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CHAPITRE m

LE RETOUR d'kGYPTE. MORT DU REI'RÉSENTA\T

BAUDIIV DES ARDENNES.

ce L'automne de 1797 me vit entrer en rhétorique. Je comptais un peu plus de treize ans. Mes études avaient été bonnes, et je ne me rappelle pas sans un certain plaisir mes petits succès de collège. Il m'arriva même, — honneur dont je suis resté fier, — d'être deux fois couronné à la fête publique de la Jeunesse, fêle républicaine qui se célébrait, autant qu'il m'en souvient, le 10 germinal de chaque année. Toutes les pensions de Paris y concouraient, chacune présentant au concours son élève le plus distingué. Au mois d'août 1799, mes humanités se trouvèrent terminées. L'ambition de mon père n'était pas encore à mon sujet complètement satisfaite. Nommé membre de l'Institut dans la classe des sciences morales et politiques, lorsque la loi du 3 brumaire an IV fondit en un seul corps

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les quatre académies, mon père attachait le plus grand prix à me donner au moins un aperçu de toutes les connaissances humaines. J'eus un maître de dessin et un maître de mathématiques ; le peintre Vincent, un des confrères de mon père, offrit de me recevoir dans son atelier, quand je serais un peu plus avancé; le géomètre Lacroix promettait de me pousseren mathématiques; Gail, Thelléniste, me fortifierait sur le grec; Audran m'apprendrait Thébreu, le chaldaïque, le syriaque; Mentelle se chargeait de la géographie. La plupart des confrères de mon père, pour ne pas dire tous, lui étaient extrêmement attachés et m'auraient volontiers donné des soins. Mon instruction était donc destinée à être complète : une douloureuse catastrophe vint tout à coup l'interrompre.

« La France traversait une situation très-critique. Elle avait perdu presque tout le fruit de ses victoires : la malheureuse défaitr^ de Novi nous contraignait à évacuer l'Italie; l'armée d'Allemagne venait de repasser le Rhin, et déjà les Autrichiens menaçaient notre frontière du Var. Le désordre des finances était extrême, le Directoire sans considération et sans force; des clubs anarchiques réveillaient l'esprit du jacobinisme. Un changement de

youvcrnemeiil S(Mnl)lait une nécessité inovilahle. Mon père souffrait profondénicnt de cet état de choses. Il avait eu plusieurs conférences avec les deux directeurs Sieyès et Roger-Ducos : il en avait eu également avec quelques-uns de ses collègues du Conseil des Anciens. Le 21 vendémiaire an VIII, — 12 octobre 1799, — il dînait, avec quelques amis politiques, chez le restaurateur Billot, qui occupait alors la maison qu'on voit en face du pont Royal, au coin de la rue du Bac et du quai Voltaire : à dix heures du soir, on vint le chercher de la part de Sieyès. Chez Sieyès, dans le salon d'attente, se promenait déjà, de long en large, le général Moreau, qui arrivait de l'armée d'Italie. Mon père aimait beaucoup Moreau; il appréciait ses talents militaires, sa simplicité républicaine, son caractère privé. Moreau, en voyant entrer mon père, courut à lui et l'embrassa. L'entrevue fut très-afFectueuse : mon père en fut vivement ému. Après quelques instants, on vint les prévenir que Sieyès les attendait tous deux dans son cabinet. Ils le trouvèrent seul : dès que la porte fut fermée, Sieyès leur dit : ce Devinez ce que j'ai à vous annoncer! Je vous le donne en dix, je vous le donne en cent, je vous le donne en mille : vous ne devinerez ja-

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mais! Bonaparte vient de débarquer à Fréjusl — Eh bien, dit Moreau, voilà votre homme. Vous me faisiez venir ici pour effectuer, au besoin, un mouvement mihtaire. Bonaparte vous convient bien mieux : il a, bien plus que moi, la faveur du peuple et celle de l'armée. « Mon père, à ces paroles, fut transporté de joie : il avait une très-haute opinion du général Bonaparte. Il le regardait comme le seul homme capable de ramener la victoire au dehors et de dominer l'anarchie au dedans. Il était plus de minuit quand mon père revint aux Tuileries, où il occupait, en sa qualité de directeur des Archives nationales, l'appartement qui fut, après 1830, assigné pour logement au prince de Joinville. En descendant de voiture, il donna tout ce qu'il avait dans sa bourse au cocher et entra chez ma mère, ivre de bonheur et d'espoir. Jusqu'à deux heures du matin, il resta auprès d'elle au coin du feu, lui faisant part de toutes ses idées sur l'avenir de la France, pour laquelle il entrevoyait les destinées les plus prospères. Ma mère eut beaucoup de peine à obtenir qu'il se couchât, tant il était animé : à six heures, mon père voulut se lever. Il se mit sur son séant, poussa un cri et tomba mort. Il n'avait que cinquante ans.

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u I.a douleur de ma mère et la mienne ne peuvent se décrire : aujourd'hui encore, après plus de quaranle-cinq années, je ressens celte perte cruelle aussi vivement que le premier jour. Je n'ai rien connu au monde de plus vertueux, de meilleur, de plus parfait que mon père; je n'ai rencontré nul homme, quelque élevé qu'il fût en dignités, en fortune, en vertus, de qui je me sois jamais dit : u Je voudrais êlre le fils de cet homme, plulôt que celui du père que la nature m'avait donné. «

Ci La mort de mon père fut vivement sentie par la grande majorité de ses collègues. Malgré son extrême modestie, il avait inspiré une estime et une affection générales : des regrets publics et presque unanimes furent donnés à sa mémoire. Un service funèbre fut célébré pour lui à Saint-Germain l'Auxerrois. C'était la première cérémonie de ce genre en France depuis l'abolition du culte catholique en 1793 : distinction bien méritée, à coup sûr, par mon père, qui, dans les temps les plus funestes, au fort de la Terreur, eut toujours le courage de réclamer le libre exercice de la religion chrétienne et les pieuses funérailles qu'on refusait alors aux morts, î)

CHAPITRIi; IV.

Ui\ ASPIRAXÏ DE LAWÉK 1800. LA PREMIÈRE

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