CHAPITRE XVI
LES DÉBUTS d'uIV PRINCE,
Le gouvernement français, cependant, avait résolu d'en finir. Des forces considérables se rassemblaient à Brest et à Toulon; frégates, bricks et bombardes s'armaient à la hâte. On se proposait d'y joindre deux navires à vapeur, les premiers navires français de ce genre qui aient, je crois, traversé l'Atlantique. Le contre-amiral Baudin prendrait le commandement de cette division navale et arborerait son pavillon sur la frégate la Méréide. Le Roi, pour mieux marquer le dessein bien arrêté d'obtenir de justes réparations, confiait à l'amiral son propre fils, le prince de Joinville, investi du commandement de la corvette la Créole. L'expédition entrait dans une nouvelle phase.
Allait-on donc faire revivre ce fameux plan de Bolivar qui dort dans les cartons du ministère des affaires étrangères? L'Amérique serait-elle divisée
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en petites monarchies, sous la^jarantie des flottes et des armées européennes? « FjOs têtes faibles, au Mexique, nous affirme nn témoin de ces événements, n'en doutaient déjà plus. C'était le vœu secret de tout un parti, du parli le plus puissant h cette heure. Bourbon d'Espagne ou Bourbon de P>ance, peu lui importait, pourvu qu'on lui rendît l'état monarchique. " Si pareil dessein a jamais été agité dans les conseils de la couronne, je dois déclarer que les papiers les plus secrets de l'amiral Baudin n'en ont gardé aucune trace. On ne voit qu^une chose dans ces documents, qui m'ont été communiqués sans réserve : l'ardeur d'un jeune prince impatient de se distinguer et plus heureux dans celte tentative que l'héroïque enfant qui a donné son sang à l'Angleterre, ne pouvant pas le donner à la France. « Le jour où Votre Excellence m'a confié le commandement des forces navales dans le golfe du Mexique, écrivait au vice-amiral de Rosamel, alors ministre de la marine, le contre-amiral Baudin, je lui ai annoncé que mon départ de Brest aurait lieu le 1" septembre. En effet, aujourd'hui, 1" septembre 1838, nous sommes sous voiles et déjà hors du goulet à neuf heures du malin. î) Cette ponctualité est d'heureux augure : elle montre à la fois
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l'activité du chef et la complaisance des élémenls. Le 9 septembre, la Xéréide, accompagnée de la Créole^ mouillait sur la rade de Cadix. Deux autres frégates, la Gloire et la Médée^ y attendaient l'amiral Baudin, prêtes à se ranger sous son pavillon. Le 11 septembre, toute la division faisait roule. La glorieuse campagne où vont se fonder tant de jeunes renommées commence : a Soyez préparé à la guerre, écrit l'amiral au prince de Joinville, et préparez-y voire équipage. Que tous vos discours, toutes vos pensées aient le combat pour but; que chacun, à votre bord, se familiarise avec l'idée que de brillants succès doivent être le résultat de l'activité et de l'audace unies au bon ordre, qu'un coup de main hardi, mais sérieux et exécuté avec sang-froid, avec ténacité, peut terminer la querelle, au plus grand honneur de la France et aux applaudissemenls des deux mondes. La circonstance est favorable au rétablissement de la discipline, dont les ressorts ont été détendus parles habitudes d'une longue paix. Occupez-vous immédiatement de les retremper, et, pour cela, commencez par tracer très-fortement la ligne de démarcation entre les divers grades. En service, il n'y a point d'égaux; il n'y a que des supérieurs et des inférieurs, des
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hommes qui commandent et des hommes qui obéissent. Un é(|uipnge bien conduit doit manœuvrer, dans toutes les circonstances, comme s'il s'agissait du salut du navire; il doit faire tous ses exercices de guerre, comme s'il se trouvait sous le feu de l'ennemi. Gardons-nous bien de croire que, dans les dangers de la navigation ou à Tinslant du combat, la nécessité du moment suppléera au défaut d'habitude et créera tout à coup une impulsion extraordinaire : ce serait une erreur funeste. Attachezvous, Monseigneur, à faire régner le silence à votre bord et à convaincre chacun de la nécessité de l'observer. Le silence est une condition d'ordre indispensable; il est l'àme de la bonne manœuvre. Plus il semble étranger aux habitudes de notre nation, plus vous devez apporter de force de caractère, de persévérance, de soins de tous les instants pour l'obtenir, sans toutefois employer directement des moyens qui diminueraient l'affection que votre équipage doit vous porter. L'autorité ne s'exerce que par les intermédiaires : les vôtres sont vos officiers; c'est par eux que vous devez agir sur votre équipage. Le bien du service exige que vous soyez très-aimé et que les personnes qui exercent l'aulorité sous vous soient un peu craintes. Un capitaine
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ne peut apporter crindulgence dans le service qu'autant que ses officiers sont des instruments inflexibles de la discipline établie. S'ils y mettent de la mollesse, il est obligé d'y mettre un excès de sévérité. Cependant, une grande bonté de la part du chef doit toujours tempérer les rigueurs de la discipline. Ce n'est qu'en nous occupant de tous les soins, même les plus minutieux, qui peuvent contribuer au bien-être et au bonheur des hommes placés sous nos ordres, que nous acquérons le droit de ne jamais leur passer une faute. »
Toutes ces recommandations sont excellentes. Qu'aurait dit de mieux le duc d'Albe ou don Garcia de Toledo ' ?
* » Occupez-vous sans relâche et personnellement, écrit le duc d'Albe à don Juan d'Autriche, du payement intégral et aux époques vouhies de la solde; occupez- vous aussi de la bonne qualité des vivres. Il importe que le soldat sache bien que c'est aux ordres, à la sollicitude de Votre Excellence, qu'il est redevable de son bienêtre. Exigez que les soldats aient un très-grand respect pour les officiers, mais ne permettez pas que les officiers les maltraitent, en aucune circonstance, sans motif. Il faut que le simple soldat ose venir se plaindre, si on lui fait tort; il faut qu'il soit intimement convaincu que la moindre injustice dont on le rendrait victime sera sévèrement punie. Maintenez en même temps dans les rangs une discipline inflexible : pas de faute qui ne trouve à l'instant son châtiment! On dira peut-être à Votre Excellence que semblables rigueurs lui aliéneront le cœur du soldat : la faiblesse l'empêcherait bien plus sûrement d'être aimée. Votre Excellence devra être
L'Iiisloirc a besoin (run certain lointain pour ne pas tourner à la satire ou au pancjjyrique; en ce qui concerne l'amiral Haudin, elle nous rappellerait surtout quelle part les circonstances ont dans la yloire des hommes. Pour quel(|ues-uns qui laissent échapper les occasions, combien pourraient à bon droit se plaindre que l'occasion leur ait manqué! L'amiral Baudin n'a pas rencontré les occasions qui convenaient à son envergure; toutes ses aptitudes le désignaient pour la grande guerre : un homme de cette valeur, succédant à La Touche- Tréville, nous eût épargné les douleurs de Trafalgar. Je crois le voir encore dans sa verte vieillesse : nul ne rappela mieux l'époque où les médiocres mêmes étaient de haute taille; il en avait gardé un certain port de iète et je ne sais quelle sorte d'emphase militaire qui ne messied pas aux héros. « Il y a plus d'une demeure dans la maison de mon père » , dit l'Ecriture. J'ai connu bien des hommes de mer; j'en ai connu de tous les pays : Baudin et eux habitaient, à coup sûr, la même maison; ils ne logeaient pas au même étage. D'une stature élevée, respirant la force, impétueux et sanguin,
très-circonspecie avant de donner des ordres; une fois l'ordre donné, elle en exigera l'exécution à la lettre. »
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impérieux avec bonliomic, ce soldat vigoureux vous faisait, au premier abord, rillusion d^un Lobau, d'un Ney ou d'un KIcbcr; mais ni I.obau, ni Ney, ni Kléber n'auraient, je crois, écrit : « Malheur à quiconque voit dans la guerre autre chose qu'un moyen de conquérir la paix ! En allant au Mexique, je ne souhaite la guerre ni pour elle-même, ni pour les avantages qu'elle pourra m'apporter : que le ciel me préserve de pareils sentiments! Je les déclare odieux et méprisables. Ce que je souhaite, c'est que les réparations dues à nos compatriotes leur soient accordées. Il serait, je le sais, plus dramatique de ravager les côtes, de profiter des dissensions entre les citoyens du Mexique pour les armer les uns contre les autres. 11 en pourrait sans doute résulter un peu de gloire pour moi et mes compagnons d'armes; la France y gagnerait-elle autre chose que d'exciter dans ce pays des ressentiments plus profonds? »
L'amiral Baudin, on le voit, n'était pas seulement un soldat. Deux hommes se retrouvaient et se conciliaient en lui : l'homme de l'Empire, au ton et au geste toujours dominateurs, — c'est celui-là qui, lorsque les Mexicains fusilleront son canot à bout portant, se dressera sur les bancs pour me-