l'étranger une belle position. Professeur à l'Université libre de Bruxelles, avocat consultant très achalandé, il avait le premier organisé, au cercle du Parc, ces conférences littéraires qui mirent en relief plusieurs des hommes politiques réfugiés en Belgique après le coup d'Etat.

Je passai une soirée avec l'heureux ménage. Je fis connaissance avec le petit Germain-Noël, qui avait hérité de l'intelligence vive de son père et de la bonne humeur de sa mère. Je revis Nanine plus séduisante et plus en beauté depuis qu'elle jouissait en sécurité de son bonheur; et je revis aussi avec un violent battement de cœur la jolie Rose, qui était venue s'établir près de son aînée après la cession du magasin à la grande Héloïse.. .

Le lendemain, comme je regagnais Juvigny par le Luxembourg belge, M. Noël voulut me reconduire jusqu'à la vallée de la Semois. Nous ne nous arrêtâmes qu'à Lamorteau, où il fallut nous séparer. De là, on voyait bleuir les coteaux de Grand- Verneuil et verdoyer les forêts de France.

L'AMIE DE NOËL TREMONT 30ri

— Je viens souvent l'été jusqu'ici, dit M. Trémont mélahcoliquement ; il me semble que j'y respire plus à l'aise ; je sature mes poumons de cet air qui m'arrive de France... Je devrais être pleinement satisfait de mon sort, et pourtant il me manque je ne sais quoi... Je me sens toujours un dépaysé et je t'envie, mon camarade, de pouvoir contempler à ton aise les clochers de notre ville haute !

Il poussa un gros soupir, puis détournant la conversation :

— A propos, reprit-il, et la littérature ? Où en estu de tes projets ?

— Je travaille toujours, monsieur Noël, répondis-je, mais jusqu'à présent je me heurte à mille difficultés.

— Ne te décourage pas, garçon, s'écria-t-il de sa chaude voix si sympathique, comme a dit Goethe : « Tous les commencements sont durs ; » pioche ferme et exerce-toi à vouloir... Là où il y a une volonté, il y a un chemin... Mais surtout si tu veux faire de bonne besogne, ne te fourvoie pas dans la politique !... On y laisse le meilleur de son cœur et de son talent ; on en revient avec la bouche amère et les mains pleines de cendres...

E V U E l" .\ , I .M P R I H E lU E U E C H .\. U L E S H È IV I S S E Y

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