‹ L'amiral Baudin; with mapsChapitre 29 sur 32 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

BOMBARDEMEIVT ET PRISE DU FORT DE SAIIVT-JEAIV d'uLLOA

L'ancre de la Néréide venait de toucher le fond; midi n'avait pas encore sonné : un canot se détache de terre et amène le long du bord deux officiers. Ces officiers sont des parlementaires. Que le gouvernement mexicain mette de côté ses atermoiements, qu'il accepte franchement et sans réserve les conditions de la France, le canon restera muet : convenons cependant que la réponse du congrès, cette réponse apportée avec tant d'ostentation à la dernière minute du délai fixé, aurait pu arriver un peu plus iot N'importe! l'essentiel est que la réponse attendue soit claire et catégorique. L'amiral en étudie soigneusement les termes, cherche à l'interpréter dans le sens le plus favorable; à deux heures, son parti est pris : « J'ai perdu, écrit-il au général Rincon, commandant supérieur de la province et de la ville de Vera-Cruz, tout espoir d'ob-

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tenir par des voies pacifiques l'honorable accommodement que j'avais été chargé de proposer au cabinet mexicain : je me trouve dans la nécessité de commencer les hostilités, w Un peu avant deux heures et demie, les parlementaires sont congédiés. A peine l'amiral les voit-il à bonne distance, qu'il fait le signal d'ouvrir le feu. Laissons-lui maintenant la parole : personne ne saurait mieux raconter cette journée si glorieuse pour les armes françaises. « Jamais feu, écrit-il au ministre, ne fut plus vif et mieux dirigé : je n'eus d'autre soin que d'en modérer l'ardeur. De temps à autre je faisais le signal de cesser le feu pour laisser dissiper le nuage d'épaisse fumée qui nous dérobait la vue de la forteresse : on rectifiait alors les pointages et le feu recommençait avec une vivacité nouvelle. Vers trois heures et demie, la corvette la Créole parut à la voile, contournant le récif de la Gallega, du côté du nord. Elle demandait par signal la permission de rallier les frégates d'attaque et de prendre part au combat. J'accordai cette permission. Le prince vint alors passer entre la frégate la Gloire et le récif de la Lavandera. Il se maintint dans cette position jusqu'au coucher du soleil, combinant habilement ses bordées de manière à canonner le bastion

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de Saint-Crispin et la Jjatlcrie rasante de l'est. A quatre heures vingt minutes, la tour des signaux, élevée sur le cavalier du bastion de Saint-Crispin, sauta en l'air, couvrant de ses débris le cavalier et les ouvrages environnants. Déjà deux autres explosions de magasins à poudre avaient eu lieu, l'une dans le fossé delà demi-lune, l'autre dans la batterie rasante de l'est. Une quatrième explosion se produisit vers cinq heures, et dès lors le feu des Mexicains se ralentit considérablement. Au coucher du soleil, plusieurs de leurs batteries paraissaient abandonnées} la forteresse ne tirait plus que d'un petit nombre de ses pièces... A huit heures, je fis le signal de cesser le feu. Vers huit heures et demie, un canot se dirigea de la forteresse vers la Néréide, Toute la nuit on parlementa. A huit heures du matin, les officiers que j'avais envoyés à Vera-Cruz pour traiter avec le général Rincon n'étaient pas encore de retour. Je fis signifier au général que, si la capitulation n'était pas signée dans une demiheure, j'ouvrirais mon feu sur la ville. Quelques instants après, M. Doret, mon chef d'état-major, m'apportait la capitulation signée. C'était à midi que la forteresse devait nous être remise; l'évacuation ne put être terminée qu'à deux heures après

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midi. Je fis alors occuper la forteresse par les trois compagnies d'artillerie de la marine embarquées sur les frégates, et je me hâtai de tirer nos navires de la position dangereuse qu'ils occupaient. Il était temps : le vent fraîchissait, la mer devenait houleuse et les ancres se brisaient comme du verre sur le fond composé de roches aiguës. '>

Ces attaques de forteresse par des bâtiments au mouillage n'ont rien, on le voit, de bien dramatique : on s'embosse etl'on tire. S'il fait calme, une épaisse fumée enveloppe bientôt le théâtre de l'action : navires et batteries de terre ne tirent plus qu'au jugé. De temps en temps il arrive à bord des vaisseaux quelques coups perdus. Les parapets ennemis présentent plus de surface : ils sont bouleversés sans qu'il en résulte pour la forteresse attaquée un dommage bien sérieux. Tel fut le combat du 17 octobre 1854 devant Sébastopol; tel fut le combat du 17 octobre 1855 devant Kinbourn. Dans le premier de ces bombardements, le plus important de beaucoup, une grêle de projectiles vomie pendant six heures n'entama d'une façon décisive ni le fort Constantin ni le bastion de la Quarantaine. Le lendemain, la flotte eût pu recommencer; nos marins n'en auraient pas davantage

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pris pied dans Touvraj^e démoli. Tout autres sont les résultais quand les mortiers s'en mêlent : les mortiers allumèrent l'incendie dans Kinbourn, et l'incendie amena la capitulation.

A l'allaque de Saint-Jean d'Ulloa, les trois fréjjates et la corvette la Créole avaient tiré 7,771 boulets et 177 obus. Les quatre mortiers des deux bombardes ne tirèrent que 302 bombes : ces bombes écrasèrent les voûtes des magasins à poudre. Bien qu'on ait porté au compte des obusiers de la Créole une des explosions, il paraît douteux que ces obusiers eussent suffi pour produire les affreux dégâts dont le général Santa-Anna, introduit dans le fort, fut témoin. Tout le front de la forteresse qui fait face à la haute mer est bâti de madrépores : les boulets l'avaient en maint endroit fait voler en éclats. Le feu des batteries continuait toujours : les explosions seules portèrent le découragement au sein de la garnison. Le conseil de guerre, convoqué sur l'invitation du général Santa-Anna, n'hésita point à déclarer à l'unanimité que la continuation de la défense était impossible. Ainsi que le constata le procès-verbal rédigé le 28 novembre à deux heures du matin, plusieurs pièces gisaient démontées et le fort ne possédait pas d'affûts de

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rechange; les munitions, à peu près épuisées, n'auraient permis de prolonger le feu que pendant une ou deux heures au plus; la majeure partie des artilleurs était tuée ou blessée. L'explosion de deux des magasins à poudre, la destruction totale d'une batterie haute et de presque toute la ligne des défenses extérieures, la mort du colonel du génie, la mise hors de combat de trois officiers supérieurs, de treize officiers subalternes et de deux cent sept soldats, avaient notablement abattu Tesprit des troupes mexicaines : pour tout renfort, le général Rincon pouvait envoyer de Vera-Cruz quatre-vingtneuf artilleurs : c'était à peine l'armement de dix pièces. Dans ces circonstances, il ne restait d'autre parti à prendre que de capituler, en s'efforçant d'obtenir les conditions les plus honorables.

La perte des Mexicains était en proportion du feu violent qu'ils eurent à soutenir; celle des assaillants fut si faible qu'elle a fait mettre en doute les dangers de l'entreprise. La conquête du Gibraltar des Indes fut obtenue au prix de quatre tués et de vingtneuf blessés. Le combat du Renard, on doit s'en souvenir, coûta davantage. La Néréide comptait quinze hommes hors de combat, la Gloire cinq, VIphigénie treize. Le Cijclope, le Vidcain, la Créole

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n'eurent ni lues ni blessés. Kst-cc donc sur de pareils calculs que vous prétendez juyiu- les mérites d'une action de guerre? Le mérite consiste à tenter ce que les autres ont déclaré impossible. L'opinion générale, dans la division même du Mexique, était que le fort de Saint-Jean d'UUoa ne pouvait être emporté que par escalade et par surprise. L'amiral Baudin a prouvé le contraire, et il Ta prouvé en ne craignant pas de hasarder ses bâtiments à un mouillage où leur existence dépendait d'un souffle de brise, ce La prise de la forteresse de Saint-Jean d'Ulloa par une division de frégates françaises est le seul exemple que je connaisse, dira le duc de Wellington à la Chambre des lords, d'une place régulièrement fortifiée qui ait été réduite par une force purement navale ^ »

^M. le général de division Mangin-Lecreulx, rassemblant les souvenirs de sa longue carrière militaire, a raconté, dans des notes intimes, dont ses amis seuls ont eu la confidence, cette brillante expédition du Mexique, où sa position de commandant du génie l'appelait à jouer un rôle si important. J'extrais du manuscrit, qu'il a bien voulu me communiquer, le passage suivant :

t Nous avions lancé en quatre heures de temps 7,500 boulets de 30,177 obus de 80 et 300 bombes. C'étaient les deux tiers des

munitions apportées de France Dès que nous fumes installés

dans le fort, nous reconnûmes qu'il n'y avait point de brèche à ses escarpes, et même qu'aucune de ses nombreuses casemates n'avait été enfoncée. Le principal magasina poudre était intact, et la garnison comprenait encore au moins sept cents hommes valides,

Au mois (le septembre 1838, pendant que la Néréide faisait route pour le golfe du Mexique, on discutait en présence de l'amiral Lalande les chances d'une attaque sur le château de Saint-Jean d'Ulloa. Voici de quelle façon l'amiral mit un terme à la discussion : « Le fort d'Ulloa est imprenable, je l'accorde; c'est une raison de plus pour tenter de le prendre. Personne, après tant d'objections, n'aura le droit de s'étonner si Ton échoue; personne, si l'on réussit, n'osera soutenir que la chose était facile. 5) Pour moi, ce que j'apprécie surtout, en cette circonstance, c'est la haute sagesse et l'habileté de conduite dont l'amiral fit preuve : il ne découragea pas les partisans des surprises et des escalades, parut même s'associer à leurs desseins, mais n'en poussa pas moins sa pointe résolument dans la seule direction qui promettait d'aboutir à

plus que suffisants pour la défense. Il n*y avait donc pas lieu de capituler. Au moment de la capitulation, nos frégates étaient sur le point de se retirer.... Les assiégés auraient dû voir que nous étions impuissants à faire brèche aux escarpes et à détruire leurs casemates, par conséquent, à prendre le fort par une simple canonnade. Quant à l'attaque par le front de mer, attaque à laquelle nous avions supposé qu*ii faudrait en venir, les Me&icains auraient eu des chances pour en retarder le succès, en assurant bien leurs communications, ainsi que le flanquement des fossés du corps de place. Je suis persuadé que cette attaque par mer aurait réussi, mais elle eût pu nous coûter des pertes sérieuses, t

PIUSE DU FOUT \)i: SAli\T-.IK/\N D'IILI.OA. ILJ

un résultat. L'amiral gagna ainsi du lenjps, el il en fallait aux boiribardcs pour arriver : le Cyclope et le Vulcain ne parurent devant Sacrificios que le 25 novembre, deux jours avant l'action.

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