‹ L'amiral du Casse, 1646-1715Chapitre 6 sur 12 · MÉMOIRE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE

< La première question qu'il y a à examiner sur les différends entre M. de Pointis et M. du Casse et les gens de Saint-Domingue, c'est à savoir si le butin de Carthagène doit être par^ iagé entre ceux-ci et les armateurs de l'escadre homme pour ftomme sans distinction, c'est-àdire par proportion au nombre des uns et des autres, comme les premiers le prétendent, ou seulement le dixième du premier million et le trentième des autres^ suivant l'explication de H. de Pointis.

c Le seconde^ si les armateurs de Saint- Domingue ont dérogé à leurs droits par leur conduite.

« En troisième lieu, lintérêt du roi que M. de Pointis met en avant, et enfin les plaintes personnelles de MM. de Pointis et du Casse.

« 1^ Si tout le butin doit être partagé ou

seulement le dixième accordé aux équipages.

« M. du Casse affirme sur son honneur et

sur sa conscience d'être convenu avec M. de

Poîntis, circonstance par circonstance, du par- ^ tage du butin entier homme pour tiomme, suivant l'usage de la flibuste^ lui ayant expliqué que cela veut dire que tout le butin serait partagé seulement par proportion au nombre des hommes, sans distinction de dignité, et sans égard à la difïérence des b?fctiments, i^auf à chacune des parties de faire avoir à cet égard à leurs officiers et à leurs bâtiments par un second partage particulier : c*est la pratique de la flibuste, à laquelle le roi s'est conformé au partage du butin de la Jamaïque^ à celui de plusieurs prises oii ses bâtiments ont assisté, et à laquelle MM* des Aogiers et de Renaud s'étaient assujettis, M. de Pointis fît quelques objections à M. du Casse sur la différence de ses navires, et M. du Casse lui ayant fait observer que le nombre des bâtiments tlibustiei^ qu'il faut pour porter un nombre d'hommes pareil à celui de lequipage d'oo gros vaisseau du roi et la cherté des bâtiments^ agrès, radoubs et victuailles dans ce pays-là rendait la chose bien égale, M. de Pointis se rendit et convint positivement des conditions exprimées, a Lorsque M* de Pointis passa au Cap, il me

dit que la cour lui avait promis deux mille cinq cents hommes de la colonie ; que si M. du Casse ne les lui donnait pas^ il s'en retournerait sans rien faire et chaînerait M. du Casse de son retour^ et me pressa de grossir le détachement que j'avais ordre de faire; je lui dis que je pouvais surpasser les ordres que j'avais à cet égard^ et même que les habitants étaient rebutés des entreprises qu'ils avaient faites avec les vaisseaux du roi, prétendant avoir été trompés dans la distribution du butin, et je lui expliquai comment ces gens-là allaient à la guerre à la part. Il me dit qu'il savait cela et leurs plaintes^ qu'il n'avait en vue que la gloire dans les expéditions qu'il espérait de faire, et que je pouvais assurer les habitants qu'il surpasserait leurs espérances à cet égard. Il est aisé de savoir par M. du Boissy-Ramé si je n'animai pas les habitants de cette espérance et s'ils ne sont pas partis dans la confiance d'aller à la part.

c M. de Pointis étant arrivé au Petit-Goave et ayant appris que les flibustiers avaient répugnance de le suivre et menaçaient de se sauver dans les bois, craignit que M. du Casse ne tùt

pas le maître de les faire embarquer, et même le soupçonna de n*en avoir pas l'intention, ainsi qull m'a dit ; ce qui le porta à faire mettre des affiches par lesquelles il promettait d'âtre fidèle à la distribution du butin, dont iljeur promettait le partage homme pour homme, suivant leur usage, et allait lui-même dans les carrefours leur confirmer cette promesse, leur donnait de riches idées de son entreprise et leur promettait, par-dessus leurs lots, tous les bâtiments qu*il prendrait, ce qui est attesté par le témoignage des juges que j'ai produit, lesquels il faudrait punir si leur attestation n'était pas véritable.

a M. du Casse, les habitants flibustiers et nègres se sont embarqués dans cette confiance. M. du Casse n'a pas caché son traité, les habi« tants et les flibustiers n'en ont pas fait un mystère, c'était Tentretien de tout le monde, et il n'y a personne dans l'escadre de M. de Poinlis, jusques aux soldats, qui puisse de bonne foi ne pas avouer d'en avoir ouï parler sur ce pied-là; personne au contraire n'a entendu parler du parti que M. de Pointis n'a mis au jour qu'au moment qu'il a donné son

décompte. D avait entendu les prétentions des irmateuTS de Saint-Domingue sans les contredire; n^est-ce pas une preuve qu'il les en avait voulu flatter, peut-être de bonne foi dans le eonmiencement, et ensuite avec intention de les tromper? M. du Casse n'avait point demandé de billet à M, de Pointis; il s*en fiait à sa bonne foi, au droit et aux usages du pays. M. du Rollon et autres officiers du roi n'en avaient jamais donné dans les entreprises précédentes; M. Renaud avait traité avec eux à mille écus par homme, et M. des Âugiers à cinq cents écus pour les {deux mots illisibles), qui était une expédition de six semaines. Si H. de Pointis avait prétendu se tirer de la r^le et de cet usage, c^était à lui de s'en expliquer clairement, et non par une équivoque; lorsque tous les flibustiers eurent joint au cap Tiburne^ il envoya de son mouvement un billet à M. du Casse, dont il se contenta^ ne se défiant de rien et y trouvant les termes usités dans toutes les chartes parties des flibustiers. Mais les vaisseaux le Pontchartrain et la Marie de Saint-Maio, qui devaient entrer dans le traité des flibustiers suivant leur

accord^ n'y étant pas mentionnés^ M. du Casse demanda à H. de Pointis de les y comprendre; ce qu'il fit. Il parait bien^ par la suite du procédé de M. de Pointis, qu'il s'avisa d'envoyer œ billet pour exclure toute convention verbale, toute enquête du rapport public et particulier, et toute la force du droit et de l'usage. Il construisit son billet en des termes qui exprimaient dans le sens naturel, et suivant l'usage du pays, le traité dont ils étaient convenus dans le sens de M. du Casse^ afin qu'il s^en contentât^ et qui puissent néanmoins y recevoir Téquivoque qu'il y voulait trouver. Voici ce billet :

a Nous sommes convenus que les habitants « flibustiers et nègres de la côte Saint-Do-

■ mingue^ qui se sont joints à Tarmement dont

■ Sa Majesté m'a confié le commandement,

■ partageront au provenu des prises qui seront

■ faites homme par homme avec les équipages i embarqués sur les vaisseaux de Sa Majesté à

■ bord du Sceptre ce 26 mars 1697. Signé :

« Pointis, du Tilleul. En ce compris, le Pont-

■ chartrain et la Marie de Saint-Malo. Collaf tionné à Lovigniat ; signé du Tilleul. »

• Les termes de ce billet sont les mêmes

dont on se sert dans les traités de tous les armateurs deSaint-Domingue, commeil est attesté par le témoignagedujugeetgreffîer que j'ai produit. Ils se sont expliqués pour le partage de tout le butin dans le sens de M. du Casse, ce qui est confirmé par la même attestation^ et la même attestation porte que M. de Pointis a expliqué publiquement, dans les rues, aux flibustiers ce billet dans le sens de leurs prétentions^ qui veut dire partage au provenu des prises.

Ce ne peut être au sens de M. de Pointis parce que le dixième du premier million et le trentième des autres accordés par le roi aux équipages n'est pas le provenu des prises^ mais seulement une très-petite partie. On n'a jamais fait mention de cette gratification du roi^ et H. du Casse ni aucune personne de Saint- Domingue n'en ont eu connaissance que par le décompte donné après l'expédition du 28 mars. D était besoin d'un billet de H. de Pointis pour confirmer une gr&ce accordée par le roi ; et peut-il entrer dans la pensée de quelqu'un que Tattrait d'un si petit avantage ait déterminé les habitants à sortir de leur famille, à exposer leurs esclaves, et les flibustiers à abandonner

leur counei pour suivre M. de Pointis? Leur condition aurait été bien inférieure à celle des équipages du roi» qui étaient assurés d*une solde. M. de Pointis offre bien présentement de la leur donner^ mais iFn'ose dire qu'il la leur ait promise. En effet, il n'en a jamais été parié^ et si le traité avait été fait dans le sens qu'il suppose^ la solde aurait dû être le principal article de son billet, et il aurait fallu donner des assurances en cas de défaut de succès.

Hais les habitants et flibustiers n'ont déjà que trop perdu de course avec M. du RoUon, M. des Âugiers^ M. Renaud et autres officiers du roi^ pour apprendre par les exemples qu'ils ne recevaient ni solde ni dédommagement de leurs armements, lorsque les entreprises où ils assistent manquent. N'est-il pas clair que le sens de M. de Pointis est supposé, puisque les flibustiers sont véritablement armateurs, qu'ils ont leurs vaisseaux, leurs victuailles, leurs armes et leurs munitions ? Ont-ils fait toutes ces avances pour n'avoir rien par-dessus les équipages du roi, et si on ne leur avait rien promis au delà, n'auraient-ils pas du moins stipulé un dédommagement de trois mois^

qu'ils avaient attendu de M. de Pointis^ de leurs vaisseaux^ armes et munitions? Qui croira que le vaisseau le Pontchartrain et la Marie de Saint-Malo aient demandé en gràce^ comme il est écrit par le décompte de M, de Pointis^ d*étre comprisentre lesflibustiers^ dans la seule espérance du trentième des prises à partager, sans avoir aucune promesse ni assurance de leur solde à 15 livres par mois, le Maloin ayant tout son équipage à 21 et 24 livres? La gr&ce qu'ils ont demandée d'être compris entre les flibustiers, n est-ce pas une preuve de la promesse que l'on avait publiée de leur faire part de tout le butin? et s'il est évident et de droit incontestable qu'ils doivent avoir part à tout le butin suivant leur force^ il doit pareille* ment appartenir aux habitants et flibustiers, qui sont au même traité que les armateurs. Il faut s'informer des gens qui connaissent les habitants et les flibustiers/pour savoir s'il lerait possible de les mettre de leur gré à la solde. L*ont-iIs jamais fait^ et M. de Pointis avait-il un ordre du roi pour les y contraindre? La crainte qu'il avait que M. du Casse ne fût pas le maître de les faire embarquer^ et

les affiches et promesses qu'il leur faisait, dont il est convenu^ font bien connaître qu'il leur a promis véritablement un partage égal de tout le butin, puisqu'ils se sont embarqués à la fin de Texpédition.Ges gens-là servent libéralenient le roi, lorsquUl les emploie en quelque entreprise pour Sa Majesté, sans demander aucune solde lorsqu'il n'y a point de butin ; quand il y a du butin, ils en ont toujours eu leur part par proportion^ au nombre des hommes^ et ils sont d'une légalité à toute épreuve dans le rapport à la masse de tout ce qui tombe entre leurs mains.

« Les flibustiers dépensent^ en ordinaire, un écu par jour; les habitants louent de leurs esclaves jusqu'à sept écus par mois; comment pourrait-on penser qu'ils se fussent embarqués et eussent fourni leurs bâtiments, en armes, munitions et victuailles pour 15 Uvres par mois desquelles môme on n*a jamais parlé sans dis* tinguer les officiers?

« Les flibustiers^ en s'embarquant poursuivre M. de Pointis, ont fait leur charte partie sui* vaut leur coutume ; ils n'en auraient eu que faire, si on ne leur avait promis leur part à tout

le butin. Aurait-il fallu qu'ils eussent pris des commissions de M. Ladmiral, comme ils ont fait, s'ils n'étaient pas véritablement armateurs particuliers? Les habitants qui ont donné leurs meilleurs nègres pour cette expédition, n'ont-ils pas risqué au moins deux cents écus pour chaque nègre^ et ne sont-ils pas véritablement armateurs pour cette somme? quelle espérance auraient-ils de leur remboursement en cas de non-succès?

« Après la prise de Garthagène, pendant que Ton faisait la recette de l'argent, il y a eu des lots de flibustiers vendus quatre cents écus, risque nonobstant les soupçons que Ton avait et le pillage excessif que Ton voyait faire,n'est-ce pas une preuve que l'on avait promis leur part du tout? [aurait-on donné quatre cents écus s'il avait été parlé de solde?

« Les troupes entretenues à SaintrDomingue ont incontestablement droit au dixième et au trentième accordés par le roi aux équipages^ puisqu'ils ont été à l'expédition. Si M. de Pointis avait donné à entendre qu'il prétendait parler de cette gratification, au partage qu'il promet

dans son billet, pourquoi n*avait-il pas compris ces troupes? Il les en a exclues parce qu'il était question du partage du tout, et qu'ayant un ordre du roi pour embarquer les troupes, il dit à M. du Casse que le roi donnait ses troupes par grâce aux armateurs, et qu'ils ne devaient prétendre que leur solde et même traitement que celles qui étaient embarquées dans Tescadre ; et M. du Casse prétend que le roi ayant donné ses troupes pour gratifier les armateurs et les forces de Saint-Domingue étant véritablement armateurs, ils doivent se prévaloir de la même gr&ce, et que^ dans la distribution du partage du butin, la soldatesque ne doit pas être mise en nombre du côté de M. dePointis, puisque celle de Saint-Domingue n'est pas comprise entre les armateurs de cette île.

a Lorsque M. Lepage et moi avons été, de la part de M. du Casse, demander à M. de Pointis qu'il y eût un adjoint pour les gens de âaint-Domingue à la recette de l'argent, attendu qu'étant armateurs et ayant un si gros intérêt qu'il surpassait le tiers, il était juste que l'on eût connaissance de ce qui se faisait i

cet égards M. de Pointis ne nous a pas répondu que nous n'aurions que la solde et un trentième à prendre, mais bien qu'il lui serait indifférent d'accorder cette demande^ parce qu'il prétendait accomplir exactement sa parole ; mais qu'il le refusait par fierté. Ce sont ses propres termes.

€ Lorsque M. Lepage et moi lui avons été demander, de la part de M. du Casse, de vouloir donner à terre la part qui revenait aux gens de Saint-Domingue, que nous lui avons représenté leur inquiétude^ la peine que nous avions à les contenir et l'embarras d'embarquer tout Taisent dans ses vaisseaux pour avoir encore la peine d'en ressortir un tiers^ il ne nous découvrit pas son intention, mais seulement nous dit qu'il se hâtait de tout faire embarquer, pour se mettre en état de partir ; qu'aussitôt que tout serait pesé, il ferait faire notre décompte, et que l'argent serait bientôt reversé de ses vaisseaux dans les nôtres.

c Lorsque j'ai averti M. de Pointis que les flibustiers avaient pris une résolution qui ferait plaisir au roi^ et que la reconnaissance en retour serait sur lui, qui était que

sa

trois cents d'entre eux^ comptant au moins sur deux millions pour leur lot j auraient résolu de se faire habitants au quartier de TUe à Vaches, lequel on avait beaucoup à cœur et beaucoup d'intérêt d*habiter^ il ne ;me dit pas qu'ils n'eussent que la solde à prétendre, mais bien que, puisqu'ils tiendraient leurs richesses de Garthagène^ où j'étais destiné pour demeurer pour la garde Je ferais bien de les induire à s'habituer dans cette ville.

« Lorsque je dis à M. de Pointis que les flibustiers avaient perdu leur course avec les vaisseaux du roi depuis deux ans et qu^ils étaient endettés de plus de deux cents écus chacun, il ne me dit pas qu'ils ne dussent prétendre qu'au trentième et à la solde, mais bien qu'ils seraient bien aises de ce qu'ils auraient mieux réussi avec lui. M. de Goetlegon^ parlant un jour des richesses que les flibustiers auraient, dit qu*il était dommage de leur donner un si gros argent^ qu'il faudrait les mettre à la solde* M. de Pointis lui dit : « Taisez-vous, Breton, <c vous aurur oaqueoztsUangue trop longue. > Les circonstances sont trop fortes pour convaincre du soin qu'il prenait de cacher Tinten-

tion qu'il avait de les frustrer de leur droit.

■ Quand le billet de M. Pointis et sa promesse authentique ne l'engageraient pas comme ils font, il est de fait que les habitants flibustiers et nègres sont des armateurs particuliers, qui sont joints, suivant Tintention du roi, mais de leur gré; l'usage^ l'équité et les ordonnances du roi ne les admettent-ils pas au partage qu'ils prétendent ?

€ Il faut remarquer que M. de Pointis dit dans son billet que les habitants, flibustiers et nègres, se sont joints à l'armement [qu'il commande, et non pas qu'ils se soient engagés à la solde ; ce qui est bien différent.

a Par le décompte que M. de Pointis a donné, dont copie est ci-dessous (1), il parait qu'il prend droit de mettre les habitants et flibustiers à la] solde, à cause d'un ordre du roi qulls supposent en avoir un espoir de lui donner les troupes entretenues, mais il n'en avait aucune pour y contraindre les habitants

(1) «La solde lear est due, ayant senri dans cet armement par ordre de Sa M^esté, excepté le Pùntchartrain et la FrançoUb qui ont demandé en gr&ce d*étre compris dans récrit affiché dont copie est ci-dessus. »

ni flibustiers autrement que de gré à gré, et suivant les conditions dont ils conyiendraient.

« La raison qu'il donne en cet endroit da droit qu'il prétend avoir de les mettre à la solde fait bien connaître qu'il ne leur en aurait jamais parlé, bien loin d'en être convenus.

a Comment peut-on prétendre que les termes de partager au provenu des prises homme par homme avec les équipages embarqués sur les vaisseaux du roi, signifient la même chose que s'il y avait : comme les équi« pages embarqués? N'est-il pas vrai que le mot avec est une suite d'homme par homme et se rapporte à la proportion du nombre des équipages embarqués sur les vaisseaux du roi? Les raisons et les conjectures susdites n'en laissent pas douter.

a M. de Pointis ayant formé le dessein de frustrer les armateurs de Saint-Domingue de ce qu'il leur avait promis^ n*a pas eu peine à se ménager quelque conjecture qui semble autoriser ses prétentions, et rendre vraisemblable ce qu'il suppose. Il est étonnant au contraire qu'étant aussi subtil qu'il Test, il n'ait pas su

s'en ménager de plus favorable, parce que H. du Casse ne s'en défiait pas.

€ M. de Pointis allègue qu'il a payé 7,000 livres pour la dépense que les flibustiers ont faite en l'attendant. Il y aurait quelque justice en cela, parce que les flibustiers ont perdu ce temps-là à son occasion ; mais je suis persuadé qu'ils devaient le rembourser de cela sur leur part, comme de tout ce qu'il leur avancerait. M. du Casse seul peut répondre là-dessus.

c M. de Pointis allègue qu'il a fourni des vivres aux flibustiers, des apparaux et agrès pour leurs bâtiments. Mgr de Pontchartrain avait écrit à M. du Casse que M. de Pointis porterait des vivres pour en fournir aux gens qu'il prendrait à Saint-Domingue. Sur cet avis, M. du Casse avait empêché que les flibustiers ne fissent toutes les victuailles, et il con* vint avec M. de Pointis qu'on lui paierait au prix des îles tout ce qu'il avancerait^ et s'en rendit garant. Il faut voir l'état de ces fournitures, et Ton verra que ce n'est pas là la moitié des victuailles que les flibustiers ont embarquées, et que le tout a été prêté par M. du Casse.

« U allègue encore qu'il a donné sept mille cinq cents écus pour un vaisseau que les flibustiers ont abandonné au cap Tiburon. Il est vrai que M. du Casse ayant vendu, avec son consentement un vaisseau à lui appartenant pour le prix de sept mille cinq cents écus, M. de Pointis ne voulut plus permettre qu'il le livrât, ni lui en donnât le prix^ disant qu'il n*était pas juste qu'il perdit l'occasion de vendre son navire par son opposition, sans le tirer d'intérêt.

« M. du Casse reçut ce remboursement dans ce sens-là, sans qu'il fût fait mention du vaisseau perdu au cap Tiburon ; il aurait même reçu cette somme de pure gratification sans scrupule ni défiance, parce que M. de Pointis avait donné un vaisseau à M. du Buisson vendu dix mille écus^ deux barques vendues sept ou huit mille écus^ et plus de cinquante pirogues qui se vendaient mille écus.

a M. de Pointis allègue les vivres qu'il y a fournies après*le siège. Outre qu'il en a fourni très-peu, qu'il a réduit les gens de Saint- Domingue à manger les chiens, les chats, et les chevaux, et refusé même les malades à

l'hôpital, quoique pendant le si^e les gens de Saint-Domingue eussent fait subsister la table de M. de Pointis et presque tout le camp^ ils ne refusent pas néanmoins de rembourser tout ce qui leur a été fourni, comme M. du Casse en était contenu. Quant à ce qu'il dit, n'awir aucune assurance en cas de non-succès^ c'est que Fusage lui en servait une incontestable^ et Ton n'en avait pas davantage de lui pour vingt mille livres que M. du Casse leur avait prêtées, et pour environ deux mille que je leur avais prétéesau Cap ou en argent ou sur mon crédit; il est vrai qu'il en avait donné des billets, mais sur qui aurait-on eu recours? sou armement n'était pas rempli le jour qu'on a appris le succès de son entreprise. Les secours ont été mutuels des uns et des autres; il faut faire raison de ce que Ion a reçu; de plus^ on leur a fourni du biscuit, des viandes, des pirogues et de largent.

« M. de Pointis alloue les gratifications qu'il a faites à M. du Casse, aux officiers et blessés de Saint-Domingue. On n'avait garde de penser qu'il prétendait en tirer conséquence au préjudice du- partage, puisqu'il en faisait

également aux officiers et troupes de son armement, le tout étant pris sur la masse qui appartenait également à tous. Comme les gratifications n*ont point dérogé aux droits de ceux de Tarmement qui y sont par leur argent ou avance de leurs appointements^ elles ne doivent pas plus déroger au droit des gens de Saint- Domingue ; de pluSf M. de Pointîs sait bien que je Tai averti que les orficiers des flibustiers les refusaient, de peur de donner de Tombrage aux flibustiers qui murmuraient de ces gratifications, et que je les leur fis recevoir avec peine et en cachette ; et RL du Casse refusa d'abord la sienne. M /de Pointis me dit que, si M. du Casse la lui refusai t^ il voyait bien qu'il voulait lui déclarer la guerre, ce qui fît que je lui persuadai dans la bonne foi de la prendre, (c Toutes ces inductions ne sont d'aucune force, parce qu on en a toujours caché la conséquence qu'on en voulait tirer avec soin, et en assurant que c'était sans préjudice du droit de partage. L'artillerie et les munitions que le roi a fournies sont des grâces dont les armateurs des îles doivent se prévaloir aussi bien que ceux d'Europe. Que si les armateurs ont

fourni des outils et autres instruments qui ont servi à l'expédition, il est juste que les gens de Saint-Domingue y contribuent, à proportion.

«M. dePointisdit que des gens aussi turbulents que les flibustiers n'auraient pas souffert qu'on ait embarqué Targent s*ils y avaient eu droit, et que leur tranquillités là-dessus marque qu'il n'y en avait aucun. Il sait bien le contraire de ce qu'il dit ; nous avons été trèsfréquemment lui dire les murmures des gens de la côte, et^ quoique nous ne lui ayons jamais dit leur violente proposition de l'enlever et le navire où était l'argent, nous lui avons souvent témoigné que nous avions de la peine à les contenir^ et il le savait bien^ puisque Ton estconvenu qu'il avait fait entrer trois bataillons sur les avis qu'il en avait eus. Ce discours nous fait émettre à présent, qu'à Tégard des flibustiers la disposition absolue qu'il affectait du butin et l'extrême faim où il les réduisait^ étaient des aiguillons de révolte qu*il leur donnait exprès pour les porter à quelque mouvement qui lui donnât un prétexte plausible de les frustrer de leurs drdts, s'assurant que nous en retiendrions toujours l'excès. Le retour à Gartha*-

gène est aussi ua effet de sou artifice. Leur rage contre M. du Casse et leur résolution de nejamais retourner à Saint-Domingue témoignent combien ils sentaient le dépit d'être trompés.

« On trouve que leurs prétentions sont bien grosses; ils en ont eu plusieurs fois de plus considérables. M. Renaud^ pour se dégager de l'embarras du partage, leur avait promis mille écus par homme, et M. des Âugiers cinq cents écus pour les hommes, où il ne fallait que six semaines de course. Il faut faire réflexion aux divers voyages où ils n'ont rien gagné, et aux risques où ils étaient de ne rien gagner à celuici ; il y a trois ans qu'ils n'ont rien gagné, et ce sont les différents usages qu'on en a faits pour le roi qui en ont été cause^ retranchés aux armateurs d'Europe parce qu'il leur revient cinq pour un, et que c'est un trop gros profit. Ceux-ci sont dans le même cas. Si M. de Pointis avait voulu augmenter la force de son escadre d'un tiers, n'aurait-il pas fallu augmenter la dépense de même, et les particuliers qui l'auraient fournie, n'auraient-ils pas reçu le tiers du butin? I^s forces prises aux iles ont-

elles moins d'effet que celles qu'on embarque ici ? La différence est bien à Tavantagedes premières^ et cette augmentation lui avait été impossible, puisque Targent lui manquait pour celles qu il avait déjà.

« V Si les armateurs ont dérogé à leurs droits par leur conduite.

« On prétend qu'ils ont dérogé à leurs droits pour avoir reculé à Boccachique^ refusé d'aller sous mon commandement, refusé de donner à Saint-Lazare, n'avoir pas travaillé, et enfin pour être retournés à Carthagène.

a II est vrai qu'un petit nombre d*entre eux, faisant feu sur deux pirogues qui allaient renforcer Boccachique, et 8*étant avancés sous la mousqueterie et mitraille du fort à demiportée, sans pouvoir faire rebrousser les pirogues, crurent qu'ils ne pourraient y réussir, parce qu'il fallait pour cela aller presque sur la contrescarpe toujours à découvert ; ce que ne jugeant pas praticable, ils s'en retournèrent; mais M. de Pointis en ayant témoigné du chagrin et fait contenance d'y vouloir aller, on se détacha aussitôt avec un plus grand nombre de flibustiers, habitants et nègres

confusément ; on fut sur le bord du fossé et on prit le fort, à quoi l'on n'avait pas pensé; il me semble que le reproche n'est pas trop bien fondé.

« Il est vrai qu'étant destiné pour conduire ses flibustiers à la descente de la terre ferme, un d'entre eux se mutina contre moi sans me connaître^ et que sa détention porta le capitaine du vaisseau dont il était, à dire qu'ils ne voulaient point aller sous mon commandement, leur usage leur faisant croire qu'ils étaient en droit de cela; mais aussitôt que M. de Pointis leur eut ordonné de me suivre^ je n'y trouvai plus de difficulté : ils perçurent quatre lieues de bois; ils forcèrent deux embuscades sans hésiter ; ils passèrent tout le jour et la nuit sans manger; le lendemain^ ils montèrent à Notre-Dame de la Pompe^ où il y avait apparence de trouver des forces dans une situation avantageuse, et on occupa tous les chemins^ ce qui était notre commission. Il est vrai que j'eus le dessein d'attaquer le fort Saint-Lazare, que je l'ai mené sous la portée du mousquet et qu'ils refusèrent de donner :

ces gens*là n'avaient jamais servi sous un

officier du roi. Ils n'avaient aucune pratique ni connaissance de Tobéissance à une discipline exacte^ et ils croyaient, suivant leur usage^ être en droit de délibérer sur ce qu'on leur commandait; peut-être même qu'ils avaient plus de raison que moi, puisque M. de Pointis, avec toutes ses forces et les nôtres^ ne prit ce fort que par un chemin coupé dans le bois^ que les flibustiers n'avaient pu faire^ n'ayant point d'outils. A l'égard du travail on avait prévenu M. dePointis qu'ils n'y étaient point accoutumés^ on les avait dits recommandables pour les partis^ pour les grandes marches, pour pénétrer les bois et particulièrement pour faire un feu double. Il est vrai que pendant le siège ils n'étaient pas si fréquemment commandés pour les travaux, parce qu'on était bien aise quMls allassent en parti d'où ils fournirent la table de M. dePointis et la subsistance de presque tout le camp ; mais il n^est pas vrai qu'ils aient jamais refusé le travail,excepté une fois, peu de jours avant leur embarquement; leur refus était fondé sur ce qu'il y avait plus de quatre jours qu'on ne leur avait donné à manger, et qu'on embarquait l'argent

avant que d'en faire le partage; cependant étant survenu chez M. de Pointis, il m'offrit de les aller faire marcher sur-le-champ au travail qu'on avait décidé d^eux. Serions-nous approuvés de nous plaindre que les soldats de l'armement ne travaillaient pas tant que nos nègres? les différentes troupes ont leurs différents usages, et quoique, dans la nécessité, on les emploie toutes à tout, on n'aurait pas raison de trouver étrange qu'ils s'en acquittassent différemment, suivant la différence de leur application ordinaire.

« La plus forte accusation que M. de Pointis fasse aux flibustiers, c'est d'être retournés à Carthagène contre la foi du traité. Aussitôt qu'on leur eut fait savoir que M. de Pointis leur refusait le partage qui leur était dû et qu'il leur avait promis, le premier mouvement de leur désespoir leur fit proposer d'enlever le Sceptre, tout autour duquel ils étaient mouillés. L'exécution en était facile, attendu la maladie et la surprise de l'équipage ; ils étaient assurés d'y trouver de l'argent et leur vengeance en la personne de M. de Pointis; cependant leurs capitaines arrêtèrent leur fureur par ces seules

paroles répétées : « Compagnons, c'est le « vaisseau du roi, ]> on ne peut jamais donner un témoignage d'un plus grand respect pour Sa Majesté que le sacrifice que ces gens-là peuvent faire de leurs intérêts et de leur passion, au plus fort de leur tumulte^ au seul nom prononcé du roi ; ce trait, bien examiné dans toutes les circonstances^ n'est pas indigne de l'histoire.

« Après un tel effort pour le respect du roi^ on ne peut pas s'imaginer qu'ils aient cru loffenser par leur retour à Cartbagène^ qu'ils ont toujours regardée comme ennemie de Sa Majesté ; je puis dire avec vérité qu'ils y étaient forcés, faute de vivres. M. de Pointis ne leur en ayant point donné, il ne leur restait aucune ressource pour subsister-, ils étaient endettés de plus de deux cents écus chacun à Saint- Domingue et n*y pouvaient plus espérer de crédit, et ils n étaient point en état de pouvoir aller en croisière ; tout leur manquait^ et pour leurs subsistance, et pour leurs vaisseaux; dans le plus grand sang-froid qu'auraient-ils pu faire? Je pourrais encore dire qu'ils ont cru ne devoir pas avoir égard à un traité auquel

ils n'avaient point de part, n'en ayant point au butin, et que M. de Pointis Tayant violé luimême sur les Espagnols et sur eux^ ils avaient cru en faire de même ; qu'étant libres faute de payement et par congé, ils croient Têtre aussi d*aJler où bon leur semblerait. Mais j'entre plus sincèrement dans leur mouvement : la seule nécessité et le désespoir les y ont conduits. « Il n'y a pas à douter que M. de Pointis ne les ait réduits à cette nécessité pour donner au roi un motif de les exclure de leurs justes prétentions. M. du Casse leur avait caché pendant deux jours le décompte que H. de Pointis leur avait envoyé, et tout de même que nous les avions fait sortir paisiblement de Carthagène en leur cachant ce décompte, nous les aurions ramenés à Saint-Domingue par la même précaution, si M. de Pointis n*avait forcé M. du Casse à les leur montrer, en les envoyant tous avenir qu'il Tavait.

(( M. de Pointis avance qu'ils sont sans discipline et qu'ils se soulèvent au moindre sujet. Leur en aurait-il donné un si grand, les connaissant si bien, s'il n*avait pas voulu positivement lesrévolter?

c M. de Pointis avance que, quaod il serait juste de leur donner le partage^ on ne pourrait les trouver, parce qu'il y a apparence qu'ils sont dans les ennemis. Pouvait-il prévoir un si grand malheur et y donner lieu sans manquer envers le roi?

« Il avance aussi que les habitants et les nègres les plus capables de défendre la colonie sont parmi eux, et que les ennemis ne manqueront pas de se prévaloir de cette conjoncture pour la ruiner ; quand il ne serait pas aussi capable qu'il est de prévoir les disgrâces^ il n'aurait pu les ignorer, puisque nous les lui avons représentées ; mais comment ose-t-il en convenir dans Tespérauce de les imputeràM. du Casse? n'est-ce pas lui qui devait les prévenir, puisqu'il les prévoyait?

c Cette révolte, si punissable au dire de H. de Pointis, est une preuve invincible de la promesse qu'il leur avait faite du partage, puisque, après avoir souffert tant de mauvais traitements, il n'y a eu que le manquement à cette promesse qui ait pu les retirer de Vexacte obéissance où ils s'étaient tenus pendant le siège, et^ après tout^ elle n'est pas si

criminelle qu'il le dit. Ont-iU chargé les troupes du roi ? ont-iU insullé le major que M. du Casse leur a envoyé? ils n'ont fait que se mettre dans la liberté où ils sont ordinairement de faire la guerre, et ensuite du congé de H. de Pointis.

<K M. de Pointis les accuse de l'avoir abandonné étant poursuivi de vingt-deux vjaisseaux. Il n'a rencontré les ennemis que sept jours après les avoir quittés ; on n'en avait aucune connaissance et il les avait congédiés. Je ne puis m'empécher ici de faire remarquer que^ puisqu'il y est invinciblement convaincu de leurs supposés, on ne doit point ajouter foi à ces autres accusations.

c Y aurait-il quelque sûreté dans aucun traité si quelqu'une des parties était en droit de se prévaloir sur les autres, sous prétexte qu'elle ne serait pas contente de leur travail, car enfin, dans cette société^ M. de Pointis est un simple armateur particulier et ne peut prétendre aucune des prérogatives réservées au roi. Néanmoins je veux bien exposer les services des forces de Saint-Domingue dans cette expédition à la comparaison de celles de

M. de Pointis, et si les troupes ont l'avantage, je coQsens à la déteDtion qu'il a faite du butin.

« Cest M. du Casse, avec les flibustiers seuls, qui devait aller bloquer la ville par le dessus de Carthagène ; il fut sur le bord du sable ; le brisant ne permit pas de mettre à terre. C'est M. du Casse qui fit la descente à Boccachique avec les nègres ; c'est lui qui perça les bois, y coupa un chemin et le fraya à M. de Pointis et à ses troupes ; ce sont les flibustiers qui^ d'une hauteur , empêchaient les ennemis de se montrer et de tirer le feu sur eux. Si pendant le si^ de la ville les flibustiers n'ont pas tant fait de travail que les troupes, en revanche les nègres en ont fait davantage, et durant tout ce temps-là le bataillon de Saint-Domingne occupait Boccachique ; un détachemeot de flibustiers occupait la poope ; un ËMiie détachement occupait les dunes du nord ; on autre détachement occupait le fort Saint- Lazare, oii le feu a continué pendant loot le flège ; et le restant des flibustiers et habitants étaient continueUement en parti d'où ils tiraient leur subsistance et ct-lle de presque tout le

camp. Si M. de Pointis les estimait si peu, pourquoi les mettait-il toujours devant lui?

c A la prise de Hihimani, MM. les officiers de la marioe^ qui sont pleins d'émulation et de valeur, avaient voulu occuper leur poste ; les habitants flibustiers et nègres étaient à la queue de tout, excepté ceux des tranchées; mais comme les soldats ne répondaient pas à l'ardeur de leurs officiers, on fut obligé, étant sur la brèche, de crier à pleine tète : Avance les flibustiers 1 Ceux-ci, les habitants et les nègres passèrent sur le corps des bataillons qui les devançaient^ et chassèrent les ennemis de leurs bastions, où ils prirent les pavillons et drapeaux qu'on a présentés au roi, excepté celui qui était sur la porte, qui fut abattu par M. de Vaujour. »

c M. de Pointis accuse les flibustiers d*avoir fait quelque fausse démarche; j'en conviens, mais il faut qu'il convienne que ses troupes en ont fait de pires; nul corps au monde ne peut se vanter do n'avoir jamais manqué^ mais quoiqu'il se loue des habitants et des nègres, leur a-t-il mieux gardé sa parole?

M. de Pointis fait grand fond du pillage que

les flibustiers ont fait après leur retour à Carthagène, quoiqu'il n*ait pas plus de droit sur le butin que les flibustiers en ont sur les prises qu'il peut avoir faites depuis les avoir quittés ; néanmoins il consent pour eux à en tenir compte sur leur part^ à condition quHl sera renvoyé une pareille somme à Carthagène pour réparer l'infraction du traité, et donner Téclat qu'il convient en cette occasion à la justice du roi.

a Les troupes de Saint-4)omingue, les habitants et les nègres n'ont aucune part ni à ce reproche ni à ce butin.

< M. de Pointis veut intéresser le roi dans le délit du butin aux flibustiers, en mettant en avant qu'il lui est avantageux de dissiper ces gens-là, qu'il est de sa gloire de punir l'infraction d*un traité fait en son nom et par l'intérêt de la confiscation.

c La première de ces propositions ne mérite pas de réponse ; la seconde est téméraire, puisque le roi ne ferait punir Tinfraction du traité et tous les autres désordres qui sont provenus de la détention du butin que dans celui qu'il a fait, et la troisième offense Tinté-

grité de Sa Majesté ; son exposé m'oblige de faire remarquer les véritables inlérôts du roi dans cette affaire, non pas que je pense qu'il en 60tt de besoin pour déterminer sa justice, mais seulement pour efïacer les fausses idées qu'il tâche de donner à cet égard et qui pourraient d'ailleurs être préjudiciables à la colonie*

« La colonie de Saint-Domingue a donné lieu à l'expédition de Carlhagène, elle en peut faciliter plusieurs autres d'autant et plus de conséquence, et il est incontestable que, sans son secours, on n'aurait pu exécuter celle-là^ ni espérer d'en faire aucune autre dans le golfe Mexique; l'entrepôt et les rafraîchissements en sont nécessaires, et il a bien paru que Ton ne saurait se passer de ces hommes, nonseulement pour les connaissances du pays des mers et tes usages auxquels les troupes ne sont pas propres, mais encore à cause de Tintempérie qui avait mis les ennemis en état de faire périr les troupes et Tescadre du roi même après leur victoire, si les forces de Saint- Domingue n'y avaient été pour soutenir leur retraite dans le fort de leur maladie, et puisque la conservation et raugraentalion de cette co-

lonie et des flibustiers est engagée dans la satiafaclion qu*on leur fera du butin de Carthagèoe, le déni de cette justice dissiperait certainement les flibustiers de la même manière qu'on en perdit quatre mille il y a environ dix ans ; ils ruineraient les habitants qui y ont assisté et qui sont pris infailliblement par les ennemis et peut-être punis comme infracteurs de traité et ceux qui ont perdu leurs esclaves, et enfin il ne faudrait jamais prétendre de s*en servir en aucune entreprise ; mais si on leur fait restituer leur part, on les conservera tous. Un grand nombre de flibustiers se feront habitants au moyen de leurs lots ; ceux qui le sont augmenteront leur habitation , et^ par ce moyen, le commerce et les droits du roi^ et comme ils n'auront jamais à craindre de difficultés sur leur droit au sujet des expéditions que le roi pourra désirer de faire^ ils s'y porteront avec plus d'ardeur que jamais; Targent n'en demeurera pas moins dans le royaume au moyen d'une proposition que j'ai à faire à cet égard. »

GRIEFS DE POINTIS (X)NTRE DU GASSB ET DE DU CASSE CONTRE POiKTIS«

« M. de PoirUis accuse M. du Casse d'avoir fomenté le soulèvement des flibustiers et d^ avoir déserté et demandé que sonprocis lui fût fait; m' étant chargé de ses intérêts^ je ne puis avec honneur me dispenser de justifier sa conduite.

tf Les flibustiers ont été dans la disposition de se soulever aussitôt que Ton a commencé la recette de l'argent, et que Ton y a refusé un adjoint de leur part : le pillage qu'ils voyaient faire, qui doit être bien grande puisque M. de Pointis dit qu'il y devait avoir trente millions ; la faim à laquelle on les a réduits et aussi leurs maladies à Thôpitali avaient beaucoup irrité cette humeur-là, et l'embarquement de l'argent les avait déterminés à enlever M. de Pointis et le vaisseau où était l'argent. M. du Casse par ses soins les a contenus, et M. de Pointis sait bien la peine qu'il a trouvée, puisqu'il l'avait fait prier par moi de leur engager sa foi en garantie de la sienne et

qu'il fît rentrer dans la ville plusieurs bataillons pour ce sujets comme il est convenu^ et, d'après ce qu'il dit lui-même^ les quartiersmaîtres lui revinrent demander en corps leur partage^ ce qui fait bien voir qu'ils se défiaient de M. du Casse comme de lui.

• Lorsque M. du Casse eut reçu le décompte que M. de Pointis lui envoya, prévoyant bien que les flibustiers se porteraient à quelque résolution violente^ il voulut la leur cacher pour tâcher de les ramener. M. de Pointis le força de le leur remettre^ comme j'ai dit. Aussitôt qu'ils s'en retournèrent à Cartbagène, je fus en avertir M. de Pointis et lui demander seulement cent hommes pour aller défendre l'entrée de la ville de vive force, et M. du Casse envoya le sieur le Page, major de Saint-Domingue, aux flibustiers, avec une lettre pour les ramener par exhortation et par autorité. Les flibustiers étaient aussi irrités contre M. du Casse que contre M. de Pointis, et disaient hautement qu'il était un traître, et qu'ils étaient d'accord pour les voler^ nonobstant toutes les lettres par lesquelles M. du Casse les avait sollicités de retourner à Saint-Domingue, leur promettant

dépasser en France pour leur obtenir justice et pardon^ surtout à la veille d^ètre attaqués . Ceux qui sont retournés n'ont pas voulu revenir dans les quartiers habitués, qu*auparavant ils n'aient traité avec M. du Casse et aient ici assurance qu'ils seront bien reçus. Voilà comment M. du Casse a fomenté leur révolte, il a cru que le plus grand service qu'il pouvait jamais rendre au roi était d'empêcher la dissipation de ces gens-là et il n avait garde de les porter à retourner à Carthagène, puisque la plupart des contestations qu'il a eues avec M. dePointis étaient sur ce que M. du Casse voulait trop favoriser les Espagnols et observer religieusement le traité ; ce qu'il faisait pour effacer les impressions que les peuples ont que les Français sont infidèles et barbares, afin de les disposer au commerce que nous avons un si grand intérêt d'établir avec eux.

• A regard de la désertion, il me sufQrait de dire que le décompte que M. de Pointis a donné, porte congé à M. du Casse et à toutes les forces de Saint-Domingue au i'' de juin^ et qu'étant convaincu par sa signature d*une supposition si importante, il en doit être repris,

et que l'on ne doit plus ajouter de foi aux autres choses qu'il avance.

a Mais M. du Casse n'en avait pas besoin; il n'avait aucun ordre d'obéir au sieur de Pointis^ rien ne le déchargerait de son gouvernement, et le péril où il le voyaitrengageait de s y rendre incessamment. Je dois dire ici quelque chose de sa conduite qui fasse connaître son zèle.

«c II n'avait aucun ordre du roi de s*embarquer avec M. de Pointis, ni de lui donner du monde qu'autant qu'il estimerait de le pouvoir faire sans exposer les quartiers de son gouvernement. Le caractère de gouverneur lui donne droit de commander sur tous les capitaines des vaisseaux, dans les expéditions de terre : ainsi avait été ordonné par la cour à Tégard de M. desÂugiers ; néanmoins, connaissant que l'armement de M. de Pointis serait infailliblement perdu s'il ne lui donnait un renfort considérable, et sachant que les habitants et flibustiers ne le suivraient point s'il ne s'embarquait lui-même pour épargner ce déplaisir au roi^ il se résolut de garnir son gouvernement au péril de sa tète^ quoiqu'il fût averti qu'il venait une grosse escadre des ennemis, de

sacrifier le rang dû à son caractère et de se livrer à M. de Pointis avec les forces de son gouvernement. M. de Pointis n oserait dire qu'il eût pu faire son expédition sans son secours. Tl est étonnant qu*au lieu de la recon« naissance qu*il lui doit, il demande sa tète par des accusations supposées. Pendant Texpédition, M. du Casse s est porté avec une ardeur extrême à tout ce qui s*est présentée faire^ et a eu rbonneur des principales occasions; si H. de Pointis l'avait cru, il aurait pris les gailions, on aurait gardé Carthagène^ il n'aurait pas perdu les^flibustiers^ les habitants et nègres, ni exposé la colonie ; il aurait sauvé la meilleure partie des héritages qu*il a perdus^ et n'aurait pas mis Tescadre du roi dans les périls où elle a été de périr par la force des ennemis^ par les dangers du golfe et par le défaut de rafraîchissement. »

Outre Galiffet, le gouverneur de Saint- Domingue avait à Paris un défenseur plus jaloux du soin de sa gloire que lui-même n^aurait pu Têtre. La femme de Tillustre marin, personne de tète et de cœur^ en appre-

Dant la conduite de Pointis^ prit hautement en main la cause de son mari et n'hésita pas à écrire au Roi et à Pontchartrain des lettres pleines de noblesse et de dignité, pour réduire à néant les indignes calomnies de Pointis.

Sa requête se terminait par ces mots empreints d'une juste fierté : ^ M. du Casse demande, pour toute grâce^ son congé et la jttstice qm lui est due. »

La réponse du roi fut l'envoi d'une lettre de félicitations et d'éloges au gouverneur de Saint-Domingue sur sa brillante et irréprochable conduite et l'expédition du brevet de chevalier de Saint-Louis, récompense la plus précieuse que Ion pût accorder, à une époque où le sentiment de l'honneur dominait tout autre dans l'esprit de Tarmée et de la noblesse de France.

Le Roi fit plus encore pour du Casse. Après avoir lu le mémoire de Galiffet^ il voulut donner au gouverneur de Saint-Domingue une marque exceptionnelle de faveur.

Le 27 novembre, il lui fit écrire par le ministre de la marine : « qu'il lui permettait de porter la croix de Saint-Louis^ quoiqu'il ne

fût pas reçu; que Sa Majesté avait fait rendre justice aux habitants et flibustiers, que par la convention faite entre le chevalier de Gallififet et les intéressés de l'armement^ il leur reviendrait quatre cent mille livres^ suivant Tarrèt du Conseil d'État, dont copie hii était envoyée, que partie de cette somme serait délivrée en argent, partie en marchandises, munitions et nègres. »

Ce contrat ne reçut son entière exécution que tardivement, deux ans plus tard, lorsque du Casse fut passé en France^ et voici pourquoi : ainsi qu'on vient de le voir, et sur l'avis du gouverneur ainsi que de son fidèle lieutenant Galliffet, il avait été jugé à propos de donner aux aventuriers des nègres plutôt que de Targent, par cette raison que l'argent serait vite et follement dissipé, tandis que la possession d'esclaves porterait les hommes non établis à se faire habitants sédentaires. Galliffet, chargé d'assurer l'exécution de cette clause, signa un contrat avec un nommé Âufroi, qui s'engagea à faire passer deux mille nègres à Saint-Domingue ; mais ayant fait de mauvaises affaires , il ne put tenir ses engagements, et ce

ne fut que grâce à rintervênlion personnelle de du Casse que tout fut enfin terminé au commencement de 1701.

Pour en revenir à Tile de Saint-Domingue, nous dirons que la bravoure de du Casse la tira d'un grand péril, peu de temps après le départ de Galliffet.

En effet, le 8 juillet de cette même année 1697^ si fertile en événements de toute nature pour la colonie française, les Anglais pénétrèrent par surprise dans le Petit-Goave. Un poste ayant tiré, le bruit des coups de feu réveille du Casse, qui voit les rues pleines de soldats ennemis cherchant à enfoncer les portes et les fenêtres de toutes les maisons. Il se lève^ s habille^ parvient à séchapper de son habitation, gagne une éminence à un quart de lieue^ où était un fort désigné à l'avance comme point de rendez- vous et quartier-général en cas de surprise.

Au bout de quelques heures, ayant réuni environ deux cents hommes, il marche à Tennemi, pénètre dans la ville, et éprouve de la part des Anglais la résistance la plus vive, leur nombre étant quatre ou cinq fois supé-

rieur à celui des gens qu'il a avec lui. L'épouvante se met parmi sa troupe, cause une panique telle, qu'il se trouve un moment seul avec sept ou huit des siens sur la place principale, et entouré d'ennemis. Comme il s'apprêtait à vendre chèrement sa vie, il voit tout à coup les Anglais fuir vers la mer. Ayant alors rallié tout son monde, il se met à leur poursuite, mais ceux-ci s'embarquent lestement et se dérobent ainsi à ses coups.

Voici ce qui avait eu lieu. Les Anglais croyaient le Petit-Goave gardé par une quarantaine d'hommes seulement. En se voyant attaqués tout à coup avec tant de résolution^ ils s'imaginèrent avoir sur les bras toutes les forces de la colonie et se sauvèrent. Cette affaire leur coûta cinquante morts^ dix blessés et quinze prisonniers. Les Français n*eurent à déplorer que la perte de cinq hommes tués et de trois blessés, mais lennemi parvint à brûler quarante-deux maisons et à emporter cent mille francs.

A celte époque, la colonie de Saint-Domingue perdit un excellent officier. Le comte du Boissy-Ramé, chaîné pendant Texpédition de

Garthagène de rintérim du gouvernement, avait rempli cette mission avec sagesse, intelligence et énergie. Une révolte générale des esclaves s^étant produite, il Tavait réprimée très-vigoureusement. Habitant au Cap depuis le retour de du Casse, il n'avait pu s entretenir avec ce dernier. Désirant avoir une entrevue avec lui, il s'embarqua sur un navirejmarchand pour se rendre au Petit-Goave. Mais six vaisseaux ennemis lui ayant donné la chasse, il se jeta dans un canot avec trois nègres et un soldat pour essayer de leur échapper et gagner la côte. Le frêle esquif^ ballotté par les flots^ fut emporté en pleine mer^ et^ après être resté neuf jours au large^il fut jeté sur les côtes de Cuba. Pendant cinq jours, le comte du Boissy, sans vivres, ne s'était soutenu qu'à force de boire de l'eau de mer. Il mourut d'une inflammation, résultat de cette absorption d'eau salée.

Au mois de décembre, les Anglais firent contre le Port-de-Paix une tentative qui échoua, grâce à la vigilance du commandant français.

Peu de temps après on apprit à Saint-Domingue la signature de la paix de Rysvvik.

Cette nouvelle arrivait fort à propos. Six cents Espagnols venaient de faire irruption sur le territoire français. Du Casse écrivit au gouverneur de San Yago, et les envahisseurs furent rappelés. Du Casse fit immédiatement mettre en liberté les prisonniers détenus dans la colonie et reçut du vice-roi du Mexique la lettre suivante :

«Je vois avec un extrême plaisir^ par la lettre que M. Diègue de Âlarçon, général de Barlovento m*a remise de votre part, les soins charitables que vous avez pris des prisonniers sujets du roi mon maître, non-seulement en leur donnant tous les secours dont ils avaient besoin, mais aussi en leur permettant de se retirer, sur parole, dans leurs habitations de Barlovento. La reconnaissance de ce bienfait veut que je vous en fasse mille remerciments au nom du roi mon maître, et que je vous assure aussi que je suis prêt à exercer de mon côté la même humanité lorsque les occasions s'en présenteront. Si par malheur il y a eu, du temps de mon gouvernement, quelques ordres donnés qui soient contraires à ma bonne intention, et qui ne soient en mon pouvoir de

révoquer, vous pouvez compter que je supplierai Sa Majesté très-catholique de le faire au plus tôt, afin que les sujets du roi très-chrétien puissent ressentir les mènaes traitements dont ceux du roi mon maître sont redevables à votre courtoisie. L'amiral étant revenu avec les cent quarante prisonniers que vous lui avez remis, je vais, de mon côté, faire la même chose avec tous les Français qui se trouveront à la Yera Cruz et dans tout autre lieu de cet État. À cet effet, j'écris à tous les gouverneurs des places où ils sont retenus de les mettre au plus tôt en liberté. En sorte que cette bonne et fidèle correspondance ne soit pas violée à Tavenir, comme vous me le marquez qu'elle Ta été par le passé; je vous avoue que j'ignorais en quoi elle n'a pu être observée. Je crois néanmoins que, s'il s'est fait quelque chose contre le droit des gens et contre les lois de TEtat, cette transgression vient uniquement de Tanimosité et de la haine que produit ordinairement la guerre entre deux nations ennemies. Soyez, s'il vous plaît, persuadé que vous trouverez toujours en moi tout le zèle imaginable pour entretenir cette union réci-

proque et une affection très-sincère, nonseulement pour ce qui regarde Fintérèt des deux couronnes, mais aussi pour tout ce qui aura rapport à vous en particulier. »

Des pourparlers s'établirent alors entre le gouverneur de Saint-Domingue et le commandant de la partie espagnole de Tile pour arriver à la délimitation des frontières des contrées appartenant aux deux royaumes.

Une année entière s'écoula sans que la question eût fait un pas. Louis XIVj voulant la voir résolue, envoya l'ordre à du Casse de se rendre en France pour traiter cette affaire directement avec la cour d'Espagne.

En conséquence du Casse remit le gouvernement intérimaire au chevalier de Galliffet^ et s'embarqua vers le milieu de 1700 pour se rendre sur le continent.

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