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ILLUSION DE « FAUSSE RECONNAISSANCE

Il est inutile de parler plus longuement d'un phénomène bizarre mais qui intéresse plus la psychologie que la clinique. L'illusion que nous allons étudier maintenant et qui mérite à proprement parler, le nom « d'illusion de fausse reconnaissance » est au contraire d'une certaine importance en pathologie mentale, et plus encore en médecine légale.

La suggestibilité a reçu depuis longtemps la place qu'elle mérite parmi les nombreux attributs de la dégénérescence. En vérité son territoire est immense, ses dépendances immédiates sont aussi larges que ses conséquenses lointaines sont variées. On peut tout attendre en effet d'une mentalité privée de sa faculté supérieure d'initiative et de contrôle, de cette faculté qui est la plus haute expression du moi, et qui traduit en toutes circonstances l'autonomie de ce moi par rapport au monde extérieur.

Quand cette faculté est peu ou point développée, la personnalité subit l'empreinte du milieu sans opposition ni défense; les choses du dehors s'imposent à elle d'une manière fatale, la pénètrent sans résistance, l'imprègnent sans effort, et s'y fixent sans une critique, sans une hésitation, sans un doute.

Dans la majorité des cas, l'esprit suggestible est purement passif : toujours prêt à agréer, il se contente d'accepter sans vérifier ce qu'il reçoit. D'autres fois, cependant, cette passivité, qui fait du sujet un éternel convaincu et un crédule de tous les instants, n'exclut pas une sorte d'activité en vertu de laquelle l'imagination complète la réalité, la déformant à sa guise et l'accomodant au gré de toutes ses fantaisies.

C'est alors surtout, c'est dans ces cas de suggestibilité adaptatrice, pourrait-on dire, que la voie est ouverte aux erreurs les plus grossières et aux déductions les plus invraisemblables par conséquent.

Les fausses reconnaissances qui consistent à établir entre deux objets ou deux êtres une identité qui n'existe pas, trouvent une place légitime parmi les manifestations de cette débilité spéciale de l'esprit.

Mme C... réclame la restitution d'une fortune qui lui vient de ses aïeux, et pour que nous l'aidions dans ses recherches, elle reconstitue sa généalogie imaginaire, en partie basée sur des illusions de fausse reconnaissance, et perdue dans un imbroglio inextricable.

Elle croit à une captation d'héritage par deux membres de sa famille qu'elle crée d'ailleurs de toute pièce.

L'un, le marquis de Dreux-Brézé se déguise sous les apparences d'un professeur d'histoire du nom de X... Quant à l'autre, il pourrait bien être représenté par un Monsieur Y... administrateur du Louvre. Comme Mme C... voit dans ces personnages des représentants de sa fortune, elle n'hésita pas à aller trouver les sieurs X... et Y... dont l'existence est réelle, et qui eurent grand peine à se débarrasser d'elle, car elle prétendit les reconnaître, et elle les aborda à la façon d'une parente autorisée à toutes les licences.

La recherche d'un héritage présumé n'est pas la seule préoccupation de Mme C... En dépit de sa noblesse de race, elle avait épousé feu Mr C... et s'était associée à son commerce de couleurs. Mais elle avait eu un faible avant son mariage pour « un jeune homme blond porteur d'une barbe en éventail ». Il ne lui fut pas donné de s'unir à lui, et elle l'avait oublié quand elle crut le reconnailre un beau jour dans un compartiment de chemin de fer : « C'était bien la même barbe en éventail». Cependant MmeC... femme honnête et bien élevée, s'efforça de taire sa passion. Et puis l'homme à la barbe n'avait point paru la reconnaître : ce Sans doute, nous avons vieilli l'un et l'autre, ajoute-t-elle, mais je suis pourtant bien certaine de ce que j'avance ». En dépit du temps écoulé, Mrae C... ne se tient pas pour battue, et elle ira à la recherche de l'aimé. Mais elle est en proie à un doute des plus insupportables, car elle vient de pénétrer chez M. Z... et ce dernier, lui aussi, ressemble d'une façon frappante au fiancé disparu, ce II est vrai que la barbe en éventail fait défaut chez M. Z..., nous dit-elle, mais il est si facile de faire couper une barbe !... Il est encore vrai que M. Z... n'a pas eu l'air de me reconnaître mais c'est peut-être simplement pour dissimuler son trouble. »

Au reste, les illusions de fausse reconnaissance se multiplient sous nos yeux. C'est ainsi que la malade croit reconnaître dans les traits de l'un de nous ceux d'un enfant qu'elle a beaucoup connu et qui était le fils d'une de ses amies. Elle n'émet aucun doute sur l'identité : le nom seul lui échappe, etc..

Comment expliquer cette singulière illusion qui détermine le malade à trouver pour chacune de ses perceptions actuelles une correspondance fictive dans l'arsenal des images emmagasinées? Peut-être ne fautil pas s'attacher à une théorie exclusive.

Et tout d'abord, le trouble de la fausse reconnaissance est-il bien réel et ne résulte-t-il pas d'un malentendu ? Ainsi que le fait remarquer M. Janet1, on attribue souvent trop d'importance et trop de précision à l'expression conventionnelle par laquelle le malade cherche à traduire le trouble de sa conscience. Le sujet raconte bien souvent nonpoint le fait psychologique tel qu'il se passe en lui, mais une théorie de ce fait qu'il a construite lui-même. C'est probablement le cas du malade d'Arnaud - qui affirme que tous les événements de sa vie, sans aucune exception, sont la reproduction totale d'événements absolument semblables survenus un an auparavant, et qui nous explique comment et pourquoi ses souvenirs lui jouent ce mauvais tour de lui faire revivre sa vie. Si l'on veut prendre au sérieux les paroles de ce malade, dit M. Janet, si l'on veut analyser un sentiment semblable se produisant perpétuellement par l'apparition de secondes images, plus ou moins oubliées et cependant précises, dans quelles explications va-t-on entrer ?

Les mêmes considérations sont applicables à une malade de M. Ballet3. Elle prétend reconnaître tous les objets qu'on lui présente. Par exemple on lui montre un fauteuil et elle répond : « Puisque je suis déjà venue ici, j'ai dû le voir » puis elle finit par

1 . A propos du « déjà vu » (Journal de psychologie normale et pathologique, 1905).

2. L. Arnaud. Un cas d'illusion du « déjà vu ». (Annales médico-psychologiques 1896).

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