LIVRE IV
De ie09 À leOO. CARTBL%G£»œ.
Données fansses apportées de France par Pointis snr Carthagàne. — Sages conseils dedn Casse, qui ne sont pas écontés. — Reconnaissance. — Débarquement. — Les galions à Porto- Bello. — Audace des flibustiers. — Reddition de Bocoacbique.
— Sommation du gouverneur de cette ville. — Attaque par mer. — Siège de Hihimani. — Rôle des flibustiers. — Singulier incident. — Batteries de siège. — Le drapeau parlementaire arboré par le gouverneur de Cartbagène. — Capitulation. — Orgueil maladroit du baron de Pointis. — Sa conduite déloyale. ~ Ses discussions. — La colonie de Saint-Domingue en péril.
— Révolte des flibustiers provoquée par Pointis. — Leurs exactions. — Ordre du jour de du Casse. — La flotte anglo-hollandaise. — Le chevalier de Galiflet part pour la France. — Mémoires sur l'expédition de Cartbagène. — Lettres de Pontchartrain. — Du Casse chevalier de Saint-Louis. — Arrdts du oonseil d'Etat. — Les Anglais au Petit-(3oave. — Paix de Riswick. — Le vice-roi du Mexique. — Négociations relatives à la délimitation des frontières françaises et espagnoles dans l'Ile Saint-Domingue.
Pointis était parli de France^ ayant reçu du ministère de la marine des données très-fausses sur Carthagène ; du Casse, qui, par ses espions, en avait de fort exactes^ voulut Téclairer. Il n'y put parvenir.
Déjà à cette époque l'administration centrale se considérait comme infaillible. Les instructions, émanées d'elle, prescrivaient au chef de l'expédition de semparer, dès son arrivée, du couvent fortifié de Notre-Dame de la Poupe, situé à l'est de la ville sur une hauteur qui dominait les environs, commandait les routes, protégeait Carthagène et permettait
de faire filer et de mettre à Tabri les richesses de la ville par les voies de terre.
Le jour même de son arrivée, Poinlis voulut tenter le coup. Il en chargea les flibustiers avec du Casse. Deux vaisseaux vinrent s'embosser vis-à-vis Carthagène du côté du couvent, et Tordre d'attaquer pour le soir fut donné.
Les chaloupes devaient prendre les flibustiers et les débarquer à la côte. Pointis voulut^ néanmoins, s'assurer par lui-même du point le plus favorable au débarquement. Il monta dans son canot avec du Casse, le chevalier de Lévis-Mirepoix et du Tilleul. En approchant de terre^ il fut fort surpris de voir les yagues déferler avec violence contre des rochers à fleur d'eau, dont la côte était parsemée et qui en rendaient l'abord impossible. Le canot fut pris entre deux brisants et rempli d'eau eu un instant.
Les principaux chefs de l'expédition se trouvèrent donc menacés d'être engloutis par les vagues.
Lévis-Mirepoix se jette alors à la mer^ plonge sous l'eau et parvient à dégager la quille du frêle esquif. Les matelots redoublent d efforts^
et le canot revient à flot. Le débarquement sur ce point était impossible, contre-ordre est aussitôt donné, et la journée du lendemain (14 avril 1697) est employée en reconnaissances.
Le 1 5 au matin, Tescadre mouilla entre la ville et lefortBoccachique^ contre le feu duquel elle était abritée par un promontoire. Â midi, du Casse débarqua avec quatre-vingts nègres. Il explora tous les bois couvrant la presqu ile qui relie Boccachique à Carthagène, bois où Ton pouvait craindre que des embuscades n*eussent été dressées. Rien de suspect ne fut découvert ; du Casse hissa alors le drapeau blanc, signal convenu entre Poinlis et lui. Immédiatement les chaloupes amenèrent les troupes de débarquement.
Cette descente avait pour but de s'établir fortement dans la presquile, de couper ainsi toute communication entre la ville et Boccachique. Pointis, du Casse, Lévis-Mirepoix^ ayant avec eux environ un millier d*hommes, tant nègres que flibustiers ou grenadiers, prirent un sentier sous bois qui menait à la forteresse. Ils arrivèrent à deux portées de fusil
de Boccacbique, et occupèrent une forte position, restant couverts par Tépaisseur du bois qui les dérobait à la vue de l*ennemi. Pendant l'opération, le feu des vaisseaux, mouillés au large^ absorbait l'attention des défenseurs du fort.
Vers six heures du soir^ Poinlis^ s'étant aventuré hors du bois, arriva à un ancien village abandonné^ d'où il put examiner la forteresse.
A la nuit tombante, deux compagnies de grenadiers^ un bataillon sous les ordres du commandant de la Chesneau et trois cents flibustiers prirent possession de ce village. D'autres troupes restèrent en position, surveillant les débouchés de la ville. Le baron de Pointis^ les chevaliers de Lévis et de Jaucourt purent, à la faveur des ténèbres, s'approcher de la place et faire le tour des fossés sans être découverts. Le chevalier du Buisson des Yarennes proposa d'établir une batterie de mortiers sur une éminence située près du fort, ce qui fut adopté. Le lendemain matin^ 1 6 avril, cette batterie fut en état d*ouvrir son feu. Ce même jour^ de fort bonne heure, une
grande pirogue^ portant soixante hommes et des munitions de guerre, envoyée par le gouverneur de Garthagène à Boccachique^ ayant Toulu atterrir^ fut enlevée par les flibustiers. Il s^y'trouvait deux cordeliers, qui répétèrent à Pointis ce que du Casse lui avait déjà dit, comme le tenant de ses espions, que les galions étaient à PortoBello. Ces deux religieux ajou • tèrent que, depuis là fin du mois d'octobre, on les attendait à Garthagène, et que leur séjour à Porto-Bello avait été beaucoup plus long que les années précédentes.
Pointis, cherchant à intimider le gouverneur de fioccachique, lui envoya un des deux cordeliers pour l'engager à rendre son fort. Sur sa réponse négative, le feu fut ouvert par les pièces des bâtiments et par la batterie de terre. Vers deux heures on vit deux bateaux espagnols, portant trois cents hommes^ se diriger, vent arrière, vers la forteresse. Les flibustiers, en embuscade et abrités dans les boiSy apercevant ces deux navires, se portèrent au pas de course vers le rivage,.au risque de se faire écraser par Tartillerie du fort. Les bâtiments espagnols revinrent aussitôt à Car-
thagène. Du Casse, voyant ses flibustiers compromis, fit avancer deux barques et donna Tordre à ces braves gens de s'y jeter. Mais, au lieu de lui obéir^ ces hommes audacieux et indisciplinés se portèrent en désordre vers le fort de Boccachique, se logèrent sur le chemin couvert et commencèrent de la côte un tel feu qu'ils firent taire celui de la forteresse. Poinlis, étonné de ce singulier combat^ vint se plaindre à du Casse^ qui l'engagea à laisser combattre les flibustiers à leur façon, ajoutant que bien* tôt peut-être Boccachique serait enlevé par eux. Pointis, fort brave de sa personne^ se décida alors à leur porter secours, avec un bataillon de troupes régulières, à la tête duqud marchait du Casse; deux autres bataillons, commandés par du Buisson des Varennes, suivirent le premier. Les flibustiers demandèrent des échelles pour escalader Tescarpe.
Le vicomte de Coëllogon arriva bientôt, avec une compagnie du génie et des échelles. L'ennemi^ voyant les flibustiers prêts à escalader le fort, arbora le drapeau parlementaire et demanda bon quartier. Le bon quartier fut accordé, à la condition que les armes des
défenseurs seraient à l'instant jetées dans les fossés^ ce qui fut exécuté.
Pendant le combat, du Casse avait été blessé d'une balle de mousquet à la cuisse et était resté néanmoins au feu, sans vouloir se retirer.
Pointis pénétra dans la place et en reçut les clefs des mains mêmes du gouverneur^ don François Ximénès^ qui les lui présenta en lui disant : Je vous remets les clefs de toutes les Indes espagnoles. Boccachique succomba donc dès le premier jour^ grâce à Theureuse témérité des flibustiers, qui eurent quarante tués et cinquante blessés. Défense fut faite à ces hardis mais indisciplinés volontaires de pénétrer dans le fort; Pointis prétendit que cette interdiction avait été la seule condition exigée par les Espagnols. Un détachement d*une centaine de soldats réguliers, sous les ordres de La Roche du Yigier, fut désigné pour y tenir garnison.
Le lendemain, 17 avril, les flibustiers s'emparèrent du couvent de Notre-Dame de la Poupe, et les vaisseaux français pénétrèrent dans la rade. Aussitôt quMIs les aperçurent, les Espagnols mirent le feu à trois galions et
à une pirogue, qu'ils coulèrent pour obstruer rentrée de la passe du port.
Au fond de la rade et protégeant Tentréa du port, se trouvait le fort de Sainte-Croix. Le 18 avril au matin, Pointis donna Tordre aux vaisseaux entrés dans le Lagon de canonner cette forteresse, tandis que lui-même l'attaquerait par terre. A la pointe du jour, il se mit en marche, et vers midi il se trouva à une demi-lieue du fort Sainte-Croix. Le vicomte de Coêtlogon, envoyé en reconnaissance, ne tarda pas à faire dire que le fort était évacué, les canons enlevés et les logements brûlés. Bien que Sainte-Croix fût une petite place fort tenable et dans une position avantageuse, le gouverneur de Carthagène navait pas voulu, en essayant de la défendre, courir le risque de se priver de sa garnison. Il avait donc rappelé cette garnison dans les murs de la ville.
Pointis, ayant rejoint Coëllogon, résolut de profiter de roccupation du fort Sainte-Croix pour reconnaître Carthagène. Il vit alors que la tranchée ne pouvaito ejt ouverte que sur une langue de terre, étroite et basse, où Ion devait forcément trouver l'eau à peu de profondeur.
li fit sommer le gouverneur^ qui répondit que la défense serait aussi vigoureuse que Tatlaque.
Voyant quMl était impossible de rien tenter de ce côté de la place^ on résolut de passer Teau et de faire l'attaque sur Hihimani (ville basse). Du Paty fut envoyé avec les nègres pour chercher un point de débarquement. Cet . dficier ayant rendu compte qu'il en avait trouvé deux, Pointis traversa avec les grenadiers et débarqua vis-à-vis le fort Saint- Lazare^ où il rencontra GalitTet, qui, après l'occupation du couvent de Notre-Dame de la Poupe, s'était porté sur Saint-Lazare. Le surlendemain, ce fort fut abandonné par l'ennemii au moment où la colonne d'assaut arrivait au pied de la contrescarpe.
Le jour suivant commença le siège régulier de Hihimani. Pendant que les troupes de Pointis creusaient les tranchées^ élevaient des batteries^ les flibustiers de du Casse faisaient des reconnaissances, poussaient des pointes, ravageaient le pays, ramenaient au camp français des prisonniers.
Les choses en étaient là^ le canon français avait commencé à battre en brèche^ lorsqu'un
singulier épisode amena la reddition de la place.
Le 30 avril, \ers dix heures du matin, du Casse se trouvait dans la tranchée avec le chevalier de Marolles. Un des nègres, natif de Garthagène, trouva plaisant de s'en aller, un drapeau parlementaire à la main, jusqu'à la brèche. Le feu cessa du côté de la place et on demanda à Timprudent noir s'il était chaîné d'une mission quelconque ; il répondit qu'il venait pour avoir des nouvelles de ses parents, et que^ s'il avait un conseil à donner à ses compatriotes, c'était de capituler, sans attendre l'enlèvement de vive force de la ville. Intrigué de ce qu'il voyait, du Casse approcha à son tour, accompagné de quelques personnes. L'officier espagnol qui commandait sur ce point, de son côté prévenu de l'incident, arriva et demanda une suspension d'armes de deux heures pour conférer avec le gouverneur. Du Casse fit répondre qu'il ne pouvait accorder qu'une demi-heure. Il avait profité de la longueur de ces pourparlers pour se livrer à un examen attentif de la brèche; il la trouva praticable, et, sans perdre une miimte, il fut
trouver Pointîs et lui conseilla de faire donner immédiatement l'assaut. Cet avis fut adopté.
Les ordres furent expédiés en conséquence, et^ à quatre heures de Taprès-midi, Lévis- Mirepoix, Coêtlogon, Montrosier, Marolles^ du Rollon, se mirent en marche à la tête des troupes régulières, du Casse suivant avec les flibustiers. Mais^ tandis que les premiers faisaient de longs détours pour éviter différents obstacles, les seconds piquèrent droit devant eux et arrivèrent à la brèche avant les troupes régulières ; du Casse planta le premier le drapeau français sur le rempart. L'ennemi^ voyant le petit nombre des assaillants^ résista d*abord avec vigueur. Heureusement^ le chevalier de Lévis et quelques officiers arrivèrent avec les grenadiers. On put be rendre maître de la plate-forme au-dessus de la porte. Un combat des plus sanglants s'engagea entre les Français et les troupes espagnoles retranchées sous la voûte. On parvint néanmoins à les déloger. On passa presque tous les défenseurs au fil de Tépée. Seul, le gouverneur de Hihimani^ qui, malade^ s'était fait porter sur ce points resta prisonnier.
Cette brusque et brillante attaque avait mis entre les mains des Français Hihimani ou la ville basse, qui n'est, à proprement parler^ qu'un faubourg de Garthagène.
Dès le lendemain, l**" mai^ des bouches à feu furent mises en position sur les remparts de Hihimani pour battre en brèche la ville^ que les vaisseaux bombardaient par mer. Le 2 mai^ le gouverneur, comte de Los Rios^ fit arborer le pavillon parlementaire^ battre la chamade et envoya plusieurs de ses officiers pour traiter avec Pointis. Celui-ci^ fier du rapide succès de son entreprise, les reçut avec son orguâl ordinaire et faillit, par une morgue de mauvais goût de la part d*un vainqueur, compromettre le succès final de l'expédition. Il demanda quon rendit la ville à discrétion^ quon livrât des otages, que l'on s'en remît à sa gracieuse