ATTAQUE ET DÉSARMEMEIVT DE LA VILLE DE VERA-CRLZ
La convention conclue avec le général Rincon limitait le chiffre de la garnison qui serait maintenue dans la ville; elle assurait, en même temps, paix et protection à nos nationaux : Vera-Cruz devenait en quelque sorte une ville neutre. Quels furent Fétonnement et l'indignation de l'amiral Baudin lorsque, le 4 décembre, il apprit par une lettre du comte de Gourdon, capitaine du brick le Cuirassier, laissé en observation au mouillage de Vera-Cruz, que de nouvelles troupes venaient d'entrer dans la place! Les résidents français effrayés se réfugiaient en foule dans la forteresse occupée par nos artilleurs. Une lettre du général Santa- Anna expliqua bientôt cette violation de l'engagement contracté le 28 novembre par le général Rincon : le gouvernement mexicain refusait son approbation à une convention conclue sans son
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aveii; le président Buslamente déclarait la guerre à la France; Sanla-Anna remplaçait dans Vera- Cruz le général Rincon destitué. L'amiral releua le gant avec un esprit de décision qui ne le montre certainement pas sous un jour nouveau, — car le propre de son caractère fut toujours d'être résolu, — mais qui laisse pressentir ce qu'il aurait pu faire si le sort l'eût jamais appelé à surmonter des difficultés plus dignes de son courage. En quelques minutes, il arrête son plan, se transporte le soir même à bord du Cuirassier, dicte ses ordres et fait savoir à ses capitaines qu'il s'agit d'opérer, avant que l'ennemi se soit mis sur ses gardes, un débarquement à Vera-Cruz a pour désarmer les forts et pour enlever le général Santa-Anna ^ w. On évitera ainsi la nécessité de bombarder la ville.
Le 5 décembre, à six heures du malin, par une brume épaisse, les embarcations de l'escadre jettent sur la plage mille cinq cents hommes, qui se partagent en trois colonnes. Les deux colonnes des ailes, commandées par les capitaines de vaisseau Parseval et Laine, escaladent les remparts, renversent les canons, brisent les affûts et continuent
1 Voyez^ à la fin du volume, le plan de la ville de Vera-Cruz,
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leur marche sur la muraille pour se rejoindre. La colonne du centre, conduite par un général de vingt ans, le prince de Joinville en personne, enfonce la porte du môle, pénètre dans la ville et envahit la maison où elle espère surprendre Santa- Anna : elle n'y trouve que le général Arista, le fait prisonnier et se replie vers ses embarcations, ainsi qu'elle en avait l'ordre \ Malheureusement, cette
* M. le général Mangin, dans le manuscrit dont j'ai déjà donné un extrait , a ainsi raconté cet épisode : « A cinq heures du matin, la presque totalité de nos embarcations était arrivée dans le port; mais il nous manquait encore la chaloupe du vaisseau-amiral la Néréide, et c'était la plus importante, parce qu'elle devait nous apporter les pétards dont nous nous étions munis en France, pour enfoncer les portes et briser tous les obstacles. Nous attendions cette dernière chaloupe avec impatience. La nuit s'écoulait et il fallait pourtant opérer. L'amiral nous demanda (à nous, officiers du génie), si nous ne pouvions pas nous passer de ces pétards pour enfoncer la porte du môle. Nous répondîmes par l'affirmative eti avec les ressources de la corvette la Créole, mouillée sous le fort Saint-Jean d'Uiloa, nous préparâmes à la hâte un sac de poudre qui fut porté par nos mineurs, avec une fusée à bombe, une lanterne sourde pour allumer la fusée, un petit banc pour exhausser la charge et un dessus de table pour la recouvrir, de manière à en augmenter l'effet.
♦< Nous pûmes enfin partir. Il était plus de cinq heures et demie. Le prince de Joinville commandait l'avant-garde de cette petite flottille, dont il tenait la ièie avec sa chaloupe. Il avait pris avec lui les trois officiers du génie et les quatre mineurs que j'avais jugés nécessaires pour porter le matériel de rupture. Nous n'étions plus qu'à quelques centaines de mètres du môle, lorsque, comme il arrive sous ces latitudes, le jour parut tout à coup. On eût dit qu'on venait de lever un rideau. Un contrebandier mexicain, Français
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colonne en se retirant va donner sur une yrande caserne où les soldats mexicains, chassés des mu-
d'orij^ine, que le prince avait pris avec lui pour nous servir de guide, s'écria aussitôt : a Monseigneur, l'expcdition est man(jii6e; nous sommes découverts. Voyez les canons (jui vont tirer sur nous! » Le prince se tourna vers moi, me disant : k Commandant, qu'est-ce que vous en pensez? t» Je répondis aussitôt, après avoir jeté un coup d'oeil sur la ville : « Monseigneur, je vois bien les canons, mais je ne vois personne à côté. » Sur quoi le prince, sans nulle hésitation, dit à ses rameurs qui s'étaient un instant arrêtés : a. En avant! et silence, -o II était évident que le prince ne m'avait consulté que pour faire acte de courtoisie, parce que j'étais plus ancien de grade et plus âgé que lui.
t Nous arrivâmes sans accident jusqu'au môle. Le prince alors nous dit : « A vous, messieurs les mineurs! i Nous avions, comme je l'ai dit, quatre mineurs chargés de l'attirail nécessaire pour enfoncer la porte : je n'avais plus rien à leur dire sur ce qu'ils avaient à faire; je pouvais donc les laisser opérer seuls, mais instinctivement et pour donner le bon exemple, je sautai le premier sur le môle. Mes deux officiers me suivirent, puis les mineurs. Le môle avait cent mètres de longueur. Il était défendu par une dizaine de créneaux pratiqués dans le corps de garde attenant à la porte. Si les Mexicains avaient été sur leurs gardes, s'ils avaient eu seulement un factionnaire pour les éveiller, pas un de nous, bien certainement, ne serait parvenu jusqu'à la porte. Heureusement, les Mexicains dormaient tous. Nous arrivâmes donc sans accident. Nos mineurs placèrent leur poudre, allumèrent la fusée à bombe : nous nous effaçâmes de notre mieux contre le mur. L'explosion eut lieu et les deux vantaux de la porte furent lancés en l'air. A l'instant, nos marins débarquaient en foule sur le môle et s'élançaient vers l'entrée. D'autres, de chaque côté, débarquaient, en se jetant à l'eau, sur la plage. Plusieurs franchirent le mur d'enceinte en s'aidant de petites échelles. Les Mexicains du corps de garde avaient pris la fuite : nous étions maîtres de l'entrée de la ville.
t Aussitôt après la rupture de la porte du môle, la colonne
du centre, composée de deux compagnies d'artillerie de marine et des marins de la corvette la Créole, se porta au pas de course sous
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railles, s'étaient réfugiés. Au Mexique, les casernes et les couvents sont des forteresses : la caserne qui arrêtait nos marins aurait pu soutenir un siège. Le prince, excité par la résistance qu'on lui oppose, voyant tomber à ses côtés plusieurs de ses compagnons, dressait déjà une barricade, parlait d'envoyer chercher des caronades à bord de la Créole, L'amiral accourut. Son but était atteint; les remparts de Vera-Cruz n'avaient plus de canons : il prescrivit la retraite. Ce fut un des plus beaux moments de sa vie militaire ; grâce à son admirable
les ordres du prince de Joinville vers la demeure du général Santa- Anna, guidée par le capitaine du génie Ghauchard, cet officier ayant eu occasion d'en reconnaître remplacement pendant l'armistice qui avait suivi la prise du fort. La porte de la maison fut enfoncée à coup de hache par nos mineurs : le prince franchit le premier rentrée, accompagné de quelques officiers et des marins de son équipage. Il reçoit une décharge presque à bout portant dans la cage de l'escalier, puis une seconde au haut de cet escalier qui débouchait sur un corridor intérieur. Nos soldats se précipitent sur les Mexicains qui formaient la garde du général et les poussent vivement de chambre en chambre; mais leur défense donne au général Santa-Anna le temps de s'échapper par les terrasses des maisons voisines. Ce n'est qu'après qu'il a pu se sauver que nos soldats pénètrent dans la chambre oii il s'était réfugié. Les Mexicains qui avaient jusque-là échappé à nos coups, y sont pris ou tués; le général mexicain qui était avec Santa-Anna est fait prisonnier.
t Le prince de Joinville n'avait cessé d'être à la tête des assaillants. Il courut, en ce moment, le plus grand danger. Un soldat mexicain allait le percer de son sabre, quand il l'abattit d'un coup de pistolet. »
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sang-froid, la rclraile et le rembarquement s'opérèrent avec le plus grand calme.
Les cinq chaloupes de la colonne du centre, chacune portant une caronade de 18 à l'avant, demeuraient sur leurs grappins, la proue tournée vers la plage ; une pièce de G mexicaine, placée à l'extrémité du môle, (lovait, en cas de retour offensif, vomir à bout portant sa mitraille sur les agresseurs : il ne restait plus que quelques marins à terre. « J'étais sur le point de me rembarquer le dernier, écrit l'amiral, lorsqu'une colonne, conduite par le général Santa-Anna, déboucha au pas de course sur le môle. Je commandai de mettre le feu à la pièce mexicaine et j'entrai dans mon canot. La décharge porta le ravage dans la colonne ennemie. Une partie des hommes qui la composaient se jeta sur la plage et borda le pied des remparts, dont toutes les meurtrières se garnirent à l'instant de tirailleurs. Les autres s'avancèrent avec audace sur le môle et ouvrirent un feu de mousqueterie très-vif, principalement dirigé sur mon canot. Mon patron Guegano tomba, frappé de six balles; l'élève de service, M. Halna du Fretay, en reçut deux; un autre élève, M, Chaptal, jeune homme d? grande espérance, fut tué. J'ordonnai alors aux cinq cha-
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loupes de faire feu de leurs caronades. Les caronades balayèrent le môle, balayèrent la plage et firent un grand carnage des Mexicains, Une brume très-épaisse survint tout à coup et couvrit la retraite de Tennemi. «
Le brouillard ne fut pas non plus tout à fait inutile à la retraite du canot français. Chargée outre mesure, cette embarcation s'était échouée sur les enrochements du môle : ni gaffes ni avirons ne parvenaient à la remettre à flot; les matelots se jetèrent à l'eau pour l'alléger et se mirent à la pousser vigoureusement des épaules : elle glissa sur le fond et s'éloigna, perdue au milieu de la buée opaque. Le désarmement de Vera-Cruz, l'invasion de la maison où fut pris le général Arista, n'avaient coûté que quelques blessés; l'attaque de la caserne et les derniers moments de la retraite ajoutèrent considérablement à nos sacrifices. La perte totale dans cette journée fut de huit tués et de cinquante-huit blessés. Nous avions eu l'imprenable forteresse à un prix bien moindre. Les Mexicains, il est vrai, mal revenus de leur chaude alarme, se hâtaient d'évacuer la ville; pouvaient-ils y rester sous le canon de Saint-Jean d'UUoa?
Le désarmement de Vera-Cruz a été incontesta-
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blement un succès : il s'en fallut de peu qu'il ne tournât mal; le rembarquement de nos derniers pelotons fait involontairement songer à Nelson et à Ténérifie. Dans toute cette affaire, Santa-Anna paya bravement de sa personne : une des dernières volées tirées par nos chaloupes tua son cheval sous lui, l'atteignit en plein corps et lui infligea trois blessures graves. On dut Tamputer d'une cuisse; un moment même, on désespéra de sa vie. Le 13 décembre, néanmoins, le blessé se trouva en mesure, grâce à une énergie peu commune, de donner lui-même de ses nouvelles au ministre de la guerre. « La Providence, lui écrivit-il, conserve encore mes jours. Le 6, j'ai subi l'amputation de la jambe gauche que la mitraille ennemie m'avait mise en pièces. Si j'en dois croire Topinion des médecins, je suis aujourd'hui hors de danger. Ma main droite, atteinte également par la mitraille, est en bonne voie. L'ennemi s'est retiré au mouillage d'Anton-Lizardo, ne laissant devant Vera-Cruz que la Créole et les deux bombardes. La place de Vera- Cruz sera dans quelques jours complètement évacuée : mieux valait se résoudre à cet abandon que se résigner à l'ignominie de recevoir chaque jour la loi des usurpateurs du château d'Ulloa. Nos
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pertes se sont élevées le 5 décembre à trente et un morts et vingt-six blessés. Depuis la glorieuse journée du 5, où il a éprouvé une si cruelle déception, l'ennemi n'a pas renouvelé les hostilités. » Nulle race ne supporte mieux la défaite que la race espagnole et ne s'abat moins aisément sous un revers. L'amiral ne gagnait à ses deux beaux faits d'armes que la gloire de les avoir accomplis : retiré au mouillage d'Anton-Lizardo, mouillage beaucoup plus sûr, beaucoup mieux abrité que celui de Sacrificios, il ne savait quel nouveau coup frapper pour venir à bout de cette résistance indomptable, tt Les Mexicains, écrivait-il, sont comme les Romains : ils vendront le champ sur lequel Annibal est campé. »