‹ L'amitié antiqueChapitre 152 sur 194 · Omnia gemens. De Tranq. anim., VII · texte numérisé non relu

Omnia gemens. De Tranq. anim., VII

La distinction de l'ami et du flatteur est un des lieux communs delà morale antique. Plutarque a écrit un traité sur ce sujet l. La flatterie, dit-il, donne l'illusion de l'amitié; elle en prend les dehors et l'apparence, elle en reproduit les traits. Elle serait trop aisée à connaître, si elle était toujours le contraire de l'amitié. Mais, de ce que le flatteur nous plaît, nous donne des éloges, de ce qu'il est obligeant, zélé, et qu'il entre dans tous nos sentiments, il ne s'ensuit pas que l'ami doive être déplaisant et rude, qu'il doive nous blâmer toujours, ne nous louer jamais, qu'il doive nous refuser ses services, contredire et blesser nos sentiments. Ce qui fait la force et le danger de la flatterie, c'est qu'elle sait imiter l'amitié, c'est qu'elle l'imite vraiment et à s'y méprendre, c'est qu'elle simule môme au besoin la franchise et la rudesse, comme ces cuisiniers habiles, qui relèvent, par des sauces amères ou piquantes, des plats trop sucrés. La flatterie, telle que Plutarque la conçoit, est un art : elle n'a rien à voir avec les flagorneries grossières des parasites ou des bouffons de comédie; il faut la prendre au sérieux et môme au tragique ; c'est une fourberie savante ; elle suppose, chez celui qui l'exerce, l'observation profonde du caractère et des mœurs des amis. Pour la démasquer et la combattre, il faut lutter avec elle d'ingéniosité et de ruse ; il faut pénétrer plus avant que le « maître flatteur », (6 zv/yixr^ xo'Xa!;) dans la connaissance de l'amitié. Ainsi Plutarque a usurpé sa réputation de bonhomie; il a l'ûme honnête, mais point naïve. Il défie la flatterie la plus habile de tromper sa clairvoyance.

Pour juger de la copie, il faut la comparer trait pour trait au modèle. Les traits distinctifs de l'amitié sont: la ressemblance des caractères et des goûts, — la franchise, —

1. Cf. Maxime de Tyr, Diss. XX. A quels signes on reconnaît le flatteur de l'ami.

l'empressement et le zèle à rendre service. Voyons comment la flatterie s'applique à reproduire ces traits, et en quoi elle y manque.

L'amitié se fonde sur la ressemblance desgoûts, des habitudes, des caractères (sptXîav... <5uoioracÔr( SiaOsa-'v ts xai epûaiv). Mais comment savoir si cette ressemblance est feinte ou réelle ? Tout d'abord, le flatteur n'a point de caractère propre, de volonté constante et suivie, de principe de conduite stable. Il n'a qu'un être d'emprunt : il est comme l'eau, prenant la forme du vase qui la contient. Dès lors, il aura autant de façons d'être que d'amis différents. S'il est avec un homme appliqué à l'étude, il se plonge dans les livres, porte une longue barbe, revêt le manteau du philosophe, et n'a à la bouche que les nombres, les triangles et les rectangles de Platon. S'il vit dans la compagnie d'un débauché, il envoie promener ses haillons, il tond sa barbe, il plaisante et raille les philosophes. C'est ainsi qu'à Syracuse, au temps de la faveur de Platon, la cour de Denys était pleine de poussière, parle grand nombre de ceux qui y traçaient des figures. Mais, le tyran s'étant dégoûté de l'étude, et plongé à nouveau dans les plaisirs, les courtisans, comme métamorphosés par Circé, redevinrent étrangers aux Muses. Pour prendre le flatteur en défaut, il sera Permis de lui tendre un piège, de feindre des sentiments qu'on n'a pas, et de louer, par exemple, tour à tour l'oisiveté et la vie active : si l'on a toujours, quoi qu'on dise ou qu'o n fasse, son approbation, on verra par là, qu'il n' « a point de personnalité » (f8ioç)i mais qu'il est un miroir, renvoyant aux autres leur image, ou une ombre, suivant le corps et répétant ses mouvements l.

De plus, le flatteur se perd par son zèle. L'ami n'imite pas en tout son ami ; il lui laisse ses défauts. Le flatteur, au contraire, s'efforcera de ressembler à son ami par les petits

1. Cf. Cicéron, De Amie, 25. Nam eum amiciiiœ vis sit in eo, ut unus quasi animus flat ex pluribus; qui id fieri potest, si ne in uno

ou les vilains côtés; il lui prendra ses travers, ses ridicules, ses défauts et ses vices. Il s'est trouvé des hommes pour imiter le dos voûté de Platon, le bégaiement d'Aristote. Le flatteur ne voudra ni bien voir ni bien entendre, si son ami a la vue basse ou l'oreille dure ; les flatteurs de Denys louchaient comme lui, faisaient mine de tomber les uns sur les autres, et laissaient à table échapper les assiettes. « Dans les choses qui ne dépendent pas de la volonté, mais du hasard », le flatteur veut encore ressembler à son ami; il veut être malheureux comme lui et de la même manière ; Plutarque conte l'histoire d'un mari, qui avait répudié sa femme et ne la voyait qu'en secret, parce que son ami avait répudié la sienne.

Mais ce que le flatteur imite par-dessus tout, ce sont les défauts ou les vices, comme la colère, la superstition, la dureté envers les esclaves, la défiance à l'égard des parents. Sa tactique (ff6<ptff|xoc) est de le céder à son ami, dans l'ordre des qualités, et de lui disputer le premier rang, en ce qui regarde les défauts. Ainsi il dira qu'il court vite, mais que son ami vole, qu'il monte bien à cheval, mais que son ami est un centaure. Si son ami est triste, lui est sombre; s'il est superstitieux, lui est fanatique.

Le langage ordinaire des flatteurs est l'éloge. Il n'use de la franchise que pour donner le change. L'éloge est suspect, lorsqu'il ne se relâche jamais. Il doit l'être encore, lorsqu'il s'adresse à notre personne et non à nos actes, lorsqu'il se produit seulement en notre présence. Il faut se défier même de l'éloge indirect, c'est-à-dire de ce-

quidern quoque unus animus erit, identique semper, sed varias, cornmutabilis, multiplex ? Quid enim polest esse tam flexibile, tam devium, quam animus ejus, qui ad alterius non modo sensum ac voluntatem. sed etiam vullum alque nutum convertilur ?

Maxime de Tyr remarque que « seul l'ami véritable a un caractère qui demeure semblable à lui-même : hôxr^ tpckou. »

lui qu'on nous adresse, en le mettant dans la bouche d'un autre, de l'éloge, déguisé sous forme de blâme à l'égard <le ceux qui ont des défauts ou des qualités, opposés aux nôtres, des hommages rendus à notre sagesse par une demande d'avis, des flatteries en action, comme celle qui consiste à céder sa place à un autre.

La franchise répugne naturellement au flatteur; il la redoute pour son compte. Celle qu'il se résigne à employer sonne le creux, comme la massue de l'acteur qui joue le rôle d'Hercule ; ou encore elle est molle et flasque, comme ces oreillers cédant sous le poids de la tête qu'ils devraient soutenir. Elle découvre les fautes légères et elle épargne les vices. Le flatteur reproche à son ami en termes très vifs de se loger mal, d'être négligé dans sa mise; mais il ne lui dit mot, s'il méprise ses parents, s'il néglige ses enfants et manque d'égards pour sa femme. Parfois même la franchise n'est qu'une forme déguisée de la flatterie. Ainsi, on reprochera à l'avare d'être prodigue, au prodigue d'être avare. La franchise du flatteur ressemble aux morsures des femmes amoureuses, qui ont l'air de faire mal, et qui réveillent la jouissance.

Le flatteur paraît disposé à rendre plus de services que l'ami. Il ne néglige pas les menus soins, les regards, les sourires, les serrements de main, les protestations d'amitié. Il veut qu'on dispose de lui à toute heure, en toute occasion. L'ami a moins de zèle ou un zèle plus discret. Le flatteur prodigue surloat les promesses, et ses promesses,, dirait Kant, sont catégoriques : « Parle, dis ce que tu veux, quoi que tu demandes, je le ferai. » Les promesses de l'ami, au contraire, sont hypothétiques; elles comportent cette réserve : « je ferai ce que tu me demandes, si j'en ai le pouvoir et si fen ai le droit. » Le flatteur ne se permet pas d'avoir une pensée personnelle. Gomme les lignes et les surfaces ne se meuvent pas par elles-mêmes, étant in-

corporelles et intelligibles, mais se meuvent en même temps que les corps qu'elles limitent, ainsi le flatteur ne parle pas, ne pense pas par lui-même, mais reproduit les paroles, les pensées de son ami. On reconnaît le flatteur, non seulement à son empressement à offrir ses services, mais à la nature des services qu'il rend et à la « manière de les rendre ».

Il en est de la bienveillance de l'ami, comme du principe vital chez l'animal ; elle est intérieure, cachée, et ne transparaît pas au dehors. L'ami laisse ignorer à son ami les services qu'il lui rend. Le flatteur, au contraire, s'agite, se démène, il court, il crie, il contracte le visage, il veut qu'on voie bien la peine qu'il se donne, il ne tarit pas sur ses démarches, sur son zèle. Enfin les services qu'il rend trahissent son caractère ; il se dérobe à toutes les charges, il accepte toutes les hontes. Il ne court pas de dangers, il ne dépensera pas d'argent, il est incapable de dévouement, et de sacrifices ; mais il aura de basses complaisances, il rendra des services secrets, il favorisera, par exemple, des amours coupables. Le flatteur, si habile qu'il soit, sent son faible : il n'affronte pas la comparaison avec les vrais amis, il s'efforce de tenir à l'écart ces rivaux dangereux, il s'en montre jaloux, il sème contre eux en secret des calomnies.

En résumé, la flatterie la plus ingénieuse peut toujours être mise en défaut; et l'amitié vraie, proclamée et reconnue. D'une manière générale, le choix des amis, selon les moralistes anciens, est réfléchi et grave; il s'entoure des précautions d'un bon sens judicieux, il s'inspire aussi de préoccupations élevées et se fonde sur la vertu; il témoigne enfin de ce rationalisme antique, qui n'exclut pas des affections la prudence, qui « philosophe, pour employer un mot d'Anstote, avec la passion », qui s'exagère même et aboutit à la sagesse méthodique, réglée, à la pédanterie vertueuse du bon Plutarque.

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