Archives de la Marine, G
qu'un autre, arracher à rassemblée coloniale le vote des quatre millions et le rétablissement des milices. Il y avait en effet pleinement réussi. Mais quand Choiseul eut constaté l'impopularité de cette mesure et les difficultés qui en accompagnaient l'exécution, craignant de voir ces difficultés persistantes créer des troubles graves dans la colonie, espérant les éviter et pour cela décidé à adopter dans ses rapports avec Tîle une attitude plus conciliante, il comprit que, pour une nouvelle besogne, il fallait un nouvel outil.
Le ministre résolut donc de rappeler le gouverneur, lui donnant pour successeur le prince de Rohan*. Chargé de conduire une escadre à Saint-Domingue Rohan devait, dès son arrivée, en remettre le commandement à d'Estaing auquel il était prescrit de ramener cette flotte en Europe tout en la faisant évoluer dans l'Océan.
f Prévenu comme vous l'avez été dans le temps, lui mande Choîseul, des ordres qui ont été donnés pour l'armement de cette escadre, je ne doute point que vous n'ayez fait à l'avance toutes les dispositions nécessaires pour accélérer votre retour en France et ne pas constituer le Roi en des dépenses qui ne laisseraient pas d'être considérables, si les vaisseaux et les frégates dont TOUS devez prendre le commandement étaient retenus à
1. Lottift-Annand-Constantin, prince de Rohan-Guéméné, était capi- Uine lorsqu'on 1758 snr son yaisseaa le Raisonnable il soutint contre lix bâtiments angolais un combat qui dura plus de deux heures. Nommé Ueatenant-général des armées naTales en 1769, Rohan prit part à la gv^rre de l'Indépendance américaine. Promu vice-amiral en 1784, il fut dépossédé de son grade par le gouyernement réTolutionnaire. Impliqué ^* le prétendu complot des prisons, Rohan mourut sur l'échafaud le23juiUetl794.
Saint-Domingue plus longtemps que la quantité de vivres, qu'ils ont embarqués, ne le permet. >
Ce que pouvait avoir de pénible pour d'Estaing cette sommation de résigner au plus tôt ses fonctions était pourtant atténué par le post-scriptum qu'à cette missive officielle Choiseul ajoutait de sa main : « Votre escadre arrivée à Brest, je compte que vous ne perdrez pas de temps à vous rendre ici, monsieur, où je me fais un certain plaisir de vous revoir K »
D'Estaing ne se fit point prier pour remettre au prince de Rohan le gouvernement de Tile. C'est déjà installé à bord du vaisseau le Défenseur qu'il écrit au duc de Praslin, ministre de la Marine une lettre empreinte de la plus haute dignité.
« J'ai l'honneur de vous rendre compte que l'escadre du Roi, commandée par M. le chevalier prince de Rohan a mouillé au Cap-Français le 26 juin. Parti depuis deux jours pour aller faire une dernière inspection du môle Saint-Nicolas, je ne suis arrivé au Cap que le 29. Mon premier soin a été de remettre l'administration de la colonie à M. le chevalier prince de Rohan. Ce nouveau gouverneur général a fait son entrée et a été reconnu publiquement à la tête des troupes le !•' juillet, lia été reçu au conseil le 2.
» J'ai tâché, monsieur, dans ces deux occasions de donner à la colonie l'exemple du respect que l'on doit à sa place et j'y ai joint, par inclination, toutes les déférences que mérite le personnel de M. le chevalier prince de Rohan. Le bal et un feu d'artifice, que je lui ai donnés, ont été les marques ostensibles de ma joie. J'ai répondu
1. Choiseul à d'Estaing, 18 mars 1766. — Archiyes de la Marine, B* 111 f84.
à toutes les questions qu'il a jugé convenable de me faire.
> J'ai pris le 3 de ce mois le commandement de résoudre de Sa Majesté et je me conformerai, monsieur, en la ramenant en Europe, aux instructions que M. le duc de Choiseul a eu la bonté de m'adressera »
D'Estaing pouvait quitter le gouvernement de la colonie avec cette satisfaction de n'avoir pas un seul instant dévié dans l'accomplissement de sa tâche, dans la stricte exécution des ordres reçus. Chargé notamment de mettre en vigueur, par le rétablissement des milices, une mesure dont il suspectait sinon la légalité du moins la parfaite équité, il n'admit jamais que le principe d'autorité, dont il était dépositaire, pût être mis en échec par la rébellion des compagnies judiciaires ou par des agitateurs populaires. S'il ne sévit point contre eux, ni à temps, ni avec toute la vigueur voulue, du moins il ne leur céda jamais et par cela même n'encourt devant l'histoire aucune responsabilité des troubles qui bientôt désolèrent Saint-Domingue.
1. D'EsUing à Praslin, 6 jaUlet 1766. — Archives de la Marine, B« 111 M14.