‹ L'amitié antiqueChapitre 194 sur 194 · Simplicius, Commentaire du Manuel d'Épictète, ch. xxx · texte numérisé non relu

Simplicius, Commentaire du Manuel d'Épictète, ch. xxx

la forme ou de la nature de notre amitié. L'amitié est si impérieusement réglée par la raison, que parfois elle prend les dehors de l'indifférence et delà haine, et se traduit par une dureté et une froideur voulue (l'amitié stoïcienne). Par là, on voit que le mot amitié est équivoque : il désigne une relation entre des personnes et un sentiment. Cette relation est soumise à des lois morales, que parfois contredisent les lois de la passion. De là naît la casuistique.

Les casuistes plaident tour à tour la cause du sentiment et de la raison. L'amitié ne doit pas être comprimée par une raison étroite; elle doit être encore moins une passion déchaînée et aveugle. La casuistique, qui résout, avec un art ingénieux et souvent profond, le conflit de l'idéal et des mœurs, résume les leçons de l'expérience; elle représente, par malheur, la sagesse tardive de l'âge mûr ; elle prétend d'ordinaire régler les sentiments, quand la source des sentiments est tarie. Elle n'en offre pas moins un grand intérêt, comme expression de la réflexion morale. Elle nous donne encore une leçon indirecte : elle nous apprend comment le sentiment de l'amitié peut se perdre ou s'affaiblir, soit qu'il entre en conflit avec la morale régnante, soit qu'il s'inspire d'une morale étroite et rigoriste.

On vient de suivre l'évolution, en quelque sorte logique, du sentiment de l'amitié. A ne la considérer que comme fait historique, l'amitié décline et meurt avec le monde antique. Ainsi, c'est à peine si les moralistes modernes mentionnent les devoirs de l'amitié ; dans l'antiquité, l'étude de ces devoirs faisait le fond de la morale sociale. Les poètes anciens aussi ont chanté plus souvent l'amitié que l'amour. Les sentiments ont besoin, pour vivre, d'un milieu moral : leur prestige sur l'imagination, leur empire sur les âmes, leur intérêt philosophique s'expliquent, en dernière analyse, par leur adaptation aux besoins et aux mœurs d'un temps.

Dans la Grèce héroïque et guerrière, l'amitié s'établit

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entre compagnons d'armes ; dans la Grèce pacifique, entre les compagnons d'études et de loisirs. Vienne à disparaître la vie commune des camps, des gymnases et des écoles, l'amitié perd à la fois ses conditions d'existence et sa raison d'être. D'autres sociétés naissent, d'autres sentiments la remplacent. Le trait caractéristique des mœurs grecques est la vie en plein air : sub dio ; les hommes se rencontrant à toute heure, sur l'agora, dans les gymnases, sous les portiques, l'amitié naît de ce contact incessant, de cette intimité au grand jour.

Notre vie sédentaire et retirée, nos occupations absorbantes, nos maisons closes sont bien moins favorables à la formation et au progrès des amitiés. La différence des mœurs antiques d'avec les nôtres ne tient pas seulement à ces circonstances accidentelles et extérieures ; elle a des causes plus profondes.

Gomme notre vie est devenue plus complexe, notre âme s'est élargie : elle s'est ouverte à l'amour, aux passions impersonnelles. Le Stoïcien, par zèle pour l'humanité, s'interdit déjà l'amitié au sens étroit du mot : il ne la goûte plus, du moins sans arrière-pensée, sans scrupule ni sans remords. De même, quand l'amour ne relève plus seulelement du tempérament et des sens, mais de l'âme toute entière, et quand il apparaît en outre comme un engagement sacré, non seulement il ne peut être refoulé par l'amitié, mais c'est à peine s'il nous laisse le loisir et le goût de cultiver l'amitié.

Ainsi, il ne faudrait pas trop regretter la perte de l'amitié antique. En fait, ceux des modernes qui nous l'ont rendue, Montaigne, La Fontaine, ne se sont-ils pias trouvés être des Epicuriens aimables et légers, sans chaleur de cœur,, d'un tempérament étrangement réfractaire aux affections naturelles, à l'amour conjugal, paternel, incapables de passions élevées, politique, religieuse? L'amitié antique serait donc l'équivalent unique de toutes les pas-

sions qui sollicitent l'âme moderne : lui rendre aujourd'hui la place exclusive ou prépondérante, qu'elle occupe dans les mœurs antiques, ce serait renier les conquêtes que nous avons faites dans l'ordre du sentiment.

Au reste, l'amitié antique n'a pas disparu tout entière. Au sens large, elle est ce sentiment ou cette vertu, dont les noms changent, dont la tradition demeure et qu'on appelle, suivant les temps, charité ou fraternité. Au sens étroit, l'amitié subsiste encore ; mais elle a cessé d'être le besoin particulier d'une époque, elle est cultivée pour elle-même, pour le charme qui lui est propre. Par suite, elle est devenue exceptionnelle et rare. Il est des cœurs que n'épuisent pas les affections ordinaires, ce sont ceux qui ont gardé le culte de l'amitié. L'amitié est le signe de la distinction morale, elle est la passion des âmes nobles et délicates, celle d'un Michelet, d'un Renan. Elle a donc perdu en extension, elle a gagné en qualité. Dans l'ordre des sentiments, une seule évolution peut se produire : leur fonction sociale se transforme ou disparait, mais leurs qualités morales se maintiennent et se développent. L'amitié est aujourd'hui socialement à peu près sans emploi; mais elle a gardé moralement tout son prix, elle est restée chère aux âmes les plus nobles, et elle est autant ou plus que jamais délicate, confiante, généreuse et dévouée.

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