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AMNÉSIE DANS LES LÉSIONS ORGANIQUES CIRCONSCRITES

Les lésions circonscrites du cerveau, qu'il s'agisse d'une hémorragie, d'un ramollissement, d'une tumeur, d'un abcès, peuvent réagir directement ou indirectementsur les facultés mnésiques.

Il est évident que si une lésion de ce genre intéresse le pied de la 3e circonvolution frontale, la partie postérieure du lobe temporal ou le pli courbe du côté gauche, la résultante clinique se traduira par des phénomènes d'aphasie motrice ou sensorielle, et l'aphasie n'est après tout qu'une des modalités partielles de l'amnésie.

Mais à n'envisager que l'amnésie proprement dite, telle que nous l'étudions, les lésions sus-nommées ne méritent pas d'être négligées. Leur rôle étiologique est d'ailleurs vérifié et expliqué tout à la fois par les travaux modernes qui se sont attachés à montrer que de telles lésions (les tumeurs en particulier) agissent en grande partie, par une sorte d'intoxication nerveuse périlocale.

Il ne faut donc pas s'étonner qu'une hémorragie, un ramollissement, une tumeur ou un abcès, malgré leur caractère circonscrit, soient capables de troubler jusqu'à un certain point la mémoire générale.

Il convient d'ajouter d'ailleurs que de telles lésions, lorsqu'elles se répètent ou se multiplient, ne peuvent plus être considérées comme circonscrites et rentrent dans le domaine des lésions disséminées.

I. — L'observation suivante concerne une malade atteinte d'ictus successifs par ramollissement.

La femme T... a déjà été conduite plusieurs fois au commissariat de police par des agents qui l'avaient trouvée errant sur la voie publique et l'avaient considérée comme étant en état de vagabondage. Elle vient d'être arrêtée sur la réquisition d'un concierge qui l'a trouvée couchée dans l'escalier de son immeuble. Elle avait d'abord paru atteinte d'amnésie, n'ayant pu donner ni son nom, ni son domicile. Mais au matin, la mémoire lui est revenue et comme elle a pu indiquer le domicile de son fils, le commissaire l'a mise en liberté. Mais le soir même elle était amenée de nouveau au commissariat sur la réquisition du général C..., qui l'avait trouvée couchée et endormie à la porte de son appartement.

Interrogée sur son domicile, la femme T.. . indique un numéro de la rue de Gourcelles où se trouve un hôtel particulier et où elle est complètement inconnue. La journée de son arrestation lui échappe presque toute entière. Elle ignore ses passages au commissariat. Elle dit seulement que vers 5 heures du soir, elle est entrée dans un restaurant pour prendre un bouillon, et elle se souvient vaguement d'avoir fait une course en voiture par une très grande pluie avec deux agents. L'entrée à l'infirmerie spéciale a également disparu de son souvenir.

Le lendemain, la femme T..., examinée à nouveau, ne se rappelle pas nous avoir vu la veille. Par contre, elle peut, cette fois-ci, donner son adresse exacte et sa profession de couturière, qu'elle a dû abandonner parce qu'elle « oubliait les commandes ». Nous apprenons aussi que, depuis 2 ans, elle perd souvent connaissance pendant quelques heures, et elle est ensuite « comme paralysée ». Un médecin l'a traitée pour de l'épilepsie, mais on lui a dit à l'hôpital qu'elle avait « des vertiges de ramollissement».

Au cours des interrogatoires, la malade présente de la

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paraphasie avec des intermittences de rémissions et de recrudescences. A certains moments, elle parle presque couramment et sans trop d'hésitation. A d'autres, elle semble ânonner comme un enfant qui récite mal, el elle supplée à l'insuffisance de son langage par une sorte d'hypermimie. Ses phrases sont entrecoupées. Souvent elle s'arrête au milieu de Tune d'elles avec un geste de découragement ou de résignation : « Ça y est . . . je ne sais plus... je ne peux plus... ». Un mot vient fréquemment à la place d'un autre et certaines phrases sont incompréhensibles : « Je suis venue en raison de quoi, en raison du but de. . . » ; ou bien elle emploie des périphrases et des comparaisons : « Des choses qui sont comme des médicaments », etc..

A l'examen physique, nous ne trouvons aucune trace de morsure de la langue, ni aucun stigmate d'hystérie. La malade présente un très léger plosis du côté gauche. Elle est hémiparétique du côté droit. La pression de la main et la résistance aux mouvements de flexion et d'extension de ce côté sont sensiblement amoindries. Il n'y a ni dysarthrie caractéristique de la paralysie générale, ni tremblement des mains.

Au total, il est probable qu'on est en présence d'une femme atteinte d'artério-sclérose et chez laquelle des ictus partiels répétés, sous la dépendance de foyers de ramollissement successifs, déterminent un déficit progressif de la mémoire, avec paroxysme amnésique passager au moment de l'accès.

II. — À côté des troubles mnésiques qui surviennent sous l'influence de foyers d'hémorragie ou de ramollissement, avec ou sans état démentiel proprement dit, il convient de signaler l'atteinte si fréquente des facultés mnésiques au cours des tumeurs et des abcès du cerveau.

L'observation suivante est intéressante par la Dromard. 9

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coexistence d'une dysmnésie permanente et progressive d'une part, et d'une amnésie paroxystique postconvulsive d'autre part, l'une et l'autre sous la dépendance d'un même néoplasme.

Marguerite L... avait eu un accès convulsif dans la matinée, et depuis elle poussait des cris, bouleversait son mobilier et cherchait à mordre son entourage.

A son arrivée à l'infirmerie spéciale, elle a déjà retrouvé le calme et elle nous renseigne sur ses antécédents.

Il y a 15 ans, elle fit une chute sur l'angle d'un meuble. Le coup porta sur la région fronto-temporale gauche et fut assez violent pour que la malade perdit connaissance momentanément. Les jours suivants le front et la tempe étaient gonflés « comme s'il y avait eu un épanchement liquide sous la peau » (probablement hématome sous-périostique). Dans la suite, la douleur au lieu de s'atténuer augmenta, surtout vers la profondeur. Les maux de tête furent à peu près permanents du côté gauche. Puis, une fois, il lui sembla « que quelque chose éclatait ou qu'une poche se perçait » dans sa boite crânienne. Au moment même, elle perdit connaissance et les jours suivants, elle moucha et cracha une très grande quantité de pus.

Le soulagement ne fut que momentané. La tumeur continua à grossir et à se propager du côté de l'orbite, L'œil gauche perdit insensiblement la faculté de voir en même temps que le globe tendait à saillir au dehors et à s'abaisser tout à la fois. Depuis cette époque, la malade a perdu petit à petit la mémoire. En outre, elle est devenue sujette à des vertiges et à de véritables pertes de connaissance qui s'accompagnent parfois de miction involontaire, mais sans morsure de la langue.

A l'examen physique, on constate une saillie de la région fronto-temporale gauche, ayant la largeur de la main, de consistance dure et de coloration grisâtre. Il y

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a protusion et déviation en bas et en dedans du globe oculaire du côté gauche avec tuméfaction ecchymotique des paupières.

Au cours de son séjour à l'infirmerie, la malade demeure tranquille, mais amnésique sur toute sa période de crise. De plus, elle présente des troubles de la mémoire générale de fixation et d'évocation, surtout en ce qui concerne les noms et les dates. Il s'y joint une exagération manifeste du tonus affectif (rires et pleurs), et un certain degré d'affaiblissement intellectuel qui nécessite son placement dans une maison de traitement.

III. — Le traumatisme, dont nous connaissons déjà l'influence sur les amne'sies fonctionnelles, peut donner lieu également à des lésions circonscrites capables d'entraîner une amnésie organique. En voici un exemple :

Le jeune Adolphe B... est admis à l'infirmerie spéciale le 18 février 1904. Il avait eu quelques jours auparavant une crise épileptiforme, et manifestait des troubles intellectuels à caractère dépressif avec tendance aux idées de suicide.

Adolphe B... est âgé de 17 ans. Son père était un alcoolique invétéré buvant jusqu'à 12 à 15 verres d'absinthe par jour. Sa mère est très nerveuse et fille d'un père alcoolique également. Lui-même n'a pas eu de maladies graves dans l'enfance, mais «il n'était pas comme les autres enfants d ne jouant pas, recherchant la solitude, se montrant défiant. Placé dans un bureau où il faisait des travaux de dactylographie, il croit qu'il est en butte aux plasanteries de ses camarades. Un jour il quitte brusquement sa place, et sans prévenir ses parents s'enfuit à pied à la campagne, chez une grand'mère où il reste un an environ. Puis il revient à Paris cherchant une nouvelle place; il entre chez un banquier, et

malgré la bienveillance que lui témoignent ses patrons, il reste sombre et mélancolique. A plusieurs reprises,, il manifeste à sa mère ses sentiments de dégoût pour la vie, et ses idées d' « en finir ». Le 31 octobre 1903, il la prévint « qu'il allait acheter un revolver pour se faire sauter la cervelle ». Le soir même il partait subitement et gagnait le Havre. Le lendemain, on le trouvait étendu sur une falaise, la tempe droite trouée d'un coup de revolver : la balle avait pénétré au niveau de la région temporale, et avait été se loger dans la fosse pariétale d'où elle fut extraite par trépanation.

Le malade perdit l'œil droit et fut atteint de monoparésie du membre supérieur gauche.

Non moins importants, sont les troubles psychiques qui résultèrent de ce traumisme volontaire : outre un affaiblissement très notable et global de ses facultés intellectuelles, le sujet présente des troubles nettement caractérisés de la mémoire.

Lorsqu'on l'interroge sur des faits récents, on remarque outre la difficulté de retenir l'attention, le manque de précision avec lequel ses souvenirs ont été fixés, et l'on constate par suite combien défectueuse est leur localisation, combien pénible est leur évocation. De plus, lorsqu'on fait allusion aux circonstances qui ont entouré sa tentative de suicide, à cette tentative ellemême , on se heurte à des dénégations formelles. D'après la note suivante écrite sur notre demande, on peut se faire une idée de la conviction avec laquelle B... nie non seulement le suicide, mais son voyage au Havre, son séjour dans cette ville, et son retour du Havre à Paris

Monsieur le Docteur,

« J'ai travaillé dans une banque de Ghazeret, mais « les employés de cette banque me faisaient des niches ; « on me prenait mon manger et m'abrutir de mots gros-

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« siers ; alors un soir comme je n'avais dans ma poche a que quelques centimes, je m'en vais à pieds chez ma « grand'mère dans le Jura, car j'en avais assez avec ces « employés-là. Mais je ne me suis pas suicidé sûrement ce avec un fusil, car j'ai un œil de verre malheureuse- « ment, car je tiens à la vie. Ma mère a dit que l'on a « retiré les halles du crâne et de l'œil droit. Pour moi, ce je ne me suis pas suicidé, jamais, jamais. Et le Havre « que je ne connais pas, je n'ai jamais allé dans cette « ville là sûrement. »

Cette lettre que nous avons cru devoir reproduire telle qu'elle nous a été remise par B..., nous montre deux choses : d'abord l'amnésie écliptique rétro-antérograde ayant le coup de revolver comme centres et comme limites le départ de Paris et le retour dans cette ville, un mois et demi environ après le traumatisme ; en second lieu, un affaiblissement des facultés, se traduisant par des incorrections de style et des fautes d'orthographe grossières, que le sujet ne commettait pas auparavant. D'ailleurs lorsqu'on l'interroge, on remarque la lenteur et la difficulté avec laquelle il coordonne ses souvenirs, répétant parfois la question sans paraître la comprendre, et lui associant la réponse à une question posée antérieurement :

Qu'est-ce que tu es allé faire au Havre ? — Le Havre, je ne connais pas cette ville.

. Pourquoi t'es-tu tiré un coup de revolver ? — Un revolver, un revolver... Je ne connais pas cette ville.

A d'autres moments, il répond assez correctement, mais par monosyllabes, répétant avec insistance qu'il n'a jamais voulu se suicider. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que antérieurement au coup de revolver, existaient des troubles intellectuels dont ce traumatisme fut la conséquence, troubles qui persistent encore et sont caractérisés par un état de dépression mélancolique avec idées de persécution. Ces troubles vésaniques

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sont liés à des signes soniatiques très nets de dégénérescence : oreilles sessiles, voûte palatine ogivale, brachycéphalie, absence de protubérance occipitale. Il y a donc lieu de se demander au point de vue des affirmations de B... si nous avons affaire à un amnésique ayant subi des troubles de la mémoire du fait de son traumatisme, ou a un dégénéré réticent, niant consciemment du fait de son délire. Il est possible qu'il faille associer ces deux causes, mais il semble difficile d'attribuer à chacune la part qui lui revient.

Le fait n'en reste pas moins intéressant par la difficulté même de son interprétation et par la complexité de ses origines.

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