Rèp., I, ii, 360. — CHU
2. Gorgias, 480 E, 480 A. De même, dit Guyau (Irréligion de Vavenir, pp. 100-161), «au milieu d'une sorte d'hymne à la charité et au pardon détonne tout à coup cette phrase caractéristique de saint Paul : « Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger, car ce sont des charbons ardents que tu amoncelleras sur sa tète. » Ainsi le pardon apparent devient une vengeance raffinée, qui ne se remet à Dieu que pour être plus effrayante et qui, sous forme de
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Ainsi donc pardonner à son ennemi, c'est le perdre ; laisser ses crimes impunis, c'est le maintenir dans l'injustice. Platon a l'air de proscrire la vengeance ; en réalité, il substitue à la vengeance brutale qui torture le corps la vengeance raffinée qui veut la mort du pécheur, sa damnation. Il veut qu'on épargne ses ennemis pour mieux leur nuire, qu'on leur fasse du mal, mais sans qu'ils s'en doutent. Il n'est pas entièrement affranchi de la maxime de Simonide, et ses théories les plus généreuses recouvrent un fond d'inhumanité.
Le Stoïcisme a supprimé la division des hommes en amis et ennemis, mais pour y substituer celle des bons et des méchants. Tous les hommes sont naturellement amis, mais les bons sont particulièrement les amis des bons. Le sage n'a point d'ennemis. Il ne hait pas les méchants, parce qu'il est à l'abri de leurs coups. 11 dit avec Socrate : « Anytus et Mélitus peuvent me faire mourir, ils ne peuvent pas me nuire. » Il ne s'indigne pas contre eux, parce qu'ils sont nécessairement ce qu'ils sont. « Tel est l'ordre de la nature : des gens de cette sorte doivent de toute nécessité agir ainsi. Vouloir qu'il en soit autrement, c'est vouloir que la figue n'ait pas de suc. » Enfin il pardonne aux méchants, parce qu'ils se trompent : « Il n'y a point d'hommes volontairement méchants : c'est toujours malgré elle qu'une âme est privée de la vérité. » Le sage est donc exempt de haine : il oppose aux méchants la patience la bonté, la douceur *.
bienfaits, peut-être de baisers, « amoncelle » sur la tête d'autrui des flammes vengeresses. On allume le feu de l'enfer pour les autres avec sa propre charité. Cette note d'indélébile barbarie, ce retour offensif de l'instinct animal de vengeance » ne sont-ils pas bien significatifs 1 Si l'on veut que le texte de Platon soit ironique, l'ironie suppose du moins existants les sentiments qu'on raille et fait fond, si on peut dire, sur eux.
1. Ëpictète, Entr., I, xxxvui, xxix, Man., 43; Marc-Aurèle, IV, 6; VII. 43.
Mais l'absence de haine n'est pas l'amour et, quoique les Stoïciens posent en principe qu'il faut aimer tous les hommes, sans en excepter les méchants, on peut soutenir qu'ils n'accordent pas même aux méchants la justice. Qu'on en juge à la façon dont ils expliquent leur rôle et leur raison d'être dans le monde. Ils justifient le vice ,par des raisons providentielles. De ce que les dieux l'ont permis ils concluent qu'il a son utilité. Tout d'abord, « pris en lui-même, le vice ne nuit point au monde. » En outre, « nous concourons tous à l'accomplissement d'une seule et même œuvre ». Il n'y a pas jusqu'au vicieux, jusqu'au mécontent, qui ne contribue à l'ordre du monde, « car le monde avait besoin d'un tel homme ». Il tient parmi les êtres « le même rang que, dans la comédie, le vers plat et ridicule dont Chrysippe a parlé ». Voici le passage de Chrysippe auquel Marc-Aurèle fait allusion : « Comme les comédies ont quelquefois des vers ridicules et des plaisanteries, qui ne valent rien en elles-mêmes, et qui néanmoins ajoutent au charme de la poésie, ainsi le vice est certainement condamnable en lui-même, mais n'est pas inutile par rapport au reste des choses. » On reconnaît ici l'orgueil stoïcien : le vice sert à rehausser la vertu ; le sage se détache de la foule des méchants; il est la bande de pourpre dans la robe de laine l.
Ce n'est pas assez que les méchants soient immolés à la gloire des bons; ils le sont encore à leur vertu même. Ils exercent la patience du sage et accroissent son mérite, comme les monstres dans la nature font éclater le courage des héros. Qu'eût été Hercule sans le lion prodigieux, l'hydre, la biche, le sanglier et ces hommes iniques et cruels dont il purgea la terre ?
« Il se serait enveloppé dans sa couverture et y aurait dormi. Il n'aurait pas été Hercule... A quoi lui auraient servi ses
l.M.-A., VII, 55; VI, 42; Plutarque, Défense contre les Stoïciens.
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bras vigoureux et cette autre force, cette force d'âme et cette grandeur de courage, sans les dangers et la matière capable de l'éveiller et de l'exercer? » Les monstres se sont trouvés très propres « à exercer Hercule et à faire voir ce qu'il était». Le sage est un autre Hercule que retrempe et fortifie l'épreuve ; il s'écrie : « Envoie maintenant, ô Jupiter, les circonstances que tu voudras; car j'ai des ressources et des moyens donnés par toi-même pour tirer parti de tous les événements1. »
Parmi les circonstances favorables à la vertu du sage, il faut compter l'existence des méchants. Par exemple, celui qui m'injurie m'est aussi utile qu'à l'athlète le maître de gymnastique. Voire, plus est lourd le pilon que m'obligea soulever le maître de palestre, mieux cela vaut pour moi. De même, le profit que je retire des hommes est en raison de leur méchanceté !
Mon voisin est-il méchant? Il est méchant pour lui, mais il est bon pour moi. C'est là la baguette de Mercure. Touches-en ce que tu voudras et je le changerai en bien... Présente-moi les insultes et la condamnation au dernier supplice, tout cela tournera à notre profit2.
Pour le Stoïcisme, la vertu est une tension, un effort. Mais l'effort s'accroît par la résistance. La vertu du sage tirera donc parti des obstacles que rencontre sa volonté.
De l'obstacle qui se présente, dit Marc-Aurèle, il fait la matière même de son action. C'est. ainsi que le feu se rend maître de ce qui tombe dedans : une petite lampe en eût été éteinte, mais le feu resplendissant s'approprie bientôt les matières entassées, les consume, et par elles s'élève plus haut encore. Par exemple, la violence d'autrui tourne notre âme à la résignation et au calme ; la nature a donné comme antidote contre l'ingratitude la douceur, et telle autre vertu, contre tel autre vice3.