‹ L'amnésieChapitre 12 sur 34 · Sollier. Loc. cit · texte numérisé non relu

Sollier. Loc. cit

Certains actes des paralytiques généraux sont tout à fait caractéristiques. Les uns se perdent dans la rue, oubliant leur adresse ; d'autres négligent certains détails de leur toilette, quittant leur domicile sans chapeau, sans cravate, etc. Il en résulte aussi une perte du .sentiment des convenances dont nous verrons plus loin toute l'importance au point de vue médico-légal. Les troubles mnésiques entraînent également certaines bizarreries de la conversation : le malade passe d'un sujet à un autre sans achever sa pensée ou se répète au contraire à plusieurs reprises. Enfin, il suffit de le faire écrire pour observer l'oubli de certaines phrases, de certains mots, de certaines lettres. Tous ces faits montrent bien, en dépit de l'excitation apparente, un déficit réel de la mémoire.

Cette amnésie a pour double caractère : à) d'être générale, c'est-à-dire de comprendre les souvenirs intellectuels et moraux, sensitifs et moteurs; b) d'être progressive, sans rétrocéder jamais. La rétrogression des phénomènes amnésiques, quand elle est observée, porte sur une amnésie fonctionnelle surajoutée et non sur l'amnésie organique de la paralysie générale.

L'observation suivante montre l'intérêt que peut avoir l'examen des souvenirs chez un malade encore peu affaibli intellectuellement.

M... vient d'être arrêté dans un jardin de Malakoff. Il était complètement nu, et paraissait égaré. Comme on l'interrogeait sur les motifs de sa présence dans une propriété privée, il raconta aussitôt une histoire drama-

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tique : il aurait été attaqué la nuit précédente par des malfaiteurs et, pour se soustraire à leurs violences, il avait escaladé la clôture du jardin où il s'était réfugié.

Le malade qui, au point de vue physique, donne l'im-. pression d'un homme robuste, présente au point de vue mental des troubles évidents, mais dont le plus important, l'affaiblissemeut intellectuel, n'apparaît pas au: premier abord. En effet, lorsqu'on questionne le sujet sur son passé, ou sur les faits de la journée, on provoque immédiatement une réponse abondante, un luxe de détails qui étonnent plutôt par leur nombre et par leur apparente précision ; mais lorsqu'on soumet ces réponses à une critique immédiate, on s'aperçoit qu'elles s'écartent souvent de la réalité, et sont parfois même contradictoires. Le malade, suivant en cela un procédé familier aux enfants, masque les nombreuses lacunes de sa mémoire par un mensonge. Plutôt que d'avouer son ignorance ou son oubli, plutôt que de faire l'effort de la recherche du souvenir, effort dont en réalité il serait souvent incapable, il répond n'importe quoi, sans hésiter, avec une assurance qui pourrait en imposer à un examen superficiel.

La parole est légèrement embarrassée : Quelques rares accrocs ressemblant plutôt à lalogoplegie apoplectique. Les pupilles sont légèrement inégales, mais le réflexe à la lumière est conservé ; les réflexes rotuliens. sont normaux, et on ne constate pas de tremblement.

Au total nous sommes bien en présence d'un paralytique général au début, mais les signes physiques sont assez peu accentués, et l'état intellectuel lui-même serait capable d'induire en erreur, si l'on ne trouvait un gros élément de diagnostic dans l'appréciation un peu minutieuse des troubles mnésiques.

A la période d'état de la paralysie générale, l'amnésie mérite d'être étudiée séparément dans les différentes formes de la maladie.

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a. Dans la forme démentielle, l'amnésie qui fait partie du cortège d'affaiblissement psychique est un phénomène dominant. Elle est donc facile à dépister et il n'y a pas lieu de nous y arrêter.

b. Dans la forme paralytique, l'amnésie n'est pas aussi patente, bien souvent. Ici en effet, les symptômes somatiques paraissent exister seuls, se manifestant par de l'affaiblissement musculaire ou des phénomènes ataxiques, de sorte que les malades continuent à remplir leurs occupations d'une façon machinale, avec quelques irrégularités qui ne frappent pas l'entourage et qu'on ne s'explique que plus tard.

Quoi qu'il en soit, l'amnésie pour ne pas être évidente, n'existe pas moins en pareil cas. Seulement, il faudra savoir la rechercher avec toutes les minuties dont nous parlions à propos de la phase prodromique. C'est encore dans les faits les plus simples de la vie courante qu'il faut aller la dépister, et nous rappelons à cet égard ce que nous avons dit dans un paragraphe précédent.

c. Dans la forme congestive, l'amnésie paralytique présente ses caractères habituels, mais on peut être induit en erreur sur ces caractères mêmes par l'amnésie qui suit l'attaque apoplectique ou convulsive. Dans ces cas en effet, on a deux variétés d'amnésie : l'une d'emblée, passagère et régressive, l'autre progressive, permanente et définitive.

Si l'attaque survient au cours d'une paralysie générale confirmée, la distinction est facile et n'a que peu d'intérêt pratique, mais il en est autrement lorsque l'attaque est un phénomène de début.

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Or, il semble que d'une manière extemporanée, certains caractères puissent permettre de différencier l'amnésie congestive de l' amnésie paralytique. L'amnésie congestive s'accompagne souvent de paraphasie; elle porte surtout sur les noms et les dates, au lieu que V amnésie paralytique intéresse les idées et les idées abstraites surtout.

Quoi qu'il en soit, lorsqu'un individu, frappé de congestion cérébrale présente, à la suite d'une crise apoplectique ou convulsive, de l'amnésie ayant les caractères que nous indiquons, il sera bon de se méfier et d'attendre pour se prononcer.

d. Dans la forme expansive où domine l'excitation intellectuelle et le délire de satisfaction, l'amnésie ne se révèle pas toujours sans difficulté. Il suffit de nous rappeler ce que nous disions plus haut de l'hyperexcitation prodromique pour nous en convaincre. Là encore, l'affaiblissement intellectuel général peut être masqué par l'exaltation apparente, et les phénomènes amnésiques souvent dissimulés veulent être recherchés activement. Ils serviront à différencier pour leur part Yétat maniaque du paralytique général de la manie vraie des dégénérés, et l'on comprend toute l'importance de cette différenciation au point de vue du pronostic.

e. Dans la forme dépressive, où domine l'obnubilation intellectuelle et le délire mélancolique ou hypocondriaque, la constatation de l'amnésie est encore très importante. Elle contribuera pour sa part à différencier Yétat mélancolique du paralytique général de la mélancolie proprement dite.

Le vrai mélancolique présente fréquemment des troubles paramnésiques sur lesquels nous avons insisté déjà, mais en règle générale, il se souvient bien de ses hallucinations et de ses conceptions délirantes ; bien mieux, les souvenirs anciens et récents lui reviennent pour être interprêtés dans le sens de son délire. Le paralytique général mélancolique oublie au contraire ses hallucinations et ses conceptions délirantes de la veille ; il a perdu plus ou moins la notion du temps et de l'espace et ne se rappelle pas les personnes qu'il a vues peu auparavant. Cette amnésie est encore de plus mauvais augure lorsqu'elle persiste après sédation de l'accès mélancolique. On peut alors affirmer qu'il s'agit d'une simple rémission et que tôt ou tard les phénomènes reprendront leur évolution sous la même forme ou sous une autre, avec toute la gravité que comporte la paralysie générale.

f. Dans la forme intermittente caractérisée par des périodes de rémission plus ou moins longues, la constatation d'une amnésie persistante évitera bien des erreurs. En effet, pendant la rémission, tous les troubles somatiques et psychiques peuvent s'atténuer au point de disparaître, tandis que l'amnésie reste là comme un stigmate indélébile du trouble cérébral organique, si bien que certains auteurs ont soutenu que la rémission consistait uniquement dans la cessation du délire avec persistance de la démence dont l'affaiblissement de la mémoire est un trait caractéristique.

Est-ce à dire pour cela que la mémoire ne semble

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reparaître dans aucun cas de rémission ? Evidemment non. Et pour expliquer ce retour partiel de la mémoire, il suffit, ainsi que le fait observer Sollier * de se souvenir que la paralysie générale comporte, outre ses troubles destructifs, des troubles congestifs qui jouent parfois un rôle des plus importants dans la symptomatologie du tableau clinique. Or, si les premiers sont fondamentaux et irrémédiables, les seconds sont surajoutés et transitoires. A côté de l'amnésie due à la destruction des éléments nerveux, et qui est permanente et progressive (amnésie organique, vraie), il y a celle qui est due à la congestion qui se développe autour des centres détruits, et qui est passagère et régressive (amnésie fonctionnelle, apparente). Que la congestion vienne à disparaître et avec elle tous les troubles qui en sont la conséquence, et l'on aura une rémission relative de l'amnésie.

L'observation suivante donne une idée de l'état de désarroi dans lequel se trouvent les fonctions mnésiques, chez les paralytiques généraux confirmés.

Le nommé B... s'est introduit à la Garenne-Colombes dans plusieurs maisons habitées, en escaladant les clôtures. Le propriétaire de l'une d'elles le menaça de son revolver et B... s'enfuit précipitamment. Quelques instants après il recommençait. Mais il fut moins heureux : il avait réussi à pénétrer dans le jardin, lorsque le propriétaire, croyant avoir affaire à un voleur, lui lira deux coups de revolver qui l'atteignirent à la tempe droite et

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