‹ L'amiral Baudin; with mapsChapitre 4 sur 32 · CAMPAGNE · texte numérisé non relu

CAMPAGNE

ce Nous restions, ma mère et moi, sans fortune. Aucun parti n'avait été pris à mon égard, lorsque le 18 brumaire mit au pouvoir le général Bonaparte. A peine nommé consul, Bonaparte s'empressa d'envoyer à ma mère son aide de camp, le général Victor, depuis maréchal et duc de Bellune, pour lui témoigner la part qu'il prenait à ses regrets et lui exprimer le désir que j'entrasse dans la marine. Ma mère, encore dans ces premiers moments de douleur où une femme n'a guère de volonté à elle, répondit qu'elle ferait de moi tout ce qui plairait au consul. AI. Bourdon de Vatry, alors ministre de la marine, se montra extrêmement bienveillant. En peu de jours, mon sort fut décidé. Je ne possédais pas la plus légère idée de ce que pouvait être le métier de marin j j'avais seulement le

jfoîil (les voyages, el je ne demandais pas inieux (ju^; d'embrasser une carrière qui m'offrait la perspective de satisfaire cette inclination. Le ministre me plaça ))endant quelque temps au Depot des cartes et plans de la marine, où je reçus du digne AI. Huache et de son collaborateur, M. Pazumeau, les premières notions d'hydrographie. Vers la fln de frimaire, le commissaire principal de la marine au Havre, M. Le Vacher, retournant de Paris à son poste, je lui fus confié par le ministre.

(c Le premier navire de guerre sur lequel je fus embarqué s'appelait le Foudroyant. C'était une prame, — navire mixte à voiles et à rames, — de douze canons de 24, commandée par un brave lieutenant de vaisseau appelé Tuvache, dont je me rappellerai toujours l'excellent accueil, ainsi que celui de son second, le lieutenant Lebail. 11 leur fallait beaucoup d'indulgence pour faire si bonne réception à un jeune novice qui se présentait avec toute l'inexpérience et, par conséquent, avec tous les ridicules d'un Parisien sortant du collège. Je ne fus pas d'ailleurs longtemps sous leurs ordres : au bout d'un mois, le Foudroyant fut désarmé, et je passai sur une des canonnières de la flottille destinée à îa défense de la côte. Cette canonnière,

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assez méchant bateau, n'avait point de nom : elle élait désjjjnée par son numéro — le numéro 46. Elle porlait le jjuidon du commandant de la flottille, le capitaine Hclloin de Vaudreuil. Pendant les six mois que je passai sur ce navire, notre navigation se borna uniquement à quelques sorties en rade du Havre. J'étais, du reste, fort libre, et j'employais mon temps à me perfeclionner dans l'étude des mathématiques et du dessin.

ce Au mois de juin 1800, je subis mon examen d'aspirant de deuxième classe. J'eus pour examinateur Alonge le jeune, frcre du célèbre mathématicien. Je fus reçu d'emblée. On faisait alors au Havre les préparatifs de l'expédition de découverte aux terres australes. Je ne pouvais entendre parler d'une semblable campagne sans désirer ardemment y prendre part. J'écrivis h ma mcre et aux amis de mon père à Paris : ils s'employèrent activement à seconder mon projet, mais il leur fallut s'adresser au premier Consul en personne, car les places, dans cette expédition, étaient extrêmement recherchées.

« Enfin, je fus agréé et je commençai mon service d'aspirant à bord du Géographe, grande et belle corvette, toute neuve, de trente-deux canons, que devait monter le commandant de l'expédition,

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le capitaine de vaisseau Nicolas Bauditi. .Vous portions le même nom : aucun lien de parenté ne nous unissait. Ma joie était extrême : le bonheur de porter Tuniforme, d'exercer ma petite part d'autorité, la perspective d'un voyajje lointain et fécond en aventures, tout cela m'enivrait.

(c Nous arrivâmes à l'île de France ' dans les premiers jours de mars 1801, après cent cinquante jours de traversée. Cette colonie, tout en restant attachée à la France, s'était cependant maintenue indépendante en ce qui concernait le régime de l'esclavage : elle avait su résister aux décrets de la Convention, qui proclamaient l'affranchissement des nègres. Elle maintint ainsi dans son sein l'ordre et la prospérité, faisant respecter en même temps, dans les mers de l'Inde, le pavillon français. On était fort patriote à l'île de France : notre arrivée y excita un intérêt général. Après quarante jours de relâche, nous fîmes voile pour la Nouvelle-Hollande-, le 25 avril 1801. Je ne raconterai pas toutes

^ Voyez, à la fin du volume, la carte de Vile de France ou ile Maurice,

2 Voyez à la fin du volume : 1° la carte de la mer des Indes, du cap de Bonne-Espérance au cap Comorin; 2« la carte de la mer des Indes du ca'? Comorin à l'océan Pacifique ; 3" dans le voyage de la corvette la Baijonnaise (E. Pion, Aourrit et G>^, éditeurs), la carte du grand archipel d Asie,

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les épreuves de celle campagne crexploralion, une des plus pénibles, mais en même temps une des plus insfruclives que j'aie faites. Aucune misère ne nous fut épargnée : dyssenterie, scorbut, manque de vivres, privation d'eau, tout ce qui peut aigrir les caractères et décimer un équipage fut notre lot, comme il avait été celui de l'expédition de d'Entrecasteaux. Vers la fin de l'année 1802, nous avions reconnu la terre de Leuwin, jeté l'ancre dans la baie des Chiens-Marins, relâché deux fois à Timor, exploré la côte de Van Diémen : on ne saurait se faire une idée de l'état de délabrement et de dénûment général auquel nous étions réduits. La saison était rigoureuse et nos pauvres matelots manquaient de vêtements : ceux qu'on avait embarqués en France se trouvaient trop petits pour des hommes dans la force de Tâge; ils auraient à peine convenu à des enfants. Quant aux vivres, nous n'avions que du biscuit rempli de vers, des salaisons pourries, du riz germé; pour toute boisson, une eau-de-vie de riz nauséabonde qu'on appelle arack. Lorsque les souffrances et les privations furent arrivées à un point tout à fait intolérable, le commandant reconnut la nécessité de suspendre notre exploration et d'aller chercher les moyens de

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la poursuivre à rétablissement anylais do Port- Jackson, situé sur la côte orientale de l'Australie. Nous fumes accueillis avec une grande cordialité a Port-Jackson : le gouverneur était le capitaine King, de la marine royale britannique, ancien lieutenant et collaborateur fort distingué du célèbre Cook. Fondée au commencement de Tannée 1788, la colonie comptait alors quatorze années d'existence. Dans cettejeunecoloniejetée au bout du monde, nous trouvâmes toutes les ressources nécessaires pour nous réparer et nous ravitailler. Le 18 novembre, nous mîmes à la voile et reprîmes l'exploration de la côte méridionale de la Nouvelle-Hollande. La reconnaissance du sud achevée, nous entreprîmes celle de l'ouest et du nord-ouest. Le 7 mai 1803, après une campagne beaucoup plus fructueuse que les campagnes des deux années précédentes, noiis relâchions de nouveau à Timor.

« Le 3 juin, nous quittâmes Timor avec l'intention de visiter la côte septentrionale de la Nouvelle- Hollande, principalement le golfe de Carpentarie. La saison était malheureusement contraire à nos projets : les vents soufflaient avec force de l'est. Nous luttâmes courageusement pendant un mois. Le commandant finit par désespérer de pouvoir

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s'élever dans l'est : il annonça publiquement qu'il allait continuer ses efforts pendant toute la durée de la lune. Si la lune nouvelle n'amenait pas un changement favorable dans le temps, il considérerait la campagne comme terminée et ferait route pour l'île de France.

ce Le commandant était alors malade et très-fatigué. 11 crachait le sang; le dégoût commençait à s'emparer de lui. Il n'attendit même pas l'époque qu'il avait fixée pour renoncer à la continuation du voyage. Un soir, à neuf heures, le 7 juillet 1 803, il parut sur le pont et donna l'ordre à l'officier de quart de mettre le cap à l'ouest, en d'autres termes, de faire route pour l'île de France. En un instant, la nouvelle se répand dans tout le navire. La moitié de l'équipage était couchée : elle se lève et accourt dans un transport de joie. On se félicitait, on s'embrassait. La nuit se passa dans les danses et les chants ; personne n'eut l'idée d'aller se livrer au sommeil. Le 7 août, nous arrivâmes à Tîle de France. Peu de jours après, l'état de notre commandant s'aggrava, et nous le perdîmes. Il avait montré une très-grande force d'âme dans ses derniers jours.

(c Le 16 mai 1808, la guerre éclata de nouveau entre l'Angleterre et la France : le 16 décembre,

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nous mîmes l\ la voile pour opérer noire retour dans les mers d'Europe. La traversée fut heureuse : nous touchâmes à Bourbon, au cap de Honne- Espérance, et, le 25 mars 1804, après trois ans et cinq mois de campagne, nous entrâmes à Lorient. Les énormes collections d'histoire naturelle et les animaux vivants que nous rapportions furent S!irle-champ expédiés à Paris. Ma mère habitait Dunkerque : j'obtins un congé pour aller la voir. En passant par Paris, j'y trouvai mon brevet d'enseigne. Les congés passent vite : à l'expiration du mien, je fus envoyé à Brest, où se trouvait rassemblée une escadre de vingt et un vaisseaux, sons le commandement du vice-amiral Ganteaume. Je désirais beaucoup en faire partie, car c'est toujours dans les escadres nombreuses que s'acquiert l'instruction sans laquelle il n'est pas de véritable officier de guerre. Je fus donc très-désappointé lorsque, le lendemain même de mon arrivée à Brest, je fus nommé au commandement de la canonnière n"* 97. Le général Caffarelli, préfet maritime, crut me faire grand plaisir en m'assignant cet emploi : je n'avais pas vingt ans. La faveur était ambitionnée par beaucoup d'officiers; elle ne fut pour moi qu'une déception, 5)

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