L A M I II A L B A U D I
Baudiri, nomme au commandement du Renard, n'attendit, du resle, que quelques jours à peine son
sable (l'en suivre la marche d'un œil attentif et de pourvoir rapidement aux nécessités du jour. Il n'y a pas vingt ans, une administration soi<jneuse et paternelle se croyait avec raison tenue d'assurer aux jeunes (]ens (pi'elle admettait dans les rangs de la marine de l'Etat, un avancement léfjitime et régulier. Elle proportionnait les appels, bien moins aux besoins de son service qu'aux vacances prévues dans les cadres. Aujourd'hui, cette sollicitude n'a plus su raison d'êlre. Au lieu de passer par la caserne et de porter le sac, quel jeune homme doué de quehjue instruction ne préférerait payer sa dette à la patrie dans les modestes fonctions d'aspirant de marine ou d'enseigne de vaisseau? A vingt-quatre ou à vingt-cinq ans, il ue sera pas trop tard pour chercher une autre carrière, soit dans l'industrie, soit dans l'agriculture, soit même dans les chances d'une vie aventureuse. Je serais donc d'avis de limiter moins rigoureusement le nombre des élèves de l'Ecole navale. Vous imprégnerez ainsi une généreuse élite destinée à se répandre plus tard sur la surface du pays, d'un rare et précieux esprit de discipline. Ceux dont la vocation persistera vous fourniront, par voie de sélection, des lieutenants de vaisseau et des officiers supérieurs; les autres vous auront donné leur jeunesse. Vous leur aurez dû : pour vos cuirassés, des surveillants que ne remplaceront jamais les seconds maîtres et les quartiers-maîtres; pour les nombreux éléments de votre flottille, des capitaines imbus de ces traditions de devoir et d'honneur qui sont encore le meilleur enseignement puisé dans vos écoles.
A-t-on songé à l'armement de ces canonnières, de ces torpilleurs, qui se compteront bientôt par centaines, je serais tenté de dire par milliers? On s'en repose sans doute, pour les mettre en campagne, sur les officiers de réserve, sur les capitaines au long cours. Je crains que celte ressource ne soit insuffisante ou, pour ne rien dissimuler de ma pensée, j'appréhende qu'un semblable apport ne soit plus assez jeune.
Le service de l'Etat est devenu aujourd'hui un impôt auquel nul ne saurait se soustraire : dans la marine, on pourra l'acquitter plus gaiement et plus utilement que partout ailleurs. Il importe de
M-: IMIKMIKU COMMAIVDKMKNT. 61
brevet de lieutenant de vaisseau : ce yrade lui fut conféré le 21) août 1801), h 1 âge de vingt-cinq ans. Accompagnons-le maintenant à la mer, et voyons quel parti il saura tirer de son brick ligurien et de son équipage en majeure partie génois.
a Le 22 août 1810, dit-il, j'étais en croisière sur la côte de Toscane * avec le Renard et la Lirjurie^ petit brick de dix commandé par le lieutenant Serra,
faire renaître chez nous cet esprit d'entreprise qui nous distingua jadis ci qui fut si longtemps le seul lot réservé aux cadets de famille. Ou parle sans cesse de colonisation. Qui colonisera mieux que de jeunes officiers démissionnaires? L'École navale devrait être, à mon sens, une pépinière d*aventuriers sans rivaux, a l'Ecole des hautes études D pour tous les cœurs vaillanls que l'inconnu attire. En un mot, j'inviterais l'administration à se préoccuper sans aucun scrupule des besoins de la flotte : l'initiative privée saurait bien dégager, au moment voulu, des cadres trop encombrés. Le mariage, à lui seul, y suffirait.
J'émets là, — je ne me le dissimule point, — un vœu inattendu. Qu'on en soude cependant les conséquences! On découvrira sans peine tout ce que la marine et la société pourraient gagner à le voir accompli. Pour doubler sans frais le nombre des aspirants, la recette est facile : ne gardez vos élèves sur le vaisseau -école qu'une année au lieu de deux. Vous craignez peut-être qu'ils ne sortent pas de cette école flottante assez instruits. Permettez-moi de ne pas partager votre inquiétude. Ce sont des officiers de mer^ ce ne sont pas des ingénieurs ou des professeurs que vous voulez former. Le régime du cloître est bien dur pour des novices de dixhuit et vingt ans : abrégez autant que possible ce temps d'épreuve.
Si jamais la question venait à l'étude, il serait bou, je crois, d^ s'enquérir de la façon dont les choses se passent dans les maril?îs étrangères.
^ Voyez dans l'ouvrage intitulé : La bataille de Lépante, t. I, le croquis des côtes de l'Italie.
62 l/AMIRAL BAUDIM.
qui est devenu contre-amiral dans la marine sarde. J'aperçus une frégate anglaise sous le vent à nous, et j'allai la reconnaître. Celte frégate était le Sea HorsCy — le cheval marin, — de quarante-quatre canons, capitaine Stuart. Par prudence, je laissai le long de la côte la Ligurie, dont la marche était assez inférieure : j'avais, au contraire, confiance dans la marche du Renard. Je n'hésitai pas à narguer de très-près la frégate anglaise. Le vent, par malheur, tomba tout à coup, puis, après un certain intervalle de calme, s'éleva une légère brise, que reçut avant moi le Sea Horse, Pendant que j'étais encore condamné à une immobilité complète, le Sea Horse arriva sur le Renard, toutes voiles dehors. 5)
Le vent finit toujours par venir à qui sait l'attendre. Le Sea Horse approchait rapidement, mais les premiers souffles de la brise commençaient à enfler les voiles du Renard. Le brick prit chasse vers le golfe de laSpezzia. Orage affreux, échouage sur les bancs de la Magra : la frégate, aussitôt que l'orage s'est dissipé, reparaît. Le temps était magnifique, la mer unie comme un lac, la brise légère. Le Sea Horse se met à croiser devant le brick échoué, et, jusqu'à sept heures du soir, le canonne comme une cible.
\.K l'UEMIKU COMMANDE ME \T. 63
Le tir n'est guère exact sous voiles, car on apprécie généralement assez mal une distance qui varie sans cesse : le Benard eût dû être pulvérisé ; il sortit de cette aventure sans avaries graves. La nuit venue, la frégate s'éloigne, le brick se remet péniblement à flot. Le port de la Spezzia ne lui fournirait aucune ressource, il lui faut gagner Gènes. A mi-route, entre la Spezzia et Rapallo, ce port génois où Louis XII, alors duc d'Orléans, battit en 1494 les Napolitains de Frédéric d'Aragon, se rencontre une petite ville appelée Levanto. L'inspecteur général des côtes de Ligurie y avait constaté récemment la présence d'une batterie de cinq canons. L'inspection ne fut pas poussée plus loin. Le hvickleRenaj^d rasait la terre : une voile venait de se montrer au large 5 bientôt cette voile grandit, elle arrive poussée par une grande brise. C'est encore le Sea Horse. Le capitaine Baudin n'hésite pas : il va jeter l'ancre sous la protection des batteries de Levanto. « Sergent de garde, où est votre capitaine? — Je n'en ai pas; c'est moi qui commande. — Disposez vos canons. — Mes canons sont encloués. » Le capitaine Baudin envoie chercher un vilebrequin. Les lumières des canons sont, en effet, bouchées; on n'y a cependant enfoncé aucun clou : la rouille
64 L AMIRAL BAUDIW
seule a fini par acquérir la dureté du métal. Au bout de quelques minutes, le vilebrequin a fait son office.
Pendant ce temps , la frégate anglaise s'est approchée à portée de canon : elle met en panne et envoie sa volée. Le brick et la batterie ripostent. Les Anglais avaient, sous l'Empire, un respect inouï des batteries de côte. Ils les enlevaient quelquefois par un débarquement; ils ne les affrontaient jamais de face. Dès que le Sea Horse s'aperçoit que la terre s'en mêle, il vire de bord et s'éloigne. Des cinq pièces qui composaient la batterie, trois avaient déjà brisé leurs affûts; les deux autres affûts menaçaient ruine. Je m'explique maintenant que l'amiral Baudin, préfet maritime à Toulon en 1842, m'ait envoyé, avec le capitaine du génie Rivière, inspecter les défenses côtières du 5^ arrondissement : il se rappelait l'épisode de 1810 et l'état des batteries de Levanto. Je ne crois pas me tromper en affirmant que c'est aux instances réitérées de l'amiral que nous devons les résolutions qui furent prises, vers la fin du règne du roi Louis- Philippe, au sujet de ces ouvrages, désarmés en 1816 et laissés depuis lors dans le plus complet abandon.
LK PUKMIEIl COMMAWDEMIÎIVT. 65
Pendant tout le reste de l'année 181 0 et le courant de Tannée 1811, le /?^/2«r^/ fut activement employé sur les côtes de Toscane et de Liguric. Son service s'étendait jusqu'aux îles d'Elbe et de Corse; il consistait principalement dans la protection des convois. Au mois de juillet 1811, le Renard se balançait tranquille sur ses ancres dans le port de Gênes. Le vent soufflait avec violence du sud-ouest. Que signale donc le sémaphore du cap Noii? Le sémaphore signale un corsaire anglais à cinq ou six lieues de terre. Le capitaine Baudin prend à l'instant ses dispositions pour l'appareillage. « Allezvous sortir par un temps pareil? lui crie le commandant de la Pénélope, frégate mouillée à côté du Renard. — Soyez tran(}uille, répond Baudin, je connais mon brick. î) Par le travers du cap Noli, le vent passe au nord-est et la mer tombe subitement. A quatre heures du matin, le Renard éiSLii devant la baie de Finale. Le corsaire s'y trouvait aussi : il avait mis ses embarcations à la mer, et déjà deux des navires mouillés dans la baie étaient amarinés. Le Renard approchait comme un fin matois, déguisé de son mieux sous pavillon anglais. — N'oubliez pas que la ruse est permise : si jamais elle cessait de l'être, — la conscience publique est devenue si
66 L .AMIUAL BAUDI\-.
méticuleuse, — il ne faudrait pas négliger de le dire. Il était tellement rare, h cetle époque, de rencontrer un navire de guerre français à la mer, que l'apparition du Renard^ masqué sous ses fausses couleurs, n'interrompit en aucune façon les opérations du corsaire. Cependant, quand le Renard (ni à portée de canon, la méprise pour un œi! exercé cessa d'être possible. Changement complet de tableau : le corsaire abandonne ses embarcations, ses prises, déploie toutes ses voiles et prend chasse vers Toulon, espérant attirer l'ennemi du côté oîi veille d'habitude la croisière anglaise. La brise était fraîche du nord-est : les deux navires, courant vent arrière, filaient de dix à onze nœuds. A midi, après huit heures de chasse, la distance qui les séparait n'avait pas varié d'une encablure. Le capitaine Baudin se souvint que le Renard marchait généralement mieux la nuit que le jour. D'où pouvait provenir cette différence? D'une répartition plus favorable des poids? Rien ne coûtait d'essayer. L'équipage reçut l'ordre de prendre les hamacs aux bastingages, de les pendre dans le faux-pont et de se coucher. Soudain, le brick s'élança en avant : à trois heures de l'après-midi, il joignait le corsaire à portée de pistolet. Au premier coup de semonce,
TAiiglais amena son pavillon. I.e Renard venait de s'emparer du fléau de la côte, du Three Brothers, corsaire de dix canons et de cent hommes d'équipage, armé à Malte.