PREMIÈRE PARTIE
SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE
Si l'étude de la Mémoire a été bien souvent tentée, au point de vue de sa psychologie comme au point de vue de sa pathologie, par contre aucun travail d'ensemble n'a été publié sur la Séméiologie et la Médecine légale des Amnésies. C'est une importante lacune à combler.
Les troubles de la mémoire, dans leurs formes si diversifiées, constituent un sujet des plus attachants. L'analyse déjà minutieuse et précise qu'on en peut faire aujourd'hui est devenue véritablement fructueuse du jour où le philosophe et le médecin se sont communiqué les résultats de leur enquête respective, après s'être établis sur le seul terrain de rencontre où ils pouvaient être utiles l'un à l'autre : l'observation des faits.
On est tombé d'accord sur ce point, à savoir
que c'était une erreur, de considérer la mémoire comme une faculté une et indivisible. Il y a, non pas une mémoire mais des mémoires, et quand on se borne à énoncer le mot « mémoire », il doit être sous-entendu que ce n'est là qu'un terme générique servant à désigner tout un ensemble d'opérations mnésiques souvent assez dissemblables d'ailleurs.
Faire acte de mémoire, c'est à la fois vivre sur le passé et sur le présent, car c'est d'une part revivre ce passé, et c'est enregistrer d'autre part ce présent de telle manière que celui-ci serve à son tour à des reviviscences dans l'avenir. Soit que les images rétrospectives, lui fassent défaut, soit qu'il n'inscrive plus, dans le registre des souvenirs, les expériences sensorielles actuelles, l'individu a une variété de cécité mnésique. Il a perdu les impressions d'autrefois, ou bien ce qui l'impressionne présentement lui échappe sans se fixer.
Or, quelle situation peut être plus digne de solliciter l'attention du médecin que celle de cet homme dépourvu de la faculté de se souvenir d'hier, et de tirer profit de l'expérience d'aujourd'hui sous forme d'un souvenir qui serait à exploiter demain ?
Si cliniquement le cas est digne d'intérêt, médicolégalement le fait grandit encore et nous place devant des problèmes parfois bien déconcertants.
Savage, Calmeil, Falret, Voisin, Legrand du Saulle, Ribot, Janet, Rouillard, Pitres, Sollier, et d'autres encore ont proposé différentes classifications des
amnésies. Ce n'est pas ici le lieu de les reproduire. Contentons-nous de rappeler qu'on peut les grouper de la façon suivante :
a. Classifications psychologiques ;
b. Classifications étiologiques ;
c. Classifications cliniques;
d. Classifications anatomo-pathologiques.
Les classifications psychologiques sont très élégantes, mais elles ne sont guère utilisables au point de vue pratique. Est-il toujours possible par exemple d'affirmer au lit du malade qu'une amnésie est une amnésie de conservation ou de reproduction ?
Les classifications étiologiques ne sont pas beaucoup plus pratiques pour le clinicien et l'expert. Sans doute, la notion de cause commande le diagnostic, le pronostic et le traitement, mais cette notion sépare des amnésies cliniquement identiques et comme telle ne peut servir de base à la séméiologie.
Des classifications anatomo-pathologiques, il est à peine besoin de se préoccuper. Outre qu'elles ne répondent pas au but séméiologique, elles nous paraissent singulièrement téméraires, dans l'état actuel de la science.
Seule, une classification clinique pourrait répondre à l'esprit d'un travail pratique. La forme que revêt une amnésie peut toujours être constatée. En nous engageant sur un tel terrain nous ne risquerons pas de nous perdre dans des théories incertaines, et nous nous placerons dans les conditions mêmes du praticien prenant contact avec son malade.
Mais à l'heure actuelle, une classification des amnésies est-elle vraiment possible ? On peut en douter. Il est utile cependant, pour la clarté de l'étude, d'établir des groupements devant servir de base à certaines divisions fondamentales dont il sera question plus loin.
En effet, il est difficile de pénétrer dans le domaine si vaste de la médecine légale des amnésies sans être au moins muni d'une carte d'orientation. Celle-ci est indispensable à l'expert quand il s'agit de préciser ses constatations, d'ordonner son argumentation et de poser ses conclusions aussi bien en matière de capacité civile que sous le rapport de la responsabilité pénale.
A défaut d'une classification, qu'on peut considérer comme prématurée en l'état actuel de nos connaissances, il convient d'avoir recours à une nomenclature séméiologique, qui peut être établie, semble-t-il, sur les éléments suivants :
1° La pathogénie ;
2° Le degré;
3° La durée ;
4° \J évolution ;
5° La localisation chronologique ;
6° Les attributs constitutifs de la mémoire;
A l'aide de ces six éléments, il est possible de former des groupements logiques et de s'orienter à travers les complexités symptomatologiques des différentes amnésies.
A. Pathogénie. — L'index classificateur fourni par la nature pathogénique conduit bien vite à une distinction précieuse, voire même fondamentale, et, en le prenant pour guide, on doit reconnaître :
\° Des amnésies fonctionnelles (ou dynamiques). 2° Des amnésies organiques (ou destructives).
B. Degré. — En prenant en considération l'étendue de la compromission mnésique, les amnésies peuvent être dites :
1° Partielles;
2° Générales.
Entre l'étroite limitation de l'amnésie à un groupe de souvenirs, et l'anéantissement complet de la mémoire, il y a tous les intermédiaires.
C. Durée. — Si le degré de la lésion a son importance, l'examen de la durée du trouble n'est pas non plus dénuée d'intérêt, et l'on trouve, à ce propos, l'indication formelle des divisions suivantes : 1° Amnésies passagères ou temporaires ; 2° Amnésies durables ou prolongées; 3° Amnésies définitives dont la détermination en médecine légale soit civile, soit criminelle, a un intérêt de premier ordre.
D. Évolution. — S'associant aux notions précédentes, mais s'en distinguant pourtant par certains côtés, les caractères évolutifs contribuent à leur tour, à la formation des trois variétés suivantes : 1° Amnésies soudâmes ; 2° Amnésies progressives ; 3° Amnésies périodiques ou intermittentes.
E. Localisation chronologique. — Par rapport au moment où se place le choc perturbateur de la fonction mnésique il y a lieu de distinguer, suivant la distribution chronologique de la perte des souvenirs :
1° V 'Amnésie rétrograde.
2° L'amnésie antérograde .
3° L'amnésie rétro -antérograde.
F. Attributs constitutifs de la mémoire. — Plus intéressant encore que le chapitre des altérations quantitatives de la mémoire est celui des altérations qualitatives, c'est-à-dire, portant sur ses attributs constitutifs.
Ici, une première distinction est à faire suivant qu'on envisage les altérations des qualités générales ou des qualités spéciales.
a. Les altérations des qualités générales de la mémoire comprennent :
1° L'amnésie de conservation (ou de fixation). 2° L'amnésie de reproduction (ou d'évocation). 3° L'amnésie biologique (perte de la mémoire organique ou automatique).
b. Les altérations des qualités spéciales de la mémoire ont trait à la lésion partielle ou à la destruction totale de ces prévalences mnêsiques sensorio-psy chiques individuelles dontle rôle est parfois si remarquable. En langage courant, ne qualifie-t-on pas, psychiquement, tel individu en disant de lui au point de vue de ses souvenirs : c'est un visuel, un auditif, un moteur, etc.?
C'est suivant ces données qu'il convient de distin-
guer : 1° h'amnésie visuelle (illusions, perversions et lacunes mnésiques qui peuvent avoir trait aux lieux, aux personnes ou aux choses : fausses reconnaissances, agnosie topo graphique, et asymbolie). 2° V amnésie auditive (illusions, perversions, et lacunes mnésiques de nature verbale, tonale ou musicale). — 3° Y amnésie olfactive. — 4° V amnésie gustative. — 5° X amnésie tactile [aster eognosie). On peut y joindre une amnésie cœnesthésique qui mériterait plus qu'une mention, car elle comprend des paramnésies où se trouve engagée la notion même de la personnalité (auto-agnosie) .
Ce tableau séméiologique, tout en paraissant complexe et d'une lecture difficile, a l'avantage de fournir une orientation à travers les formes si variées de l'amnésie. Il indique par une vue d'ensemble, quelles sont les obligations du clinicien et de l'expert, dans ces questions d'appréciation délicate.
S'expliquer sur l'élément quantitatif du trouble, pour dire s'il est partiel ou général, sur l'élément qualitatif, pour noter s'il s'agit d'une amnésie de conservation ou de reproduction, sur l'élément évolutif pour indiquer si l'amnésie a été soudaine, passagère, durable, progressive, ou intermittente, tout cela n'est pas moins essentiel que de rechercher l'élément pathogénique à l'effet de déclarer si l'amnésie est de nature fonctionnelle ou organique.
Dans la nomenclature des amnésies fonctionnelles , l'attention de l'expert se porte avant tout, sur les amnésies des psycho-névroses, sans se détourner
pourtant des amnésies d'origine toxique, dont l'importance en médecine judiciaire est considérable.
En matière d'amnésies organiques, c'est sur la paralysie générale à sa première période, dite période médico-légale, que l'intérêt se concentre principalement, bien que les traumatismes soulèvent aussi sous le rapport de la détermination des dommages-intérêts dans les accidents du travail, des problèmes souvent délicats.