‹ L'Amiral du brouillardChapitre 4 sur 9 · HONNIE · texte numérisé non relu

HONNIE

Elle s'appelait Madeleine, et probablement que ce nom lui avait porté malchance ; car, en ville, tous les commérages disponibles étaient entassés sur sa jolie personne.

Etait-ce calomnie ou médisance ?

Je n'en sais rien, et il serait difficile de remonter jusqu'à la vérité, puisque pour cela il faudrait se frayer un chemin et coudoyer les quatre-vingt-seize années qui me séparent maintenant du

minois chiffonné de Madeleine Bouvart.

Ce qu'il y a de positif, c'est qu'en 1775 elle avait vingt-sept ans, la taille svelte, le pied busqué, les dents fraîches, le rire agaçant, la main fine, la langue déliée et la plansanterie gauloise.

Combien de femmes n'ont-elles pas été compromises par une seule de ces mignonnes choses ?

Sans doute c'était ce que devaient se murmurer deux bourgeois qui en ce moment s'attardaient, bon gré mal gré, sur le chemin Saint-Louis.

La neige était molle et épaisse, et ils allaient, retirant péniblement leurs pieds de la masse blanche pour les y enfouir de nouveau, à la manière des oiseaux pris à la pipée. La mauvaise humeur, la crainte de l'apoplexie pesaient sur ces honnêtes figures ; mais

tout cela fit place au dédain et à Pironie lorsque, sous leurs nez bourgeonnes, passa, tiré par un pur sang anglais, le joli traîneau de la sémillante Madeleine Bouvart.

Vers cette époque, le chemin du Cap- Rouge était déjà le rendez-vous aristocratique des belles et des mignons du temps,

Madeleine n'était pas la dernière rendue à cette course au clocher, où qui le voulait, et surtout qui le pouvait, venait étaler l'élégance de ses forrures et la fraîcheur de ses équipages, sous les yeux des éternels badauds de ma ville natale.

Chaque jour, à des heures fixes, on voyait ainsi passer le gracieux SLEIGH de Madeleine, glissant sans bruit sur la neige soyeuse, ne laissant derrière lui que les deux minces filets tracés par ses légers patins, et se faisant

précéder par le son argentin des petites clochettes qu'agitait fièrement son magnifique coursier.

Alors les vieux disaient :

« Est-elle heureuse, cette petite Bouvart ! »

Les compatissants murmuraient :

« Quel malheur n'a-t-elle pas eu de perdre son père, un si honnête homme ! »

Madeleine n'en tenait pas moins fièrement ses rênes.

Son traîneau filait, puis disparaissait au loin sur la route blanchie, et autant en emportait le vent.

Ce jour-là, elle allait encore plus grand train que d'habitude.

La tête penchée en avant, le corps gracieusement incliné sur la chaude

fourrure d'ours noir qui empêchait le froid de décembre d'arriver jusqu'aux petits pieds de Madeleine, elle laissait toute liberté d'allure à son cheval.

Il fallait que le diable fût à ses trousses, car autrement Mlle Bouvart n'aurait certes pas oublié de servir une verte semonce à son cocher John, qui, l'oeil au guet, l'oreille tendue, oubliait irrévérencieusement depuis un quart de lieue de se croiser les bras, comme cela se pratique d'ordinaire chez les porteurs de livrée dans les bonnes maisons.

C'est que, voyez-vous, l'ennemi était signalé aux approches du bois Gomin, et le général Montgomery arrivait, tambours battants, précédé de la terrifiante nouvelle qu'il n'avait fait qu'une seule bouchée du fort Saint- Jean et des villes de Montréal, de Sorel et des Trois-Rivières.

On avait bravé Arnold ; mais devant le terrible général tout le monde sentait la panique l'envahir.

Au loin, dans la campagne, si loin que l'oeil pouvait aller, il n'entrevoyait que bourgeois importants et gourmés, renfoncés dans leurs petites carrioles et devisant sur un ton bourru de la perspective d'être privés, pour quelque temps, de leur promenade favorite ; paysans tirant péniblement derrière eux leurs traînes surchargées d'effets, de linge et de pauvres meubles, presque tous des souvenirs de famille ; élégants oublieux, pour ce jour-là, de la pose et de leur coupe d'habits ; officiers et soldats se repliant des avantpostes.

Tous ces gens criaient, juraient, se bousculaient et semaient devant eux la consternation et l'effroi.

Seul, le cheval de Madeleine, habilement manoeuvré, passait au milieu

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de ce tohu-bohu sans rien heurter, et s'avançait grand train vers la porte Saint-Louis.

Déjà il s'était engagé dans le labyrinthe fortifié qui, hier encore, en défendait les approches, lorsque tout à coup il fallut s'arrêter.

La foule était devenue si compacte, qu'il n'y avait plus possibilité d'avancer, et, les naseaux fumants, le jarret finement cambré, le coursier de Madeleine se mit à faire queue au milieu de cette mer humaine qui montait toujours autour de lui.

Sous l'arche grisâtre et massive de la porte Saint-Louis, deux compagnies de grenadiers anglais faisaient haie, l'arme au bras.

Entre leurs files silencieuses passaient, une par une, toutes les personnes qui, sous les yeux de l'officier commandant, donnaient preuve qu'elles

étaient munies de provisions pour huit mois, et promettaient de faire le service de la place.

L'interrogatoire n'était pas long ; mais il faisait froid, et, tout en battant de la semelle, de groupe en groupe on se décochait des interpellations.

« Aïe ! dites donc, là-bas, maître Chabot, est-ce vrai que le gouverneur Carleton a failli se faire pincer à la Pointe-aux-Trembles par MM. les Bostonnais ?

— Comment, si c'est vrai, père Lépine ! mais il sortit par un bout du village, tandis que Montgomery entrait par l'autre. Le gouverneur filait roide, paraît-il, soit dit sans aucune responsabilité de ma part, car c'est le petit Blanchet qui nous a rapporté ça.

— Ah ! tout de même, il devait avoir de fières jambes, notre Anglais, obser-

va le gros Dionne, car on nous assure qu'il faut aller dru pour ne pas tomber entre les longues pattes de ces CON- GRÉGANISTES1.

— Nous verrons bien si la chance le suivra toujours, notre gouverneur ; dans huit mois tout sera fini, si l'on en croit l'ordonnance qui nous prescrit de faire des provisions pour ce temps de vacances. Dans huit mois nous saurons donc qui aura gagné.

— Oui, je l'espère, monsieur Landry ; quant à moi, je suis en règle de ce côté. Je les mangerai tranquillement, mes vivres ; car je crois qu'il vaut mieux ne pas se mêler de ces quatre sous-là, et laisser ces gens se débrouiller entre eux. Que les Anglais se grugent entre Anglais, c'est leur affaire ; et depuis que j'ai laissé ma jambe au

1. La verre gauloise des Canadiens français avait donné ce nom aux partisans du Congrès.

moulin Dumont1, si d'un côté je ne souffre plus qu'on me marche sur le pied, de l'autre, je n'écrase plus les orteils de personne. »

Et pendant que ces conversations couraient au milieu des francs rires de la foule, elle s'écoulait lentement, sous les yeux scrutateurs du capitaine anglais.

Déjà, le tour de Madeleine Bouvart était venu, et même elle avait penché hors de son traîneau sa petite tête d'hirondelle pour mieux mignarder une

1. Le moulin se trouvait situé près de la propriété de M. Chouinard, sur le chemin Sainte-Foye, sur le petit ruisseau qui coule à gauche du monument des braves.

Il fut pris et repris pendant la dernière bataille des Plaines d'Abraham et cinq compagnies de grenadiers, commandées par le capitaine d'Aiguebelles y périrent presque entièrement. Il ne serait peut-être pas mal à propos de rappeler ici ce que Garneau dit à propos de cette dernière victoire française près de Québec :

« Les Français n'avalent que les trois petites pièces de canon qui avaient pu passer le marais de la Suède, & opposer aux vingt-deux bouches de l'ennemi ».

jolie parole à l'oreille de l'officier, lorsque celui-ci lui dit brusquement :

« Mademoiselle, j'ai ordre de ne pas vous laisser entrer en ville.

« Moi, capitaine, fit-elle d'un air étonné ; mais M. le gouverneur craindrait-il plus mes yeux que les balles d'Arnold ?

— Je ne saurais vous dire, mademoiselle, ce que M. le gouverneur craint le plus ; mais ce que je puis vous exprimer, c'est l'immense regret que va me laisser l'exécution d'une consigne formelle. La voici. »

Il sortit de la doublure de sa tunique un papier scellé aux armes de sir Guy Carleton, le lut lentement, en pesant sur chaque mot :

« Le gouverneur, désirant se mettre à l'abri de la trahison et se débarrasser des bouches inutiles, défend jusqu'à

nouvel ordre l'entrée de la ville aux personnes suivantes. »

Et l'officier, plaçant son doigt sur une des lignes de la nomenclature, s'inclina légèrement en disant :

« Eh bien ! mademoiselle ? »

Madeleine ne répondit pas.

Une larme brilla et descendit lentement le long de ses joues rougies, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps ; et, faisant effort pour contenir sa honte, elle dit tout simplemen :

« John, tournez le cheval vers le Cap- Rouge. »

Le cocher fit ce que Madeleine commanda ; puis, lui remettant les rênes en mains, il s'inclina en essayant un de ses sourires les plus gracieux :

« Mademoiselle, lui dit-il, on est mieux en dedans qu'en dehors des murs par un temps pareil, et, comme je ne suis pas compris dans la liste de son Excellence, j'en profite pour rentrer en ville. »

Madeleine resta impassible sous le coup de ce nouvel affront ; d'une main ferme, elle fouetta vigoureusement son cheval, et bientôt femme et coursier se perdirent sous la nuit qui s'allongeait noire et pleine d'alerte sur la campagne canadienne.

En arrière, fier et superbe se dressait le vieux Québec, encore une fois resté seul face à face avec l'ennemi de la patrie.

En avant courait la ceinture des bivouacs de Montgomery et d'Arnold.

Tout était morne et grave entre ces deux lignes de feu où, côte à côte de-

puis quinze ans bientôt, sommeillaient paisiblement, sous la neige, les grenadiers du Béarn et les montagnards Ecossais.

Bientôt un qui-vive sonore retentit au milieu de ce calme sinistre ; puis tout rentra dans le terrible silence.

C'était la femme honnie qui arrivait au camp américain, et Madeleine Bouvart venait de passer à l'ennemi.

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