De Amie, xxiv-v
Dugas. Amitié. 1G
très. Il évitera aussi la raillerie et les injures. La franchise ne doit pas être offensante et brutale; elle ne doit pas non plus être satirique et cruelle. Les poètes comiques, qui attaquent les mœurs avec une grande liberté de langage, ne les réforment point; ils gâtent par leurs plaisanteries la leçon qu'ils donnent; leur réputation de malignité nuit à leur crédit. Enfin, pour avoir le droit de blâmer les autres, il faut être soi-même exempt de blâme, à moins que, par l'aveu de ses fautes, on ne témoigne clairement à ses amis qu'on veut leur épargner d'en commettre de semblables. Mais il est odieux de se prévaloir de sa vertu et d'accabler les autres de sa supériorité morale.
Les amis, à l'égard desquels on peut user de franchise, sont ceux qui sont présentement heureux et que la prospéritéenivre. Ilestinutile éternel de faire sentir leurs fautes à ceux qui les expient. Ainsi il était sage d'avertir Crésus, en pleine gloire, qu'un homme ne peut être proclamé heureux avant sa mort; mais il ne fallait pas accabler de reproches Persée, vaincu et exilé.
La franchise doit être opportune. Non seulement il faut qu'elle soit justifiée par le caractère de ceux qui l'emploient et la condition de ceux à qui elle adresse, mais encore elle doit choisir son moment et recevoir une forme appropriée aux circonstances.
Ainsi, à table, dans la joie des festins, la franchise paraîtrait maussade et chagrine. C'est insulter au dieu de Lydie, qui chasse les soucis, que de prononcer des paroles qui assombrissent les fronts et contractent les visages. Le vin dispose les âmes à la colère ; l'homme ivre est blessé par la franchise. Il y a lâcheté aussi à ne se montrer franc que sous l'influence de l'ivresse. Il faut user de ménagements, ne pas blâmer quelqu'un devant témoins, ne pas reprendre un mari devant sa femme, un père devant ses enfants, un maître devant ses disciples. L'amour-propre blessé s'entête dans la faute; les reproches qu'on montre de la repu-
gnance à nous adresser sont ceux qui nous causent le plus de confusion. Il y a donc des circonstances où la franchise est déplacée. Celles où elle est de mise sont rares et doivent être épiées et saisies. On profitera du moment où un homme est accablé par les reproches des autres, on prendra sa défense, on lui rendra confiance en lui-même, mais on l'avertira de surveiller sa conduite, pour ne pas donner prise aux accusations de ses ennemis. On adoucira le blâme par l'éloge; on évitera les comparaisons désobligeantes; au lieu d'opposer un homme à d'autres qui valent mieux (pie lui, on l'opposera à lui-même; on le fera rougir de ses fautes, en lui rappelant ses belles actions. On lui dira : « ce que tu fais est indigne de toi. » On cherchera une excuse aux fautes qu'on dénonce. Au lieu de les flétrir, on s'appliquera à les atténuer. On dira : « Tu n'as pas réfléchi », plutôt que : « tu as été injuste; — N'entre pas en lutte avec ton frère » plutôt que : « Ne sois pas jaloux de ton frère. » Il est une forme élégante de reproche : c'est le reproche indirect. Ammonius, ayant appris que quelquesuns de ses disciples avaient pris part à un dîner trop somptueux, fit battre devant eux son esclave, qui ne s'accommodait pas d'une nourriture assaisonnée au vinaigre; puis, par un simple regard jeté aux coupables, il leur fit comprendre leur faute.
Enfin il faut tenir compte, non seulement de la forme, sous laquelle les reproches doivent être présentés, mais de ce qui en fait le fond. Il est des fautes qu'on doit laisser passer ; les reproches sont comme ces remèdes qui perdraient leur vertu, si on en usait en toute occasion. Il faut distinguer aussi les fautes commises et celles qui restent à commettre. Aux secondes seules on peut opposer une sévérité entière. La possibilité d'empêcher le mal autorise et encourage la franchise.
La franchise, considérée en elle-même, est toujours pénible à ceux auxquels elle s'adresse. On fera donc comme
les médecins, qui ne se contentent pas de couper la partie malade, mais qui soignent l'endroit où le fer a passé, ou comme les statuaires, qui polissent le marbre qu'ils ont taillé. On ne quittera point celui qu'on a accablé de reproches sans le consoler et sans lui faire entendre des paroles d'affection.
En résumé, la franchise est la marque distinctive et le privilège des amis. Les amis seuls ont le droit de tout dire, parce qu'ils savent l'art de tout dire. Ils sont sincères et restent bienveillants. Ils se sauvent où d'autres se perdraient. Ils confirment leur amitié par ce qui devrait la détruire.
L'amitié crée des devoirs spéciaux : devoirs de confiance et de franchise. De quel principe se déduisent ces devoirs ? En quoi nos amis diffèrent-ils pournousdesautreshommes? Que sont-ils par rapport aux autres et par rapport à nous? En quoi consistent les égards, le traitement de faveur qui leur sont dus? En d'autres termes, comment l'amitié se concilie-t-elle avec la justice et avec l'amour-propre ?
Par définition, notre ami est celui que nous distinguons de tous les autres, et que nous ne distinguons pas de nousmêmes. Mais cette formule est vague ; il faut la décomposer, en discuter les termes et en préciser le sens.
Voyons d'abord ce que notre ami doit être par rapport à nous, si nous devons l'aimer comme nous-mêmes, ou plus que nous-mêmes.
L'opinion courante est que notre ami ne fait qu'un avec nous, et ainsi ne doit pas être traité autrement que nousmêmes. En grec cpt'Xoç signifiait « mien » avant de signifier « ami », ce qui est « mien » m'étant naturellement « cher », et ce qui m'est « cher » étant ce que je considère comme « mien ». Platon donne aussi pour synonyme au mot fCkoç
le mot obcEÏo; l. L'ami est universellement défini un autre moi-même, aAÀoç zyu. Les amis sont considérés comme ne formant qu'une seule âme, pua ^x^. Ils n'ont rien en propre, ni leurs personnes, ni leurs biens : xoiva toc twv tpîXuv. Dès lors l'amitié consiste à traiter exactement son ami comme soi-même.
Une formule heureuse met ou parait mettre tous les hommes d'accord. La sagesse populaire ayant défini l'ami un aXXoç lyoj, tous les philosophes s'emparent de cette définition. Epicure par exemple se croit fondé à dire : « Il n'y a d'amilié que si l'on aime ses amis comme soi-même2 », car, l'ami étant un autre soi-même, se dévouer à son ami, ce n'est pas renoncer à soi. D'autre part, on peut dire que ne pas préférer son intérêt à celui de son ami, c'est déjà s'oublier soi-même. C'est la gloire de l'amitié de nous détacher de notre intérêt personnel, ou de faire que nous ne nous distinguons plus bien de notre ami, ni son intérêt du nôtre. On sait d'ailleurs que des formules identiques peuvent être interprétées en des sens différents. Traiter ses amis comme soi-même, cela veut dire, dans la langue d'Épicure, leur être utile, leur complaire, et, dans celle du Portique, s'intéresser à leur vertu, les exhorter au bien, les instruire, sans avoir pour eux ni complaisance ni faiblesse. Il y a, comme dit Aristote, plusieurs façons de s'aimer soi-même ; il y en aura donc aussi plusieurs d'aimer son ami.
La maxime : « Traite ton ami comme toi-même », est vague. C'est pourquoi tous les systèmes s'en accommodent, et c'est pourquoi aucun ne s'en montre satisfait. On la corrige, et on la dépasse. Ici apparaît un côté curieux de la casuistique : elle est la contre-partie de la morale; ainsi à une morale utilitaire répond une casuistique altruiste. On