‹ L'amiral Baudin; with mapsChapitre 6 sur 32 · MOREAU · texte numérisé non relu

MOREAU

La campagne de la Piémontaîse dans les mers de rinde est restée célèbre ; personne ne Ta encore racontée avec ce ton de sincérité et de juvénile enthousiasme dont nous trouverons empreinte à chaque ligne la relation da vaillant amiral. « Dès que le mauvais temps fut passé, nous dit-il, nous réparâmes le mieux que nous pûmes nos avaries. Regréée avec des mâts de fortune, la Piémontaîse recouvra une partie de sa supériorité de marche. Quelques jours après, nous atterrîmes sur l'Ile de France. C'était le soir : seul à bord, je connaissais les côtes de cette île. J'offris de conduire la frégate au mouillage, malgré la nuit, en traversant la croisière ennemie, dont les fusées de signaux nous annonçaient la présence. A deux heures du matin,

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nous étions devant le Port-Louis' : mon avis était de nous rapprocher de la côte et d'y jeter un pied d'ancre pour attendre le jour. La manœuvre semblait indiquée, puisque l'ennemi se trouvait dans le voisinage et que nous avions de graves avaries. Le capitaine Epron préféra se tenir sous voiles. Vers cinq heures du soir, pendant que nous courions la bordée de terre, une erreur de sonde fut cause que nous échouâmes à petite distance de la pointe des Canonniers. La batterie qui défendait la pointe ouvrit le feu sur nous. Un officier fut expédié dans une embarcation pour arrêter ce zèle intempestif et faire connaître aux compatriotes qui nous canonnaient notre nationalité. La batterie tira sur l'embarcation. L'officier de la Piémontaise, découragé, tourna les talons et revint à bord. J'obtins la permission de prendre sa place. Sans me laisser intimider par un feu assez mal dirigé d'ailleurs, je fis force de rames vers la batterie et je parvins à faire entendre raison à celui qui la commandait.

ce A peine échappés à ce danger, nous allions en courir un autre de nature infiniment plus sérieuse.

1 Voyez, ù la fm du volume, la carte de Y île de France,

Un vaisseau de ligne anglais paraissait sous le vent : attiré par le bruit de ia canonnade, il faisait force de voiles pour nous joindre. Ce vaisseau était le Sceptre, vaisseau de soixante-quatorze canons. Dès que nous le reconnûmes, nous cessâmes de jeter à la mer notre artillerie, dont nous avions commencé à nous alléger. Un pilole nous vint, en ce moment critique, du Port-Louis. Nous étions à trois lieues environ du port. Le vaisseau ennemi n'était plus éloigné que d'une portée et demie de canon, quand, par une chance inespérée, nous parvînmes à nous remettre à flot. Alalgré notre voilure réduite, nous soutînmes la chasse avec avantage, pendant plus d'une heure. Nous réussîmes enfin à gagner le mouillage intérieur du Port- Louis. Le Sceptre ne voulut pas nous abandonner sans nous envoyer au moins sa bordée : tirée de trop loin, cette bordée ue nous fit aucun mal. )?

Nous retrouverons, dans le cours de ce récit, d'autres exemples des méprises auxquelles donnait lieu la crainte, toujours présente, d'un ennemi ingénieux à se déguiser. Les signaux de reconnaissance de jour et de nuit ont une importance extrême en temps de guerre : nous avons tort d'en négliger l'usage en temps de paix. Tous les mouvements

d'une escadre d'évolutions, tous ses exercices devraient n'élre qu'une répélilion des manœuvres et des précautions qu'exigerait une croisière réelle. Il faudrait que, sous ce rapport, la déclaration de guerre ne vînt rien changer à nos habitudes. Voilà, suivant mon humble appréciation, la vraie tactique navale, celle dont il importe de multiplier et de méditer chaque jour les leçons, a Au Port-Louis, continue l'amiral, je trouvai mon ami Moreau, un de mes anciens compagnons du Géographe. Il était alors second lieutenant sur la frégate la Canonnière, Ce fut une grande joie pour moi. La place de premier lieutenant sur la Plémontaise vint à vaquer : je proposai Moreau au capitaine Epron, qui l'accepta. J'étais donc encore une fois réuni à mon ami le plus cher, à l'homme que je considérais comme le meilleur officier, — le plus grand, allais-je dire, — que possédât alors notre marine. » Ses amisi l'amiral Baudin ne s'est jamais fait faute de les grandir. C'est là, qu'on nous permette de le remarquer en passant, un des traits saillants de son caractère. Nous devons, il est vrai, tenir compte des tendances et du ton général de l'époque : la sensibilité avait remplacé dans les âmes, tout imprégnées des leçons de Jean-Jacques, la fer-

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veur religieuse. N'insistons pas et hàtons-nous de rendre la parole à Tenlhousiaste enseigne de la Piémontaise .

« Nos avaries, poursuit-il, grâce aux ressources et au bon vouloir du port, furent promptement réparées. Nous allâmes, sur-le-champ, établir notre croisière au sud et sous le méridien même de Tîle de France. Le 21 juin 180G, nous rencontrâmes le vaisseau de la Compagnie des Indes, le Warren Hastings. Ce vaisseau portait quarante -quatre canons : il ne se rendit qu'après trois heures de combat. Le vent grand frais, la mer houleuse lui donnaient sur nous des avantages et contribuèrent à prolonger sa résistance. Dès qu'il eût amené son pavillon, nous mîmes en panne pour l'envoyer amariner. Nous en étions alors à une encablure ou deux par sa joue de sous le vent. Pendant que nous mettions une embarcation à la mer, le Warren Hastings laissa brusquement arriver sur nous, dans l'espoir de nous démâter, peut-être même de nous couler bas par la supériorité de sa masse. Nous manœuvrâmes aussitôt de façon à prévenir un choc qui devait nous être fatal; nous ne pûmes cependant empêcher que le vaisseau anglais ne nous abordât, nous enlevant ainsi notre grand mât de

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hune avec la grand' veigu(3 et brisant ensuite notre beaupré.

« Quand les deux navires commencèrent à se heurter, Moreau, qui, en sa qualité de premier lieutenant, était posté sur le jjaillard d'avant, avait sauté à bord de l'anglais, entraînant à sa suite le premier pelolon d'abordage. Il ne rencontre qu'une faible résistance et court, sans s'arrêter, vers le gaillard d'arrière. Le capitaine Larkins, — ainsi se nommait le commandant du IVarren Hastings, — se tenait encore auprès du gouvernail, et la barre, qu'on n'avait pas eu le temps de redresser, se trouvait toute au vent. La manœuvre déloyale était prise sur le fait : Moreau ne put contenir son indignation. Pendantqu'il reprochait au capitaine Larkins d'avoir voulu éviter la capture par un acte de félonie, il gesticulait avec véhémence. Le poignard, — ou plutôt la dague, — qu'il portait à la main, atteignit légèrement le capitaine anglais entre deux côtes. « Emmenez-le à bord de la frégate ! > dit Moreau à deux de ses hommes. L'ordre fut exécuté sur-lechamp; il le fut même avec une brutalité que l'animation du combat ne saurait suffire à excuser.

« J'avais, pendant ce temps, demandé au capitaine Epron la permission de remettre à un autre officier

le cornmandemcnt de la manœuvre pour sauter moi-même à l'abordage. Au moment où je me disposais à franchir Fintervalle qui séparait les deux navires, j'aperçus le capitaine anglais, tombé, je ne sais trop comment, entre le IVarren Hastinrjs et la Piémontaise. 11 s'était accroché à une manœuvre; le moindre mouvement de l'une ou de l'autre masse pouvait l'écraser. Me laisser ghsser jusqu'à la préceinte, saisir le capitaine anglais et l'aider à gravir le bord lut l'affaire d'un instant. Le malheureux, arraché à une mort presque certaine, m'adressait les plus vifs remercîments. Je me hâtai de me soustraire à l'expression de sa reconnaissance et je le fis conduire au poste des blessés. L'aventure, défigurée par d'odieux récits, occupa beaucoup toute la presse de l'Inde et même celle de l'Europe. Elle valut à mon pauvre ami beaucoup d'injures vraiment imméritées, et à moi des éloges bien supérieurs au mérite de mon action '. ?>

' Le rapport du capitaine Larkins a été publié dans le Naval Chronicle; il confirme^ pour le fond, la narration de Tamiral Baiidin. La vivacité du lieutenant Moreau s'y trouve seulement représentée sous le jour le plus odieux, et le capitaine Larkins n'est plus le seul qu'on représente comme « poignardé après que le vaisseau s'est rendu, — stahbed after surrender ».

La tcle du pirate Moreaii fut mise à prix par les autorités de l'Inde, u Les matelots de la Piémontaise, raconte gravement l'his-

IMUSK DU « \V;\inii:\ ifAsri.xr, s ». :n

toricn William James, ('(iiiciil iirmi's cornmn (I(î vr.iis assassins. (iluiciin d'eux portail un ()()i;[nar(l fixé dafis uikî des hoiitoiiniercs de sa ja(iucll(i. ^a prise du Warren Hastings fut accoinpa;(nc'c de scènes (jui auraient mieux conv(M»u {\ un corsaire al;{érien ou à \\\\ pirate malais (ju';\ \\\\ navire de «juerrc européen. Le lieutenant Moreau, ce monstre de Moveau, ëlait complélemcnt ivre. II ne poiji[nar{la pas seulement le capitaine Larkins, il frappa encore de sept coups de poi<]nard aux deux bras \n\ jeune midsiiipman , M. James lîaylon. »

Si l'amilié de l'amiral lîaudin ne fut venue prol('3;(er la mémoire du premier lieutenant de la Piémontatse, cet officier, de qui ses plus brillants camarades n'attendaient pas moins que « la régénération de la marine française d , aurait laissé derrière lui la plus triste renommée. A quoi tient donc la jjloire, et qu'il est prudent d'attendre sa récompense d'un juge plus infaillible que l'opinion publique !

Moreau eut sur-le-champ le pressentiment de la fatalité qui allait le poursuivre. « Je ne tomberai jamais vivant , dit-il à son ami , entre les mains des Anglais, j) Il ne tint que trop bien parole.

Le 4 mars 1808, la Piémontaise rencontrait à la hauteur du cap Comorin la frégate de Sa Majesté Britannique le San Fiorenzo. Un combat acharné s'engagea : trois jours de suite les frégates, après une canonnade plus ou moins prolongée, se quittèrent, se reprirent, se séparèrent encore. A la dernière rencontre, le 8 mars 1808, à six heures du soir, la Piéinoniaise succomba. Le commandant de la frégate anglaise, le capitaine Hardinge, avait été tué dans l'action; la marine française faisait une bien plus grande perte encore : le premier lieutenant Aloreau, blessé le troisième jour, désespérant, dès la seconde reprise, de l'issue d'un combat qu'il jugeait mal conduit, ne trouvant personne qui voulût lui rendre le service de le jeter à la mer, s'était roulé sur le gaillard d'avant et avait cherché dans les flots un asile contre l'exécution de l'arrêt qui le menaçait d'une mort ignominieuse. (Voyez, dans la Marine des anciens, t. II, p. 146, 147, 148, 149, 150, le récit de ce lugubre épisode et la trace laissée dans les Archives de la marine par le lieutenant Aloreau.)

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