CHAPITRE XII
LA FRÉGATE « LA DRYADE ^î ET LE VAISSEAU a LE UO- MULUS « . CHUTE DE l'eMPIRE.
Le Renard n'était plus un commandement qui coniînt au jeune officier que l'Empereur, à la nouvelle de ce beau combat, s'était, par un décret daté de Smolensk, hâté de nommer, le 22 août 1812, capitaine de frégate. On eût pu se borner à donner au nouveau promu une corvette : on fit grandement les choses; on lui donna une frégate, la Dryade. Cette frégate de quarante-quatre canons, construite sur les plans de M. Sané, par un ingénieur de haut mérite, M. Boucher, venait d'être lancée à Gènes. Les améliorations de détail dont on l'avait dotée, à la demande et d'après les observalions du capitaine Baudin, la rendaient fort supérieure à tous les navires du même rang que possédait alors la France. Ainsi, la muraille du gaillard d'avant fut entièrement fermée, ce qui n'avait encore
eu lieu pour aucune de nos frégates. La chaloupe descendait par un long panneau dans la batterie; on supprima le panneau et Ton fit reposer la chaloupe sur le pont. La batterie resta de cette façon complètement dégagée. L'arrière fut disposé de manière à laisser un jeu facile aux pièces de retraite; les sabords de chasse furent percés parallèlement à la quille. Tout fut sacrifié, en un mot, au bon service de l'artillerie. Commencé dans les premiers jours de novembre 1812, l'armement ne fut terminé qu'au mois de mai 1813. L'étal-major se composait des lieutenants Gicquel-Destouches et Bcllet, des enseignes Vieillard et Parseval-Deschènes, de dix aspirants dont un seul était Français, — les neuf autres avaient vu le jour à Gênes. L'équipage comprenait trois cent vingt-trois hommes : vingt-cinq seulement appartenaient aux départements de l'ancienne France, le reste venait du Piémont, de la Ligurie ou de la Toscane.
Il y a dans la vie d'un navire deux moments solennels : le jour où il descend des chantiers et le jour où il sort pour la première fois du port. Il ventait grand frais, le port était encombré : le commandant de la Drijade fit virer à pic, établir les huniers. L'appareillage semblait scabreux. Com-
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ment allaient s'en tirer ces jeunes marins j{énois dont la plupart n'avaient jamais navigué (pie sur un bateau de pèche? l/injjt-cinq marins du Renard^ restés attachés à la fortune de leur capitaine, étaient, par bonheur, venus apporter à bord de la Drijade les habitudes d'ordre et de silence du vaillant équipage dont la baie de Saint-Tropez garde encore le souvenir. Tout se passa bien. La Drijade pivota sur elle-même , circula sans encombre au milieu des navires et des bateaux semés sur sa route, puis alla compléter l'instruclion de ses marins novices à la mer.
En temps de guerre, les équipages se forment avec une rapidité surprenante : les exercices se prennent au sérieux et le zèle est d'autant plus grand qu'il a sa raison d'être. Un excellent esprit se développa immédiatement parmi ces Français de date si récente : ils se sentaient fiers de servir sous un capitaine que les autres navires leur enviaient. L'habitude qu'ont eue si longtemps les marins de Gênes de ramer dans des embarcations, quelquefois pendant des journées entières, pour se soustraire à la poursuite des pirates barbaresques, les a rendus les premiers canotiers du monde. L'amiral Baudin cite une traversée de vingt lieues
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marines accomplie à l'aviron entre la Spczzia et Gènes, par un des canots de sa frégate, dans l'espace d'un jour et d'une nuit.
Au mois de juin 1813, le commandant de la Dryade reçut l'ordre de rallier à Toulon l'escadre du vice-amiral Émériau. Il partit de Gênes accompagné du Renard. Un vaisseau ennemi essaya de lui barrer la route et le contraignit à chercher un refuge dans le port de Villefranche. Le 16 juin, jour anniversaire du combat du Renard et du Swallow, l'équipage du brick offrit un repas aux camarades qui avaient suivi le capitaine Baudin à bord de la Dryade, Le pavillon que portait le Renard le jour du combat fut arboré dans la salle du festin, tout criblé de trous de boulets et de trous de mitraille. La fêle fut très-gaie : sur le soir seulement, lorsque vint l'heure de se séparer, les marins de la Dryade voulurent emporter le pavillon. Les marins du i?^Wâfrrf prétendirent le garder. Une lutte s'ensuivit, et le pauvre pavillon fut mis en lambeaux : chacun en emporta un morceau dans sa poche. Glorieuse relique bien faite pour servir de talisman à des braves.
Le 18 juin, la Dryade jetait l'ancre en rade de Toulon : vingt vaisseaux de ligne et neuf frégates
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s'y Irouvaicnt rassemblés. L'escadre était mouillée sur trois lignes. Quatre frégates avaient leur poste à Tavant-garJe, sur la rade des Vignettes; les cinq autres occupaient le mouillage compris entre la grosse Tour et TEguillette. Chaque vaisseau ou frégate possédait son corps mort muni de deux embossures. Quelle que fût la direction du vent, l'appareillage était, grâce à ces précautions, assuré. L'escadre exécutait souvent ce mouvement toute à la fois : elle revenait de même au mouillage, trente navires se croisant, se mêlant, se pressant dans un étroit espace et venant reprendre leurs corps morts avec une précision vraiment remarquable. C'était la manœuvre de chaque jour : par conséquent, elle se faisait bien. Le dimanche, on restait généralement au mouillage; l'amiral, à midi, réunissait les capitaines en conférence à bord de son vaisseau. La conférence terminée, on avait congé jusqu'au soir : les exercices et les appareillages recommençaient dès le lendemain.
Ainsi se passa la dernière moitié de l'année 1813. L'ennemi se montrait rarement en force sur la côte. Cependant, l'ordre d'éviter un engagement était tellement précis, que jamais l'escadre ni aucune de ses divisions ne passait une nuit à la mer. L'Em-
l'amiral daudiw,
pereur ne voulait plus de ces catastrophes qui, au sein des prospérités d'un règne encore sans nuages, avaient assombri sa fortune; les épreuves de la guerre étaient réservées aux frégates qu'on se disposait à lancer dans toutes les mers du globe. Là se formeraient, par une vie d'aventures, de jeunes capitaines auxquels on confierait, le jour de rentrer en lice venu, la défense du pavillon. Cette politique était sage et digne du grand homme qu'un fond de bon sens finissait toujours par ramener, après de dangereux écarts, dans le chemin de la vérité.
Malheureusement, pendant que nos escadres se reformaient à Toulon et à Brest, nos bataillons perdaient chaque jour du terrain en Allemagne. « Bientôt, écrit le brave amiral Baudin avec une émotion que trente-trois années de paix n'ont pas affaiblie, nous apprîmes que nos armées avaient repassé le Rhin. Le territoire de la France, que nous étions habitués à considérer comme inviolable, était envahi! « Nous l'avons revue, l'heure sinistre. Je ne crois pas qu'elle ait, à l'époque de nos derniers revers, causé la stupeur qui frappa, il y a soixante-quatorze ans, ces vétérans accoutumés de si longue date à la victoire. Dans nos récentes épreuves, nous sentions une Europe bienveillante