‹ L'amiral Baudin; with mapsChapitre 11 sur 32 · LA PREMIÈRE DÉCORATION · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE DÉCORATION

Le capitaine Motard se disposait à rentrer en France. Sa santé était très-affaiblie par six années de fatigues constantes, et la Sémillante, qui tenait la mer depuis Tannée 1803, à bout de forces comme son capitaine, venait d'être condamnée : on commençait à la démolir, quand des acquéreurs se présentèrent. La longue durée du blocus hermétique qui nous était infligé avait porté à un taux fabuleux le prix des denrées coloniales importées en France : une douzaine de navires bons marcheurs s'apprêtaient à partir du Port-Louis avec des chargements de sucre et de café. Ces navires, bien que leur cale fut remplie de marchandises, n'en étaient pas moins armés en guerre. C'était ce qu'on appelait alors des aventuriers, La vieille Sémillante^ grâce à sa marche supérieure, devait constituer un

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aventurier sans pareil. On lui confia une cargaison évaluée h cinq on six millions de francs, on lui donna pour capitaine le fameux Surcouf, et les passagers sollicitèrent en foule la faveur d'embarquer sur un navire que la fortune avait toujours favorisé. Au nombre des passagers qu'emporta, le 20 novembre 1808, la frégate la Sémillantej, transformée en vaisseau de commerce, se trouvaient son ancien commandant, le capitaine Motard, et l'enseigne de vaisseau Charles Baudin. La Sémillante devait se rendre à Bordeaux : la rencontre de plusieurs croiseurs ennemis, à l'approche des côtes de France, la contraignit de se rejeter vers le nord. Il fut aussi impossible de gagner Lorient que la Gironde. Aux abords de Brest, il fallut encore prendre chasse. Le vent soufflait de l'ouest grand frais; plusieurs des voiles de la frégate furent emportées. Il était fort à craindre que, pendant la nuit, le vent et la mer ne jetassent la Sémillante sur les rochers de l'île d'Ouessant. Surcouf alla se coucher : « Comment donc! se coucher? î> Surcouf abandonnait-il la partie? Livrait-il son équipage aux hasards de la mer? Surcouf faisait, en cette occasion, ce qu'eût fait le capitaine Bouvet : il reprenait des forces, n'ayant, pour le moment, aucune manœuvre à

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tenter. Savoir dormir à propos est le propre des grandes âmes et des bons ca|)itaines.

Surcour, nous apprend l'amiral IJaudin, avoua le lendemain que, réveillé en sursaut par les coups de mer qui embarquaient à bord, il avait cru plus d'une fois que c'en était fini de la frégate. Le jusant joua en cette occasion le rôle du bon génie : il soutint la frégate contre la force du vent qui la portait à terre. Au point du jour, la Sémillante doublait l'île d'Ouessant : seulement le flot élait survenu, et le flot entraînait la frégate sauvée dans la Manche.

Le port le plus voisin était Alorlaix : la Sémillante se présente à l'entrée de la rade avant la nuit. Elle est assaillie par les coups de canon du château bâli sur l'îlot du Taureau. Le temps ne permettait pas d'envoyer à terre une embarcalion. La frégate, avec son équipage sur les dents, ses voiles en lambeaux, se décide à faire route pour Saint-Malo. Le 3 février 1809, elle mouille dans la baie de la Fresnaye. Au point du jour, on se dispose à lever l'ancre. Les passagers, réveillés de bonne heure par le désir de saluer la côte de France, sont tous accourus sur le pont : les batteries de la baie, aussi perspicaces que celles du château de Morlaix, choisissent ce moment pour ouvrir leur feu. Le premier boulet

écorche le grand mât, couvre d'éclats le capitaine Motard et lui enlève son chapeau. Les passagers s'empressent de rentrer dans le faux-pont. La canonnade cependant continue : la brise heureusement était fraîche, la frégate fut bientôt hors de portée. Le port de Solidor ne tarda pas à la recevoir.

Quelle existence de perpétuelles alarmes et combien les chétifs avaient alors de chances pour rester en route ! On ne connaissait pas de vieux dans ce temps-là : on ne rencontrait que des vieillards, et de beaux vieillards, je puis le garantir. Le 13 février, Charles Baudin arrivait à Paris avec le commandant Motard : il était toujours enseigne de vaisseau. A peine descendait-il de voiture que le capitaine de vaisseau Morel-Beaulieu, aide de camp du ministre de la marine, venait lui annoncer que l'Empereur le nommait chevalier de la Légion d'honneur. Nous ne savons plus ce que vaut la première décoration. La croix d'honneur était, en 1809, une distinction plus flatteuse que tous les grades du monde : elle vous introduisait dans la légion des braves, et à quelle époque! à une époque où être héroïque s'appelait simplement « faire son devoir 3) .

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