‹ L'amitié antiqueChapitre 155 sur 194 · Eth. Nie, VIII, v · texte numérisé non relu

Eth. Nie, VIII, v

Dugas. Amitié. 15

et inférieur. L'amitié intéressée est à la fois un échange de services matériels et un accord des volontés, et a ainsi un double caractère : légal et moral. Il est déjà difficile de concilier les intérêts, il le sera bien plus de mettre d'accord l'intérêt et le sentiment. Dans l'amitié intéressée, on peut distinguer un attachement aux choses, aux intérêts matériels et un attachement personnel. Ces deux attachements entrent en conflit : l'un fait tort à l'autre. De même aussi, dans l'amour, l'amant poursuit son plaisir, l'aimé, son intérêt; où il ne devrait y avoir qu'un même sentiment, il y en a deux, et contraires. La mésintelligence provient donc toujours d'une lutte d'intérêts, ou de la lutte des intérêts et des sentiments.

Étudions en particulier l'amitié intéressée. Elle suppose entre les amis des engagements réciproques, un contrat bilatéral, écrit ou tacite. La mésintelligence éclate, quand les conditions du contrat amical sont mal posées ou mal comprises; elle est surtout fréquente dans l'amitié morale: en effet, un contrat écrit est net et formel, tandis qu'on ne connaît pas toujours la nature et la portée des engagements tacites, et qu'on les interprète diversement. Faire cesser l'équivoque, dissiper les malentendus, donner au contrat tout son sens et son vrai sens, telle est la tâche qu'entreprend Aristote. « Il faut savoir, dit-il, dès le commencement, envers qui et à quoi on s'engage, pour voir si, dans ces termes, on accepte ou non de rester amis l. » Il ne suffit pas de connaître et d'accepter loyalement les conditions du contrat, il faut encore fidèlement s'y tenir. « Ce qui cause le plus de contestations, c'est qu'en exécutant le contrat, on ne l'entend plus dans le même sens qu'au moment où on l'a fait 2. » Deux causes générales

1. Ev àpxj) 3'ântaxerriov uç'ou eùîfY"*^01' xal ÉVtTÎvi, ok<oç sVi TOi/rot; &îto[i.£VT) 7] [xt]. Eth. Nie, VIII, xiii.

2. r/yvETai toc £Y*MîxaTa {AaXtaO'otav M x*tà TT)v aùtr^v auvaXXaÇwai xaï BtaXiJiovTai... où-^ ôjaoîoî 8a TJvaXXaSja; /.aï BiaXuojievoç i^xaXiau. Ibid.

expliquent donc la rupture des amitiés : l'obscurité et le vague du contrat passé entre les amis, l'ignorance où ils sont de ses vrais termes, et le changement qui se fait en leur âme, la baisse que subit leur affection, dans l'intervalle qui sépare la formation du contrat de son exécution. En d'autres termes, ou l'on ne sait pas d'abord sur quelles bases l'amitié s'établit, ou l'on ne peut la maintenir sur les bases où elle s'est établie.

On fera rentrer dans ces lois toutes les contestations :

i° Des différends s'élèvent, quand les clauses du contrat sont mal définies. Ainsi, on est traité par quelqu'un en ami; on reçoit de lui un don, on croit le tenir de sa générosité; en réalité, il entend faire une avance ou un prêt. Il se plaindra donc s'il ne recueille pas autant ou plus qu'il n'a donné. Ici, l'un des amis ignore les clauses du traité.

Ailleurs, chacun les entend à sa manière. Par exemple, si l'un des amis est supérieur à l'autre, s'il a plus de mérite, s'il rend plus de services, il croira devoir être mieux traité. L'autre fera le raisonnement inverse : il dira que celui qui a plus de besoins doit obtenir davantage. Tous les deux ont raison, et on peut les mettre d'accord. Le premier doit obtenir plus d'honneur, le second, plus de profit : ainsi [entre eux se rétablit l'équilibre; les services de l'un ont pour équivalent les hommages de l'autre.

Mais l'inégalité qui existe entre les amis ne comporte pas toujours une compensation. L'amant se plaint qu'on ne réponde pas par l'amour à son excès d'amour, l'aimé, qu'on lui promette tout, sans rien tenir. Entre le plaisir de l'un et l'intérêt de l'autre, il n'y a pas de commune mesure, et leur querelle ne peut finir.

Enfin la mésintelligence provient de ce que les clauses du contrat amical ne sont pas au gré des deux contractants. Ainsi on serait mal venu à dire au cilhariste réclamant son salaire : « Le plaisir que je vous fais, en vous écoutant, paie celui que vous me faites. »

2° La mésintelligence a pour cause un changement survenu dans les sentiments des amis. Ainsi, on se pose d'abord en ami, puis en créancier. Au premier moment, on n'écoute que son cœur, on est généreux, ou donne sans compter; puis on réfléchit, on se ravise, et si on ne rentre pas dans ses avances, on éprouve du désappointement, du dépit; le premier mouvement, en effet, va toujours au beau, mais le second, à l'utile. Ici l'on s'abuse donc sur ses propres sentiments.

L'on se méprend aussi sur les sentiments d'autrui. Cela arrive de deux manières : ou l'on croit être aimé pour son caractère, quand on est aimé par intérêt, sans qu'on puisse s'en prendre qu'à soi-même de cette erreur passagère, ou l'on est dupe de protestations, non suivies d'effets. Dans tous les cas, il ne faut pas bénéficier d'une erreur : « Il ne faut pas, dit Aristote, traiter un homme en ami contre son gré1. » On ne doit pas recevoir un bienfait d'un homme intéressé; l'argent reçu, on ne doit point le garder.

Entre deux partis, il faut prendre le plus généreux; c'est la règle constante d'Aristote. Ainsi, il est difficile d'évaluer un bienfait : celui qui le rend le surfait, celui qui le reçoit le rabaisse. Puisqu'il ne s'agit ici que d'intérêt, il semble que le profit de l'obligé doit être la mesure et qu'on doit rendre exactement ce qu'on a reçu. Toutefois, on accordera quelque chose à l'amitié et on devra rendre « autant qu'on a reçu et même davantage 2 ». Pour apprécier exactement le bienfait, l'obligé devra l'estimer au prix qu'il y attachait, avant de le recevoir, non celui qu'il y attache, après l'avoir reçu 3. En effet, les choses ardemment désirées ne procurent parfois qu'une jouissance médiocre. Toutes les questions d'intérêt relèvent ainsi de l'équité, et non de la simple justice. S'agit-il de fixer les salaires? Ou le service

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