ArchiTes de la Marine, B« 108 f
90 l'amiral d bstaing
les Anglais au début de la guerre de Sept Ans, venait, en vertu du traité de Paris, d'être restituée à la France*. Très accidentée et semée de montagnes volcaniques dans la partie centrale et sur sa côte orientale, cette île s'abaisse vers l'ouest en des terres fertiles mais insalubres. Là s'élève, dominé par la morne de la Vigie, le chef-lieu de la colonie, Gastries, qui au xvm* siècle était encore une méchante bourgade, devant laquelle d'Estaing jeta l'ancre le 15 mars, fort avant dans la nuit.
Dès la pointe du jour, il demande un pilote ; mais celui qui bientôt se présente parait à tous si mal instruit du fond, si mauvais marin, que d'Estaing, n'osant lui confier la conduite du vaisseau, gagne la terre en canot, prescrivant à Guichen de ne pas tenter l'entrée du port sans le secours de nouveaux pratiques.
Reçu à son arrivée par l'intendant Ghardon *, le lieutenant-général, sans attendre le retour du gouverneur, momentanément absent, procède aussitôt à une première visite de la localité, visite dont il conserve une pénible impression.
€ Le cloaque infect dans lequel est situé le bourg, écrit-il, m'a surpris. Il m'a épouvanté. Une rue unique appuyée à droite à un marécage et à gauche à un morne, est l'emplacement qu'on a préféré. Il ne permet de chaque côté qu'un seul rang de maisons. Ses sinuosités sont indispensables à cause de la proximité des marais.
1. Les traités de 1814 ont définitiyement attribué Sainte-Lucie à TAngleterre.
2. Daniel-Marc-Antoine Ghardon était lieutenant particulier au Gbàtelet quand il fat envoyé comme intendant à Sainte-Lucie. Plus tard maître des requêtes et intendant en Corse, puis membre du conseil d'administration de la Marine, Ghardon mourut vers 1795.
Les hauts et les bas de la croupe, qu'on a été obligé de suivre, forment des bourbiers presque toujours fangeux. Des cases jetées au hasard, sans ordre, sans symétrie, sans sol de pierre et sans commodités aucunes, dont la plupart ne sont qu'à moitié fermées par des planches disjointes, forment le spectacle efTrayant de la ville principale de la nouvelle colonie.
» La puanteur des marais, dont les cabanes suivent les contours, me paraît insupportable. Tout, jusqu'aux plus petites choses, contribue au désagrément de cet endroit. De gros crabes, qu'on nomme tourlourous, rendent le chemin et le peu de jardins qu'on a tentés, et qu'on a abandonnés depuis, très semblables à des garennes. Ils sont plus percés que les. dunes de Dunkerque. Ces tourlourous ont des terriers presque aussi larges et aussi fréquents que ceux des lapins. »
L'aménagement des édifices publics ne laisse pas moins à désirer : « L'hôpital est ce qu'il y a de plus mal construit et de plus mal situé, poursuit-il. Les casernes d'en bas ne sont pas mieux. Celles placées sur le premier dos d'âne du morne de la Vigie semblent être un peu moins mauvaises. »
La maison de l'intendant, construite en bois, est logeable, mais bien modeste : « C'est l'unique à deux étages. Elle a, au rez-de-chaussée, une salle jolie, un cabinet honnête. Le premier est composé d'une chambre à coucher et d'une chambre à donner. Cela est, bien entendu, peint comme les petites guinguettes de Paris et meublé avec élégance. Les bureaux sont, ainsi que les murailles de beaucoup de cases du bourg, tapissés des ordonnances imprimées que rend ou a rendues M. l'intendant. >
Quant aux habitants ils paraissent c effrayants >. Et d'Estaing ajoute : c Des convalescents sortant de l'hôpital au bout de six semaines ont meilleur air : un teint jaune mêlé de vert, des yeux mourants, une démarche mal assurée, des ventres gonflés et des jambes gorgées ; la triste impression de la nonchalance, de la faiblesse, du désespoir et du dégoût, voilà ce que j'ai vu écrit sur toutes les physionomies*. »
Chardon d'abord froidement respectueux se laissa vite séduire par la bonne grâce de d'Estaing au point de lui avouer qu'un avis confidentiel, apporté, fait incroyable, par le premier canot venu du Brillant, signalait le général comme < un espion > d'autant plus dangereux qu'il serait cru à la cour. « C'est toujours flatteur, note finement d'Estaing. Pour peu que je l'eusse pressé, il m'aurait dit le nom du donneur d'avis. Je me suis refusé le plaisir de le savoir. »
En veine de confidences Chardon ne se fit pas prier pour mettre le général au courant de ses incessants démêlés avec le chevalier de Jumilhac*, gouverneur de l'île. Le plus récent de ces démêlés, sur lesquel s'appesantit Chardon, concernait certain aumônier que Jumilhac avait trouvé bon d'enlever à l'hôpital pour l'attacher à sa personne, malgré les observations de l'intendant. « Ces deux chefs ne sont pas dévots, remarque