AMNÉSIE DANS LES LÉSIONS ORGANIQUES DISSÉMINÉES
Les processus d'artérite chronique, avec leurs foyers disséminés d'hémorragie et de ramollissement
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se traduisent d'assez bonne heure par un affaiblissement des facultés intellectuelles en général et de la mémoire en particulier. lien résulte que les infections et les intoxications prolongées, après avoir donné lieu aux troubles mnésiques temporaires et paroxystiques que nous avons étudiés antérieurement, finissent par altérer d'une façon permanente et définitive le souvenir.
Au reste, il convient d'ajouter que dans tous les cas d'infection ou d'intoxication à longue échéance, les organes glandulaires tels que le foie et le rein dont le rôle d'épuration est capital, ne tardent pas à souffrir ; et peut-être faut-il faire intervenir pour une part l'intoxication endogène surajoutée, dans la pathogénie des troubles constatés, aussi bien dans le domaine de la mémoire que dans celui des autres facultés.
L'amnésie des lésions organiques disséminées est d'ailleurs moins globale, plus facilement régressive que celle des lésions organiques diffuses; elle est le plus souvent polylacunaire et sujette à des variations, tarissant ça et là un groupe d'images pour laisser à peu près intactes les images voisines.
I. — Parmi les infections chroniques, une surtout mérite d'attirer notre attention : la syphilis.
L'amnésie compte au nombre des symptômes les plus fréquents de la syphilis cérébrale. Elle peut se présenter sous trois formes : 1° Généralement, c'est un affaiblissement graduel, c'est une dysmnésie progressive générale, obéissant à la loi de régres-
sion ; 2° Parfois, c'est un affaiblissement par accoups, survenant à la suite d'ictus congestifs, de crises apoplectiformes ou épileptiformes; 3° Exceptionnellement, c'est une perte brusque et complète de la mémoire (Ictus amnésique de Fournier).
Le signe capital de différenciation de cette amnésie syphilitique d'avec l'amnésie paralytique, dit Sollier, est sa régression possible sous l'influence du traitement. En présence d'un état de déchéance intellectuelle avec amnésie progressive, il y aura lieu d'instituer la médication spécifique : ce sera le meilleur moyen de savoir si l'on se trouve en présence d'une amnésie syphilitique simple ou d'une amnésie liée à la paralysie générale.
La plupart des auteurs admettent qu'en dehors du signe que nous venons d'indiquer, il n'en existe aucun qui permette de diagnostiquer les deux amnésies..
Le Dr Garnier ne partage pas cette opinion, et sans parler des autres éléments habituels de différenciation entre la syphilis cérébrale et la paralysie .générale, nous l'avons vu mettre en relief bien souvent un certain nombre de traits psychologiques propres à l'une ou l'autre affection, relativement aux seuls troubles de la mémoire. Les deux traits suivants sont surtout caractéristiques dans la plupart des observations :
. a. Chez le syphilitique, l'amnésie n'est pas inaperçue du malade. Le sujet l'a constatée le premier, il s'en est préoccupé lui-même et il s'en plaint amèrement auprès du médecin. Le paralytique
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général ne se voit pas décroître de la même façon : c'est le plus souvent son entourage qui constate les premiers symptômes de son amnésie.
b. Chez le syphilitique, les lacunes sont redressables; la mémoire se laisse jalonner par un interlocuteur patient, et elle retrouve à l'aide de ce dernier des bribes éparses qu'elle peut relier en un souvenir. Rien de semblable chez les paralytiques généraux.
Il est bien entendu que tout ce que nous venons de dire de l'amnésie syphilitique concerne la forme à affaiblissement graduel. Les formes par aecoups, les formes brusques sont très souvent en relation avec des lésions circonscrites secondaires, des lésions organiques d'hémorragie et de ramollissement. Gomme telles, elles rentrent dans le cadre des troubles mnésiques observés dans les lésions organiques circonscrites en général.
L'observation suivante concerne une malade atteinte de syphilis ancienne et présentant un complexus de troubles permanents et de recrudescences survenant par aecoups, sans doute sous l'influence de petits foyers de ramollissement.
La femme G... a été trouvée sur la voie publique, ne pouvant donner ni son nom ni son adresse.
Son attitude est hébétée ; elle nous regarde avec un air de surprise et reste incapable de répondre à aucune de nos questions.
Le lendemain, son état de confusion semble dissipé, mais sa mémoire est encore en défaut sur les sujets les plus élémentaires. Elle ne se souvient pas avoir été appréhendée la veille dans la rue de Rivoli, et elle croit
nous voir pour la première fois. Les faits qui se sont déroulés autour d'elle depuis 24 heures semblent entourés d'une nuit épaisse. Mais de plus, sa .mémoire générale de fixation et d'évocation est singulièrement défectueuse. C'est ainsi qu'après nous être nommé devant elle, nous lui demandons, une minute après, de nous nommer à son tour : elle en est incapable, malgré les précautions que nous avons prises pour fixer son attention sur le genre d'expérience que nous voulons effectuer. En ce qui concerne les phénomènes d'évocation, c'est surtout l'évocation des représentations visuelles qui semble en défaut. La malade ne se souvient plus de la chambre qu'elle habite rue de Rivoli : «il doit y avoir un lit, nous dit-elle, mais je ne le vois plus... je ne vois plus la disposition des meubles, etc.. » Comme on lui présente son mari qui s'est inquiété de sa disparition, elle le regarde un instant comme pour l'analyser et s'assurer qu'elle ne fait pas erreur. Puis, au bout d'un instant, elle se jette dans ses bras avec effusion, mais elle ne sait plus dire son prénom et elle ignore dans quel lieu elle l'a vu pour la dernière fois. Son mari est bien reconnu par elle comme objet de son affectivité, mais cet objet n'est localisé ni dans le temps ni dans l'espace, et il est sans représentation nominale.
Après une nouvelle journée de repos, l'état de la femme G... s'est encore amélioré d'une façon progressive. Elle est parfaitement consciente des troubles de sa mémoire et s'en plaint amèrement : « Je suis bien malheureuse, nous dit-elle, car toutes les choses de ma vie m'échappent plus ou moins les unes après les autres ». En réalité, ses souvenirs lointains sont encore bien conservés ; les souvenirs les plus récents le sont beaucoup moins, mais ils paraissent exister à l'état vague et il y a peu de chose à faire pour les voir s'illuminer un à un. Il suffit pour cela de guider méthodiquement leur apparition par un interrogatoire progressif et approprié.
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Les renseignements fournis par le mari nous apprennent que la femme G... a contracté la syphilis deux ans avant le début de ses troubles mnésiques dont l'évolution a été progressive. Depuis quelques mois, elle serait en outre prise d'accès comateux fréquents. Elle se congestionne, perd connaissance et s'affaisse sans se débattre. Cet état se prolonge quelques minutes, puis elle revient à elle, et « à chaque fois, le souveuir des faits récents demeure vague ou tout à fait absent, pendant une durée de trois ou quatre jours ». Pendant la perte de connaissance, la malade n'urine pas et ne se mord pas la langue, mais cette dernière est quelquefois projetée hors de la bouche et déviée ; tout un côté de la figure demeure inerte et comme paralysé. Au reste, le déficit de la mémoire générale s'est notablement accru depuis l'apparition de ces troubles épisodiques.
A l'examen physique, on ne trouve ni traces de morsure de la langue, ni signes d'hystérie. Les pupilles sont égales et réagissent bien ; il n'y a pas d'accrocs de la parole, pas de tremblement des mains. On constate seulement un léger strabisme paralytique et un certain degré de parésie des membres du côté gauche. La région frontale, l'avant-bras et le mollet portent des cicatrices qui semblent en rapport avec des lésions de syphilis tertiaire.
il. — De toutes les intoxications chroniques la plus importante au point de vue des troubles mnésiques est certainement V alcoolisme.
Nous avons étudié ailleurs l'amnésie qui accompagne les accidents aigus de l'intoxication éthylique. Nous avons donc en vue la seule dysmnésie liée à l'alcoolisme chronique. Elle est importante, parcequ'elle peut être constatée comme premier phénomène apparent de l'intoxication chez des sujets qui
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nes'enivrentjamaisetqui, parcette seule raison qu'ils ne boivent pas jusqu'à l'ivresse, ne songent pas à attribuer à l'alcool qu'ils ingèrent les troubles qu'ils éprouvent.
L'amnésie des alcooliques est une amnésie progressive comme celles que nous avons étudiées dans les paragraphes précédents. Elle présente pourtant quelques caractères spéciaux qu'il faut mettre en relief.
Le Dr Garnier, dans l'analyse psychologique des alcooliques chroniques amnésiques, ramenait ces caractères au nombre de trois :
a. L'amnésie paraît porter de préférence sur une période intermédiaire aux souvenirs anciens et aux souvenirs récents. Les souvenirs anciens sont conservés conformément à la loi de régression ; les souvenirs récents le sont aussi quelquefois et en opposition avec cette loi même pour des raisons qu'il est facile de prévoir. Les souvenirs récents, en effet peuvent être réveillés à la faveur du poison lui-même qui est un stimulus sans cesse renouvelé, au lieu que les précédents ne peuvent être exhumés avec la même facilité, et se ressentent au contraire de l'influence foncièrement adynamique de l'intoxication antérieure.
b. L'amnésie est irrégulière et en quelque sorte incohérente dans son allure. Des souvenirs disparus aujourd'hui réapparaissent demain et réciproquement. C'est tantôt l'amnésie des mots, tantôt celle des idées qui prédomine, plus souvent pourtant l'amnésie des mots.
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c. L'amnésie se pre'sente souvent sous la forme d'une simple paramnésie de localisation dans le temps ou dans V espace, ou d'une simple paramnésie de certitude. Le sujet se souvient d'un fait sans pouvoir dire où il s'est produit et quand il s'est produit. Ou bien, il croit que tel ou tel événement a eu lieu mais il n'en est pas absolument certain.
Il est à peine besoin de dire que les nuances précédentes s'appliquent à une amnésie encore peu avancée. Au début en effet, les troubles dysmnésiques sont purement fonctionnels, et la meilleure preuve en est qu'il suffit de laisser l'alcool s'éliminer pour voir la mémoire se restaurer. Lorsque l'action de l'alcool a été trop prolongée, au contraire, il n'y a plus seulement altération dynamique des éléments nerveux, il y a lésion organique. C'est alors à une véritable amnésie que l'on a affaire, amnésie générale, progressive, et de tous points semblable à celle des autres démences.
Voici une observation dans laquelle les troubles mnésiques sont déjà accentués en dépit d'un état intellectuel relativement peu modifié.
La femme V..., qui habitait la province, arrive un jour chez son frère, qu'elle n'a pas vu depuis une dizaine d'années, et qui habite Paris. Elle est incapable de lui dire d'où elle vient, ni pourquoi elle se trouve dans la capitale. Son frère la place à l'hôpital de la Charité où elle reste pendant trois jours et dont elle s'échappe pour revenir à son domicile. Ne pouvant obtenir d'elle aucun renseignement, on la conduit à l'infirmerie spéciale du Dépôt.
La malade ne semble pas affaiblie intellectuellement.
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Elle comprend toutes les questions qu'on lui pose, mais elle est incapable d'y répondre dès que la question nécessite la fixation d'un fait, d'une date, d'un chiffre, etc., etc.
Des faits récents paraissent lui échapper d'une façon complète. Quand nous l'interrogeons sur son arrivée à Paris et son séjour à l'hôpital de la Charité, elle est incapable de grouper ses souvenirs et elle se contente de répéter comme dans un leit-motiv : « Voyons... il faut bien me rappeler... comme j'ai la mémoire très faible, il faut que je réfléchisse... excusez-moi... je ne voudrais pas vous induire en erreur... il faut que je cherche... » Ces mots reviennent à chaque question posée comme de véritables stéréotypies. La malade ne semble pas se rappeler qu'elle vient de les prononcer et elle les reprend sans cesse tout en paraissant faire effort pour rassembler ses souvenirs.
Elle peut citer quelques faits anciens de son passé. Elle sait qu'elle a été mariée deux fois. Elle attribue même au surmenage et au chagrin occasionnés par la maladie de son deuxième mari, sa perte de mémoire qu'elle fait remonter à 7 ou 8 ans et qu'elle dit avoir été progressive. Elle se souvient qu'elle a tenu un débit de boisson, sans pouvoir dire à quelle époque précisément. Elle sait qu'elle a occupé plusieurs places en qualité de domestique, mais ne peut nommer que certains lieux, quelques noms et aucune date.
Néanmoins sa physionomie est éveillée, sa mimique est expressive : elle comprend et sait se faire comprendre sans difficulté.
Dans son passé, on ne trouve ni syphilis, ni hystérie, ni épilepsie, mais des habitudes de boisson déjà anciennes. Elle présente d'ailleurs des troubles paresthésiques des extrémités. On constate en outre des signes légers d'artériosclérose et du tremblement des mains.
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