Journal d'O'Gonnor
Choisissant en ces lieux le point le moins éloigné de l'embouchure de la Savannah, par où devaient arriver les gros canons, d'Estaing y fit ouvrir la tranchée. € Ces travaux furent poussés avec tant d'ordre et de silence que les ennemis ne s'en aperçurent qu'à la pointe du jour. Ils firent une sortie de trois cents hommes, qui parvinrent jusqu'à l'extrémité du boyau de la tranchée. M. de Rouvray qui les commandait et M. O'Dunn en second, firent sortir les troupes, chargèrent l'ennemi à la baïonnette et l'obligèrent à regagner ses retranchements *. > Bientôt les batteries établies par l'amiral purent lancer quantité de bombes dans la place, tandis que la Truite^ assez avancée dans le fleuve, dirigeait un feu continu sur le port. Cependant les ennemis multipliaient leurs ouvrages et notre artillerie, très habilement servie, ne parvenait guère qu'à démonter quelques canons aux Anglais. € Leurs retranchements, construits d'abatis et de sable, ne furent point endommagés. Les boulets ne faisaient que s'enterrer, sans former d'ouverture, ni occasionner le moindre éboulement '. >
Et pourtant, de graves raisons engageaient l'amiral à terminer au plus tôt le siège : le danger que courrait l'escadre à demeurer au mouillage quand la saison serait plus avancée, la diminution des vivres, la nécessité de renvoyer les troupes aux Iles du Vent et celle de ramener en France une partie des vaisseaux le décidèrent à brusquer les choses. Des renseignements fournis par les déserteurs, il semblait résulter que la droite des
1. Relation du siège de Savannah. — ArchÎTCs de la Marine, B* 142 !*• 197-200.
S, Relation du siège de Sayannah.
ouvrages ennemis, faisant « face au camp américain, n'était gardée que par quelques milices >. La redoute de Spring-Hill, qui, de ce côté, constituait la principale défense, fut donc choisie comme premier point d'attaque.
Le 9 octobre à minuit, les troupes françaises prennent les armes, pour appuyer sur leur gauche, de façon à se rapprocher des insurgés. Elles se trouvent ainsi réparties : une avant-garde, conduite parle vicomte de Bethisy * ; une colonne de droite, commandée par le comte Dillon ; une colonne de gauche, par le baron de Stedingk*; une réserve, sous les ordres du vicomte de Noailles. Les troupes de la marine et les chasseurs volontaires restent à la garde des tranchées, prêts à simuler une fausse attaque sur le centre des positions anglaises, tandis que du Rumain avec deux cents hommes
1. Jules- Jacques, Ticomte de Bethisy (1747-1816), avait servi dans la marine, jusqu'en 1768. Nommé, en 1779, colonel en second de Royol- Auvergne, il rejoignit ce régiment en Amérique et reçut plusieurs blessures devant Savannah. Plus tard colonel du régiment des grenadiers royaux de Picardie, Bethisy refusa, au début de la Révolution, le grade de maréchal de camp. 11 fut promu à ce grade par Louis XVIII en 1814, et à celui de lieutenant-général en 1815.
2. Gurt-Bogistaus-Ludwig-Christopher, baron von Stedingk (1746-1837), appartenant à une très ancienne famille de la Poméranie suédoise. Il était, par sa mère, petit-fils de l'illustre maréchal Schwerin. Officier dans l'armée suédoise, Stedingk passa en 1761 au service de France comme sous-licutcnant au régiment Royal-Suédois. Envoyé en Amérique avec un brevet de colonel, il assista au combat de la Grenade et se distingua au siège de Savannah. Rentré en France et très en faveur auprès de la Reine, il dut retourner dans sa patrie, en 1787, pour y prendre le commandant des dragons de Carélie pendant la guerre que les Suédois soutinrent alors contre les Russes. Plus tard ambassadeur de Suède en Russie, puis membre du conseil de régence de Suède, Stedingk, devenu maréchal en 1811, prit part à la guerre des puissances alliées contre Napoléon. Il fut sous la Restauration ambassadeur de Suède à Paris.
attirera Tattenlion de Tennemi du côté de la rivière. L'armée américaine, précédée de Tavant-garde du colonel Laurens et des cavaliers de Tintrépide Pulaski*, viendra se placer à la gauche des Français.
A la pointe du jour, aussitôt qu'a éclaté le feu des deux fausses attaques, notre avant-garde se porte vivement sur la redoute qu'elle croit surprendre. Mais soudain de cette redoute s'élève le son des cornemuses indiquant la présence des Ecossais récemment amenés de Beaufort. Comme ils occupaient jusqu'alors un emplacement situé beaucoup plus à gauche devant le front de la place, d'Estaing comprit aussitôt que des déserteurs américains venaient de mettre l'ennemi au courant de ses projets, puisque Provost avait introduit ses troupes les plus solides dans cette redoute pour en fortifier la défense. Quand les soldats de Bethisy, atteignant les abatis et déjà les rompant à coups de hache, vont pénétrer dans le fossé de la redoute, une furieuse décharge de mousqueterie les arrête et bientôt les contraint à reculer, car ils ne se sentent point soutenus.
En effet, pour se porter en face de la redoute, la colonne de Dillon et celle de Stedingk ont dû exécuter une marche oblique. Mais « l'attaque a commencé trop tard * >, et ce n'est plus à la faveur de l'obscurité que le mouvement s'effectue. L'aube déjà naissante vient de mettre à découvert les deux colonnes qui, se portant sur un même point, sont presque réunies. Le canon ennemi, prenant de flanc la colonne de droite, la rejette
1. Casimir Pulaski (1748-1778), fils du patriote polonais Joseph Pulaski, ayait combattu comme son père pour l'affranchissement de la Pologne. Réfugié en France, Pulaski alla prendre du service en Amériq[ae et fut tué devant Savannah.
S. Journal d'O'Connor; observations de d'Estaing.
296 l'amiral d'bstaing
sur celle de gauche et les refoule pêle-mêle dans un marais. Pourtant Dillon, raUiant les quelques hommes qui composaient la tête de sa division, s'élance au secours de l'avant-garde. Bientôt arrivent également Laurens avec une compagnie légère, Pulaski avec ses cavaliers. Lears efforts sont tardifs. Les soldats de Bethisy lâchent pied.
Cependant d'Estaing est parvenu à faire sortir du marais le gros des troupes et à reconstituer tant bien que mal les deux colonnes. Quoique blessé au braB, il les entraîne à l'attaque de la redoute ; mais un feu très vif les y reçoit encore, mettant le désordre dans leurs rangs. L'amiral, atteint, une seconde fois, d'une balle qui lui traverse la jambe, ordonne alors de battre en retraite.
Cette action, qui € n'avait pas duré plus d'une heure ^ >, nous coûtait quinze officiers et cent soixante-huit soldats tués, quarante-trois officiers et quatre cent onze soldats blessés *. Les insurgés perdirent peu de monde ' et pour cause.
Si Pulaski et ses cavaliers, si Laurens et les milices de Charleston montrèrent, au pied des retranchements, une réelle bravoure, les troupes continentales, pourtant troupes réglées, abandonnèrent leur chef c au premier coup de fusil ^ >. Par ailleurs, cinq cents hommes, détachés vers la gauche pour y opérer une diversion, s'égarèrent en chemin, et, sur la rivière, une fausse manœuvre de deux galères américaines entrava les mouvements de la flottille dirigée par du Humain >.