‹ L'amiral d'EstaingChapitre 186 sur 252 · ArchÎTes natio^les, AE* (Armoire de fer) 5, pièce · texte numérisé non relu

ArchÎTes natio^les, AE* (Armoire de fer) 5, pièce

2. A Thiet^i : Hittoïrt de la Révolution françaite, t. V, p. 147.

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à le désigner méchamment comme témoin, et pour que Fouquier-Tinville négligeât de l'assigner.

Les débats commencèrent à huit heures du matin, le 14 octobre. D'Estaing comparut dix-huitième témoin. Après avoir déclaré ses qualités et après avoir prononcé les formules d'usage, d'Estaing déclarant connaître l'accusée, ajoute, « qu'il a eu à se plaindre d'elle, mais qu'il n'en dira pas moins la vérité, qui est : qu'il n'a rien à dire de relatif à l'acte d'accusation >.

Ainsi, à cette infortunée princesse, qu'il soupçonne de l'avoir empêché, à son retour d'Amérique, d'obtenir le bâton de maréchal de France, d'Estaing pour satisfaire une rancune fait l'offense d'un pardon.

Nous croyons devoir reproduire en son entier la déposition de l'amiral.

Le président, au témoin, -^ Est-il à votre connaissance que Louis Capet et sa famille devaient partir de VersaiUes le 5 octobre ?

Le témoin. ^- Non.

Le président. — Avez-vous eu connaissance que les chevaux aient été mis et ôtés plusieurs fois?

Le témoin. «^ Oui, suivant les conseils que recevait la cour; mais j*observe que la garde nationale n^aurait point souffert ce départ.

Le président. — N'avez-vous pas, vous-même, fait sortir des chevaux ce jour-là, pour faire fuir la famille royale? Le témoin. — Non.

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Le président. — Avez-vous connaidsancd que des voitures ont été arrêtées à la porte de TOrangerie? Le témoin. — Oui.

Le président. — Avez-vous été au château ce jour-là? Le témoin. — Oui.

Le président. — Y avez-vous vu Taccusée? Le témoin. — Oui.

Le président. — Qu avez-vous entendu au château?

Le témoin. — J*ai entendu des conseillers de la cour dire à Faccusée que le peuple de Paris allait arriver pour la massacrer et qu'il fallait qu'elle partit; à quoi, elle a répondu avec un grand caractère : « Si les Parisiens viennent ici pour m'assassiner, c'est aux pieds de mon mari que je le serai, mais je ne fuirai pas. »

L'accusée. — Cela est exact. On voulait m'engager à partir seule, parce que, disait-on, il n'y avait que moi qui courait des dangers. Je lis la réponse dont parle le témoin.

Pourquoi donc, d'Eslaing, après avoir justement rendu un éclatant témoignage au courage de la Reine, va-t-il aussitôt, en insistant spontanément sur l'attitude de cette princesse au banquet des gardes du corps, se ranger parmi ses accusateurs? Craint-il, en la louant tout à rheure, de s'être compromis?

Le président, au témoin. — Avez-vous eu connaissance des repas donnés par les ci-devant gardes du corps? Le témoin. — Oui.

Le président. — Avez-vous su que l'on y a crié : Vive le Roi et Vive la famille royale?

Le TÉMOIN. — Oui. Je sais même que l'accusée a fait le tour de la table en tenant son fils par la main. • . . . . . • . . *

1. Il y a ici une lacune. 11 est présnmable, qn'aTant d'adresser la

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Le président, à VacciLsée. — N'en avez-vous pas aussi donné à la garde nationale de Versailles, à son retour de Viileparisis, où elle avait été chercher des fusils ?

L'accusée. — Oui.

Le président, au témoin. — Étîez-vous le 5 octobre, en votre qualité de commandant général, à la tète de la garde nationale?

Le témoin. — Est-ce sur le matin ou sur l'après-midi que vous voulez que je réponde?

Le président. — Depuis midi jusqu'à deux heures. Le témoin. — J'étais alors à la municipalité.

Le président. — N'était-ce pas pour obtenir l'ordre d'accompagner Louis Capet dans sa retraite et le ramener ensuite, disiez-vous, à Versailles?

Le témoin. — Lorsque j'ai vu le Roi décidé à souscrire au vœu de la garde nationale parisienne, et que l'accusée, s*étant même présentée sur le balcon de l'appartement du Roi avec son fils, pour annoncer au peuple qu'elle allait partir avec le Roi et sa famille pour venir à Paris, j'ai demandé à la municipalité la permission de l'accompagner.

L'accusée convient avoir paru sur le balcon pour y annoncer au peuple qu'elle allait partir pour Paris.

Le président, à Vaccusée. — Vous avez soutenu n'avoir point mené votre fils par la main dans le repas des gardes du corps?

L'accusée. — Je n'ai pas dit cela; mais seulement que je ne croyais pas avoir entendu l'air : 0 Richard, ô mon Roi!

D*Eslaing a su éluder la question qui vient de lui être posée, mais il a compté sans Lecointre qui, témoin au

question suivante à Taccusée, le président Tayait interrogée sur la distribution des cocardes blanches.

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procès de la Reine, va intervenir pour s'y faire l'accusateur de son ancien chef.

Le président, au témoin Lecointre. — Citoyen, n'avezvous pas dit dans la déposition que vous avez faite hier, que le déposant ne s'était point trouvé le 5 octobre à la tète de la garde nationale, où son devoir rappelait?

Lbgointre. — J'affirme que non seulement d'Estaing ne s'est point trouvé depuis midi jusqu'à deux heures à l'assemblée de la garde nationale, qui eut lieu ce jour-là, 5 octobre, mais qu'il n'a point paru de la journée, que pendant ce temps il était, à la vérité, à la municipalité, c'est-à-dire avec la portion des officiers municipaux vendus à la cour, que là il obtint d'eux un ordre, ou pouvoir, d'accompagner le Roi dans sa retraite, sous la promesse de le ramener à Versailles.

J'observe, continue Lecointre, que les municipaux d'alors trahirent doublement leur devoir : premièrement, parce qu'ils ne devaient point se prêter à une manœuvre criminelle en favorisant la fuite du ci-devant Roi; secondement, c*est que, pour prévenir le résultat des événements, ils eurent grand soin de ne laisser subsister aucuns indices, sur les registres, qui pussent attester formellement que cette permission, ou pouvoir, eût été délivrée à dessein.

Le témoin. — J'observe au citoyen Lecointre qu'il se trompe, attendu que la permission dont il est question est datée du 6, et que ce n'est qu'en vertu de cette permission que je suis parti le même jour, à onze heures du matin, pour accompagner le ci-devant Roi à Paris.

Lecointre. — Je persiste à soutenir que je ne* suis pas dans l'erreur à cet égard. Je me rappelle très bien que la pièce originale, que j'ai déposée hier entre les mains du greffier, contient en substance que d'Estaing est autorisé à employer les voies de conciliation avec les Parisiens, et, en cas de non réussite à cet égard, de repousser la force par la force. Les citoyens jurés comprendront aisément que ces dernières dispositions ne peuvent être applicables à la journée du 6, puisque^ alors^ la cour était à la disposition de

rarmée parisienne. J'invite à cet égard Taccusateur public et le tribunal de vouloir bien ordonner que la lettre de d'Estaing, que j'ai déposée hier soir, soit lue, attendu qu'elle porte avec elle la preuve des faits dont je viens de parler.

On fait preuve de cette pièce, dans laquelle se trouve ce qui suit : « Le dernier article de Tinstruction, que notre municipalité m'a donnée le 5 de ce mois à quatre heures après-midi, qui prescrit de ne rien négliger pour ramener le Roi à Versailles le plus tôt possible * . »

Le PRÉsmENT. — Persistez-vous à dire que cette permission ne vous a pas été délivrée le 5 octobre?

Le témoin. — Je me suis trompé dans la date ; j'avais pensé qu'elle était du 6.

Le président. — Vous rappelez-vous que la permission, que vous aviez obtenue, vous autorisait à repousser la force par la force, après avoir épuisé les voies de conciliation?

Le témoin. — Oui, je me le rappelle ^.

Quelle qu'eût été la déposition de d'Estaing, elle ne pouvait, nous le savons aujourd'hui, aucunement influer sur le sort de Marie-Antoinette, dont la condamnation était chose décidée'. Toutefois, nous regrettons pour la mémoire de l'amiral, qu'il ait pris comme témoin, devant un tribunal infâme, cette attitude affectée d'impartialité à l'égard de la Reine. Tout autre nous apparaît d'Estaing,

1. Cette lettre, datée du 8 octobre 1789, était adressée à l'assemblée des capitaines et officiers de Tétat-major de la garde nationcde de VersaîUes. D'Estaing y exposait les motifs pour lesquels il avait accompagné le Roi à Paris. Voir page 391.

2. Réimpression de l'ancien Moniteur unit^ersclf t. XVIII, p. 163. = Bibliothèque nationale, Imprimés L' 41, 3.400.

3. G. Lenôtre : Marie^' Antoinette, {La captivité et la mort), p. 320.

lorsque, personnellement mis en cause, il cherche à réfuter les allégations de Lecointre, dont une preuve formelle le force ensuite à reconnaître la véracité.

Après le supplice de la Reine, d'Estaîng, quoique très compromis par les accusations que Lecointre avait portées contre lui, fut remis en liberté. Cependant il ne devait point échapper longtemps à la loi des suspects. Le 26 novembre, en vertu d'un ordre du comité de sûreté générale, le commissaire de police de la section de la République se présenta aux Chaumières pour y arrêter d'Estaing, et faire chez lui des perquisitions.

Parmi les papiers privés de l'amiral, < aucun ne parut suspect » au commissaire. Mais, comme le policier rangeait ces papiers dans une armoire, il y remarqua certains objets qui éveillèrent en lui des soupçons : < Nous avons trouvé, dit-il, trois petits cadres ronds, de trois, quatre et six pouces de diamètre : l'un, représentant la ci-devant Marie-Antoinette ; l'autre, le ci-devant Comte d'Artois, et enfin, les armes de France. Les susdits portraits sont d'un métal gravé en bosse; plus quatre autres en porcelaine représentant le ci-devant Roi, la ci-devant Reine, le Comte d'Artois et Monsieur, que nous avons laissés dans la dite chambre après y avoir apposé les scellés sur trois croisées. »

Mais aussitôt, le commissaire découvre, « dans un petit coffre, vingt-sept médailles du pacte fédératif du 14 juillet 1790, avec un ruban tricolore à l'effigie du cidevant Roi, plus cinq médailles de la même effigie en-

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veloppées dans un papier blanc >. Tout cela est soigneusement saisi, ainsi que quatre cachets aux armes du ci-devant comte d'Estaing. € Quant aux papiers des campagnes de guerre », conservés à l'autre extrémité du jardin, dans un pavillon qui donne sur la rue du faubourg du Roule > et où sont « d'autres papiers et tableaux i>, le commissaire semble en avoir fait mention seulement pour mémoire *.

D'Estaing fut écroué le même jour, et vraisemblablement à Saint-Lazare, car c'est de cette prison que, le 29 mars 1794, après une détention de quatre mois, il est amené devant François-Joseph Denizot, juge au tribunal révolutionnaire, pour y subir cet interrogatoire :

DEMANDE. — Depuls la révolution et lors du séjour du tyran à Versailles, fréquentiez-vous la cour du despote Louis XVI?

RÉPONSE. — Je Tai fréquentée autant que ma place de commandant de la garde nationale l'exigeait.

D. — Assistiez-vous quelquefois au conseil de Gapet et de ses ministres?

R. — Jamais.

D. — Avez-vous été invité et avez-vous assisté aux orgies des gardes du tyran, les jours qui ont précédé ceux des S et 6 octobre 1789, vieux style?

R. — J'ai assisté à un des grands repas des gardes du corpSy après m'y être opposé autant qu'il était en moi, et seulement en ma qualité de commandant de la garde natio-

i. Procès-verbal, 6 frimaire an II de la Républiqae. » Archives nationales, W*> 24.

nale, où j*éiais comme convive avec d'autres frères d'armes, de différents grades, de la garde nationale de Versailles.

D. — A ce repas, vous aperçûtes-vous de quelques outrages faits à la souveraineté du peuple?

R. — J'eus le chagrin de voir qu'on n'y avait pas bu à la santé de la Nation, malgré la demande expresse que j'avais faite avant de m*y rendre, et que, lorsque les ci-devant Roi et Reine et la ci-devant famille parurent, avec enthousiasme on but à leur santé, ce qui augmenta mon chagrin, attendu qu'on était convenu de ne boire à la santé de personne, sinon des convives entre eux.

D. — Lors de la descente des bons citoyens de Paris à Versailles, le 5 octobre quatre-vingt-neuf, prîtes-vous en votre qualité de commandant de la garde nationale « versaillienne» toutes les mesures nécessaires, et donnâtes-vous en même temps les ordres convenables pour que le peuple insurgé n'éprouvât aucune atteinte contraire à ses droits, et pour favoriser une cour perfide et corrompue?

R. — Je pris les ordres de la municipalité, je fis ranger les troupes vis-à-vis l'une de l'autre, présentant leur flanc, bordant la haie et dans la position dans laquelle on voit passer. Je pris, tout le temps que j'eus le commandement, toutes les précautions qui étaient en mon pouvoir, pour empêcher qu'il ne fût fait aucune opposition à l'intention du peuple.

La Fayette, à son arrivée, exigea que mon commandement cessât et, depuis cet instant, je ne repris mon activité que pour la conduite du ci-devant Roi et sa famille à Paris, et ce par Tordre de la municipalité.

D. — Avez-vous fait quelquefois visite à Gapet et à sa famille durant son séjour aux Tuileries?

K. — Oui, environ une fois par semaine, à ce qu'on appelait son lever.

D. — Depuis la destructions du tyran et de la tyrannie à quel dessein conserviez-vous l'effîgie des ci-devant Roi,

Reine, d'Artois et Monsieur, qui se sont trouvées dans votre domicile, lors de la perquisition qu'on y a faite?

R. — Je ne les conservais pas, je les ai oubliées, elles étaient mêlées avec de vieilles clefs. Toute ma conduite a prouvé ma haine pour ces individus. Ce qui était écrit*, depuis quatre-vingt-dix, sur la porte de ce même domicile, annonçait à tout le monde combien mon opinion était prononcée. Le nom sacré de l'humanité y était écrit et les lys, symboles de la royauté, y étaient désignés comme appartenant dès lors à la nation.

D. — Avez-vous un défenseur?

R. — Oui, j'ai chosi le citoyen Pépin *.

Ainsi, le 5 octobre, chargé de veiller sur la sécurité du souverain, d'Estaing aurait disposé des troupes sur les bas-côtés de Tavenue de Paris, non point en vue de barrer éventuellement la route aux insurgés, mais bien résolu à ne « faire aucune opposition à rintention > de cette ville populace. 11 trahissait donc alors son Roi. Ainsi, le 6 octobre, il n'accompagnait point Louis XVI et la famille royale, pour les protéger durant leur douloureux voyage, mais il les conduisait à Paris comme des prisonniers. Quand alors il se flattait d'avoir accompli un devoir, quand il proclamait Marie-Antoinette, la meilleure des mères, il mentait donc impudemment. Non d'Estaing, n'avait alors ni trahi, ni menti; mais maintenant, déçu dans ses ambitieuses espérances, découragé, aigri, le soldat de Madras, le marin de la Grenade, ne cherchait plus qu'à sauver sa vie, même au prix de son honneur.

1. « Le mot sacré d'Egalité est écrit sur la chaumière où je sais i, marquait, quelques mois auparavant, d'Estaing dans une lettre adressée, au ministre de la Marine. Voir page 414.

2. Archives nationales, W U> 354, dossier 737, première partie.

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Ceux qui ne vécurent point d'aussi lugubres jours nous semblent mal qualifiés pour juger équitablement la conduite de d'Ëstaing. Cette conduite mérite peutêtre autant de pitié que de réprobation. Mais alors, parmi les victimes de la Terreur, combien plus dignes encore d'admiration doivent nous apparaître celles qui ne ployèrent point sous la tourmente, et que l'orage foudroya debout.

Ayant ainsi abdiqué tout sentiment de dignité, d'Ëstaing pense sans doute que, durant son interrogatoire, il ne s'est point suffisamment abaissé, car, à peine réintégré dans sa prison, il prend la plume et écrit au

juge :

c Citoyen, tu m'as dit de préciser mes réponses, je l'ai fait. Je n'ai répondu dans mon interrogatoire, au si^jet des précautions que j'ai prises, pour qu'on ne s'opposât point à la volonté du peuple insurgé dans la journée du S octobre 1789, que sur l'objet des ordres que j'avais à donner comme commandant de la garde nationale de Versailles, parce que ta demande ne m'a paru contenir que cet objet. Il est une partie de ma conduite plus essentielle et qui, j'ose le dire, me donne des droits sur l'estime publique. J'attends de ta justice que tu l'ajouteras par ampliation à un interrogatoire, d'où je ne fais que d'arriver, en y joignant la lettre que je t'écris. Cette partie de ma conduite, qui n'était ni une précaution, ni un ordre, mais un devoir, a consisté dans la fermeté avec laquelle j'ai combattu victorieusement toutes les ondulations d'idées de la ci-devant cour, qui a été plusieurs fois tentée de partir, disait-elle, pour Rambouillet. Je lui ai opposé pour la retenir : premièrement, le respect dû aux décisions redoutables de la masse du peuple ;

secondement, le sentiment très prononcé de la garde nationale versaillaise, qui n'aurait jamais souffert ce qui aurait pu blesser cette volonté ou les décrets des représentants du peuple.

> Ces motifs, hautement présentés avec toute la fermeté d'un citoyen, ont été répétés toutes les fois que l'occasion Ta exigé, pendant le cours de cette journée. Ce n'a point été dans un conseil, je n'ai jamais été admis dans aucun, que dans le temps de la guerre contre les Anglais ; mais c'était devant des gens en charge ou courtisans, qui n'entraient pas plus que moi dans un conseil en forme, que j'ai répété ces observations. Elles ont été décisives, on est resté. J'ai empêché par elles l'effusion du sang. Je n'ai donc pas été du conseil du ci-devant Roi ; mais, pendant cette journée qui se passa presque toute en consultations, j'ai été aussi décidé dans mon opinion que les conseillers en titre, ou autres, l'étaient peu dans la leur.

> Je ne ferai pas de réflexion sur ce que j'allais aux Tuileries, environ une fois par semaine. On m'y recevait si mal, cela était si connu que c'était un devoir pénible rendu au premier, quoique très indigne, fonctionnaire public. Je n'y ai pas vu une seule fois le cidevant Roi en particulier. Il ne me regardait pas.

» Vive la République, une et indivisible. Salut et fraternité*. >

Cette lamentable justification ne fut point reçue du juge et, le 27 avril 1794, Fouquier-Tinville faisait trans-

1. Estaing au citoyen Denizot, juge au tribunal révolutionnaire : à Saint-Lazare, 9 germinal an II de la République une et indivisible (20 mars 1794). — Archives nationales, Wl> 24.

férer d'Estaing à la Conciergerie, pour y être traduit au tribunal révolutionnaire, lui et sept autres inculpés* € prévenus de complicité dans les trames et complots du traître Capet et de Marie-Antoinette contre la souveraineté du peuple » .

Après avoir exposé que d'Estaing et autres, « tous attachés à cette caste privilégiée qui opprimait le peuple au nom du tyran, dont elle était l'esclave, n'ont vu dans la Révolution que l'anéantissement de titres et de privilèges, dont ils avaient si longtemps abusé pour écraser le peuple et s'enrichir de ses dépouilles, et ont, dès le commencement de la Révolution, fait tous leurs

1. GharlesrHenri Destaing, âgé de soixante-cinq ans, natif de Rayel, département du Puy-de-Dôme, ancien amiral et lieutenant-général, demeurant à Paris, rue Helvétius, n" 52, section Pelletier. (Le nom delà rue Sainte-Anne avait été changé en celui de rue Helyétius.)

Gabriel-Louis Neufville^ ci-devant duc de Villeroy, âgé de soixantetrois ans, natif de Paris, demeurant rue de Lille, ci-devant Bourbon, n* 552, ci-devant duc et pair et capitaine de la 1'* compagnie française des gardes du dernier tyran .

Philippe-Antoine-Gabriel- Victor de La Tour Dupin Gouvernet, Agé de soixante-douze ans, natif de Fourent en Champagne, ci-devant marquis et lieutenant-général des armées, demeurant à Auteuil lors de son arrestation.

Jean-Baptiste Béguin Perceval, Agé de quarante ans, natif de Longnyon, département de la Moselle, demeurant à Paris, faubourg Saint- Germain, rue de Seine, n* 1403, commissaire pour les réclamations de la garde des ports ; actuellement ancien gendarme, et, en 1787 et 1788, lieutenant des chasses de la louveterie de Compièg^e.

Femme Taboureau.

Villepatour.

Louis Tiroux Crosne, Agé de cinquante-sept ans, né à Paris, cidevant lieutenant de police et conseiller d'État, demeurant a Paris, rue de Bracq, au Marais.

Jean-Frédéric Latour Dupin, Agé de soixante-sept ans, né à Grenoble, département de l'Isère, ancien lieutenant-général des armées, et cidevant ministre de la Guerre, qualifié de comte, demeurant lors de son arrestation chez le nommé Latour Dupin Gouvernet, son parent.

efforts pour renverser Tédifice de la liberté. » L'acte d'accusation se poursuivait ainsi :

« En effet, Destaing, se masquant d'une fausse popularité, obtint, à l'aide de ce masque imposteur, le commandement de la garde nationale de Versailles, comme La Fayette avait eu le commandement de celle de Paris, suivant le plan du tyran, annoncé par lui à l'assemblée nationale constituante, de donner le commandement des gardes nationales à des officiers généraux. Il ne se servit de ce titre que pour seconder les projets du despotisme. Confident de tous les plans de contre-révolution, il y coopérait ou activement par ses démarches, ou pareillement en ne les dévoilant pas. Il proposa à la garde nationale de s'entourer d'une force suffisante pour résister à la fureur supposée des ci-devant gardes françaises, qu'il qualifiait d'indisciplinables. C'est lui qui donne le projet de faire venir à Versailles le régiment de Flandre, parce que l'on comptait s'en servir pour les desseins perfides de Capet et de ses complices. Aussi, lors de l'entrée de ce régiment à Versailles, il demande que tous les officiers de l'état-major signent un écrit, qu'il leur présente, pour faire connaître au tyran le nom de ceux qui y accédaient : c'est-à-dire de ceux qui étaient dévoués à servir les projets de contre-révolution.

» La conspiration du 6 octobre mil sept cent quatrevingt-neuf avait pour principaux agents : Destaing, Villeroi*, Perceval*, Gouvernet, les femmes Tabou-

1. Gabrîel'Louis de Neuville, duc de Villeroi (1731-1794), pair de France, inaréch«l de camp, et capitaine aux gardes du corps.

2. Jean-Baptiste Béguin-Perceval ne fut pas mis en jugement, et devint, par la suite, commissaire des ports. — Henri Wallon : Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris, t. III, p. 368.

Percerai avait déposé contre d'Estaing.

reau, Villepatour et autres. Des orgies sont en quelque sorte le signal de cette conspiration; d'Estaing y assiste, il voit les outrages faits à la souveraineté du peuple, et en devient par là le complice. Il trouve extraordinaire que, malgré la satisfaction qu'Antoinette éprouvait de cette orgie, de bons citoyens en soient formalisés. > Selon l'accusateur public, Perceval, aide de camp de d'Estaing, s'était € montré le champion du tyran et de sa complice » ; et « les femmes Taboureau et Villepatour > avaient distribué < de concert avec Antoinette et quelques abbés des cocardes blanches > ; Gouvernet, commandant en second la garde nationale de Versailles, c était le complice de Destaing, et partageait ses manœuvres et ses intrigues. >

Le réquisitoire prenait fm par ces lignes : c Les 5 et 6 octobre, Gouvernet refuse de donner des ordres et laisse la garde nationale exposée aux projets assassins des lâches satellites de Gapet. De son côté, Destaing abandonne son poste et se retire auprès du tyran, laissant la garde nationale de Versailles sans chef et exposée aux attentats contre-révolutionnaires des despotes. A peine Gapet est-il arrivé à Paris qu'il y conspire. Destaing est instruit du projet et, au lieu de le dénoncer aux représentants du peuple, il se contente d'écrire des lettres à l'infâme Antoinette où, sous le prétexte de la dissuader de ses trames et de celles de son mari, il lui prodigue, en vil courtisan, ce que l'adulation et la flatterie ont de plus vil et de plus bas. Il ne cesse d'être auprès du tyran, il fréquente perpétuellement son palais et va, à son lever, mendier un de ses regards. Il entre dans tous les complots dont il a connaissance et qui se projettent avec lui, il en devient le

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complice, et si, après le départ de Gapet pour Yarennes, il se présente à l'assemblée constituante, avec l'apparence du dévouement le plus entier à la cause de la liberté et des intérêts du peuple, ce n'est que pour mieux tromper et masquer, par plus d'hypocrisie, les intrigues dont il doit être l'agent. Enfin, ce qui prouve combien Destain g était attaché à la cause et au parti de la tyrannie, c'est le soin qu'il a eu de conserver des médaillons contre-révolutionnaires, qui ne pouvaient être destinés qu'à former des signes de ralliement pour les conjurés en faveur du rétablissement de la monarchie \ >

Le 28 avril, d'Estaing et trente-deux autres accusés' comparurent devant le tribunal révolutionnaire présidé par le citoyen Dumas, assisté des citoyens Delière et Maire, juges. Irrévocablement perdu, d'Estaing, devant ce tribunal sans appel, semble avoir retrouvé soudain sa flerté passée. Pour toute défense il énuméra ses services et termina, dit-on, par cette apostrophe à ses juges :

1. Archives nationales, Wlb 354i, dossier 737, deuxième partie.

2. Loais-Gabriel Neuville, dit ViUeroj. Charles-Henri Estaing. Jean- Frédéric La Tour Dopin. Philippe-Antoine-Gabriel- Victor La Tour Dapin, dit Gouyernct. Charles Grangier La Perrière. Charles-Pierre-Prosper Mergot Mondrigou. Nicolas-François-Olivier Despallières. Marie-Marguerite Bragclongne, veuve Paris Montbrun. Jean-Louis Brevard Devssac Duprat. Marie-Nicole Brangelongne. Marie Touret. Thomas Goaffé. Charles-Hyacinthe Humbert. François-Joseph Feydot. François-Jean Pichard Dnpage. Claude Le Melletier. Jean-Marie-Angélique Gabet. Jean Chopinet, dit Chevalier. Paul-Louis Deveyle. CharleA-Marie-Antoine Jardin. Alexandre-Benjamin Ropiquet. Jacques-Joseph Jocaille. Pierre Martin. Catherine- Louise Lamoignon. Armand-Louis- François- Edme Béthune Charost. Aymard-Charles-François Nicolay. Marie- Louise- Victoire Sourches, veuve Vallière. Louis Tiroux de Crosne. Louise-Antoinette Fargeou, veuve Bussy. Denis-François Angran d'AUeray. Antoine- Jean Terray. Joseph-Fidèle Ginot. Marie-Nicole Pernet, femme Terray. ^ Atchives nationales W i^ 354, dossier 737^ deuxième partie.

« Quand vous aurez fait tomber ma tête, envoyez-la aux Anglais, ils vous la payeront cher^ »

Le jury, admettant comme certain qu'il avait existé contre la liberté et la souveraineté du peuple des conspirations, par suite desquelles des secours en hommes et en argent avaient été fournis aux ennemis, et des correspondances entretenues avec eux pour favoriser leurs projets hostiles contre la France; admettant aussi comme vrai que des manœuvres avaient été pratiquées parles accusés « pour opprimer le peuple, exciter la guerre civile, dissoudre la représentation nationale et rétablir le despotisme » , les déclara « convaincus d'être complices de ces conspirations ». Après quoi, le tribunal, ayant entendu l'accusateur public sur l'application de la loi*, les condamna tous à la peine de mort'.

Le même jour, d'Estaing gravissait les marches de l'échafaud dressé sur la place de la Révolution.

1. Nouvelle bibliographie universelle^ publiée par Firmin Didot.

2. L'uccusalcur public rcquiérait l'application de l'article 4, du titre I de la deuxième partie du code pénal, ainsi conçu :

« Toute manœuvre, toute intelligence ayec les ennemis de la France» tendant soit à faciliter leur entrée dans les dépendances de l'empire français; soit à leur livrer des villes, forteresses, ports, vaisseaux, magasins on arsenaux appartenant à la France; soit à leur fournir des secours en soldats, argent, virres ou munitions ; soit à fayoriser d'une manière quelconque le progrès de leurs armes sur le territoire français, ou contre nos forces de terre ou de mer; soit à ébranler la fidélité des officiers, soldats et autres citoyens envers la nation française, seront punis de mort. »

Et de l'article 2, de la deuxième section du titre I dudit code, dont voici la teneur :

« Toutes conspirations et complots tendant à troubler l'Etat,* par une guerre civile, en armant les citoyens les uns contre les autres ou, contre l'exercice de l'autorité légitime, seront punis de mort. » — Arcbives nationales, Wlb 35'i, dossier 737, deuxième partie.

3. Archives nationales Wi^ 354, dossier 737, deuxième partie.

Son corps fut inhumé dans le cimetière de la Madeleine*.

Ainsi périt à l'âge de soixante-quatre ans le dernier d'Estaing*. Brave soldat, marin hardi plutôt qu'expérimenté, bon quoique violent, à l'ordinaire bienveillant envers ses subordonnés et particulièrement à l'égard des plus humbles, parfois dur pour ses officiers, comme d'ailleurs pour soi-même, par-dessus tout ^soucieux d'accumuler le plus d'illustration possible sur un nom, dont il se montrait fier à juste titre et qu'il savait destiné à bientôt s'éteindre, d'Estaing, de son épée, servit noblement la France. Mais ses idées « américaines > et philosophiques le jetèrent dans la Révolution où, malheureusement pour sa mémoire, l'ambition le retint,

Si, pendant que la fatale charrette le menait au lieu du supplice, il reporta sa pensée sur la longue lignée de ses aïeux, qui, «chaîne ininterrompue, s'étaient passé, de génération en génération, les idées, les sentiments, les croyances comme une tradition attachée à leur nom' » ; si, les dominant tous, dans le lointain des âges, ce Dieudonné d'Estaing lui apparut sauvant Philippe-Auguste à Bouvines, l'amiral d'Estaing dut alors sentir douloureusement combien il avait manqué à ses ancêtres en offensant la Reine et en reniant son Roi.

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