Cicébon, De Amie
à qui montrera le plus de zèle et d'affection : « Dans cette émulation, il n'y a ni récriminations, ni disputes : on n'est point mécontent de ce qui aime et fait du bien, mais si Ton a soi-même le cœur délicat, on répond en faisant du bien à son tour, et celui des deux, qui se trouve comme en avance, étant maître de l'objet de ses vœux, ne saurait adresser de reproches à son ami, vu que chacun d'eux aspire au bien. » Dans les amitiés fondées sur le plaisir, ou « l'on obtient des deux côtés ce qu'on désire », ou, si la vie commune cesse d'être agréable, on se sépare. « Ce serait chose manifestement ridicule de reprocher à un ami de n'avoir plus de charme, quand il n'y a qu'à ne plus vivre ensemble. » Il en est tout autrement de l'amitié intéressée. « Comme on n'a de mutuels rapports qu'en vue du profit espéré, on demande toujours davantage et on croit toujours avoir moins qu'on ne doit avoir, et l'on se plaint de n'obtenir jamais autant qu'on demande, encore qu'on y ait droit; les bienfaits, si grands qu'ils soient, ne peuvent suffire aux désirs de ceux qui les reçoivent. » L'amitié intéressée est donc toujours grosse de querelles : c'est pourquoi elle ne dure point et, tant qu'elle dure, elle n'offre ni sécurité ni confiance l.
Aristote, traitant de la rupture des amitiés, a surtout ou uniquement en vue l'amitié intéressée. La rupture d'une telle amitié est sans doute la plus ordinaire et la plus fréquente, mais elle est aussi la moins regrettable. Pourquoi donc est-elle néanmoins la seule qu'Aristote étudie ? C'est qu'elle est la seule qui puisse être évitée. On peut en effet régler des intérêts, les mettre d'accord; mais on ne ranime pas des sentiments éteints, on ne ressuscite pas le charme d'une amitié évanouie. Il n'y a qu'à constater et à déplorer la fin des amitiés qui se fondent sur le plaisir; cette fin est naturelle et fatale. Il est logique de se quitter
l. Elh. Nie, VIII, xiii.
quand on ne s'aime plus, et les séparations inévitables doivent s'accomplir d'elles-mêmes sans récriminations injustes ni regrets superflus. Aristote oublie que les amis ne cessent pas en même temps de s'aimer. Il est ridicule sans doute, quoique assez ordinaire, d'en vouloir à ceux que nous n'aimons plus de ne plus nous aimer; mais n'avons-nous pas le droit de nous plaindre des amis qui nous quittent, quand nous restons fidèles? Les récriminations alors, il est vrai, restent sans effet, mais n'en sont pas moins fondées.
On a reproché à Aristote d'envisager avec tant de sérénité les ruptures nécessaires. On peut voir là un trait de la sagesse grecque, ennemie des déclamations vaines. Mais il faut remarquer plutôt qu'Aristote traite ici, non de la rupture des amitiés en général, mais des ruptures provenant d'une mésintelligence qui peut être dissipée. La rupture des amitiés peut être un malheur ou une faute. Elle peut, être déterminée par les circonstances, comme l'absence prolongée, un défaut d'humeur, la mélancolie ou le chagrin l, et enfin l'involontaireidétachement à l'égard des personnes et des choses qu'on a trop aimées. On ne peut rien alors pour l'empêcher; on n'en parlera donc que pour mémoire. Mais d'autres fois les brouilles arrivent par notre faute, sont l'effet d'un malentendu : il manque aux amis, pour rester tels, de connaître leurs devoirs, leurs droits, et de se respecter mutuellement. Il faut alors faire appel à leur bonne volonté, éclairer leur conscience. C'est proprement la mésintelligence qui amène la rupture, non la rupture elle-même, qu'Aristote étudie et s'efforce de prévenir.
Cette mésintelligence se produit surtout, sinon exclusivement, dans les amitiés imparfaites, comme l'amitié fondée sur l'intérêt ou le plaisir, et l'amitié entre supérieur