CHAPITRE PREMIER
Les Anciens donnaient au mot « amitié » l'extension que nous donnons au mot « amour ». Ils disaient : l'amitié paternelle, familiale, l'amitié amoureuse (tpiXia IpwTix^) ; toute affection entre les personnes, large ou étroite, banale et froide, comme la philanthropie, ou personnelle et intime, comme l'amitié proprement dite (cpiXla Ixaipix^) était, pour eux, de l'amitié l.
Si l'amitié est prise pour type de toutes les affections, c'est qu'elle est, dans les mœurs delà Grèce, l'affection la plus forte et la plus développée; elle éclipse l'amour, elle a des racines plus profondes que les sentiments de famille; elle est l'affection héroïque, chantée par les poètes. Les sentiments ont leur destinée historique; l'amitié est, dans le monde antique, ce qu'est l'amour dans le monde cheva-
1. Le mot « amitié », pris comme synonyme d'affection, se retrouve encore dans notre langue, particulièrement chez les classiques. Ex: Malhkrbe {Stances à du Perler) «... les tristes discours, que te met en l'esprit Yamitié paternelle... » Cf. Racine, « l'amitié, ajfecllon paternelle ou filiale », Iphlgénie, v. 1452; Athalie, v. 717, etc.
Dugas. Amitié. 1
leresque et chrétien, la passion exclusive ou dominante. Elle est le centre de la vie morale; môme, par une illusion d'optique psychologique, elle apparaît comme la loi du monde physique, la force qui réunit les éléments; Empédocle l'érigé en principe cosmique.
Cependant, lorsque les sentiments, d'abord réduits à l'état d'instincts confus, furent soumis à la réflexion et à l'analyse, l'amitié fut mieux définie ; on saisit ses caractères propres, on ne vit plus en elle qu'un sentiment particulier de l'âme humaine, distinct par exemple de l'amour et de la philanthropie.
Nous étudierons les diverses conceptions de l'amitié dans le monde antique. Nous verrons combien la conception primitive, celle qui englobe sous le nom d'amitié tous les sentiments, a pesé longtemps sur l'esprit des Grecs et au prix de quels efforts l'analyse philosophique a dégagé l'idée, aujourd'hui courante, de l'amitié proprement dite, affection originale et distincte.
L'amitié, phénomène psycholo(ji(jiie , non physique.
La première forme sous laquelle se présente le problème de l'amitié est la plus éloignée du sens commun, la moins simple, la moins naturelle : l'amitié est conçue comme un principe universel, d'ailleurs vague, de nature ambiguë, aussi bien matériel que moral, qui expliquerait également les combinaisons de la matière, l'origine des sociétés et les simples relations d'affection entre les individus. Il en est du problème de l'amitié comme de tous les autres; il s'égare dans la métaphysique avant de trouver sa voie, d'entrer dans la phase psychologique ou morale. L'esprit humain débute toujours par les théories ambitieuses et mal fondées, par les hypothèses compliquées et étranges.
Mais il n'y a pas lieu de s'y arrêter. Nous ne citerons
donc que pour mémoire les vues d'Empédoele sur l'Amitié, force cosmique, principe de l'affinité des éléments, de l'union des semblables. Aussi bien sont-elles de bonne heure appréciées à leur valeur; Platon, Aristote les jugent chimériques, sans objet. Ils condamnent le point de vue des physiciens. Ceux qui disent que le semblable est l'ami du semblable entendent parler « de la nature et de l'univers »; ils ont peut-être raison, peut-être à moitié, peutêtre tout à fait raison, « mais nous, nous ne les comprenons pas l ». L'amitié, dit Socrate, pour nous n'a pas de sens, entendue des éléments; elle ne saurait exister qu'entre les personnes. Aristote fait de même, au début de son étude sur l'amitié, cette importante déclaration : « Laissons de côté toutes les questions physiques, elles sont étrangères à notre étude; mais examinons toutes celles qui se rapportent à l'homme et qui tendent à rendre compte de son moral et de ses passions 2. »
Même on ne devrait pas faire mention des théories physiques de l'amitié, si ces théories n'avaient un fondement psychologique et ne méritaient à ce titre d'être examinées et discutées et si de plus elles ne se donnaient comme une explication matérialiste de l'amitié, qu'il convient d'écarter comme fausse et illusoire.
Par là même qu'elle s'érige en principe universel, l'amitié ne peut être que vague. Quand elle explique tout, elle nes'expliqueplus elle-même. Les définitions qu'on en donne sont incertaines, diverses. Ainsi elle est, pour Empôdocle, l'union dessemblables, pour Heraclite, celle des contraires. Il suffirait, à la rigueur, pour réfuter les physiciens, de montrer qu'ils se contredisent. Mais Platon et Aristote ne se contentent pas de cette réfutation sommaire et qui pourrait être injuste. Ils veulent bien discuter la thèse