Cf. Guyau, Élude sur la philosophie d'Épictèle
3. Ubicumque homo est, beneficii locus est. Sénèque, De Vila beata.
i- KaXXiov 8 'tù notslv yt'Xouç ô6veiV>v, Elh. Nie, IX, ix.
cullés et les chagrins médiocres », une calme bienveillance, bonne « pour les rapports de tous les jours » et telle enfin qu'on se représente « l'amitié gracieuse et un peu banale d'Atticus l ». Au reste, il ne faudrait pas confondre l'amitié épicurienne en général, et l'amitié d'Épicure et de Métrodore. Autant l'amitié à deux peut être passionnée et ardente, autant l'amitié pour un grand nombre de personnes est nécessairement calme, froide, quelque peu détachée et indifférente.
En dernière analyse, la question du nombre des amis se ramène à celle du choix des amis. Il est clair qu'on aura d'autant moins d'amis qu'on exigera d'eux un plus grand nombre de qualités et des qualités plus hautes. Qui doit-on prendre pour amis ? C'est au fond ce qui importe. C'est aussi ce qui décide du nombre des amis possibles.
La question n'est pas simple : elle se pose au point de vue moral et au poiul de vue psychologique. Quelles qualités sommes-nous en droit d'exiger de nos amis? En fait, quelles qualités goûtons-nous en eux? Qu'est-ce qui les rend dignes d'être aimés? Qu'est-ce qui fait qu'on les aime? Le plus souvent on confond ces questions, parfois on les oppose; il convient de les distinguer.
Socrate indique à quelles conditions l'amitié est possible : on ne saurait se lier à un homme débauché, intempérant, querelleur, ingrat. Il parle de l'amitié en général. Platon, le premier, entrevoitque l'amitié n'est pas une, qu'elle est tantôt l'union des semblables, tantôt celle des contraires, et qu'ainsi il n'y a point de caractères qui s'appliquent à tous les amis. Aristote, à son tour, dit qu'on peut être guidé dans le choix des amis par des motifs divers : par l'intérêt, le plaisir ou la vertu. Cependant, il y a
1. Diogène Laehce, X, 9. — J. Denis, Théor. mor., I, pp. 283-284.
2!(j l'amitié antique
une amitié supérieure à toutes les autres : c'est celle des »ens de bien. Elle a tous les caractères des autres amitiés; elle est agréable et utile; elle est en outre la liaison la plus personnelle et la plus intime. On peut donc choisir d'autres amis que les gens de bien, on n'en peut choisirde meilleurs.
La vertu n'est, pour Socrate, que la condition de l'amitié; elle est, pour Aristote, un droit à l'affection. En tant que condition de l'amitié, la vertu peut être négative et médiocre; elle est, à vrai dire, l'absence de défauts déplaisants; en tant que raison de l'amitié, elle ne saurait être trop parfaite, elle est donc l'ensemble et la plénitude des qualités morales. Suivant Aristote, on doit préférer seulement les gens de bien pour amis; suivant les Stoïciens, on ne saurait avoir d'autres amis. Ainsi les raisons morales, qui d'abord ne font qu'intervenir dans le choix des amis, guident bientôt exclusivement ce choix, et deviennent de plus en plus rigoureuses et étroites. Parce qu'il n'est pas indifférent d'être bons pour devenir amis, on croit que la vertu suffit pour fonder l'amitié, ou importe plus que l'amitié même. Les préoccupations morales éloignent de la vérité psychologique. Epicure proteste contre cette thèse et montre que l'amitié n'est pas un devoir qu'on s'impose, mais un attrait auquel on cède; encore la présente-t-il en quelque sorte comme un devoir envers soi-même, et il ne voit pas que l'élan du cœur est comprimé par les calculs de l'intérêt aussi bien que par la poursuite du devoir.
Suivant des philosophes moins systématiques, comme Cicéron et Sénèque, il faut tenir compte, dans le choix des amis, non seulement des qualités morales, mais du caractère et de l'humeur des personnes. Les qualités morales, qui fixent ce choix, ont elles-mêmes trait à l'amitié, non à la vertu en général. Ainsi, suivant Cicéron, l'ami, que nous jugerons digne de notre confiance (fidus), aura un ca-
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ractère ferme, inaltérable (stabilis, consentiens), une humeur égale; il ne sera pas porté à accueillir ou à lancer légèrement des accusations malveillantes, il sera franc, ouvert, il saura commander à ses passions, il observera la justice, il respectera notre personne; mais, en outre, il devra nous plaire. « Le charme de la conversation, et celui de la personne, c'est là le grand assaisonnement de l'amitié » l. L'amitié ne s'accommode point de l'humeur grave et austère ; il y faut l'aisance et la grâce. Pour notre sûreté, nous ne devons nous lier qu'avec des gens de bien ; mais, pour notre plaisir, nous devons chercher des amis qui joignent aux qualités solides les qualités aimables.
Sénèque considère l'amitié comme une union en vue du bien. Il remarque pourtant qu'elle exige des qualités qui n'ont rien à voir avec la vertu, ou du moins qui n'ont pas avec elle des rapports directs, comme la bonne humeur. Un mélancolique, « qui se plaint de tout2 » et sans raison, serait un compagnon peu enviable, eùt-il de l'honneur et de la bonté.
En résumé, ce qui rend difficile le choix des amis, c'est qu'on exige d'eux des qualités d'ordre différent et dont la réunion indispensable est toujours fortuite. Ce sont des qualités charmantes, comme la douceur du caractère, et des qualités morales, comme la loyauté et l'honneur. Sans les premières, il n'y a point d'amitié, et sans les secondes, l'amitié n'est point sûre. Il est difficile de ne pas faire prévaloir les unes sur les autres, de ne pas sacrifier en amitié la sécurité à l'agrément, ou le contraire. Enfin il est possible de se méprendre, soit sur le mérite des amis, soit sur leurs qualités aimables. On peut confondre l'ami avec celui qui se donne pour tel, ou le flatteur.
1. Suavitas qusedam sermonum atque morum, haudquaquam médiocre condimentum ainicilise. De Amie., 18.