Zeller, Phil. der Griechen, III, n, pp. «92-G
2. Pindare, Islhmiques, ode IV, ap. Plutarqle, Comment il faut lire les poètes, trad. Amyot. — Solon, fr. V. — Gorgias, 480 E, 481 A.
combattent, ne laissent pas d'être à leur insu pénétrés de son esprit; leur cerveau la récèle en ses couches profondes. Ainsi, jusque dans les théories philanthropiques de Platon et des Stoïciens, se retrouve une certaine dureté à l'égard des ennemis ou des méchants, et l'exemple de Plutarque nous apprend quelle malveillance raffinée et raisonneuse peut se cacher dans l'âme débonnaire d'un lettré.
Socrate, le premier, aurait dit qu'il ne faut nuire à personne, pas même à ses ennemis. Cependant on ne peut récuser le témoignage de Xénophon, qui lui prête ces paroles : « Tu sais que la vertu d'un homme consiste à être meilleur que ses amis, plus impitoyable que ses ennemis. » De l'aveu de Platon lui-même, telle aurait été en effet d'abord l'opinion de Socrate, mais il en aurait à la fin compris la fausseté. « Socrate, je me suis adressé à toimême et tu m'as dit que la justice consiste à servir ses amis et à nuire à ses ennemis ; mais plus tard tu as reconnu que le juste ne devait jamais nuire à personne, mais qu'il devait plutôt servir tout le monde *. »
Si, sur ce point, la pensée de Socrate a varié ou demeure incertaine, celle de Platon est ferme, catégorique et précise. La justice ne consiste point, comme le dit Simonide, à faire du bien à ses amis, du mal à ses ennemis, car sa plus haute expression serait alors la volonté d'un tyran. « Sais-tu bien à qui j'attribue cette maxime, qu'il est juste de faire du bien à ses amis et du mal à ses ennemis ? — A qui ? — Je crois qu'elle est de Périandre, de Perdiccas, de Xerxès, d'Isménias le Thébainou de quelque autre riche personnage, enivré de sa puissance. » La véritable justice est de ne jamais faire le mal. Il faut s'abstenir du mal d'une manière absolue : il ne faut
1. Platon, Cril., 49 A. — Rép., I, 334 B. — Xénophon, Mém., II, vi, 35. — Platon, Clitophon, 410 B.
Dugas. Amitié. H
donc pas faire le mal, même par voie de représailles. On se doit à soi-même et on doit aux autres d'être toujours bon. Faire du mal aux autres, c'est se rendre injuste et souiller son âme; c'est aussi nécessairement rendre pires ceux à qui on fait du mal, et aggraver l'injustice en voulant la punir1.
Platon prescrit l'oubli des offenses; s'il n'enjoint pas d'aimer les méchants, il défend du moins de les haïr. Il semble avoir fermé son cœur à tout sentiment de colère et de vengeance. Cependant il revient par un détour à l'antique maxime : n'épargne pas ton ennemi. En effet, il reconnaît un seul mal, l'injustice, mais trois degrés dans le mal : souffrir l'injustice, — la commettre, puis l'expier, — la commettre sans V expier. Souffrir l'injustice est un moindre mal que la commettre ; ne point l'expier, quand on l'a commise, est le plus grand des maux. Si donc on a un ami qui s'est rendu coupable d'une injustice, on le traînera devant les tribunaux, on demandera comme une grâce qu'il expie sa faute. Au contraire, si on a un ennemi qui s'est souillé de crimes,
il faut par tous les moyens, par les actes, par les paroles, faire en sorte qu'il ne soit pas puni, qu'il n'aille pas devant le juge ; s'il y va, il faut s'employer pour qu'il prenne la fuite et ne soit pas puni ; et, s'il a volé beaucoup d'or, pour qu'il ne le restitue pas, mais le gardeetle dépensée son profit et au profit des siens d'une manière injuste et impie ; s'il a mérité la mort, il faut avoir soin qu'il ne meure pas, et reste éternellement méchant, ou du moins qu'il vive tel qu'il est, le plus longtemps possible 2.