‹ L'amiral Baudin; with mapsChapitre 22 sur 32 · LE MEXIQUE EN 1838. LE BLOCUS DE VERA-CRUZ ET · texte numérisé non relu

LE MEXIQUE EN 1838. LE BLOCUS DE VERA-CRUZ ET

LES PROJETS d'attaque DU COMMAMDAIVT BAZOCHE.

La génération actuelle n'a probablement gardé aucun souvenir de la succession de révoltes qui aboutit, après des luttes opiniâtres et sanglantes, à Taffranchissement des colonies espagnoles. La perte du Mexique fut surtout sensible à TEspagne : à diverses reprises, des efforts furent tentés pour recouvrer une possession qui donnait à la métropole accès sur deux mers et lui assurait annuellement un revenu de 20 millions de piastres. Une partie des armées qui avaient fait, non snns gloire, la guerre de la Péninsule, s'usa dans ce long conflit ouvert en 1810 par l'insurrection du curé Hidalgo et terminé, le 11 septembre 1820, par la capitulation du général espagnol Baradas, à l'embouchure de la rivière de Tampico. Le général mexicain Santa-Anna, gouverneur de Vera-Gruz,

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avait été le premier à prendre les armes contre cette suprême tentative d'invasion : les sympathies de Tarmée et du clergé l'investirent de la dictature. En dépit de quelques convulsions passagères, on peut dire que Santa-Anna, tantôt sous son propre nom, tantôt sous le nom de ses créatures, exerça pendant près de vingt ans un pouvoir absolu sur ce vaste territoire de deux millions trois cent quarante-six mille six cent vingt et un kilomètres carrés, le cinquième de l'Europe, et quatre fois au moins la superficie de la France, territoire où vivait dispersée, avec de longs intervalles de déserts, une population de neuf millions environ d'habitants.

Sans avoir plus qu'une autre le goût de l'anarchie, cette population en avait pris peu à peu l'habitude. Elle vivait tiraillée entre le centralisme et le fédéralisme. Les étrangers établis au Mexique auraient désiré un régime moins irrégulier : ils se plaignaient, avec vivacité, des exactions que les partis en lutte leur faisaient subir, et plus d'une fois des demandes d'indemnités furent présentées au parti qui détenait momentanément le pouvoir. Les Mexicains répondaient invariablement : « Nous sommes une nation en révolution ; nous subissons toutes les conséquences de l'état révolutionnaire :

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les émeutes, les exaclions, les ju;[erneiils iniques, les pillaf]es, les assassinais. Les élran;jers qui sont venus s'établir sur notre sol se sont volontairement, de leur plein gré, exposés à toutes les conséquences d'un tel état de choses; ils n'ont point le droit de se plaindre de les avoir subies. S*il fallait les indemniser, le trésor mexicain n'y suffirait pas. »

Ne pouvant réussir à faire écouter ses réclamations, le gouvernement français prit le parti de rompre : le blocus des côtes du Mexique fut déclaré en 1837. En deux mois, le trésor mexicain se vit privé de 10 millions de francs que lui auraient payés, sous forme de droits de douane, les navires arrêtés par la croisière française. La république perdait ainsi sa principale source de revenus : le pays ne s'en montra pas ému outre mesure. Deux frégates et deux bricks se trouvaient alors réunis dans les eaux de Vera-Cruz, sous les ordres du capitaine de vaisseau Bazoche, montant la frégate de soixante canons VHerminie. Le ministre de France, le baron Deffaudis, crut devoir, le 23 mai 1838, exposer au commandant Bazoche la situation telle qu'il l'envisageait après un essai de blocus suffisamment prolongé pour qu'on pût en mesurer les effets. « La question politique, lui écrivait-il.

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de savoir si une altaqne victorieuse de voire division, sur la forteresse d'Ulloa, ne serait pas plus favorable qu'un simple blocus à la terminaison de nos différends avec le Mexique, aussi bien qu'à la sécurité de nos nationaux résidant encore dans ce pays, me semble devoir se résoudre définitivement par l'affirmative. Permettez-moi donc. Monsieur le commandant, de vous poser la nouvelle question toute militaire qui se présente ici à résoudre... L'attaque de Saint-Jean d'Ulloa devant avoir de très-grands avantages, si elle réussit promptement, mais pouvant avoir des inconvénients plus grands si le succès est trop retardé, et surtout si elle écboue, croyez-vous avoir des certitudes suffisantes d'un prompt succès? Je dis des certitudes suffisantes et non des chances suffisantes. Si le prompt succès de l'attaque n'était pas aussi certain que peut l'être une entreprise de ce genre, il vaudrait mieux nous abstenir. »

Tout était prêt, le plan d'attaque dressé. « Maîtres d'UUoa, assuraient les partisans d'une action immédiate, nous dominerions tout le littoral à vingt lieues de profondeur; les babitants nous répondraient, ièie pour tête, de la vie et de la liberté de nos concitoyens. » Ce sont là de jeunes et pré-

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somptueuses conHances : un chef digne de ce nom ne les accueille pas sans mûres reflexions, dû(-on lui reprocher « de fondre tout à coup dans la main des hommes de cœur, a vues élevées, à résolutions fortes, à intelligence supérieure ^) , qui se sont donné la mission de Tinspirer. Le commandant Bazoche convoqua sur-le-champ, en conseil de guerre, le capitaine de V Iphigénie, iM. Parseval- Deschênes, les capitaines du La Pérouse et de VAlcibiade, MM. Fonrnier et Laguerre. Ces noms n'étaient pas ceux des premiers venus. Quiconque a gardé la mémoire du brillant personnel dont se composa la marine du gouvernement de Juillet en citerait difficilement de plus universellement estimés. Pour nous rendre compte des motifs qui dictèrent les résolutions de ces trois vaillants capitaines, il est indispensable de faire une rapide inspection des lieux et d'examiner sommairement les conditions de l'entreprise à laquelle on les conviait.

La baie de l'era-Cruz est semée de bancs de coraux qui, à marée basse, se trouvent presque à (leur d'eau ^ Quelques-uns de ces écueils ont été,

^ Voyez, à la fin du volume, la carie dressée pour servir à l'intelligence de l'attaque de la forteresse de Saint-Jean d'Uiloa.

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comme le liaut-fond de Sacrificios , converlis par les apports des vents en îlots de sable. De Sacrificios au fort d'Ulloa la dislance est de trois milles; elle est d'un mille à peine, mesurée entre l'îlot et la partie de littoral qui lui fait face. Vers le nordest se prolongent, jusqu'à quatre milles au large, les récifs de Pajaros, de l'ile Verte et de FAnegada de adentrOy laissant entre eux des passes plus ou moins larges. A la hauteur de Vera-Cruz, vous rencontrez une seconde chaîne presque parallèle à la première : la Lavandera, la Gallega et la Galleguilla. Le récif de la Gallega est le plus considérable ; il affecte une forme oblongue. Sa longueur, du sud au nord, peut être évaluée à deux mille six cents mètres; sa largeur, de Test à l'ouest, ne dépasse guère douze cents mètres. Le fort d'Ulloa occupe Tangle sud-ouest de ce plateau rocheux. Du fort à la ville, vous ne compterez pas plus de six encablures : le canon d'Ulloa lient donc Vera-Cruz à sa merci. Les bâtiments mouillent aussi près quepossible de la forteresse : ce poste est celui qui leur offre le meilleur abri; des bâtiments du tirant d'eau de VHermi" nie et de Vlphigénie peuvent y avoir accès. Le chenal est cependant étroit et assez difficile à suivre. Quant au fort, vous pouvez vous le représenter

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comme un parallélojframme flaruiué de qualrc bastions. Les deux grands côlés, dirifjés à peu près de rouesUnord-ouestà Test-sud-esl, mesurent cliaeun deux cenis mètres; les pelils côtés en mesurent cent quarante. Le bastion de l'est, sur la face qui regarde la baute mer, porte le nom de bastion de la Soledad; celui de l'ouest est le baslion de Santiago. Sur la face qui regarde le sud et la ville, on trouve, à droite, en se tournant vers la terre, le bastion de San-Pedro; à gauche, le bastion de Saint- Crispin. Presque à toucher le bastion de Saint- Crispin, s'élève un cavalier qui recouvre le grand magasin à poudre.

En avant du front du large est jetée une demilune qui masque et protège la porte du fort. A droite et à gauche de la demi-lune s'étendent deux batteries rasantes : la batterie de San-AIiguel et la batterie de Guadalupe. L'espace compris entre les extrémités de ces batteries basses est de trois cent cinquante mètres environ. Tout cet ensemble de fortifications est armé de 186 bouches à feu (103 pièces de bronze et 83 pièces de fer). L'aspect en est imposant et la réputation plus imposante encore : le fort de Saint- Jean d'UUoa est généralement tenu pour inexpugnable. Cependant, un officier d'une rare valeur.

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qui, sous un déguisement audacieux, est parvenu à le visiter, qui en a étudié de près les défenses, qui en a compté homme par homme la garnison, s'étonne qu'on ose mettre en doute « que 1,500 matelots français, disposant de 200 canons, avec plus de munitions de guerre que n'en renferme peut-être toute la république du Mexique, soient en état d'emporter un fort occupé par 800 Mexicains, femmes et enfants, vieillards, galériens, déguenillés, mal armés, mourant de faim, dont 400 ou 500 seulement peuvent combattre. »

Le lundi 4 juin 1838, le conseil de guerre se rassemble : les débats n'amènent aucune décision. Le président, le commandant Bazoche^ renvoie au lendemain la mise aux voix des projets présenlés. Le 5 juin, il expose le plan qui lui paraît satisfaire le mieux aux exigences de la situation : ce plan consiste à pénétrer dans la rade de Vera-Cruz par la passe de l'Est. Les deux frégates seront embossées par le travers du bastion de Saint-Crispin, à portée de fusil de la muraille; la fusillade et le tir des pierriers placés dans les hunes se joindront au feu des batteries pour expulser les défenseurs du bastion et du cavalier qui le domine; on donnera ensuite l'escalade soit à l'aide d'un ponton, soit en

faisant accoster de petils navires disposés à cet effet.

Le côlé hasardeux d'un (el coup de vigueur ne pouvait échapper aux officiers expérimentés qui composaient le conseil de guerre. Le chenal, que les frégates devront suivre, nous l'avons déjà dit, est étroit et sinueux; en quelques endroits, il n'offre que vingt-quatre pieds de profondeur, et la levée constante qu'y produit la houle ne peut être évaluée à moins de deux pieds. Admettons qu'on le franchisse sans accident; lorsqu'on sera embossé sous les murs de la forteresse, on sera pris d'écharpe par les feux croisés des fortins bâtis aux deux extrémités de la ville. Chacun de ces fortins pourra braquer sur les frégates trois canons de 24.

Le commandant Bazoche propose de masquer ces ouvrages en leur opposant les batteries des deux bricks de vingt canons dont la station dispose. Un brick français de vingt canons, soutenu par le feu de deux frégates et embossé à la distance de trois cent cinquante toises d'un fortin mexicain, sans épaulements, sans parapets, de vingt pieds à peine de hauteur, armé de dix canons, ne pourra-t-il donc faire taire trois canons de 24, seules pièces que la direction du tir permettra aux ennemis

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d'employer? On ne demande pas au brick de s^emparer du fortin; il suffira qu'il lui impose silence pendant une heure et demie, temps jugé nécessaire pour l'escalade.

Les commandants de ÏAlcibiade^ du La Pérouse^ de VIphigénie, successivement consultés, déclarent que, dans leur opinion, on ne saurait compter sur l'action des bricks. Ce n'est pas le feu du fortin qu'il faut craindre pour ces bâtiments, c'est la difficulté de se rendre au mouillage indiqué et l'impossibilité presque certaine de s'en tirer en cas d'insuccès. « Ne pourrait-on alors occuper préalablement les fortins soit par escalade, soit par une attaque en règle tentée par une troupe de débarquement? î) Il serait malaisé de surprendre des ouvrages que l'on doit supposer soigneusement gardés : parvînt-on, d'ailleurs, à s'en rendre maître, comment s'y maintiendrait-on, dominé qu'on serait par les maisons voisines? Le conseil, à l'unanimité, repousse le projet soumis à son examen : mieux vaudrait, suivant lui, embosser les frégates et les bricks par le travers des deux bastions qui regardent le large et opérer ensuite un débarquement sur le récif de la Gallega, récif qu'on a tout lieu de supposer guéable.

Malheureusement, ce second projef, avant qu'il soit possible de passer h rexécution, exiye de longues éludes, des reconnaissances préalables : la fièvre jaune ne laissera pas le temps de les entreprendre. Elle s'abat sur les deux frégates, et, en quelques jours, les convertit en hôpitaux flottants.

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