‹ L'Amiral du brouillardChapitre 5 sur 9 · ENTRE LA POIRE ET LE FROMAGE · texte numérisé non relu

ENTRE LA POIRE ET LE FROMAGE

Depuis bientôt près d'un mois l'état de siège durait sans amener aucun résultat définitif.

Par-ci par-là, un maraudeur se faisait pincer.

De fois à autres, on tirait une salve à boulets sur les murs de la ville.

Des éclaireurs, cachés dans des trous de loups, lançaient sur le rempart des flèches au bout desquelles on avait attaché des lettres adressées aux bourgeois influents de la ville.

Puis c'était tout ; l'assiégeant se bornait à ces démonstrations plus bruyantes qu'hostiles.

En revanche, il faisait longue et doucereuse sieste à la maison Holland, où Montmorency avait su retrouver les délices de Capoue.

Chaque soir on buvait sec et l'on mangeait bon au quartier général américain, et, bien que la plupart des officiers bostonnais eussent été en peine de justifier leur seize quartiers de noblesse, ils posaient pour le torse et déchiraient de l'Anglais à pleines dents1.

Madeleine s'était faufilée en haute faveur auprès de ces messieurs. Elle posait en victime, coquettait avec ce-

1. Tou can hâve no conception what kind of raen composed their officera. Of those we took, one major was a blacksmlth, another a hatter ; of their captalns there was a butcher, a..., a tanner, a shoemaker, a tavern keeper, etc. Yet they prétend to be gentlemen. (Lettre du colonel Caldwell.)

lui-ci, enjôlait celui-là, souriait à tous: ce qui l'avait rendue la coqueluche de l'état-major, le général inclus.

C'était elle qui tenait la droite de la table du mess, à côté de Montgomery, et, ce soir-là, quelqu'un qui serait entré dans la grande salle de l'HOL- LAND-HOUSE l'aurait aperçue faisant scintiller son verre plein de Xérès à la blanche clarté d'un candélabre emprunté SANS BRUIT à la villa du colonel Caldwell1.

Madeleine écoutait distraitement le général lui dire :

« Oui, mademoiselle, c'est comme j'ai l'honneur de vous le confier. A la Noël, ce qui sera après-demain, je vous invite à venir dîner aux quartiers généraux du vieux Carleton2.

1. La villa du colonel Caldwell s'appelait Sans-Bruit. Elle fut pillée et brûlée par les troupes américaines.

2. Montgomery had declared his intention of dining in Québec on Christmas Day. (Lettre du colonel Caldwell.)

— Pardon, mon général, de l'interruption ; mais je crois que l'invitation est un tant soit peu prématurée. Arnold ne sera pas prêt ; la petite vérole commence à se propager dans son camp, et les Canadiens refusent de prendre l'argent du Congrès, ce qui rend les vivres difficiles pour la troupe; ne vaudrait-il pas mieux retarder ?

— Vous êtes un pessimiste, colonel Levingston, et vous voyez tout en noir. Je sais que vous détestez Arnold, et vous n'êtes pas le seul ; c'est ce qui vous empêche de voir que ses troupes sont animées du meilleur esprit. D'ailleurs, il faut que cela finisse. J'ai pris une résolution, et puisque vous étiez absent du conseil de guerre tenu ce matin, je suis heureux de vous mettre au courant de la situation.

« A la prochaine giboulée de neige, Arnold, avec son contingent, se glisse

du côté de Saint-Roch et les batteries du Sault-au-Matelot ; vous, colonel, vous dirigez une fausse attaque contre la porte Saint- Jean ; le major Brown en fait autant du côté de la citadelle, et moi je me faufile sous le cap par la rue Champlain et j'enlève la batterie de Près-de- Ville. Québec est ouvert du côté de la basse-ville ; Arnold et moi, nous faisons jonction et nous arrivons, tambours battants, au centre de la place, pendant que la garnison, attirée sur le rempart par tout votre tintamarre et celui de Brown, n'y verra que du feu.

Est-ce clair et précis ?

— Halte-là ! mon général, reprit un vieux médecin major qui passait pour être le plus érudit de l'armée. Québec n'est ni Saint- Jean, ni Montréal, ni Sorel, ni Trois-Rivières. Il faut le mâcher tout doucement ; car la digestion

en est pénible, et Murray a failli y gagner la dyspepsie.

— Bah ! major, faites manoeuvrer vos pilules comme vous l'entendrez, et laissez-moi mes balles et mes boulets. Si cela ne suffit pas, je ferai goûter des plaines d'Abraham au vieux Carleton. Ça me connaît, les plaines d'Abraham ; j'y étais jadis.

— Mais savez-vous, général, que vous n'êtes pas aussi jeune que je le croyais, interrompit l'agaçante Madeleine.

— Que voulez-vous, mademoiselle, le harnais blanchit vite celui qui le porte. Alors, je n'étais que capitaine: depuis, pour monter en grade, il m'a bien fallu en voir d'autres.

— Mais, Dieu me pardonne, vous devenez vantard et coquet, général.

Quel était l'heureux régiment qui recelait un pareil capitaine, don Juan ?

— Le 43e, mademoiselle. Ah ! c'était un fier régiment, qui n'eut qu'un tort à mes yeux, celui de ne pas s'être rangé sous le drapeau du Congrès.

— Mais, mon général, reprit l'intrépide érudit, il me semble que cela aurait été difficile en 1759 ; le Congrès dormait alors paisiblement dans le néant, tandis que son père, Washington, était encore tout engourdi des suites de la capitulation du fort Nécessité.

— Vous me tenez le langage d'un loyaliste, major, et, si vous continuez, cela pourrait finir par une bonne dose d'arrêts de rigueur. Rien de tel pour changer le cours des idées. Quant à vous autres, messieurs, puisque le bal va bientôt s'ouvrir, n'oubliez pas le?

instructions que le Congrès nous a don-

liées. Respectez les croyances religieuses du pays, payez libéralement tous les vivres et les objets qui vous seront indispensables, punissez avec rigueur les soldats qui commettront quelques désordres, poursuivez et harcelez les troupes anglaises ; mais évitez de vexer le peuple et de rien faire qui puisse le rendre hostile à la cause américaine.

— Vous êtes bon, général, interrompit Madeleine, et je voudrais que tout Canadien français vous entendît prononcer ces paroles de conciliation.

— Mademoiselle, j'accepte vos compliments, bien que je ne les mérite pas, car je ne connais qu'une chose, moi :

c'est la consigne. Pour preuve, c'est qu'en 1759, — ce qui commence à se faire loin, — je ne songeais guère à!

écrire des protestations de dévouement

aux Canadiens français. J'étais alors cantonné dans un petit village de la côte nord, à Saint- Joachim, et là. . .

— Comment, vous êtes allé à Saint- Joachim ? Mais contez-moi ça, général, cela doit être curieux, reprit Madeleine d'une voix légèrement tremblottante.

— Mon Dieu, ce récit ne sera pas long, et le petit voyage d'agrément cpie je fis alors peut se résumer aussi laconiquement que le tour des Gaules de César.

« Sur mon passage, j'ai tout brûlé, tout pillé, tout massacré. Mille tonnerres ! c'était ma consigne qui le voulait ainsi, et elle me rend furieux ou sentimental à son gré. A preuve, c'est qu'elle faillit me brouiller avec un lieutenant du 78e highlander.

« Ce jeune freluquet s'arrogeait le droit de grâce, et déjà deux paysans,

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le père et le fils, s'étaient mis sous sa haute et puissante protection.

« Il me semble encore les voir, les mains dans leurs poches d'habit tout déchiré, le père avec ses grands cheveux blancs friselant au vent, le fils portant, tête basse, sa toque rouge, et se faufilant tous deux dans un champ de blé que mes hommes avaient oublié de saccager.

« Je tenais à faire un exemple et à montrer au jeune lieutenant Fraser que l'on ne bravait pas impunément les ordres du général Wolf e.

« Je fis donc prendre le jeune homme par un sergent de confiance et le fis tuer à coup de tomahawk, sous les yeux paternels.

« Puis ce fut le tour du vieux.

« Ah ! pour celui-là, je fus miséricordieux.

« Je me contentai de le faire fusiller, ce qui n'empêcha point mon sous-officier en verve de les scalper tous deux1.

« Quel temps c'était là ! Saint- Joachim, Sainte-Anne, le Château-Richer, PAnge-Gardien, Montmorency, tous ces village flambèrent comme s'ils eussent été construits en tondre2.

« On savait faire la guerre, alors !

c'était le canon, la fusillade, la torche qui commandaient ; tandis qu'aujour-

1. There were several of the enemy killed, and wounded, and a few prisoners taken, ail of whom the barbarous Captain Montgomery, who commanded us, ordered to be butchered In a most Inhuman and cruel manner ; particularly two, whom I sent prisoners by a sergeant, after giving them quarter, and engaging that they should not be killed, were one shot, and the other knocked down with a tomahawk (a little hatchet) and both scalped in my absence. (Journal of Lient. Malcohn Fraser, 1759.)

2. We burned and destroyed upwards of 1,400 fine farm houses, country along the shore, and parties were almost continually kept out ravaging the country ; so that it will take them half for we during the siège were masters of a great part of their a century to recover the damage.

Journal of the expédition up the river 8t. Lawrence, publié dans le New-York Mercury du 31 décembr» 1859.

d'hui il faut y aller prudemment à grands coups de proclamations. »

Madeleine n'avait pas entendu ces dernières paroles du général.

Elle s'était péniblement glissée hors de table, prétextant la fatigue, et avait regagné le fond de ses appartements.

Pourtant qui l'aurait vue se traîner le long du corridor, le front haut, l'oeil humide et plein de lueurs fauves, n'aurait guère trouvé l'énervement sur ce visage pâle.

Dans sa pensée, le général Montmorency n'était plus qu'un vil meurtrier, et un étrange frisson passait sur cette frêle charpente de femme.

Deux cadavres muets se dressaient devant elle.

Les deux paysans qui, sans tombes et sans prières, gisaient enfouis sous les guérets de Saint- Joachim étaient le père et le frère de Madeleine Bouvart !

Implacables, ils lui montraient que, avant tout, on se devait à la patrie.

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