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CHAPITRE PREMIER

LES SOUVEXIRS INEDITS DE L AMIRAL CHARLES BAUDIW

L'ancienne marine, — la marine d'avant Richelieu, — ne connaissait que trois grades, comme la marine des galères : enseigne, capitaine commandant, capitaine pourvu de la commission d'amiral. En plus d'une circonstance, on pourrait souhaiter qu'il en fut encore ainsi. On trouverait alors dans chaque grade, suivant la nature de la mission à remplir, des prudents ou des audacieux, des Tourville ou des Nelson, des Doria ou des don Juan d'Autriche. On a remarqué que les nations, au sortir de la guerre civile, deviennent presque toujours des nations conquérantes : la raison en est simple j la guerre civile engendre déjeunes généraux. L'empereur Napoléon ne s'arrêtait guère à ces distinctions gênantes de capitaine de vaisseau et de capi-

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laine de frégate, de vice-amiral et de contre-amiral ; il semble même qu'il ail montré, vers Tannée 1812, un penchant très-marqué à chercher les hommes dont il avait besoin dans les rangs inférieurs de cette marine si cruellement éprouvée, qu'avec une persistance infatigable il appelait une dernière fois à renaître. Le commandement de plusieurs frégates fut, à celte époque, confié à des officiers que leur grade ne destinait à commander que des corvettes ou des bricks. Charles Baudin fut un de ces capitaines.

Les vaillants officiers, espoir, dans leur jeunesse, d'un règne qui finissait, honneur et force, dans leur maturité, de deux autres gouvernements successivement emportés par la tourmente révolutionnaire, je les ai presque tous connus au début de ma carrière. Quand je parle marine, il m'est bien difficile de ne pas répéter involontairement leurs leçons; quand j'interroge le passé pour y puiser des exemples, ce n'est jamais sans un certain regret que j'invoque d'autres souvenirs que ceux de leurs exploits. Ai-je besoin, en effet, de rétrograder jusqu'à Louis XIV pour apprendre à la génération en qui repose notre fortune à venir, comment on franchit un goulet réputé inexpugnable? L'entrée de

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vivo lorce d'une escadre à voiles dans h; Tajfe, entreprise que n'osèrent, au temps de notre occupation, affronter les Anglais, est, à coup sûr, un fait d'armes dont auraient été fiers les Duquesne et les Duguay-Trouin. La prise du château de Saint-Jean d'Ulloa, « ce Gibraltar des Indiîs » , assis sur un récif, honore-t-elle moins les armes françaises que le bombardement de Gènes ou le bombardement d'Alger? Saint- Jean d'Ulloa, Tanger, Mogador, ce sont des résultais complets et décisifs, obtenus avec de chétifs moyens sur des côtes au plus haut degré périlleuses. Que pourrions-nous donc demander de mieux aux lointaines légendes des vieux siècles de gloire? Que nous promettra de plus éclatant notre formidable marine à vapeur, avec ses puissantes machines, ses flancs invulnérables et son artillerie monstrueuse?

A côté de ces noms sacrés par la victoire, j'aurais bien d'autres noms illustres à citer, quand même je voudrais me borner à la période de renaissance qui commence en 1809 pour finir en 1814. Rosamel, Dupotet, de Mackau, Hugon, Lalande, de Rigny , Roussin , Baudin , de La Susse , Parseual sortent de l'école qu'ont fondée les Duperré, les Emériau, les Bouvet, les Hamelin, les Motard, les

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Cosmao, lesPIassan, les Honrayne, — si j'en oublie, on voudra bien remarquer que j'omets à dessein le nom de mon père. — Tous ces hommes de guerre, si remarquables à des litres divers, avaient un trait commun qui m'a vivement frappé : ils ne mettaient rien au-dessus de la prise d'une frégate anglaise.

Des frégates anglaises I On n'en a jamais pris beaucoup. L'amiral Roussin, près de qui j'ai passé de si longues heures, quand de cruelles souffrances le condamnaient, après deux ministères, à l'inaction, m'a très-peu parlé de sa campagne du Tage; en revanche, il ne se lassait pas de m'enlretenir de ses croisières dans l'Inde. L'amiral Baudin n'eût point échangé, j'en suis convaincu, son combat du Renard contre la conquête de tout le Mexique. Aussi, le jour où, cédant aux sollicitations de ses enfants, le vainqueur de Saint-Jean d'UUoa et de la Vera-Cruz essaya de rassembler ses souvenirs, consentit même, par un suprême efforl, à les conGer au papier, le vit-on déposer la plume dès qu'il fut arrivé à l'année 1815. On eût dit qu'à partir de ces jours néfastes, l'histoire cessait d'offrir quelque intérêt et ne méritait plus d'êlre racontée.

Si incomplet qu'il soit, le manuscrit rédigé en 1847 n'en est pas moins un manuscrit de trois cent

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cinquaule-sept pages in-folio. On le mellait hier à ma (lis[)Ositi()n, m'abandonnant le soin d'en faire l'usage que je jngerais le plus utile à Tinstruction de nos offieiers. Pour atteindre ce but, il m'a paru qu'il me suffirait de condenser un travail qui portait en lui-même toute sa valeur technique et littéraire. Je laisserai donc autant que possible la parole à l'amiral Baudin, n'interrompant que bien rarement par mes réflexions son récit. On ne reconnaîtra pas seulement le héros à ses actes, on retrouvera aussi l'homme dans son style.

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